I. AFFAIRE DE M. DE PIIÉLTPPEAUX
„voiis prie d'écrire mot à mot à votre maître: j'ai „ encore de quoi vivre pendant quinze jours; si dans „ce temps-là il ne me vient de l'argent par les voies „ légitimes que je demande, ou si le pain des pri- „sonniers ne m'est point accordé, mes gens et moi „ attendrons la dernière extrémité; mais après avoir „été deux jours sans manger, je sortirai sur vous, „sans vous dire l'heure, nous tirerons par- tout et „sur tous ceux qui s'opposeront à nous, jusqu'à ce „que nous soyons tous tués; il vaut mieux périr „ ainsi que de mourir de faim." Cette menace eut son effet; et le 14 Février, Saraval lui annonça qu'il lui était permis d'écrire à l'armée, qu'il n'avait qu'à lui remettre sa lettre ouverte, et qu'il l'enverrait à Turin. Elle était adressée au comte de Veaubecourt, lieutenant- général,, et en son absence à M. deBézons ou à M. de Barbasières.
N° VII
Lettre de M, de Phéîlppeaux adressée au comte de
Veauhccourt (datée de Coni Je 14 Févr. 1704.)
La discrétion exige, mon clier comte, que l'on ménage ses amis , la confiance veut qu'on les éprouve dans ]es pressans besoins 5 c'est sur ce dernier principe que j'use de la liberlé qui m'a été donnée clc vous écrire par un tambour ou trom^^ me, et que je vous prie de m'envoyer 400 louisd'or. Il peut être que sans vous incommoder, vous ne vous trouviez pas en état de vous défaire d'une si grosse somme, mais le trésorier de l'armée ne vous la refusera pas sans doute , et au premier mot qu'il en écrira à M. Samuel Bernbard, il la lui remboursera sur mes appointemens, ou M. Odean que vous connaissez, fera sur le champ honneur à ce que vous
lui manderez à ce sujet. Voilà, mon cher comte, une preuve de ma confiance; il faut vous en donner de ma discrétion, je vous demande de l'argent, parce que je n'en ai point; jdIus de 60 personnes, qui sont avec moi, sans savoir nos crimes, sommes depuis 146 jours prisonniers apparamment du droit des gens, car nous ne le sommes certainement ni de guerre, ni d'état, ni de justice. Depuis le temps de cette longue et dure prison, j'ignore s'il y a sur la terre d'autres gens que ceux qui me gardent ou qui me servent; il ne m'a pas été permis ni possible, de tirer de l'argent d'aucun endroit, pas même de la vente de ma vaisselle, ni de mes meubles, dont j'ai en Piémont pour plus de vingt cinq mille écus entre mes mains ou entre celles d'autrui ; je j^uis assurer cependant que je n'y dois, ni n'y ai jamais du un sol. Le roi n'a pu savoir par moi, malgré mes instances réité^ rées, si son ambassadeur est mort ou vivant, ce que je vous marque, afin, mon cher comte, que vous ne différiez pas de m'envoyer l'argent que je vous demande; on ne peut être plus pressé; je me vois à la fin réduit depuis plusieurs jours à avoir demandé le pain des prisonniers, qui ne m'a pas encore été accordé. Si pour vous écrire je me sers d'une main étrangère, c'est que depuis deux mois mon bras droit est sans fonction, et sent des douleurs continuelles; mes infirmités, ma longue et dure prison ont réduit ma santé dans un état déplorable; je suis sans secours et hors d'apparence d'en demander à des gens qui devraient me prévenir, et qui m'ont tout refusé contre le droit des gens. Vous contribuerez peut-être encore au rétablissement de ma santé et à prolonger ma vie, si vous pouvez pour quelques jours m'envoyer un bon médecin; examinez si vous êtes à portée de vos ennemis de demander cette grâce. Adieu, mon cher comte, conservez-moi votre amitié et ne devenez jamais ambassadeur, puisqu'ils ont cessé d'être inviolables , après l'avoir été pendant six mille ans.
38 ï. Al F AIR li: Dr. m. nu phéliiu^eaux,
M. Saraval remit la réponse do M. de Bczons à l'aiiibassadeur, avec cent pièces de quatre pistoles.
Quatre jours avant la réception de cette réponse, on avait envoyv4 à M. de Pliélippeaux un orfèvre qui acheta pour quatre mille livres sa vaisselle d'argent; mtùs ce ne fut qu'à condition d'y perdre la façon et un cinquième de la valeur; et le maître d'iiôtel, pour sa décharge , ayant demandé un reçu de la quantité de vaisselle qu^il lui vendait, et un bordereau de la somme qu'il en payait , celui-ci refusa de le lui donner, sous prétexte que M. Saraval le lui avait défendu.
M. de Phélippeaux fut cruellement malade à Coni; on crut même qu'il y finirait ses jours; (^ar outre la goutte et un rhumatisme qui le faisaient souffrir, il fut attaqué d'une fièvre très-violente. Dans cette extrémité il pria M. Saraval, de lui obtenir la permission d'envoyer chercher par un trompette de S. A» R. un médecin sur les frontières de France; ses instances furent inutiles.
Un déserteur français, soldat du régiment de Montferrat , proposa plusieurs fois aux gens de l'ambassadeur , que si leur maître voulait écrire au duc de Vendôme, il s'engageait à en rapporter la réponse en six jours. M. de Phélippeaux profitant de cette ofîre, le chargea d'une lettre pour le duc , mais le déserteur s'étant enivré et ayant parlé de son dessein, on s'empara de la lettre, on l'aj^pliqua à la question, et on l'eût pendu sous les fenêtres de l'ambassadeur, si celui-ci n'eût menacé de tirer sur ies exé eu leurs.
Lorsque M. Saraval vint dire uu jour que S. A. R. avait surpris une letfie qu'il écrivait au duc de
AMB. DE FIIANCE A TURIN j EN 1703- 39
Vendôme, malgré la parole qu'il avait donnée de ne rien entreprendre contre son service , et que s'il continuait elle serait obligée de prendre d'autres mesures contre lui, ce ministre répondit:
„Vous pouvez, Monsieur, mander à votre maî- „tre de ma part, qu'il est faux que j'aie rien fait „ contre ma parole, puisque l'écrit que j'ai signé „pour la donner, dit que je n'entreprendrai rien „ contre le service du duc de Savoyej mais je n'ai „ point dit que je n'écrirais jamais; quel droit a-t-il „ de vouloir empêcher que les traitemens inouis qu'il „me fait endurer soient connus du roi ou du duc de „Vendôme, par moi qui, dès que je serai libre, en „ informerai toute la terre? Ma lettre ne contient „rien contre le service du duc deSavoye, mais beau- „coup contre son honneur; je corromprai autant „de soldats que je pourrai, pour qu'ils portent de „ces lettres, non pas seulement au duc de Vendôme, „mais au roi, qui certainement ne peut imaginer „ avec quelle cruauté votre maître agit contre l'am- „bassadeur de S. M. et contre plus de 50 de ses „ sujets. Vous avez l'audace de me menacer de sa „part; mandez-lui donc que je l'en délie, que je ne „ le crains point, et que s'il ne me craignait pas da- „vantage, il ne violerait point avec tant de lâcheté „ le droit des gens, pour m'empécher de me mettre „à la tête d'un régiment, et lui demander raison „de ses perfidies et de ses injustices; que s'il se „ portait contre moi aux dernières extrémités, comme „il m'en menace, j'aurais la satisfaction en périssant „de savoir que lout le Piémonl et toute la maison
40 I- AFFAIIIE Di: M. DE PIIÉEIPPEAUX,
„de Savoye ne suffiraient pas pour être sacriliës à 5,?afFront qu'il ferait au roi mon maître en la per- „ sonne de son représentant."
„ Ignorez -vous 5 Monsieur, de quelle manière „ S. M. sut châtiei' les insultes faites au comte d'Es- „trades à Londres, et au duc de Creqid à Rome; „ quelle différence cependant du pape et du roi d'An- „ gleterre à un duc de Sayoye ! Quelle différence des „traitemens que j'ai reçus, d'avec ceux qui attirèrent. ,,à ces souverains la juste indignation de S. M.!"
La lettre que M. de Phélippeaux avait écrite au duc de Vendôme , et qui causa la mort du soldat qui s'en était chargé, était datée de Coni, du 5 Mars 1704.
N°- vni.
Extrait de la lettre de M, de Phélippeaux adressée au maréchal de Vendôme (datée de Coni du 5 mars 1704).
Monseigneur, c'est ici la première voie que j'aie eue pour écrire, j'ignore si elle réussira. Je suis dans le sixième mois d'une dure prison, traité, non pas conformément au droit des ^ens, mais contre l'immanité; les détails en seraient aussi longs et ennuyeux qu'ils sont incroyables; quant à la durée et aux suites je ne les crains pas par rapport à moi; j'ai fait mon devoir en toutes choses, cela me suffit, mais le roi et toute la France sont intéressés aux traitemens faits et à faire à l'ambas- -sadeur de S. M. Le comte de Vcrnon dont le due de »Savoye ne se soucie point, ne suffit pas pour répondre de moi, je crois même que ce prince me marquerait sa haine et son ressentiment aux dépens cfautres de ses sujets les plus considérables; je vous supplie, Monseigneur, ou de mander au roi ce que je vous écris, ou de faire passer ce bihet quand vous l'aurez déchiffre ; la personne
qui vous le rendra m'a promis de me rapj^orter réponse, elc.
(signé) Phélippeaux.
Pendant sept mois et demi l'ambassadeur ne sortit point de sa chambre , quoiqu'il eût la permission de se promener dans la ville de Coni; mais il ne voulait ni s'exposer aux insultes du peuple, ni se trouver escorté par des militaires; et moins encore voulait-il quitter de vue ses papiers, n'ayant jamais pu se résoudre à les brûler, d'autant plus que plusieurs pièces originales s^y trouvaient, touchant les négociations secrètes du duc de Savoye avec les ennemis du roi de France , dont il pouvait avoir besoin un jour, pour justifier ce qu'il en avait écrit à sa cour (^).
Le comte de Montroux vint remplacer M. Saraval, nommé au gouvernement de Montdoux, et quoiqu'il laissât subsister les choses à-peu-près sur le même pied , ses manières étaient bien différentes de celles de son prédécesseur.
Le premier de Mai le comte de Montroux annonça à l'ambassadeur que le comte de Vernon étant arrivé à Antibes où l'échange des ambassadeurs devait se faire , il était chargé de l'y accompagner, et que pour le faire avec plus d'honneur, il attendait huit gardes du corps, commandés par un bri-
(1) Les plus précieuses étaient toujours au chevet de son lit, et toutes les armes de ses gens rassemble'es dans sa chambre et toujours en ëtat de servir dans le besoin, au cas qu'on eiit voulu lui enlever de force ses papiers.
gadier qui arriverait le 7 du mois, époque pour laquelle il priait M. de Phélippeaux, de se disposer à partir.
Au jour du départ (le 9 de Mai) soixante chevaux ou mulets furent fournis à l'ambassadeur pour transporter une partie de sa suite et ses équipages; quatre gardes du corps marchèrent en tête de la colonne, suivis des bagages et des domestiques; ensuite venait l'ambassadeur à cheval, ayant à sa gauche le comte de Montroux, et suivi par les quatre autres gardes du corps qui avec le ^brigadier fermaient la marche.
La garnison de Coni était sous les armes et placée en haye dans les rues que l'on avait à passer ; les soldats présentèrent les armes, sans toutefois battre aux champs , et sans que l'on tirât le canon.
M. de Montroux en lit une espèce d'excuse à l'ambassadeur, et de ce qu'on ne lui olfrait pas les présens de la ville, comme on avait coutume de le faire aux ambassadeurs ; ajoutant qu'on en avait agi de même en France envers le comte de Vernon, à quoi M. de Phélippeaux répondit:
„ On pouvait, Monsieur, vous épargner la peine „de me faire ce compliment; il eût été inutile et „ mortifiant au duc de Savoye de m'oflrir un présent „que j'aurais refusé. Quant à son canon, j'espère „ qu'il tirera bientôt sur moi, et il me serait très-in- „ différent qu'il tirât présentement pour moi; votre „ maître a très-bien fait de se modérer sur ces deux „ points, et de se régler sur ce qui a été fait en „ France; mais voulant toujours marcher sur la meniez
,, ligne que le roi mon maître, il aurait du ! imiter ,, S. M. en ee que le droit des gens lui imposait.''
Sur toute la route l'ambassadeur reçut des mar- :jues d'honneurs et de respect^ de la part du comte le Montroux ainsi que des liabitans. Le 13 mai on irriva au bord du Var, où l'échange devait se faire (^).
Lorsque M. de Phëlippeaux arriva sur les bords du Var, le comte de Vernon était déjà de l'autre coté avec M. Libois, gentilhomme de la chambre :lu roi, et les mousquetaires qui l'avaient escorté; les deux ministres étaient à deux cents pas de distance l'un de l'autre , lorsqu'à un signe convenu on procéda à leur échange de la manière suivante.
Les équipages marchèrent les premiers, traversant en même temps la rivière. Les gens de la suite suivaient, et après eux les ambassadeurs; celui de France au milieu des gardes du duc de Savoye, et le comte de Vernon entre les mousquetaires, MM. de Libois et de Montroux les attendant au rivage pour les recevoir. Lorsque les mousquetaires quittèrent M. de Vernon^ ils le saluèrent de l'épée, ce que les gardes du duc de Savoye ne firent point pour M. de Phélippeaux. Cette cérémonie faite, les mousquetaires et les gardes repassèrent la rivière en même temps et dans le même ordre.
(1) La droite route e'iait de passer pur Nice; mais ou l'eVita par ordre du duc de Savoye. Le marquis de Carail qui en était gouverneur, envoya le marquis de Seuantes sou (ils, suivi d'un grand nombre d'officiers, pour complimenter l'ambassadeur , et lui faire des excuses de ce que les circonstances présentes ne lui permettaient pas de se rendre près de lui en personne.