CZERNICHEFF
N° III
Réponse du duc de Choiseul à ta lettre précédente; du 10 3Iai 1762.
Monsieur, j'ai reçu la lettre de V. Exe, par laquelle elle me demande une explication sur le titre de czar, inséré dans la gazette de France. Ce titre est trop beau pour exciter un juste sujet de mécontentement de la part du souverain à qui il est donné. Pierre-le-grand et ses successeurs n'en ont jamais reçu d'autres de la France. L'impératrice Elisabeth est la première à qui le titre Impérial ait été accordé. Mais V. Exe. ne doit pas Ignorer que le roi ne reconnut cette princesse pour
96 II. AFFATKE DU CJ'lIlÉMONIAL DIPLOM.
Jmpcratricc, que sons la contlition formelle d'une reversai e , par laquelle il fut stipulé que ce nouveau titre n'apporterait aucun préjudice au cérémonial usité entre les deux cours. S. M. désirant sincèrement de maintenir l'union et la bonne harmonie qui ont régné jusqu'à présent entre la France et la Russie, n'a ])as fait difficulté d'accorder le même titre au successeur de l'Impératrice Elisabeth; et les lettres de créance de son ministre sont adressées à remj)ereur de toutes les llussies; mais à condition d'une semblable révcrsale, ou d'une déclaration qui constate que la première subsiste dans toute sa vigueur. M. de Brcleuil n'ayant pas encore remis ses lettres de créance, ce point de cérémonial ne peut être fixé; et j'espère apprendre par les premières nouvelles de Péîersbourg, que toutes les difficultés auront été applanies.
J'ai expliqué en dernier lieu à V. Exe. que M. le baron de Breteuil avait ordre préalablement à tout, de demander l'audience dans laquelle il doit remettre ses lettres de créance. C'est la première fonction que doit faire tout ministre étranger dans la cour près de laquelle il est accrédité; et cette audience indépendante de toute autre formalité, ne saurait lui être refusée sous aucun prétexte.
J'ai déclaré en même temps à V. Exe, que M. de Breteuil n'avait point refusé de faire la première visite à M. le prince George de Holstein, et qu'il avait simplement demandé une notification de son arrivée; formalité d'usage, et qui ne peut même êti^e considérée comme un honneur (^). En conséquence, le ministre du roi à Pétersbourg, n'ayant pas le titre d'ambassadeur, a
(1) L'empereur avait fait signifier au ministre de Louis XV qu'il refusait de recevoir ses lettres de créance , jusqu'à ce qu'il eût fait une visite de prévenance au prince George de Holstein qui prétendait l'exiger sans lui avoir fait notifier son arrive^.
ENTRE liA RUSSIE ET LA FRANCE* EN 1762- 97
ordre cîe déclarer, qu'après avoir eu son audience, il fera volontiers la visite à M. le prince de Holstein, dès que S. M. Czarienne daignera lui faire connaître que cette visite lui sera agréable 5 considérant cette invitation comme un équivalent préférable à la notification prétendue, etc.
Choiseul duc de Praslin.
NO IV
Réplique faite par le comte de Czernicheff; du ±2 Mai 1762.
Monsieur, par la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à V. Exe, le 6 de ce mois, elle aura observé, que je ne me plaignais que de l'ignorance ou de la négligence du gazetier de cette ville, qui affectait de ne pas qualifier l'empereur, mon maître, du titre auguste d^ empereur ^ sous lequel il a bien voulu consentir que toutes les puissances de l'univers le reconnussent.
Mais la réponse de V. Exe, que j'ai reçue avantliier, me fait connaître que le gazetier en ce point, n"a agi que par autorité, d'autant plus que dans la lettre de V. Exe. j'ai lu ces mots : dès que S, M. Czarienne daignera etc»
En adressant ma lettre, du six, à V. Exe, je n'ai pas eu l'intention de lui demander aucune explication sur le titre de Czar, inséré dans les gazettes de France, m'étant certainement connu, pour être en tous points , le plus beau qu'' aucun des monarques de V univers ait jamais portée mais comme ce titre a été substitué à celui d'empereur, avec quelque affectation, tous ceux qui auront lu les gazettes^ ne connaissant pas Tétendue de la signification du titre de czar, n'auront-ils pas supposé qu'on avait dessein d'y attacher une espèce d'infériorité ?
Ce fut autant pour obvier à la difficulté de la II. 7
98 II- AFFAIRE DU CÉRÉMONIAL DIPTiOM.
prononcialion, que pour rendre ce litre plus intelligible, que mes augustes maîtres ont consenti a le changer en celui d'empereur; titre que toutes les 2:)uissances de la terre se sont empressées de leur faire agréer. La France, il est vrai, a été une des dernières; mais son retard n'a porté aucun préjudice, puisque comme vous le reconnaissez vous-même, S. M. le roi, votre maître, n'a pas hésité à continuer de donner le litre d'cm2:>ereur, au successeur de l'impératrice Elisabeth, et que les lettres de créance de M. le baron de Breteuil sont adressées à V empereur de toutes les Russies.
A l'égard de la réi^ersale, ou déclaration que M. le baron de Breteuil réclame, je n'en connais point d'autre que celle du 16 Mars 1745; et je ne vois pas pour quelle raison elle est citée, ainsi que ces mots soidignés: aucun préjudice au cérémonial usité entre les deux cours, puisque cette réversale est à l'avantage de la cour de Russie; et pour ce qui est du cérémonial, j'ignore qu'il y en ait un particulier d'établi entre ces deux cours.
Quant à ce qui regarde M. de Breteuil, je ne puis y répondre que ce que j'ai déjà eu Thonneur de vous dire en dernier lieu, lorsque je vous fis part de la déclaration qui a été faite par M. le chancelier, de la part de l'empereur, mon maître, à tous les ministres étrangers résidant à sa cour , qu'il désirait avant de \qs admettre à son audience, qu'ils fissent la première visite à S. A. M. le prince George de Holstein; j'eus ordre de vous assurer, comme je l'ai fait, que l'empereur mon maître, s'attendait à d'autant moins de difficultés de la part de cette cour, qu'il régardait cette démarche comme une preuve de l'union et de la bonne harmonie qui a régné jusqu'à présent entre la Russie et la France.
Tous les ministres étrangers ont satisfait à ce que l'empereur exigeait d'eux; et celui de LL. MM. Impériales et Royales, qui est revêtu du caractère d'ambas-
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sadeur extraordinaire, Ta déjà fait aussi, sachant que cette visite était agréable à l'empereur mon maître : et il n'y a eu que le baron de Breteuil qui, quoique ministre du second ordre, s'en soit dispensé jusqu'à présent. Au reste. Monsieur, je souhaite bien sincèrement, que toutes ces difficultés s'évanouissent Mais
comme les dernières lettres de créance que j'ai eu l'honneur de présenter au roi , sont au nom de l'empereur de Russie, mon auguste maître, je déclare à V. Exe. que je ne peux continuer mes fonctions ministérielles sous aucun titre.
Oserais-je supplier V. Exe, lorsqu'elle rendra compte au roi, du contenu de ma lettre, d'avoir la bonté de lui présenter les assurances du vif regret dont je suis pé* nétré, en me voyant forcé de me priver de l'honneur de lui faire ma cour, jusqu'à ce que le point dont il est question, soit décidé? L'importance et l'extrême délicatesse de ce point, m'obligeant à faire cette démarche, j'espère de la bonté et de l'équité de S. M., qu'elle ne m'en saura pas mauvais gré; etc.