‹ Causes celebres du droit des gens (volume 5)Chapitre 119 sur 123 · DIFFÉRENDS SUR LE CÉRÉMONIAL DIPLOMATIQUE · texte numérisé non relu

DIFFÉRENDS SUR LE CÉRÉMONIAL DIPLOMATIQUE

Mauvais traitement qu'essuya en 1681, M. de GuillerargiieSj ambassadeur de France à Constantînoi^le , à l'occasion de la contestation quHl eut avec la Porte au sujet du cérémonial,

JLja Vergne de Guillerargues, président à la cour des aides de Bordeaux, successeur de Nointel dans l'ambassade de Constantinople, y était arrivé au mois de Septembre 1679- I^^s son début en cette cour^ il eut, au sujet du soplia, avec le grand -visir Mustaplia 5 la même difficulté qui avait fait partir M. de Nointel, son prédécesseur, sans prendre congé. Cette difficulté consistait dans le refus du grand-visir de mettre le siège de l'ambassadeur à la même hauteur ou sur le même degré que le sien, ce que le roi exigeait, enjoignant à ses ambassadeurs de ne point prendre d'audience si cet honneur ne leur était déféré; mais il survint un événement d'une plus haute importance, et dans kqacl Guillerargues eut besoin de toule sa ferme lé.

Des corsaires tripolitains ayant pris un vaisseau sous payillon français, et mis en esclavage une partie de l'équipage, le roi ordonna de poursuivre tous les navires tripolitains en quelque lieu qu'ils se retireraient. Duquesne, commandant d'une escadre française, alla en attaquer plusieurs qui s'étaient retirés dans l'île de Chio pour se radouber. Là, il s'engagea un combat entre Fescadre de Duquesne et la ville de Chio, sur laquelle ce général fît un feu très-vif, et elle répondit par des décharges qui tuèrent quelques hommes de l'escadre française. La ville fit demander à composer, se plaignant d'être exposée à la destruction , à cause des Tripolitains, qu'elle n'était pas en état de faire sortir du port. Duquesne ne fit point de réponse. La nouvelle du combat qu'il avait livré, parvint bientôt à la Porte, et y causa un mouvement extraordinaire.

L'ambassadeur de France fut appelé le 23 d'Août l681j chez le Jciaga ou lieutenant du visir, avec lequel il eut une longue conférence. Cet officier lui apprit l'extrême colère où était le grand-seigneur pour l'entreprise de Duquesne, et il finit par lui dire qu'il serait peut-être trop heureux de pouvoir racheter son sang et celui des Français, au moyen d'une forte somme d'argent. Guillerargues répondit, „qu'il était en sûreté à Constantinople comme à „Paris , parce que le sultan était juste et le roi de „France puissant; qu'on ne devait rien attendre de „lui, pour réparer les dommages de Chio, et que „c'était aux seuls Tripolitains à les payer."

Guillerargues fut invité par un chiaoux à se rendre à l'audience du visir. Lorsqu'il fut arrivé, on

voulut le faire asseoir sur un tabouret, hors du sopha; ce qu'il refusa, et prit le parti de parler debout. Apres une assez vive contestation à ce sujet, on le conduisit dans la chambre d'audience. Le grandvisir y étant entré presqu'aussitôt, salua Guillerargues, et monta sur le sopha, où un siège lui était préparé. Les chiaoux en présentèrent un autre au bas du sopha, à l'ambassadeur; mais il se retourna fièrement, en le repoussant du pied jusqu'à deux fois, ce qui engagea le grand-visir à ordonner qu'on ne l'importunât plus sur cet article ; mais en entrant en matière, il lui dit que Duquesne avait tiré sur le château de Chio, abattu plusieurs maisons, ruiné des mosquées ; que le grand-seigneur était fort irrité, et que le seul moyen de l'appaiser, était de payer le dommage fait par les Français, évalué à 750 bourses, ou 375,000 écus.

Guillerargues répondit: „que les vaisseaux du „roi n'avaient rien fait qui pût choquer sa Hau- „tesse, ni fournir occasion de rupture entre les deux „états 5 que les vaisseaux français, n'avaient eu d'au- „tres ordres que de poursuivre partout les pirates ,,tripolitains, ennemis de la France, et que si le châ- „teau de Chio n'eût pas tiré le premier sur les vaisjjSeaux de S. M., ceux-ci n'eussent jamais tiré contre „la ville."

Le grand-visir lui répliqua „que les Français „auraient dû porter plainte au grand- seigneur, qui „leur eût fait rendre justice 5 qu'il eût enfin à se dé- „cider à payer les 750 bourses, ou à s'attendre d'al- „ler aux sept-tours."

Guillerargues lui dit: „que la prison ne l'étonnait

„point, mais qu'il le priait de se souvenir qu'il était ^^ambassadeur du roi de France, assez puissant pour „le venger si le droit des gens était violé dans sa 5,personne."

Les menaces du grand-visir se bornèrent à faire enfermer le cheval de l'ambassadeur dans ses écuries, et à faire mener Guillerargues dans la chambre du chef des cZtfaow:x;, située proche du divan. Là, on lui envoya offrir toutes les viandes et les refraîchissemens qu'il pouvait désirer. Il refusa tout, et se lit apporter de son palais les choses qui lui étaient nécessaires. Tout le reste du jour, et le lendemain , on continua à le menacer de le mettre aux sept-tours, s'il ne donnait satisfaction à la Porte; mais Guillerargues persista à dire qu'il était disposé à tout souffrir, plutôt que de consentir à aucune proposition qui blessât l'honneur de son souverain, et que tout ce qu'il pouvait promettre, était un présent de curiosités de France, mais en son propre nom, et non en celui de son maître. Le grand-visir accepta ces offres, en lui donnant six mois pour y satisfaire.

Guillerargues ratifia sa promesse, en ajoutant que si l'affaire des Tripolitains ne se terminait, et qu'on différât à lui accorder faudience sur le sopha, il ne s'engageait à rien. Le chef des chiaoux l'assura qu'il serait pleinement satisfait. Guillerargues retourna chez lui. Mais le grand-seigneur ayant appris depuis en quoi consistait le présent que l'ambassadeur se proposait de faire, et le trouvant trèséloigné des prétentions de sa Hautesse, fit de nouvelles instances auprès de lui, et lui envoya l'effendi

des cJiiaoux et le drogman de la Porte, en renouvelant la menace de le faire emprisonner et de confisquer la cargaison de tous les bâtimens français. Guillerargues répondit qu'il était prêt d'aller aux sept-tours, mais que quand il y serait une fois entré , il ne serait pas si facile de l'en faire sortir, et qu'il y demeurerait jusqu'à ce que le roi son maître lui en fît ouvrir les portes. L'ambassadeur craignant même que les drogmans n'osassent pas rendre exactement ses paroles, les mit par écrit, afin qu'ils ne pussent rien y changer : en même temps , il fit tenir des chevaux prêts à partir, pour se rendre aux septtours , si on en venait à cette extrémité. Les choses demeurèrent dans cet état jusqu'au six de Mai, où le grand-visir envoya de nouveau chercher les drogmans de l'ambassadeur, pour lui demander s'il ne voulait rien ajouter euix présens qu'il avait promis, lui accordant deux jours pour se décider. Guillerargues fit paraître la même fermeté. Le grand-visir ayant enfin dit à ses drogmans qu'il l'enverrait chercher pour lui apprendre lui même ses dernières résolutions, Guillerargues leur déclara, qu'il ne voulait point lui parler debout, ainsi qu'il Pavait fait dans l'afîaire de Chio, et souffrirait plutôt la mort que de consentir à prendre place au bas du sopha.

L'ambassadeur se rendit avec ses trois drogmans chez le Maia^ avec lequel étaient le reis-efîendi et le chiaoux- hachi. Le kiaia voulut l'ébranler par de nouvelles menaces^ et lui faire sentir que, même conformément à son billet, il s'était engagé à faire un j^résent qui fût agréable au grand -seigneur.

L'ambassadeur répondit qu'il entendait le mot agréable dans un sens différent de ce qu'on l'entendait à la Porte ; que ce qu'il avait promis, devait être composé de choses que sa Hautesse agréerait comme belles, rares et curieuses, et non comme riches et d'un prix extraordinaire ; et qu'un gentilhomme ne pouvait point avoir assez de pr^ésomption pour croire qu'aucun présent offert par lui , pût être digne d'un empereur tel que le grand- seigneur; qu'il n'avait point fait part de son engagement à sa cour; et que si elle était instruite des propositions qu'on lui faisait, elle pourrait en témoigner sa juste indignation. Le hiaia alla rendre compte plusieurs fois de l'inébranlable fermeté de l'ambassadeur, et surtout de sa résolution de ne plus sortir des sept-tours , une fois qu'il y serait entré, sans un ordre de sa cour. Cela fit changer le dessein qu'on avait formé de le conduire aux sept-tours, quoique toutes les mesures eussent été prises pour cela. Le hiaia revint alors à Guillerargues , et dans les termes les plus honnêtes, lui demanda un diamant du prix de 50,000 livres pour sa Hautesse; le reis-effendi qui se joignit à lui, ne fut pas plus heureux. Ils se retirèrent, et le Jjiaia, après une conférence d'une demi- heure avec le grandvisir, revint et réduisit le diamant à dix mille écus: il eut le même refus, et ayant encore diminué ce prix de moitié, il n'obtint cependant rien. Alors il dit aux drogmans qu'ils se jetassent aux pieds de l'ambassadeur, et lui baisassent le bas de son habit, en lui faisant connaître que s'il refusait ce diamant, il fallait qu'eux-mêmes, comme sujets de la Porte, engageassent tout ce qu'ils avaient pour le donner. II. 28

GuillerargiiCvS surpris de la bassesse de l'expédient, se leva avec mépris, et se retira dans son appartement sans rien répondre. Cette conduite de l'ambassadeur frappa d'étonnement tous les assistans, d'autant plus que tout le monde était persuadé qu'il allait être conduit aux sept-tours; ce qui semblait confirmé par l'arrivée de laga des janissaires avec quatre cents soldats.

Deux jours après cette singulière conférence, Hussein- A gct^ grand-douanier, vint trouver Guillerargues, pour examiner, suivant la coutume, le présent destiné au grand-seigneur et au grand-visir. L'ambassadeur lui dit qu'il manquait quelques pierreries à son présent , et que ne se connaissant point assez en diamans pour les bien choisir, il le priait de vouloir bien les acheter, et d'avancer pour quelques mois l'argent nécessaire. Hussein-Aga répondit qu'il ne pouvait rien lui refuser, et en effet, il vint quelques jours après, avec les pierreries. Guillerargues fit servir une collation où il y avait des fraises qu'il faisait venir dans son jardiu. Ce fruit que le grand douanier ne connaissait pas, lui plut beaucoup et il lui en demanda un plat pour le grandseigneur, qui ne le connaissait pas non plus.

Guillerargues manifesta au grand-douanier son désir que son présent fût porté par les personnes de sa maison; nouveauté qui fut accordée quoiqu'elle chocquât les usages de la Porte. Enfin le présent de l'ambassadeur, qui d'abord avait été porté ciiez le grand-visir, fut offert à sa Hautesse. iiprès son dîner, on fit avancer les gens de l'ambassadeur. Son chancelier, son secrétaire, un négociant, les trois

drogmans de la Porte, et dix valets prirent chacun une partie des présens, et les présentèrent au sultan, qui était assis sur une espèce de trône, entouré de son fils et de ses principaux officiers. Le présent, objet d'une si longue et si vive discussion, consistait dans une petite boîte pleine de pierreries, deux fauteuils artistenient travaillés, un grand miroir de Venise orné de moulures d'argent, cinq pendules, un tapis des Gobelins, et plusieurs pièces de drap^ de satin, de velours et de brocart de Venise.

Quelques jours après, le Jciaia vint déclarer à l'ambassadeur en lui remettant le billet par lequel il avait promis quelques raretés de France, que son présent avait été agréable à sa Hautesse. La conduite courageuse de l'ambassadeur donna une si haute idée de la puissance et delà dignité du roi deFrance, que le grand-seigneur voulut avoir son portrait.

La contestation au sujet du sopha, après avoir duré cinq ans entre le grand-visir et l'ambassadeur de France, fut accommodée à la satisfaction de la France, au voyage de M. de Guillerargues à Andrinople en J68 l.

Cet ambassadeur, conduit à l'audience du grandvisir, se plaça sur le sopha qui était disposé comme il avait demandé, et s'entretint avec le grand-visir d'objets divers. A la fin de cette conversation , le Teschifrat-Emini y ou maître des cérémonies, présenta une réquête pour demander qu'on fît l'insertion de cette distinction dans les archives de l'empire, comme n' rayant jamais été pratiquée, criant même tout haut qu'il fallait brûler l'ancien livre du cérémonial.

Guillerargues eut audience du grand-seigneur le 26 de Novembre, et le harangua. Le sultan lui parla deux fois, ce qui est une faveur particulière; car il se contente d'entendre les ambassadeurs, et de leur répondre par unsigne de tête. Voyez, de Flas- SAN, Jlist. de la dipl. française y T. IV, Liv. IV.

Contestation élevée en\()^%'pourle cérémonial de l'ambassadeur de France en Suède,

Bazin, ambassadeur de France, arriva à Stockholm le 18 de Juillet 1682, et ne témoigna aucun empressement de faire sa cour au roi de Suède, quoique ce prince lui eût permis, sur la prière que lui en avait faite le marquis de Feuquières, qu'il venait de remplacer dans cette cour, de le voir incognito^ en attendant qu'il pût avoir son audience publique.

Dans le premier entretien que Bazin eut avec le chancelier comte Oxenstierna, le discours tomba sur la conduite qu'on avait tenue envers Feuquières, au sujet de son audience de congé, dont le cérémonial avait été restreint. Le comte Oxenstierna dit à ce sujet, que l'usage d'envoyer deux sénateurs au-devant des ambassadeurs des têtes couronnées, était du nombre des abus introduits pendant la minorité du roi de Suède, et que ce prince était résolu d'abolir ; ne jugeant point à propos de rendre plus d'honneurs aux ambassadeurs des têtes couronnées, que les siens Tien recevaient dans leurs cours ; et qu'ainsi, comme on n'envoyait en France au-devant d'eux qu'un duc

et pair, ou un maréchal de France, il croyait rendre un pareil honneur, en envoyant un sénateur qui occupait le poste le plus considérable de son état* il ajoutait que ce règlement ayant été observé à l'égard du dernier ambassadeur de Danemark, il n'y avait pas lieu d'y rien changer.

Bazin répondit qu^il était difficile d'établir une parité de rang entre un duc et pair et un sénateur, leurs fonctions et leurs emplois étant très-diiFérens ; que de plus, les ambassadeurs du roi son maître étant en possession de recevoir des honneurs, on ne pouvait les diminuer sans lui faire injure; que le changement introduit à l'occasion du refus fait il y avait deux ans en Danemark, d'envoyer deux conseillers du conseil privé au-devant de l'ambassadeur de Suède, changement qui avait donné lieu au règlement qi^n avait fait en Suède, ne pouvait tirer à conséquence pour les ambassadeurs de France, puisque S. M. Très- Chrétienne n'avait rien changé aux honneurs qu'elle faisait rendre aux ambassadeurs de Suède. Le comte Oxenstierna persista à dire que le roi de Suède ne changerait rien à ses résolutions, Ce monarque donnatoutefois le 13 de Mai, à Bazin une audience particulière, dans laquelle il l'accueillit avec bienveillance, et l'ambassadeur lui ayant demandé la permission de pouvoir, avant son audience de cérémonie, se réunir aux personnes de la cour qu'elle daignait accueillir, le monarque lui répondit qu'il serait bien aise de le voir.

La cour de France, consultée par l'ambassadeur sur la conduite qu'il avait à tenir à l'occasion du changement de cérémonial, décida d'abord: „que les

„deux derniers ambassadeurs de France en Suè- 5,dej n'ayant point fait d'entrée, parceque par un 5,dernier règlement il avait été arrêté qu'on n'en- „verrait plus de sénateurs au-devant d^eux, et qu'on 5,ne les traiterait plus pendant les trois jours entre ,5celui de l'entrée et celui de l'audience; le roi „ne voulait point que le sieur Bazin fit d^'entrée ^publique."

A l'égard de la difficulté qu'on faisait de donner à cet ambassadeur deux sénateurs pour le conduire à son audience de cérémonie, le roi jugea que, quoiqu'on alléguât que, sous le feu roi de Suède, les ambassadeurs de France n'avaient été conduits à Vsludience que par un sénateur, il suffisait que les deux derniers eussent été conduits par deux sénateurs, pour exiger le même traitement, et ne point s'en relâcher; mais quil était facile de détruire la comparaison faite entre un sénateur, qui n^ avait plus même de fonctions depuis la suppression du sénat, avec les ducs et pairs, premiers dignitaires de France, et les princes qui accompagnaient ordinairement les ambassadeurs de Suède; qu'enfin, comme toutes ces sortes de contestations devaient se traiter par l'usage, le roi ne voulait pas que Bazin entrât dans une contestation sur une chicane que la mauvaise disj)osition de la Suède avait formée ; son intention étant, que si l'on persistait à lui retrancher la moindre partie des honneurs qui avaient été accordés à ses prédécesseurs, il revînt incessamment en France sans attendre aucun nouvel ordre ; celui-ci lui devant servir de congé.

La cour de Suède ne voulut rien changer à son

règlement, sous prétexte qu^il avait été communiqué à toutes les cours.

Bazin se borna alors à demander une audience particulière du roi; mais ce prince la lui refusa formellement, pour avoir dit des paroles dures à son premier ministre, le comte Oxenstierna. Bazin partit de Stockholm le 27 de Septembre, laissant en Suède son secrétaire, afin de donner avis au roi de tout ce qui s^ passerait. Voyez, ibid.

Satisfaction donné ^/^ 1699, au marquis de Villars, enrobé eMraordinaire de France à la cour de Vienne.

Sur la fin du dernier siècle , le marquis de Villars, depuis maréchal de France, était envoyé extraordinaire à Vienne auprès de l'empereur Léopold. A cause de quelques difficultés de cérémonial, il n'avait point vu l'archiduc, depuis empereur, sous le nom de Charles VI. Il y eut bal dans une salle fort élevée de l'appartement destiné aux impératrices douairières, dont une partie était occupée par l'archiduc. C'était le seul endroit propre à ce divertissement, et celui où en effet on donnait d'ordinaire le bal. L'envoyé de France s'y présenta.

Le prince de Lichtenstein , gouverneur de l'archiduc, «ne l'eut pas plutôt apperçu, quil alla à lui et lui di^ d'un air très-brusque: qu'il était bien extraordinaire , que n'ayant point vu l'archiduc, il voulût voir la fête; et qu'il le priait de se retirer. Villars lui répondit : „que toutes les apparences étaient

„qu'il étaît chez Tempereur et dans un lieu de peu „de cérémonie, puisqu'on y faisait de petits soupers, ,^que l'évêque de Raab soupait dans une loge, que „d'ailleurs plusieurs des ministres qui étaient placés „comme simples spectateurs n'avaient pas pris au- „dience de l'archiduc;" et il sortit. Le roi ordonna à M. de Yillars de ne point demander une audience à l'empereur pour se plaindre, mais de parler une seule fois au ministre des affaires étrangères , et de lui dire, qu'il avait ordre de ne pas solliciter de réparation, le roi étant dans la jDensée qu'elle aurait été faite dans le moment; qu'il n'était pas de sa dignité d'attendre qu'elle se fît sur ses représentations, puisque l'insulte avait été faite en présence de l'empereur; que ses pouvoirs étaient suspendus jusqu'à une satisfaction entière, et qu'il avait ordre de ne plus mettre le pied chez l'empereur ni chez aucun ministre. La satisfaction qu'on demandait était, que l'empereur ordonnât au prince Lichtenstein d'aller chez M. de Yillars l'assurer du sensible déplaisir qu'il avait de ce qui s'était passé, et d'avoir manqué au respect dû à son caractère. L'étiquette rendait difficile la réparation demandée, parce que les gouverneurs des archiducs ne quittaient jamais les princes , dont l'éducation leur était confiée, qu'ils ne rendent aucune visite, et qu'ils ne sortent du palais qu'avec leurs élèves. Le prince de Lichtenstein publiait hautement qu'il perdrait la tête plutôt que de souffrir qu'il fût dit qu'un prince de sa maison eût été le premier gouverneur qui eût violé l'étiquette. L'empereur ût offrir au marquis de Yillars , que le ministre des affaires étrangères irait chez lui de la

part de ce prince, témoigner le déplaisir qu'il avait de ce qui s'était passé. Cette satisfaction paraissait à l'envoyé plus grande que l'autre, mais ses ordres étaient précis, et il ne dépendait pas de lui de les changer. Le satisfaction fut faite telle qu'elle avait été désirée par la cour de France. Voyez, Mémoires c?^ ViiiiiARs; et Histoire du règne de Louis X.iy, par Reboujùet, dans l'année I699.

Difficulté survenue en \1 00^ au sujet de l'étiquette de l'ambassadeur de France à Constantinople.

Charles de Fériol, marquis d'Argenthal, successeur de M. de Châteauneuf , ambassadeur de France près la Porte, arriva à Constantinople , en Décembre 1699' ^01^ audience du grand-seigneur ayant été fixée au 5 de Janvier 1700, il se rendit au sérail, OLi quarante caffetans furent distribués à lui et à sa suite. Il était sur le point de paraître devant le grand - seigneur, lorsque le chiaoux-bachi s'étant apperçu qu'il portait une épée, lui fît dire par Mauro-Cordato, premier interprète de la Porte, qu'il ne pouvait être introduit avec des armes. L'ambassadeur répondit qu'il était surpris de la difhculté qu'on lui faisait, attendu que son prédécesseur dans le rapport écrit qu'il avait laissé de son ambassade^ avait été admis avec l'épée à l'audience du grandseigneur. Mauro-Cordato assura que M. de Châteauneuf avait déguisé la vérité. Fériol répliqua, que son prédécesseur était un homme d'honneur et incapable d'en imposer. Alors le grand -visir crut ter-

442 APPENDici:.

miner ce débat en envoyant à Fériol, six des anciens Capiggis^ pour rendre témoignage que le port d'armes n'avait jamais été usité par aucun ambassadeur, et lui représenter que le grand -visir lui-même, et l'aga des janissaires ne portaient point d'armes dans le sérail (^).

L'ambassadeur répondit que le grand -visir et l'aga des janissaires étaient sujets du grand-seigneur ; que ces lois étaient faites pour eux ; mais que pour lui il ne quitterait les armes qu'avec la vie.

Le grand-visir fit dire à l'ambassadeur, que le grand - seigneur écrirait au roi, pour le disculper d'avoir paru devant lui sans épée, et on lui proposa de lui donner une déclaration de tous les grands officiers de l'empire, pour l'assurer que jamais aucun ambassadeur, ne verrait le grand- seigneur avec son épée, pas même celui de l'empereur; mais Fériol demeura inébranlable. Mauro-Cordato dit à l'ambassadeur de prendre conseil des officiers français qui étaient présens; à quoi il répliqua, qu'il était luimême l'interprète des ordres de S. M. sur ce qui intéressait sa gloire, offrant d'entrer dans le divan

(1) Cet usage fut inti-oduit à la suite de rëvënement suivant. En 1492, un derviche (chef des Chiaoux) s'ëtant approché de Bajazet II, sous pre'texte de lui demander l'aurnône , tira un hangiar (petit poignard que les turcs et surtout les janissaires portent à leur ceinture) et en blessa le sultan pendant que ce prince mettait la raain à la poche pour assister le malheureux. La blessure fut le'gère, et le derviche tue sur le champ par la garde. Baja7.et ordonna depuis lors, que nul étranger ne pourrait dans la suite approcher le graud-seigncur sans être désarme et que des officiers du palais ne lui tinssent les bras et les mains.

ArPENDICE. 443

pour expliquer lui-même ses motifs, ce que le grandvisir refusa.

Mauro-Cordato dit à Fériol que cette journée pourrait être signalée par quelque malheur s'il s'obstinait à vouloir porter ses armes à l'audience. „Tant „pis pour le plus faible," répondit Fériol, „mais je jjdéslionorerais le roi mon maître, si je quittais mon „épée."

Les officiers turcs qui présidaient aux audiences, voyant l'obstination de l'ambassadeur, feignirent de consentir à l'introduire chez le grand-seigneur avec son épée. Le maître des cérémonies le vint prendre comme si l'affaire eût été accommodée, et ne le laissant suivre que des quatre capitaines de vaisseau qui étaient avec lui , de son premier secrétaire et de deux officiers, deux capiggis le prirent par-dessous les bras, comme cela s'observe quand on paraît devant le grand- seigneur. Cependant un autre capiggi s'approcha de l'ambassadeur pour lui ôter son épée; Fériol le repoussa vivement, ets'étant dégagé de ceux qui le tenaient, il mit la main sur la garde de son épée; et demanda avec fierté à Mauro-Cordato, s'il était parmi des ennemis, et si l'on traitait ainsi l'ambassadeur de France.

Le chef des eunuques blancs sortit de l'appartement du grand -seigneur, et interpella Fériol de déclarer s'il voulait l'audience à condition de déposer son épée. L'ambassadeur rejeta cette offre, et se retira en rendant les caffetans dont lui et sa suite avaient été revêtus , et en faisant reprendre les présens destinés au grand -seigneur. Voyez, JrlisU

gên. de la dipL française par de Flassan, T.IV.Liv.V.(ij.

Contestation qui eut lieu en 1703, entre P ambassadeur de France et le grand-visîr.

L'ambassadeur de France près la Porte , Fériol, ayant reçu la nouvelle de la naissance du duc de Bretagne, fils aîné du duc de Bourgogne, crut devoir célébrer cet événement avec éclat. Il donna une fête pompeuse qui fut terminée par une illumination brillante. Le grand- visir, soit pour mortifier les Français qu'il n'aimait point, soit qu'il craignît qu'il n'arrivât un incendie, chose fréquente à Constantin ople, envoya dire à Fériol, par un capiggi^ qu'il eût à éteindre son illumination. L'ambassadeur répondit que, célébrant la naissance de l'héritier présomptif de la couronne de France, il ne pouvait pas trop manifester sa joie et celle de sa nation, qu'au reste, il n'avait d'ordre à recevoir que du roi son maître, et qu'il était étonné que le ministre d'une autre puissance osât lui en envoyer.

(1) Feriol se plaisait à braver les usages de la cour ottomane, cliez laquelle pourtant les usages sont des lois. La gondole qui sert à la promenade du grand-seigneur sur la mer, aune impe'riale de soie, couleur de pourpre, doublée en drap d'or, et supporté par quatre colonnes dore'es. Il n'est permis à personne de de'corer la sienne de cette manière. Fe'riol se fit faire une gondole toute semblable. En vain ses amis lui repre'sentèrent que le sultan en serait blesse'; il ne fit qu'en rire, jura qu'il ne viendrait jamais à Constantiuople dans une gondole diflérente, et tint parole.

Sur ce refus, nouveau message du grand-visir; même réponse de la part de Fériol. Enfin le grand-visir envoya le cap/^/-5acAi avec plusieurs des siens pour réitérer ses ordres , et déclarer à l'ambassadeur, que s'il n'obéissait pas sur l'heure, on ferait entrer des janissaires dans le palais de France^ pour éteindre Pillumination malgré lui. Le capigibachi avec une escorte considérable exécuta sa commission, quoique avec beaucoup de ménagement. „Soyez les bien -venus," dit Fériol à lui et à sa suite, „vous prendrez part à notre joie ; je vais vous „conduire moi-même partout, et vous connaîtrez jjbientôt que les alarmes du grand- visir ne sont pas ,,fondées. Une illumination ne peut embraser un „édifice de pierres, et mon palais est loin de toutes „les maisons de bois du fauxbourg."

Aussitôt Fériol fit fermer toutes les portes, et mettre sous les armes tous les Français qui étaient chez lui, au nombre de cinq cents , pour faire voir, disait-il au capigi^ combien ils avaient bonne grâce Sous les armes. Fériol s'étant approché des ambassadeurs étrangers, il leur dit, qu'il les avait invités pour qu'ils honorassent sa nation en partageant ses plaisirs* mais qu'il n'était ni convenable ni juste de leur faire partager les dangers que cette circonstance pouvait amener; qu'ainsi il priait leurs excellences de se retirer. Les ministres étrangers se rendirent avec peine à cette invitation , qui avait pour but de ne pas compromettre leur caractère dans une querelle personnelle à l'ambassadeur de France. Lorsqu'ils furent partis, Fériol voulant intimider le capigiy fit faire à ceux qui étaient sous les armes,

des évolutions militaires et des salves de mousqueterie qui étaient -très distinctement entendues audeliors.

Le capigi et les siens voulurent en vain se retirer; Fériol fit dresser pour eux une table couverte de rafraicliissemens, et sous prétexte de leur faire les honneurs de la fête, il les força de rester dans son palais jusqu'au point du jour, ne permettant qu'alors au capigi d'aller rendre compte de sa commission, et de la beauté et du succès de l'illumination , qui n'avait occasionné aucun accident. On dansa toute la nuit chez l'ambassadeur dans l'attente d'une catastrophe qui n'arriva point, parce que le grand-visir ne voulut pas pousser les clioses à bout. Voyez, ibid.(^).

Discussion qui s'éleva en 1739, à l'occasion d'un bal donnée à Versailles par le roi de France j au sujet du rang des ambassadeurs et de celui des jj ri ne es du sang.

Au grand bal que Louis XV donna le 26 Janvier 1739 à Versailles, on avait préparé un rang de gradins dans le salon d'Hercule où se donnait le bal, pour les ambassadeurs des cours étrangers. Lors-

(1) La conduit de Fëriol fut à la fois adroite et hardie ; mais contraire au respect dû au souverain du lieu, qui avait droit sans doute d'interdire une illumination qui, dans une ville où il y a tant de maisons de bois, pouvait amener des accidens qu'un gouvernement doit prévenir. Mais le grand-visir était un homme faible, et Fériol s'en prévalut. ,

qu'ils eurent pris leurs places , le comte de Clermont et le prince de Dombes (princes du sang) vinrent se placer sur des tabourets devant les ambassadeurs; ce qui chocqua surtout le prince de Liclitenstein, ambassadeur de l'empereur d'Allemagne, et le marquis de las Minas, ambassadeur d'Espagne; ils furent même sur le point de témoigner hautement leur désapprobation ; mais les autres ambassadeurs les en détournèrent, en les priant instamment d'avoir égard à la solemnité du jour, leur promettant toutefois d'en faire cause commune avec eux; promesse qui engagea les deux ambassadeurs de rester à leurs places. Les jours suivans, après bien des pourparlers pour et contre l'avis si l'on devait ou non, porter des plaintes à la cour, les ambassadeurs s'étant réunis chez 1). Louis d'Acunha, and)assadeur de Portugal, dressèrent et signèrent une lettre qu'ils adressèrent à M. Amelot, ministre des afîaires étrangères, portant en substance : „Que les ambassadeurs résidant auprès de S. 1\1. 'Irès-CJirét., et particulièrement ceux de reni])creur et du roi d'Espagne, n'avaient pn voir qu'avec surprise, que ]M. le comie do Clerm«'>t et le prince de Dombes avaient pris place devant eux, au bal que le roi avait donné à A ersailles ; que ce procédé était non seulcnu^nt contraire au (H'uvmoiiial, mais entièrement opposé aux assurances que Aï. de A erneuil avait données aux ambassadeurs, qu'on aurait à cette fête, tous les égards dùi^ au rang des and)assadeurs; qu'ainsi ils espéraient (ju'on ne se rcfusc^rait pas de les tranquilliser sur de semblables nouveautés de la part des princes du sang, que dans le cas contraire, ils seraient

obligés de se priver de l'empressement qu'ils avaient d'aller faire leur cour à S. M. dans de semblables occasions.

M. Amelot leur écrivit la réponse suivante, qu'il adressa au prince de Liclitenstein.

Monsieur, j'ai reçu la lettre que V. Exe. m'a fait riionneur de m'écrire, toucliant ce qui s'est passé au bal que le roi a donné à Versailles. Ces sortes de fêtes, Monsieur, n'ont jamais été regardées comme des cérémonies réglées. S. M. a décidé que MM. les princes du sang se tiendraient auprès de sa personne , dans les places qui se rencontreraient, sans en avoir aucunes de marquées. Vous comprenez aisément, Monsieur, que dans une assemblée aussi nombreuse, où. il n'y avait de places réservées que celles de MM. les ministres étrangers, le reste s'est fait au bazard, et ne peut tirer à conséquence; MM. les ambassadeurs ne doivent donc pas douter de l'attention qu'aura toujours le roi pour tout ce qui est dû à leur caractère. Je suis etc.

Amelot.

Voyez, le Merc. hisL de 1739, T. IL

Difficultés qui eiirent lieu en 1670» entre tes cours de France et de Portugal^ au sujet du rang de l'ambassadeur de Louis XV,

Sébastien de Carvalho, successivement comte de Oeyras et marquis de Pombal, avait fait par le crédit de sa femme, nièce du maréchal Daun, non moins que par des talens éminens, une rapide fortune. Admiré même de ses ennemis, il réunissait toutes les qualités qui constituent l'homme d'état. Chargé du dépar-

tement de la guerre et de celui des affaires étrangères, il se montra impénétrable dans la préparation de ses desseins, et rien ne l'intimidait. Sous les dehors d'un caractère doux, facile et aimable , il était faux et dissimulé jusqu'à la fourberie. S'irritant pour de légers manquemens, il était cruel dans ses vengeances. La haute noblesse qu'il détestait, et les jésuites dont il renversa le colosse, en firent la dure épreuve. La supériorité maritime de l'Angleterre dans la présente guerre, le portait à montrer peu d'égards pour la cour de Versailles.

Le comte de Merle étant venu auprès du roi de Portugal, au mois de Mai 1759? ^^ qualité d'ambassadeur de France, fut personnellement traité par le marquis de Pombal, avec une morgue indécente. Il sollicita inutilement la restitution de deux vaisseaux français, le Téméraire et le Modeste , faisant partie de l'escadre de M. de la Clue, et que les Anglais avaient enlevés, au mépris du respect dû au souverain du Portugal, sous le canon des forts de la côte de Lagos. M. de Choiseul écrivit le 2 de Mars 1760, au comte de Merle: „Je me suis plaint, comme je „devais, et avec la hauteur qui convient au roi, de jjl'indécence avec laquelle M. d'Oeyras (Pombal) a „reçu vos représentations; et j'ai dit au ministre por- „tugais, de mander à sa cour que si l'on n'y avait pas „les attentions dues au caractère dont vous êtes re- „vêtu, et princijDalement si l'on n'y donnait pas au jjroi une satisfaction éclatante sur le fait de Viana, „S. M. prendrait les mesures les plus efficaces pour „se faire rendre justice."

Cette vigueur en imposa à M. de Pombal; et son II. 29

organe, M. d'Acunlia, parla un langage plus modeste. On commença par punir le lieutenant de Viana, en le mettant en prison; et on assura M. de Merle, que le Portugal allait solliciter avec instance la restitution des deux vaisseaux enlevés sur la côte de Lagos. Le ministère portugais annonçait même une satisfaction prochaine apportée par le nouvel ambassadeur d'Angleterre, lord Knowles. Celuici arriva ; mais il n'apporta point, comme on l'avait fait espérer, l'ordre pour la restitution des deux vaisseaux enlevés à Lagos. Cette satisfaction, qui devait être si complète, se borna à une harangue que prononça lord Knowles et dans laquelle son maître faisait par sa bouche, des excuses au roi de Portugal sur la violation de son territoire ; ajoutant que les capitaines de vaisseaux de S. M. Britannique avaient ordre de se conduire désormais avec plus de cir conspection.

Le marquis de Pombal ayant, en 1760, expulsé les jésuites du Portugal , sous prétexte qu'ils étaient complices de la conspiration tramée contre le roi Joseph F""; le pape Clément XIII, qui ne pouvait se persuader que tous les jésuites fussent coupables, et que l'ordre entier méritât les rigueurs qu'il éprouvait, tâcha de calmer la cour de Lisbonne. Voyant ses efforts inutiles, et voulant prévenir une scission funeste à la chrétienté, il trouva convenable de recourir à la médiation de la France ; mais la cour de Versailles refusa d'intervenir dans cette affaire; el M. de Choiseul mandait h M. de Rochechouart, évêque de Laon, et ambassadeur de France à Rome, de rester étranger à tout ce qui regardait les jésuites de

Portugal, disant clans sa dépêche: „Nous trouverions ^mauvais que le roi de Portugal voulût nous engager „à sévir contre cette compagnie pour des faits qui „se sont passés à Lisbonne (^)5 et qui ne détruisent „pas la bonne opinion que le roi conserve de la mo- „rale et de la régularité des jésuites de son royaume. 5^11 serait même fort dangereux pour les jésuites, vu 5,ridée bien ou mal fondée, qu'on a assez généralej,ment de leurs principes politiques, qu'ils voulussent „faire du cas particulier dont il s'agit, une affaire qui „intéressât les autres nations."

Le marquis de Pombal, loin d'être reconnaissant de cette réserve du cabinet français, tâchait d'écarter de la cour, l'ambassadeur de France, le comte de Merle. Celui-ci était originaire d'Avignon ; et sa qualité de sujet du pape , ainsi que sa liaison étroite avec le nonce Acciajuoli, inquiétaient le ministère portugais , qui soupçonnait M. -de Merle d'inspirer au nonce une fermeté contraire à ses projets. L'abbé Salema, ministre de Portugal à Paris, présenta donc à M. de Choiseul un mémoire contre cet ambassadeur. Tous les faits y étaient altérés. On regardait comme un crime, la fermeté avec laquelle il sollicitait la réparation de l'injure faite à la France sur la côte de Lagos ; mais comme on s'appesantissait sur ses entretiens fréquens avec le nonce, il était évident que cette intimité était la seule cause des accusations intentée? contre lui. M. de Choiseul eut bientôt démêlé la vérité. Dans sa réponse il défendit l'ambas-

, (1) Le ministre faisait allusion à l'assassinat du roi Joseph P*", dans lequel on prétendait que les jésuites de Portugal avaient trempé.

sadeur, déclarant qu'il avait exécuté les ordres de son maître avec la décence que lui prescrivait son caractère. M. de Choiseul ajoutait que, si cependant la personne de M. de Merle était désagréable à la cour de Portugal, le roi porterait la condescendance jusqu*à le rappeler, uniquement par ce motif; et quoique sa conduite eût d'ailleurs mérité son approbation. Le marquis de Pombal n'osa accepter une olïre qu'il présumait bien n'être dictée que par la seule bienséance; mais pour se venger d'une autre manière, il imagina un renversement dans la prééminence des couronnes et dans le rang des ambassadevu-s, tant pour tourmenter M. de Merle, que pour tirer parti de l'humiliation de la France qui venait d'éprouver de nombreux revers. Lord Knowles était l'instigateur de ces démarches. Comme il était revêtu du titre d'ambassadeur extraordinaire de la cour de Londres, il prétendait, en cette qualité, précéder M. de Merle. Le ministre français observa à ceux qui lui firent part de ces dispositions, que le titre extraordinaire n'ajoutait aucun droit au caractère d'ambassadeur, et que cette expression n'était qu'un terme indicatif d'une commission passagère. Il anonça ensuite tant de fermeté à défendre la priorité de son rang, que dans la crainte d'une scène scandaleuse, lord Knowles n'osa faire valoir sa prétendue prérogative.

Sur ces entrefaites , le mariage de la princesse du Brésil fut déclaré ; elle épousait son oncle Pinfaut don Pedro. Le cabinet portugais attendait ce moment, pour susciter une nouvelle difficulté à l'ambassadeur de France. M. d'Acunha écrivit une

lettre circulaire à tous les ministres étrangers, dans laquelle il leur faisait part du mariage de l'héritière présomptive du royaume; leur déclarant en même temps, que désormais les ambassadeurs à la cour de Lisbonne, ne prendraient rang pour leurs visites et audiences qu'à raison de l'ancienneté de leurs lettres de créance. M. de Pombal avait eu la politique de ne comprendre dans cet arrangement, que les puissances dont il supposait le rang litigieux. Ainsi le nonce du pape et l'ambassadeur de l'empereur, en étaient exceptés : mais il soumettait à cet ordre de choses, les ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Espagne etc.; de manière qu'un ambassadeur d'Hollande, ou même de la république de Venise, eût précédé à l'audience l'ambassadeur de France, s'il eût été plus anciennement accrédité que celui-ci.

M. de Merle ayant rejeté très-loin cette innovation insultante , M. d'Acunha , pour vaincre sa résistance, lui avait fait remarquer que cette distinction ne pouvait regarder lord Knowles, sur lequel il aurait toujours la préséance, étant arrivé à Lisbonne avant lui. M. de Merle répondit , par ordre de sa cour, qu'il regardait ce droit, non comme émané de la priorité de ses lettres de créance, mais comme essentiellement attaché à la dignité du roi qu'il représentait.

' M. de Choiseul trouva la proposition de la cour de Portugal, inusitée et extraordinaire. Il dressa luimême la réponse que M. de Merle devait faire à la lettre de M. d'Acunha. „Le roi," disait-il, „ne „peat, ni ne veut se départir du rang reconnu et dû „à sa couronne ; et S. M. ne pense pas que la date

„cles lettres de créance puisse , dans aucun cas , et „sous aucun prétexte , affaiblir les droits attachés à „la dignité de la France."

L'abbé de Salema de son côté, dans un mémoire remis au duc de Choiseul, prétendait que le roi de Portugal avait la faculté de disposer dans son royaume, du rang des ministres étrangers qui y étaient admis 5 et l'on y avançait que ce nouvel ordre de choses n'était établi que pour sauver des embarras à l'ambassadeur d'Angleterre.

M. de Choiseul répondit que les rois étaient maîtres sans doute dans leurs états; mais que ce3 pouvoir ne s'étendait pas jusqu'à assigner, de leur propre mouvement, le rang aux couronnes, sans leur autorisation. ,jEn effet," disait ce ministre, „il n'y „a point de souverain, qui, en pareille matière, re- „connaisse dans la personne des autres souverains „un pouvoir législatif. Toutes les puissances se doi- „vent môme réciproquement, de ne rien faire de „contraireà des usages qu'il ne leur appartient pas de „changer."

„La prééminence dérive de l'ancienneté des mo- „narchies, et il n'est pas permis aux princes posses- „seurs d'altérer un droit aussi précieux. Si des rai- 5,sons particulières d'intérêt engagent le roi de Por- „tugal à témoigner des égards à l'ambassadeur „d' Angleterre, il le peut sans contredit, pourvu „toutefois que les agrémens qu'il lui procurera, ne „soient pas injurieux à la France. 11 est d'ailleurs „bien singulier que le roi de Portugal élève en fa- „veur de l'Angleterre , une prétention à laquelle elle „n'a jamais songée elle-même. Le roi, sous quelque

^prétexte que ce soit, ne consentira jamais à une jjinnovation qui porte atteinte à la dignité de son „trône."

L'Espagne ne Ht pas un accueil plus favorable à cette nouvelle étiquette, et l'Autriche même la proscrivit, quoique ses droits eussent été respectés. „Sur „la communication," mande M. de Choiseul à M. de Merle, dans sa lettre du 22 Juillet 1760, j,qi^ie nous „aA^ons donnée à la cour de Vienne, du nouveau cé- ,5rémonial que le roi de Portugal prétendait inti'o- „duire à sa cour, par rapport au rang des ambassa- „deurs, le ministre impérial à fait répondre, qu'une „pareille absurdité ne méritait que le mépris; et „qu'il fallait se concerter avec la cour d'Espagne „pour anéantir cette prétention ridicule."

Cependant le mémoire remis à l'abbé Salema, était parvenu à Lisbonne, et M. de Merle avait envoyé à M. d'Acunha la lettre dont on a donné cidessus l'esprit. Ce ministre se contenta de répondre aux raisons solides alléguées par M. de Choiseul, „que „le roi de Portugal était maître chez lui." — „Oui," répliqua M. de Merle, „il l'est incontestablement de „ses sujets, mais noii des ministres étrangers, qui ne „peuvent observer pour leur cérémonial, que les „lois étabhes entre les souverains." M. d'Acunha ayant eu l'indiscrétion de lui demander ce qu'il ferait si lord KnoAvles tentait de lui disputer au palais la préséance, M. de Merle lui répondit avec fermeté „qu'il prendrait conseil du moment."

Les esprits s'aigrissaient de plus en plus, et il était probable que M. de Merle ne supporterait point avec résignation une insulte pareille à celle qu'on

venait de faire au nonce du pape qui avait été violemment conduit à la frontière. Il était important que la France ne fût pas compromise par une scène éclatante dont elle ne pourrait se dispenser de tirer vengeance, sans devenir la fable de l'Europe. La cour crut parer à cet inconvénient, en rappelant M. de Merle vers la lin de Juillet; mais pour sauver à ce brusque départ les apparences d'une rupture, cet ambassadeur devait donner le prétexte d'un voyage en France, pour ses affaires particulières.

M. d'Acunlia qui soupçonna la vérité, parut étonné de la déclaration de M. de Merle. Il lui demanda avec inquiétude, s'il ne reviendrait pas à Lisbonne; et néanmoins il ne chercha point à réparer par des égards et des politesses, ce que ses procédés avaient eu d'offensant pour ce ministre pendant tout le cours de son ambassade. Non-seulement il ne reçut point la visite qu'il alla lui faire pour prendre congé de lui, mais il ne la lui rendit pas. Le motif de cette incivilité inexcusable, était une omission prétendue de M. de Bernis, qui, suivant M. d'Acunlia, dans une pareille circonstance, n'avait point visité, en 17575 le frère du cardinal Saldanha, ambassadeur de Portugal en France, lors de son départ. M. de Merle emporta du moins de Lisbonne un témoignage de bonté de la reine, qui envoya àl'ambassatrice son portrait par la canierera major. Cette princesse voulut témoigner par cette faveur, qu'elle ne partageait pas les sentimens des ministres.

La direction des affaires du roi fut confié à M, de Saint- Julien ; mais le départ de M. de Merle mit beaucoup de froideur dans la correspondance entre

les cours de Versailles et de Lisbonne. L'emploi de M. de St.- Julien se réduisait à recueillir les nouvelles publiques, et à les transmettre à M. de Choiseul. Il devait seulement s'informer de M. d'Acunha, mais par intervalle, et sans marquer un intérêt trop pressant, si la réponse concernant les vaisseaux pris à Lagos était arrivée. M. de Choiseul concertait dèslors avec l'Espagne, les moyens de punir le Portugal de son mépris pour la France. Voyez, de FliAS- SAN, Hist, gén. de la dipl. française^ T. VI, p. 178.

Ria^e qui eut lieu en 1768, entre les ambassadeurs de France et de Russie^ à Londres,

lues ambassadeurs de France , d'après leurs instructions, devaient soutenir par toutes les voies possibles, leur rang dans le corps diplomatique , et ne céder le pas qu'aux ministres du pape et de l'empereur d'Allemagne. D'une autre part, les ministres de Russie avaient ordre de leur cour, de ne jamais quitter la place qu'ils avaient une fois prise. Dans un bal donné à la cour d'Angleterre, dans l'hiver de 1768 3 le comte Iwan Czernicheff, ambassadeur de Russie, prit place immédiatement après l'ambassadeur de l'empereur, le comte de Seilcrn. L'ambassadeur de France, le comte du Châtelet-Lomon qui avait tardé, arriva, et entra dans la tribune des ambassadeurs, où il y avait deux rangs de bancs; M. de Seilern et M. de CzernichejfF étaient sur le premier, à côté l'un de Pautre ; M. du Châtelet monta sur le second banc d'où il se laissa glisser entre les deux

ambassadeurs, et prit place de cette manière. Il en résulta une explication très - vive , à la suite de laquelle M. du Châtelet et M. de CzerniclielF se battirent, et celui-ci fut blessé. Voyez, ibid. (^).

Contestation qui s'éleva en 1780? entre les mimstres de France et de Bohème^ à Ratisbonne,

Le comte de TrautmansdoriT, ministre électoral de Bohème, déclara au mois de Juin 1780^ quelques jours avant sa légitimation, au marquis de Bombelles, ministre du roi à Ratisbonne, qu'il ne pourrait entrer en commerce avec lui, s'il n'en recevait^ lors de sa légitimation, la visite solemnelle que prescrit le conclusuni de l'année 1726. M. de Bombelles assura à M. de Trautmansdorff , qu'il se prêterait à toutes ses exigeances^ et qu'il désirait trop de vivre en bonne intelligence avec un ministre de la cour impériale, pour qu'une prétention d'étiquette, quelque ridicule qu'elle fût, le privât de cet avantage.

Le jour de sa légitimation, M. de Trautmansdorff la fit notifier suivant l'usage , à M. de Bombelles, par le secrétaire de la légation de Bohème; et le sieur Duncan, secrétaire du ministre de Suède, faisant fonctions de secrétaire de la légation de France,

(1) On ne peuL nier que rambassadeur de Ptussie n'eût tort; car d'après la déclaration de Catherine IJ, de 1762, laquelle maintenait les choses sur l'ancien pied, c'est-à-dire, confirmait la prëse'ance de la France, il devait céder le pas à l'ambassadeur du roi , ou lui laisbcr la place immédiatement après l'anihaèsadeur d'Allemagne.

alla porter à M. de Trautmansdorff, de la part de M. de Bombelles, le compliment d'usage. M. de TrautmansdorfF, lui dit qu^il était surpris que M. de B ombelles ne lui eût pas fait demander l'heure, comme il l'avait promis. Le sieur Duncan lui répondit qu'il n'avait nul ordre à ce sujet , et qu'il était chargé de s'acquitter de sa mission envers M. de TrautmansdorfF, ainsi qu'il en avait agi envers plusieurs autres ministres électoraux qui s'étaient légitimés récemment.

Le même soir M. de TrautmansdorlF envoya M. Jungen, secrétaire de Bohème, pour annoncer en son nom à M. de Bombelles, que si c'était volontairement qu'il eût omi^ de demander l'heure, il eût à réparer cette faute ; sans quoi le ministre de Bohème n'accepterait point la visite du ministre de France, et ne pourrait avoir de commerce avec lui.

M. de Bombelles répondit „que ce n'était point „un oubli; que jamais les ministres de France n'a- „vaient demandé l'heure; que les ministres comi- „tiaux, même à la légitimation des ministres de „France, avaient senti qu'ils ne pouvaient insister sur ,,cette prétention, puisqu'elle n'est pas mentionné „dans le conclusuin^ si cher aux membres de la diète „et si inconnu du reste de l'Europe ; mais que cette ^,formalité serait encore remplie sans difficulté, vu jjque la cour de France attachait aussi peu de valeur „aux prétentions comitiales, qu'on paraissait ailleurs „en être vivejnent occupé."

Le lendemain M. de Bombelles renvoya le sieur Duncan, pour demander en forme à M. de Trautmansdorff, quand il pourrait lui faire sa visite, en

faisant dire que, vu Tétat de madame de Bombelles qui était sur le point d'accoucher, il désirait que cette visite ne fût ni pour le jour , ni pour le lendemain. M. de Trautmansdorff répondit au secrétaire de légation que cette excuse était valable; que cependant il resterait ce jour-là et le lendemain, chez lui, pour recevoir, si cela se pouvait, la visite de M. de Bombelles, auquel il faisait déclarer encore une fois, que s'il affectait de choisir un moment ou il ne serait pas chez lui, cette visite ne pourrait pas être regardée comme une visite de cérémonie.

M. de Bombelles, pour opposer l'honnêteté la plus extrême à une exigeance aussi forte, se rendit, malgré l'état de souffrance de madame de Bombelles, chez M. de Trautmansdorff, qui le reçut avec toute la ponctualité du concluswn.

Le surlendemain M. de Bombelles fit demander à M. Grein, minisire des comtes de AVetterawie, nouvellement légitimé à la diète, l'heure à laquelle il pourrait lui faire sa visite ; et sur la réponse qu'il lui lit, il se rendit dans l'après-midi à l'audience de ce ministre, auquel il donna de F excellence comme à M. de Trautmansdorff. Voyez, ihid.

VIOLEINCES EXERCEES CONTRE DES AGEISS DIPLO- MATIQUES OU DES PERSONNES DE LEUR SUITE.

Assassinat commis en 1541 j ^ur deux ambassadeurs de François J^'*.

jfjLntoine de Rinçon, qui en 1538, avait négocié secrètement pour François Y^ àConstantinople, fut envoyé de nouveau en 1541? par ce prince, auprès de Soliman II, revêtu du caractère d'ambassadeur, afin que les Espagnols qui le haïssaient d'autant plus qu'il était espagnol de naissance, ne puissent mettre des entraves dans son voyage. Pour plus de sûreté le roi chargea César de Fregosse, qu'il envo3ra en qualité d'ambassadeur auprès de la république de Venise, de le conduire sous sa sauvegarde jusqu'en cette ville. Lors qu'ils furent arrivés à Rivoli, M. de Langey, lieutenant-colonel du roi en Piémont, vint les avertir que le marquis du Gasty, gouverneur général du duché de Milan, avait mis des aguets pour s'assurer de leurs personnes sur la route qu'ils se proposaient de prendre, et leur proposa à la fois de les conduire en toute

siireté par une autre route jusque sur le territoire du Pape. Mais les deux ambassadeurs persistèrent dans leur première résolution et s'embarquèrent sur le Tessin. Arrivés à trois milles au dessus de l'embouchure de ce fleuve, ils se virent attaqués par deux barques armées qui leur coupaient le passage, et dont l'équipage se jeta avec violence sur celle montée par les deux ambassadeurs^ qu'ils assassinèrent. Cet acte atroce fut constaté par les informations que M. de Langey fit prendre à Plaisance, où s'étaient sauvés les domestiques des ambassadeurs, les assassins et les autres personnes que le marquis du Gasty avait fait enfermer, pour dérober le crime à la connaissance du public. Cet attentat obligea le roi de reprendre les armes et fit retentir l'Europe entière de ses plaintes. François I^'^ envoya aussi des copies authentiques des informations dans toutes les cours et la réputation de l'empereur en reçut une grande atteinte dans l'opinion publique (^). Vayez, Mémoires deBeli^aYj p. 305.

Affaire du marquis de Bedmar^ ambassadeur d'Espagne à Venise^ en 16 15-

Dans l'indisposition où l'accommodement entre le pape Paul V et les Vénitiens, fait sans la participation de l'Espagne, avait mis Philippe III,

(1) Tous les sujets de Charles-Quiut pouvaient arrêter les ambassadeurs de France sur les terres de l'empereur, mais personao n'était en droit d'attenter X leur vie.

qui avait pris part à la querelle du pontife, Don Alphonse de la Cueva, marquis de Bedmar, ambassadeur d'Espagne à Venise , conçut en l6l5? lors de la guerre entre les Vénitiens et rarcliiduc Ferdinand de Gratz, le projet de surprendre Venise, d'y effectuer une descente pendant la nuit, de s'emparer des principaux postes, de mettre le feu en même temps aux différens édifices publics qui en seraient les plus susceptibles, et de faire main-basse sur tous les habitans qui s-opposeraient à l'exécution de son projet. Il fit d'abord entrer dans ses vues le marquis de Villefranche^ Don Pedro de Tolède, gouverneur du Milanais, son ami, et le duc d^Ossonne, vice-roi de Naples , et enfin le duc de Lerme, premier ministre de Philippe III. 11 attacha à Fintérêt de la conjuration les partisans que la cour de Rome avait eu à Venise dans l'affaire de l'interdit. Il débaucha une partie des troupes étrangères de la république, et parvint à faire nommer un des conjurés, commandant de dix vaisseaux de la flotte vénitienne. Des troupes de terre vinrent de Milan, une flotte partit de Naples, et déjà les conjurés étaient répandus dans toute la ville de Venise. L'ambassadeur avait fait rassembler dans son palais une énorme quantité d'armes, de pétards, de poudre et de feux d'artifice; déjà le jour et l'heure étaient fixés ou devait éclater la conjuration ; lorsqu'un des conjurés, nommé Jafîier, révélant toute la conspiration , la fit échouer complètement.

Quoique le marquis de Bedmar fût reconnu être l'auteur principal de cette entreprise, le gouvernement respecta tellement en lui son caractère public,

que pour le soustraire à la vindique du peuple, qui voulait se venger sur l'auteur des maux qu'on avait voulu lui préparer, le fît sortir secrètement de la ville, et lui donna une sauvegarde jusqu'à la frontière du territoire de la république , d'où il se rendit à Milan. Encore le gouvernement ne demanda- t-il pas raison au roi d'Espagne, de la conduite de son ambassadeur ; mais il défendit même sous peine de la vie, à tous ses sujets, d'imputer quoi que ce fut de la conjuration, ni au roi d'Espagne ni aux Espagnols(^). Voyez, Science du gouvernement^ par de RéAl, T. V.

Rançon payée en 1 646, pcir le ministre d'Autri-^ che à Constantinople^ pour recouvrer sa liberté.

En 1646, le gouverneur espagnol d'une des provinces voisines de celle du Pérou, voulant s'approprier la souveraineté de cette province , envoya un de ses officiers à Constantinople pour solliciter, au moyen d'un tribut annuel, qu'il s'offrait à payer à la Porte, la protection du grand-seigneur» Le divan, révolté de la perfidie du gouverneur, fit mettre l'officier à la chaîne des forçats, et ne l'en retira qu'après qu'il eût renié sa religion, et promis de se faire circoncire; ce qui fut exécuté au mois de Septembre de la même année. Un mois après environ, le renégat disparut, sans que les autorités turques pendant

(1) Ce fut ainsi, dit M. de Real, que le gouvernement vénitien apprit à la fois à tous les princes, à respecter le droit des gens , et à ne point faire une vaine de'monstration de ressentiment, d'une injure que l'on ne peut ou qu'on ne veut pas venger.

longtemps purent découvrir l'endroit de sa retraite. Enfin le grand-yisir ayant été instruit que cet individu s'était rendu dans l'hôtel du ministre de l'empereur, Alexandre Greifembeck, et qu'il n'en était point sorti, y envoya quelques chiaoux ^ avec ordre de visiter Pliôtel du ministre. Après bien des recherches, on découvrit l'endroit où cet officier espagnol avait été enterré. Le ministre fut aussitôt arrêté et conduit auprès du grand -visir, auquel il avoua d'avoir fait exécuter l'individu en question, mais uniquement, parcequ'il en avait été provoqué par le peu de respect avec lequel il avait parlé de l'empereur son maître. Mais il fut prouvé que l'assassinat avait été prémédité, et que le ministre, pour exécuter son projet, avait fait sortir de son hôtel tous ses domestiques, à l'exception de celui qui avait été chargé du meurtre. Le ministre fut en conséquence conduit comme prisonnier, non aux sept-tours, mais dans la maison d'urt des chiaoux ^ avec son di'agoman et six de ses domestiques. Le gouvernement turc jugeant que le ministre de l'empereur n'avait point commis cet acte de violence contre un musulman et nouveau prosélyte, sans ordre exprès de son maître, mit beaucoup de lenteur dans l'examen de cette affaire, voulant laisser au ministre le temps d'employer ses amis pour en sortir. L'ambassadeur de France fut le premier à solliciter en sa faveur, quoique Louis XIV et l'empereur se fissent la guerre. Il représenta au grand- visir, „que le divan „ne pouvait se dispenser de donner avis à l'empe- „reur de ce qui venait d'arriver , et qu'il ne pouvait „rien entreprendre contre une personne privilégée, qui II. 30

„ne pouvait reconnaître d'autre juridiction que celle de 5,son souverain, et qui ne pouvait même être interrogée, ,,ni jugée que par lui. Que le droit des gens voulait, 5,que lorsqu'un ministre public d'un prince ami ou „allié commit un délit, ou manqua à son devoir, on „en donnât connaissance à son souverain, à qui il ap- „partenait d'en faire justice ; et que sans doute Fem- „pereur le ferait s'il en était requis." Le grand-vi~ sir, d'après le conseil du ministre de France, dépêcha un courrier à Vienne , pour instruire cette cour de tous les détails de cette aifaire; mais craignant qu'au retour du courrier il ne fût obligé de mettre le ministre de l'empereur en liberté, si ce prince ne désavouait son ministre, il aima mieux composer avec lui, et en tirer une somme d'argent. Sur les instances de l'ambassadeur de France et de l'internonce de Pologne on lui ôta les fers, et quatre jours après on lui envoya dire par un juif, qu'on était disposé à lui rendre sa liberté s'il voulait payer dans trois jours la somme dont on demeurerait d'accord avec lui, et que l'ambassadeur de France en voulût se faire caution. Le ministre en fit prier l'ambassadeur de France, qui toutefois lui fit dire, que vu les fonctions dont il était revêtu, il ne pouvait s'engager à rien sans la permission du roi son maître ; surtout envers des gens qui n'avaient point de considération pour le caractère public d'un ministre ni pour le droit des gens. iSur le refus de l'ambassadeur, il fut déclaré à M. Greifembeck, que s'il voulait sortir de prison il fallait qu'il s'obligeât par écrit, de faire payer les deux cent mille écus que l'on demandait à l'empereur pour le renouvellement de la paix, à compte des-

quels il payerait d'abord trente mille écus. M. de Greifembeck représenta, que non seulement il ne pouvait, sans se rendre criminel , engager la parole de l'empereur son maître, mais que celui-ci le désavouerait même et ne payerait pas un sol; que quant à lui, il lui était de toute impossibilité de trouver la somme de trente mille écus dans la bourse de ses amis; ajoutant, que tout ce qu'il pourrait fournir dans quelques jours, ne monterait tout au plus qu'à dix mille écus. Des juifs s'étant rendus caution pour cette somme on fit sortir le ministre de prison, sans que Ton recherchât l'affaire d avantage. Voyez, ibid.

Jean Remhold de Pathul^ né sujet suédois et ambassadeur du Czar^faitiwisonnier en 1706y par le rot Auguste de Pologne^ est livré par ce dernier à Charles XII^ qui le fit condamner à mort.

Un gentilhomme livonien, nommé Jean Reinhold Patkul, et trois de ses compatriotes, furent envoyés par la noblesse de Livonie à Charles XI, roi de Suè^e, qui possédait alors cette province, pour porter des plaintes de l'infraction faite à leurs privilèges. Indépendamment du discours qu'ils tinrent en cette occasion au prince, ils lui envoyèrent encore plus tard un écrit , conçu dans des termes très-forts, dans lequel ils expliquaient en détail tous leurs griefs. Le roi se trouvant offensé de ce langage , leur ordoima de venir rendre compte de leur conduite. Patkul, soupçonné d'avoir voulu révolter la Livonie, se sauva, et fut condamné à mort avec deux de ses compagnons, avec confiscation de leurs biens. Le

prince commua cette sentence à nne prison perpétuelle. A Tavénement de Charles XII, en 1697, les deux prisonniers obtinrent leur liberté et 'la restitution de leurs biens. Patkul, qui ne participa pas à cette grâce, aggrava son crime en traçant le plan de ralliance formée entre les Polonais et les Russes pour accabler la Suède. Il s'attacha aux deux princes, Auguste II, roi de Pologne et électeur de Saxe, et le czar Pierre premier, desquels il obtint plusieurs emplois importans. Patkul, qui commandant en 1704 les troupes auxiliaires que le czar avait envoyées en Saxe, étant à la fois revêtu du caractère d'ambassadeur de ce prince auprès du roi de Pologne, fut arrêté par ordre d'Auguste, pour avoir voulu négocier secrètement la paix du czar avec la Suède ^ dans un temps où Auguste lui-même songeait sérieusement à faire la sienne avec Charles XII. Le roi tâcha de faire entendre au czar que son ambassadeur les trahissait tous deux, et celui-ci aima mieux en paraître persuadé que de faire voir à un allié, qu'il avait intérêt de ménager, que Patkul eût agi par son ordre. Dès le commencement de cette guerre, Charles XII avait fait publier des avocatoires, qui, sous peine de la vie, rappelaient en Suède tous les sujets qui étaient au service du roi de Pologne, et nommément Patkul. Les premiers événemens militaires favorables à la Suède furent suivis en 1706, du traité d'Alt- Ranstadt, par lequel Auguste II renonça au trône de Pologne. L'article XI de ce traité portait:

„Que tous les traitres et transfuges , nés sous la „domination du roi de Suède et nommément Patkul, „qui seraient trouvés en Saxe (où le roi de Suède était

APPENDICB. 469

à la tête d'une armée victorieuse ) seraient livrés à „ce prince, et que jusqu'à ce temps ils seraient rete- ,,nus dans une étroite prison." Le roi de Pologne livra Patkul, qui avait été enfermé au château du Konigstein. Le conseil de guerre lui ayant lait le procès comme traître au roi et à la patrie , il fut roué et écartelé à Casimir, le 30 Septembre 1707- Voyez, ibid.

Arrestation du marcims du Héron y niimstre de France en Pologne ; en 1702.

Le marquis du Héron, envoyé extraordinaire de France auprès le roi et la république de Pologne à Varsovie, au moment où il revenait, dans la nuit du 10 au 11 Novembre, d'une assemblée de seigneurs et de dames, qui s'était tenue dans la maison du maréchal de la cour, Bilienski, son carrosse fut arrêté pai' quatre compagnies de dragons saxons envoyés exprès de Thorn, et commandés par le colonel Bretschneider, qui le fît monter à cheval hors de la ville et le conduisit à Thorn, où il fut étroitement gardé.

Le marquis de Torci se plaignit par une lettre du 3 de Décembre 1702, au primat de Pologne, le cardinal Radjikouski, de ces deux arrestations, lui demandant au nom de Louis XIV, si la république avait part aux violences exercées contre MM, du Héron et deBouac(^), et ce qu'elle se proposait de faire

(1) Le marquis de Bonac, ministre de France en Suède, traversant la Prusse ducale qui alors appartenait à la Pologne, avait e'té arrête en route par un détachement du régiment du comte Oginsky.

pour procurer au roi une juste réparation ; prévenant le primat, que sa majesté venait de donner l'ordre d'arrêter tous les Polonais qui se trouvaient dans son royaume, pour servir de gage de la sûreté de ses ministres.

Le primat envoya cette lettre de M. de Torci au roi de Pologne, désavouant pour sa part, l'arrestation des deux ministres de France.

Le roi de Pologne répondit au primat une lettre piquante, où après l'avoir raillé slir son zèle pour la république, il lui disait: „I1 me paraît qu'on craint „trop les maux à venir, et qu'on ne songe pas asse25 „aux présens, auxquels il serait facile de remédier, „au lieu de s'amuser à critiquer un procédé aussi ,5 juste que celui dont on s'est servi à l'égard de du Hé- „ron, et qui a été mis en pratique de tout temps par „les rois et autres princes , pour la sûreté de leurs „personnes et de leurs états. Aucune loi ne m'o- „blige de répondre de mes actions à qui que ce soit, „qu'à la république assemblée dans une diète. . . Je „pourrais d'ailleurs alléguer quantité d'exemples de 5,ce qui a été pratiqué en France, à l'égard des nonces „du pape et des ministres d'Espagne, de même à l'é- „gard de ceux de France chez d'autres souverains, „lesquels suffiraient pour justifier ce qui est arrivé à „Bonac par sa propre faute, pour ne s'être pas muni „de passeports nécessaires, et à du Héron, pour avoir „fait paraître des emportemens dont j'ai si bien fait „le détail à Sa Majesté Très-Chrétienne, qu'elle ne „saurait jamais approuver la conduite et les actions „de ce ministre. Voilà ce dont j'ai cru devoir vous „informer pour vous épargner le soin de ma justifi- „cation; et j'espère que vous ferez vous-même ré-

^flexion, combien les princes seraient à plaindre „s'ils étaient obligés de souffrir les insolences et les jjinsultes que des ministres étrangers voudraient „faire contre leurs personnes et contre leurs états- „Le droit des gens doit être réciproque, et les im- „munités dues au caractère public exigent qu'il ne sorte jamais de ce caractère, s'il ne veut s*exposer à n être plus respecté etc.

Le roi de Pologne , pour se justifier auprès du roi de France sur sa conduite à l'égard du marquis du Héron, lui écrivit une lettre à laquelle il joignit la copie des lettres séditieuses et partiales que ce ministre avait écrites, et qui avaient été interceptées ; observant, qu'étant sorti du devoir do sou caractère, il était déchu de la prérogative du droit des gens. Voyez, Histoire générale de la diplomatie française^ par M. DE FivAssAN, T. IV.

Assassinat commis sur la personne de M, de Sinclair, major suédois ^ en 1739.

Lors de la guerre entre les Russes et les Turcs, l'empereur Charles VI, avait donné ordre à la régence de Breslau, de ne point laisser passer par la Silésie qui que ce fût, venant de la Hongrie ou de la Turquie, sans prendre les informations les plus exactes sur le sujet de son voyage.

Le comte de Schaffgotsch, directeur de la régence, ayant été averti le 18 Juin, qu'un bourgeois de la ville venait d'arriver de Constantinople,lefitsurle champ arrêter , et chargea le syndic de l'interroger

le plus scrupuleusement que possible. Comme ce bourgeois déclara, qu'il avait fait la route de Constantinople avec un major suédois et un négociant français, qui étaient descendus dans une auberge hors de la porte de St. Nicolas, le comte de Scbaffgotscli chargea le secrétaire de la cJiancellerie, nommé Vincent, de se rendre dans cette auberge, et d'y examiner ces étrangers sur leurs noms, leurs affaires, leurs passeports et leurs certificats de quarantaine, j avec ordre, au cas de refus ou de résistance, de les arrêter. Le secrétaire s'étant rendu à l'endroit désigné, le major lui dit: ^Qu'il n'était point obligé de „rendre compte de ses affaires à personne; qu'il avait \ „déclaré son nçm à la porte de la ville ; qu'il avait | „fait voir son certificat de quarantaine , ainsi que les „passeports qui lui avaient été donnés par les minis- „tres de France et de Suède à Constantinople; et que „pour prévenir tout soupçon, il était resté hors de la „ville." Le Sr. Vincent lui déclara alors, qu'il avait ordre de l'arrêter ainsi que le négociant, son compagnon de voyage, dans le cas qu'ils se refusaient de répondre d'une manière satisfaisante. Le major, fort étonné de cette menace, répondit, que si on avait ordonné d'en agir ainsi, il ne lui restait d'autre parti à prendre que de se laisser arrêter, .si on le jugeait à propos 5 mais qu'il demandait qu'on lui permit d'envoyer un courrier au roi, son maître, ajoutant, que son voyage ayant pour objet des affaires de la dernière importance, on devait songer aux suites que son arrestation pouvait entraîner. Il montra deux passeports, l'un signé de la main du roi de France, et l'autre par le roi de Suède , et pour mieux prouver encore

qu'il était chargé de commissions importantes, il n'hésita pas de montrer aussi une lettre adressée au roi d'Angleterre, et une autre au roi de Suède. Quant au marchand, il produisit aussi ses passeports, qui se trouvaient être en règle. Le secrétaire étant allé faire rapport de cette afiaire au comte de SchafTgotsch, celui-ci envoya aussitôt un de ses gentilshommes pour faire à M. de Sinclair des excuses sur ce qui s'était passé mais qu'il avait été ohligé d'en agir ainsi d'après les ordres qu'il avait reçus de l'empereur; lui fiiisant à la fois dire qu'il était libre,, ainsi que son compagnon de voyage, de continuer leur route quand bon leur semblerait. Cette difficulté étant levée, ils partirent dans une chaise de poste, et prirent la route de Saxe. Deux heures après, un capitaine, revêtu de l'uniforme russe, nommé Kiittler, arriva à Breslau, accompagné d'un lieutenant et de quatre dragons, précédés de deux postillons. Ces deux officiers se rendirent d'abord chez le directeur de la régence, disant qu'ils avaient des choses de la dernière importance à lui communiquer. Le comte de Schaffgotsch n'étant point au logis, ils se rendirent dans une auberge, où ils changèrent de costume, pour n'être point reconnus, et allèrent ensuite chez le cardinal de Sintzendorff, où on leur avait dit que le comte s'était rendu. Celui-ci leur ayant fait dire de venir le voir le lendemain matin, ces officiers se présentèrent chez lui dès les cinq heures du matin. Le capitaine lui remit une lettre ouverte du résident de l'empereur à Varsovie, adressée à toutes les autorités de la Silésie, particulièrement au directeur de la régence de Breslau, laquelle portait en substance: j^Que ces deux

^officiers avaient ordre de leur cour, de poursuivre 5jet d'arrêter un major suédois et un négociant fran- „çais, qui revenaient de Constantinople, par la Silé- 5,sie, et qui avaient sur eux des papiers d'une haute ^importance pour cette cour; que comme l'intérêt ,jde l'empereur y était également engagé, on avait à ^donner à ces officiers toute assistance et secours „dont ils auraient besoin." Le directeur de la régence, après la lecture de cette lettre, leur dit qu'on avait déjà pris quelques mesures à cet égard. Sur quoi cet officier ayant pressé qu'on l'expédiât, et qu'on lui délivrât l'ordre nécessaire pour obtenir des chevaux de poste, disant qu'il était chargé de poursuivre sans délai ces deux personnes, le comte de SchafFgotsch lit expédier en toute diligence ce que ces officiers demandaient. Le capitaine et le lieutenant, accompagnés des quatre dragons, s'étant fait donner des chevaux de poste, poursuivirent à la piste le major suédois, qu'ils atteignirent au-delà de la petite ville de Neustadtel. Ils firent route avec lui jusque près de Christianstadt. Etant arrivés tous sur le territoire de la Saxe, le capitaine laissa son lieutenant dans la voiture, et prit les devans vers Christianstadt, avec un postillon, pour voir s'il y avait garnison dans cette ville. Ayant appris que non, il retourna joindre les autres, et s'étant approché de la voiture où se trouvait le major et son compagnon, il mit au premier le pistolet sur la gorge, en lui criant : „Rendez-vous ou je vous tue." Le major, indigné d'une pareille menace voulut se saisir de ses pistolets; mais se voyant aussitôt entouré par les dragons, il se rendit. Le capitaine le tira de la voiture,

pendant que l'autre officier en faisait sortir le négociant. Les dragons étant descendus de leurs chevaux, forcèrent les coffres, et prirent tous les papiers qu'ils y trouvèrent, ainsi qu'une grande carte roulée , qui, à ce qu'on prétendait, était un plan d'opérations militaires. Le capitaine menaça le major de le tuer sur le champ , s'il ne déclarait pas tout ce dont il était informé à cet égard. Celui-ci ayant assuré qu'il ne savait rien de plus que ce qui était contenu dans les papiers que l'officier tenait entre ses mains, le capitaine insista de nouveau avec véhémence, et lui dit qu'il lui en coûterait la vie s'il s'obstinait à ne paint parler. Le major persistant à ne vouloir rien déclarer, sur un signe donné par le capitaine, le lieutenant le saisit par le bras, le fit avancer quelques pas dans le bois, et lui tira un coup de pistolet dans la tête à bout portant. Les dragons étant accourus, mutilèrent le corps à coups de sabre, et défigurèrent le visage pour le rendre méconnaissable. Le capitaine dit ensuite au postillon qui avait conduit le major, qu'il pouvait s'en retourner , et faire exactement rapport au maître des postes de tout ce qu'il avait vu, afin que le directeur de la régence de Breslau en fût aussi informé. Quant au négociant, il le fit lier sur un cheval et l'emmena avec lui. Cette expédition faite, le capitaine écrivit au comte de Schaffgotsch une lettre, dans laquelle il lui marqua : ^jQu'il „avait fait une découverte aussi heureuse qu'il pou- „vait jamais l'espérer; mais qu'il avait été contraint „par les circonstances dans lesquelles il se trouvait, „d'en venir à des extrémités dont il était fâché : qu'il „ne lui était pas possible de s'étendre d'avantage sur

5,cette matière ; qu'il était obligé de s'en retourner „au plutôt avec son butin: et que le postillon ne 5,nianquerait pas sans doute de rapporter tout ce jjdont il avait été témoin.'' Ce capitaine passa par Sorau, et prit la route par la Pologne.

Le ininisLre de Suède résidant à Vienne, ayant fait des représentations à la cour impériale sur ce sujet, et demandé que l'on prît des informations sur cette affaire pour découvrir les assassins, cette cour fit publier la déclaration suivante.

Déclaration de la cour impériale.

On a reçu depuis quelques jours, la nouvelle inqjrévue et désagréable, qu'un major suédois, nommé Sinclair, avait été assassiné près de Chrislianstad en Lusace, par deux officiers russes, qui l'avaient poursuivi jusqucs-là. Il n'a été donné à la cour impériale nul avis sur ce sujet, de ja partcle celle de Piussie. Ainsi on a lieu de présumer, que si ces officiers ont été chargés de quelques ordres, ils les auront outrepassé de beaucoup, et auront agi contre la volonté de S. ]M. de toutes \qs llussics. On peut assurer qu'il n'a été envoyé d'ici aucun ordre d'apporter de l'emj^êchement au voyage du sieur Sinclair. Tout ce que l'on a appris sur son sujet, n'a d'autre fondement que le bruit public qui s'est répandu, qu'il avait été envoyé en Turquie pour y exécuter la commission non-cbrétienne, de ménager une alliance offensive et défensive avec la Porte. On n'a pas cru cependant devoir faire une attention assez sérieuse à ce bruit, pour rien ordonner en conséquence. Depuis le fait qui vietit d'arriver, on a reçu du tribunal de justice de Breslau des informations, portant, que le sieur Holembiewsky, résident de Russie à Varsovie, avait prié le sieur Skinner, résident de l'empereur dans la même ville, d'écrire à ce tribunal, pour demander que le sieur Sinclair fut arrêté s'il passait en Silésie 5 sur quoi le résident de S. M. Imp. a jugé, qu'il

ne pouvait se dispenser d'avoir égard à la priôre de celui de Russie, d'autant plus qu'on assurait, que le sieur Sinclair était chargé de commissions très -dangereuses pour les deux cours alliées, et qui tendaient également au préjudice de la chrétienté et à l'avantage des infidèles, avec lesquels on est engagé dans une guerre ouverte. Comme on n'a pas su, ni pu savoir à Vienne, quand le sieur Sinclair partirait de Turquie, ni quelle route il prendrait, on a été hors d'état, par conséquent, de faire savoir au résident impérial à Varsovie, ou au tribunal de justice de Breslau, de quelle manière ils devaient se comporter dans cette conjoncture. S'il eût étç possible de prévoir un fait de cette nature, on aurait certainement garanti le sieur Sinclair du malheur qui lui est arrivé. Tout ce qu'on sait ici sur cette matière, se réduit uniquement aux circonstances qu'on vient de rapporte:i\4 Quant au sieur Skinner, il lui est ordonné depuis long-temps, en vertu de l'étroite alliance qui subsiste entre les deux couronnes, d'agir de concert avec les ministres de Russie dans toutes les choses qui sont faisables, et qui tendent à l'avantage mutuel de l'une ou de l'autre puissance; en sorte qu'il lui aura paru qu'il était dans ce cas là. Il s'est contenté néanmoins d'écrire au tribunal de Breslau qu'on arrêtât le sieur Sinclair, s'il passait dans le pays; en quoi il a suivi, sans doute le droit naturel et des gens, qui autorise à mettre en usage des moyens aussi innocens pour détourner notre propre préjudice et le désavantage qu'un ennemi commun pourrait vouloir en retirer etc.

La cour de Russie ayant été soupçonnée d'avoir ordonné l'enlèvement des papiers dont le major Sinclair avait été porteur, l'impératrice envoya ordre à tous les ministres dans les cours étrangères de rendre publique la protestation suivante.

Protesialtou de la cour de Russie, Anne^ par la grâce de Dieu etc. La poste arrivée hier

a apporte une lettre, datée de Grunberg, par laquelle, comme nous l'avouons sincèrement, nous avons appris avec une surprise incroyable, ce qu'on dit être arrivé à un officier suédois, nommé Sinclair. Notre réputation, notre honneur, notre magnanimité et nos sentimens chrétiens, sont, dieu merci! suffisamment connus dans le monde, pour que quiconque a l'honneur à coeur, ne puisse nous soupçonner d'avoir eu la moindre part à cet attentat, et en conséquence il serait inutile de faire la moindre démarche pour en convaincre le public; cependant, comme personne n'ignore les bruits qui ont couru dans toute l'Europe, depuis le commencement de la dernière diète de Suède, au sujet des sentimens de cette couronne à notre égard, et d'une alliance offensive et défiinsive qu'elle négociait avec les ennemis jurés du nom chrétien, certaines gens pourraient prendre occasion de ces bruits (que nous croyons néanmoins destitués de tout fondement) pour en inférer que nous aurions eu part a cet événement, dans la vue de découvrir à fond une affaire si importante à la tranquillité et au bien-être de tant de millions de gens, et en particulier si dangereuse et intéressante pour nous et pour nos sujets; d'autant plus, que dans l'extrait de la lettre de Griinberg on assure, que le meurtre a été commis par deux officiers russes. Mais d'un côté , notre honneur nous est trop cher pour approuver, moins encore pour employer des moyens si indignes, à la découverte d'aucun secret, quelque important qu'il pût être pour nous; et de l'autre, nous n'avons jamais ajouté foi aux bruits qui ont couru jusqu'ici, des desseins de la Suède, et si nous y ajoutions foi, ils ne pourraient jamais nous porter qu'à ce que la bonne raison et la prévoyance exigent naturellement d'un chacun. C'est pourquoi, aussitôt après avoir reçu l'extrait de la lettre de Griinberg, nous avons jugé nécessaire de charger nos ministres dans les cours étrangères, comme nous les chargeons par celle-ci^ de déclarer publiquement, de bouche ou par écrit, comme le demanderont les circonstances, que, si ce lâche attentat, dont nous n'avons aucune connaissance que par l'ex-

trait de la lettre de Griinberg, est arrivé en effet, non seulement nous n'y avons ni ne voulons y prendre aucune part, mais au contraire le détestons et le déclarons absolument infâme et indigne de notre honneur et rang etc.

Cette déclaration engagea la cour de Suède à ordonner à ses ministres dans les cours étrangères, d'y déclarer, que quoique les nouvelles publiques continuassent à assurer, que les deux officiers qui avaient assassiné M. de Sinclair, étaient au service de la Russie, la considération que la Suède avait pour une puissance alliée ne lui permettait pas de croire que la cour de Russie ait aucune part directe ou indirecte , à une action si contraire au droit de» gens etc. Elle ordonna en même temps à M. de Rindwich , son ministre à Vienne , de demander S. M. Imp. à consentir , que le roi put envoyer en Silésie des personnes munies de pleinpouvoirs, afin de se rendre sur les lieux où le crime s'était commis, et d'intimer l'ordre à la régence de Silésie de concourir avec ces personnes pour découvrir les auteurs de cet horrible attentat. Le résultat de ces recherches n'est point parvenu à la connaissance du public. Voyez, le Merc, hist. de 1739 et 1740.

Arrestation du comte Ilolderness ^ ambassadeur d'Angleterre^ se rendant à Venise ^ ^jar les états de l'empereur ; en 1744:.

Le comte Holderness étant arrivé en Septembre 1744 àEmskirchen, à deux postes deNurenberg, fit prendre les devans à un de ses domestiques, ac-

compagne d'un guide, pour demander que les portes de cette dernière ville demeurassent ouvertes. A environ un quart de lieue du village de Farnbach, un autre de ses domestiques également monté à cheval, qui précédait son carrosse, revint auprès de l'ambassadeur accompagné de deux lioussards qui l'avaient joint Un d'entre eux , qui parlait tant-soit-peu le français, lui dit, qu'ils étaient au service de la reine d'Hongrie, et qu'ils étaient du régiment d'Esterliazy, qu'il leur avait été ordonné de faire la patrouille le long de cette route ; que leur officier était dans le village prochain, et qu'ils allaient l'informer de son arrivée. Rendu au village de Farnbach, l'ambassadeur apprit que ces lioussards étaient au service de l'empereur ; qu'ils avaient fait prisonnier et visité celui de ses domestiques auquel il avait fait prendre les devans pour Nurenberg; que les impériaux avaient un poste gardé par un officier et trente hommes, à une lieue de ce village, et qu'il courrait risque d'être pillé s'il poursuivait plus en avant. Sur cet avertissement le comte prit le parti de s'arrêter à Farnbach, en attendant qu'il eût obtenu une escorte du lieutenant-général des troupes impériaux, comte de St.-Germain, qui avait un fort détach<^ment sous ses ordres à quelques lieues de ce village. Pendant que l'ambassadeur était occupé à écrire à ce général, un caporal et deux houssards vinrent auprès lui, et voulurent l'obliger de les suivre au quartier de leur commandant en chef, disant qu'il leur était ordonné de ne laisser passer aucun Autrichien, Anglais, ni Hollandais. Le comte Holderness s'y refusa et il propos^ que l'un d'entre eux se rendit auprès de leur général,

accompagnée d'une personne qu'il chargerait d'une lettre pour le comte de St.- Germain 5 à quoi ils consentirent, et le lendemain un officier lui apporta la réponse suivante de ce général.

Monsieur, quoique l'empereur mon maître ne soit pas en guerre avec le roi de la Grande-Bretagne, cependant, comme S. M. Britannique est alliée des ennemis de S. M. Impériale, je ne saurais décider si V. Exe. est prisonnier de guerre ou non. A tout événement^ je souhaiterais qu'il lui plût de donner un acte , par lequel elle déclarait que, si elle doit être considérée comme prisonnier de guerre, elle se soumettra à celte condition. J'ai Thonneur de vous envoyer un officier qui aura soin de vous faire rendre tout ce qui pourrait vous avoir été pris , et qui escortera ensuite V. Exe. jusqu'à Nurenherg. Je joins ici un passeport, afin qu'elle puisse continuer en toute sûreté son voyage. J'ai l'honneur d'être etc.

Le C. DE St.-Germain.

L'officier que M. de St. - Germain avait envoyé à l'ambassadeur lui déclara qu'il avait ordre de lui demander un acte tel que son général l'exigeait par sa lettre. Le comte lui représenta combien il était peu naturel que l'on voulût faire prisonnier de l'empereur le ministre d'un prince q^i n'était point en guerre avec S. M. Mais l'officier lui ayant déclaré qu'il était obligé d'obéir aux ordres qui lui avaient été donnés, il se décida à signer l'acte suivant.

Ayant été arrêté dans ma route par les troupes de l'empereur, M. le comte de St.-Germain m'a accordé un passeport sous la réserve que, si je suis déclaré prisonnier de guerre par S. M. Impériale, je me soumettrais à cette condition. Déclaré et signé à Farnbach, le 17 Septembre

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