‹ Causes celebres du droit des gens (volume 5)Chapitre 8 sur 123 · I. AFFAIRE DE M. DE PHELIPPEAUX · texte numérisé non relu

I. AFFAIRE DE M. DE PHELIPPEAUX

Le roi de France qui jusqu'éilors avait gardé le silence, fit enfin communiquer une partie des avis qu'il avait reçus, au comte de Vernon, ambassadeur deSavoye à la cour de Versailles, qui toutefois les désavoua et protesta que son maître était incapable d'une pareille perfidie; qu'il était trop fidèle allié pour manquer aux traités qu'il avait signés avec S. M. T, Chr. et le roi d'Espagne.

^ M. de Phelippeaux eut également ordre de savoir les derniers sentimens du duc de Savoye. Celui-ci niant d'avoir pris un engagement quelconque avec les ennemis de ses alliés, les rois d^Espagne et de France, ajouta „ qu'il avait toute la délicatesse „pour ressentir vivement les atteintes de pareils „ soupçons; qu'au surplus la situation où il se trou^ „ vait, et la conduite qu'il avait tenue depuis la mort „du roi d'Espagne, lui faisaient espérer un agrandis- „ sèment de ses états, puisque ses services contri- „buaient puissamment à la conservation de ceux de „ la monarchie espagnole, pour laquelle le Milanais „ n'était pas d'une grande utilité" (i).

Le roi de France croyant qu'en ôtant au duc de Savoye l'espoir de tout secours de la part de l'Allemagne, il parviendrait à le conserver dans ses intérêts et dans ceux du roi d'Espagne, ordonna au duc de Vendôme qui commandait l'armée, de marcher vers le Tyrol pour se joindre au duc de Bavière, afin d'obliger l'empereur par cette diversion, de retirer ses troupes de l'Italie.

(1) L'empereur lui avait déjà laiL espérer que s'il parvenait à s'emparer des états espagnols de l'Italie, il lui abandonnerait Alexandrie.

AMB. DE FRANCE A TURIN j EN 1703. * 7

Cette tentative ne produisit toutefois pas l'effet que l'on s'en était promis • elle facilita au contraire, pcir l'éloignement de l'armée, la conclusion du traité entre le duc de Savoy e et l'empereur, et permit à ce prince de prendre des mesures avec le général autrichien Starhemberg, pour marcher contre le corps de l'armée française dans lequel se trouvaient les troupes savoyardes, lesquelles avaient reçu l'ordre secret de passer aux impériaux et de tourner leurs armes contrôles Français, dans le cas où ceux-ci voulussent s'y opposer.

Ces ordres ne furent pas tenus assez secrets pour en dérober la connaissance à la cour de France ; elle s'empressa, à la première nouvelle qu'elle en reçut, de dépêcher des courriers au duc de Vendôme, avec ordre de revenir en Lombardie, afin de prévenir les desseins du duc de Savoye.

M. de Vendôme étant arrivé près de San Beneietto , disposa ses troupes dans son camp , de manière que celles du duc de Savoye se trouvaient env^eloppées par celles de S. M. T. Chr.; il fit venir Jans sa tente tous les officiers supérieurs des troupes savoyardes, leur représenta la conduite que tenait eur souverain, contre la foi des traités; les assura ]ue le roi rendait autant de justice à la bravoure et m zèle des troupes du duc de Savoye, qu'il était ndigné de son infidélité; que S. M. satisfaite comme Aie l'était, de leurs services, éprouvait une peine iensible de se voir obligée de prendre des mesures si leu conformes à ses intentions; que cependant elle f était contrainte pour prévenir les desseins hostiles

8 I. AFFAfUi: DE M. DK PIlÉ LIPPE AUX,

d'un ennemi d'autant plus dangereux qu'il les avait cachés jusqu' alors : il leur fit part de l'ordre qu'il avait reçu de S. M. de désarmer et d'arrêter comme prisonniers de guerre tous les sujets de S. A. R. qui se trouvaient au service de LL. MM. RR. ; de laisser aux officiers leur épée et la liberté de pouvoir se rendre en telle ville du Milanais qu'ils choisiraient, en engageant leur parole d'honneur de ne pas en sortir sans permission.

M. de Vendôme ayant ainsi exécuté les ordres du roi, marcha à la tête de douze-mille hommes vers le Piémont, mais avant que de passer la frontière des états du duc de Savoye, et sans commettre aucun acte d'hostilité, il envoya à S. A. R. un officier accompagné d'un trompette, pour lui faire remettre la lettre ci- après de S. M. T. Chr.

Lettre du roi de France au duc de Savoye,

Monsieur, puisque la religion, l'homicur, l'intérct, les alliances et votre propre signature ne sont rien entre nous, j'envoie mon cousin le duc de Vendôme, à la tête de mes armées, pour vous expliquer mes intentions. Il ne vous donnera que 24 heures pour vous déterminer.

Louis.

Le duc de Savoye ne fit point de réponse par écrit, et ne voulut même pas envoyer un officier au duc de Vendôme pour savoir quelles étaient les propositions qu'il avait à lui faire (i); il se contenta de

(1) Ou exigeait qu'il desarmât sur le cliamp ses troupes et que les jilacts fussent mises en séquestre et gardc'es par les Suisses.

répondre verbalement à l'officier français, porteur de cette lettre, j^qne le mauvais traitement que l'on „ faisait essuyer à ses troupes, et la manière dont on „ avait agi envers lui , l'avaient déterminé à prendre „ ces précautions 5 que les menaces qu'on lui adres- „sait ne l'étonnaient point, et que n'ayant aucune „ réponse à faire, il n'avait aussi à écouter aucune „ proposition".

Le roi de France ne manqua pas de faire informer tous les princes d'Italie et les cantons Suisses des motifs qui l'avaient obligé à en agir ainsi envers le duc de Savoye, et S. M. T. Chr. par la lettre qu'elle écrivit au pape Clément XI, le 14 Janvier 1704, lui marqua entre autres choses: ,,81 nous eus- „ sions formé le dessein d'envahir ses états , comme „il s'efforce de le persuader, sa conduite nous don- „nait depuis long-temps de justes sujets de le traiter „ comme ennemi, il était inutile de les laisser accu- „ muler ; mais bien loin d'avoir jamais eu cette pen- 3,sée, nous sommes encore disposé à laisser jouir „le Piémont et la Savoye d'une parfaite neutralité „ pendant le cours de cette guerre, pourvu que les „ places en soient gardées par les Suisses, ainsi que „nous l'avons fait proposer aux cantons, que le pas- „sage du pays soit ouvert à nos troupes, et que le „ duc de Savoye désarme les siennes."

A peine avait - on reçu à Turin la nouvelle du désarmement des troupes de Savoye, que le duc permit aux ambassadeurs de l'empereur de paraître en public.

Le comte d'Auersberg et M. Salvay, conseiller

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aulique, se promenaient dans les rues de Turin, suivis de leurs domestiques en livrée , et affectèrent de passer sous les fenêtres de l'hôtel de l'ambassadeur de France, auquel le duc de Savoye, ainsi que le marquis de St. Thomas, avaient protesté trois jours auparavant que tout ce qu'on débitait de ses intelligences avec l'empereur était entièrement faux et controuvé.

Lorsque M. de Phélippeaux eut appris par une lettre de M. de Vendôme ce qui venait d'arriver, il fit inviter M. Pajeau^ commissaire des guerres, de venir se mettre sous sa sauve-garde en s'établissant avec ses bureaux dans son hôtel.

Le 3 Octobre, pendant que le duc de Savoye donnait audience aux ministres de l'empereur, le comte Tarigny, maître des cérémonies, fut trouver M. de Phélippeaux pour lui notifier que S. A. R. tout en ayant beaucoup d'estime et d'amitié pour lui, était obligée de s'assurer de sa personne , par suite de la violence inouie dont on venait d'user envers ses troupes, pendant qu'elles servaient le roi dont les intérêts étaient ceux de S. A. R.j que le marquis d'Aix, capitaine dans le régiment de Savoye, était à la porte de son hôtel avec cinquante hommes; que S. A. R. le priait de ne point sortir, ni de permettre à ses domestiques de quitter la maison.

L'ambassadeur répondit au comte Tarigny, que l'ordre qu'il venait de lui signifier ne le surprenait ni ne l'efïrayait; qu'il garderait les arrêts et ne manquerait point au respect dû à la personne de vS.A. R. ; mais qu'à l'égard de la prétendue violence faite à ses

AMB. DE FRANCE A TURIN; KN iJQ;^. H

troupes, il était obligé de lui déclarer, que le roi son maître n'avait pu se dispenser d'en agir ainsi; puisque lié avec S. M. par un traité sans clause, le duc tenait depuis trois mois les ministres de Pempereur cachés dans ses états, et qu'il traitait avec eux pour faire la guerre au roi.

M. de Tarigny niant le fait et s'efForçant de soutenir que tout ce que l'ambassadeur venait de lui apprendre était entièrement neuf pour lui, M. de Pliélij)peaux lui répliqua:

„I1 n'est plus temps de dissimuler, je suis instruit „ combien de fois le duc de Savoye, ses ministres et „vous même. Monsieur, avez été voir les ministres „de l'empereur dans la maison du marquis de Prié, „et dans les autres endroits où ils se sont tenus ca- „chés depuis le mois de juillet jusques à-présent; „il ny a pas encore une heure qu'ils ont passé sous „ines fenêtres accompagnés de leurs gens, pendant „que vous les attendiez pour les conduire à Pau- „dience de S. A. R. Toutes vos pratiques et les „ leurs me sont connues; j'en ai informé le roi mon „ maître."

Il finit par prier le comte de Tarigny de lui obtenir des chevaux de poste et un passeport, afin de pouvoir passer en France, et la permission pour ses gens d'aller acheter des vivres pour sa maison, ou bien de permettre qu'on en apportât dans Phôte]. A' l'égard de la première demande, M. de Taricrny promit d'en parler à S. A. R.; quant a l'achat des provisions, il permit au maître d'Jiôtel de les faire, mais accompagné de la garde.

12 I. AFFAIRE DE M. DE rilEYAPrEAV X^

M. Pajeau, commissaire des guerres, étant survenu sur ces entrefaites, M. de Tarigny l'invita à le suivre, ayant ordre de l'arrêter; mais M. de Plielippeaux le réclama comme un employé appartenant à sa maison, et il resta.

i;iiôtel de l'ambassadeur avait deux portes coclières, l'une servant à l'entrée, et l'autre à la bassecour j on mit une garde de huit hommes dans chacune ; on posa douze factionnaires autour de la maison, un sur le toit, d'où l'on avait la vue sur les alentours de l'hôtel et sur le jardin qui y appartenait, et un autre dans les cabinets de garderobe.

Non content de ces mesures de précaution, on visita encore tout ce qui entrait dans l'hôtel. Mais quelques instances que ht l'ambassadeur , pour que l'on permît à un serrurier d'attacher une tringle dans sa chambre, quoiqu'on demandât qu'on le fît conduire et garder à vue tout le temps qu'il serait dans l'hôtel, il ne put l'obtenir.

Lorsque le maître des cérémonies se fut retiré, le marquis d'Aix, par ordre du major de la place, suivi d'un détachement de soldats, visita tous les appartemens.

Le même jour (3 Octobre) les portes de Turin furent fermées pour y arrêter tous les Français qui s'y trouvaient en assez grand nombre. On arrêta aussi trois compagnies de cavalerie française, qui avaient couché la nuit précédente à Pianezze pour aller joindre l'armée: on prit de même deux ba-

teaiix chargés de bombes, et 2000 fusils destinés pour rarmée du roi de France (^).

M. de Phélippeaux prévoyant que ses arrêts ne seraient point levés de sitôt, et craignant que l'argent ne vînt à lui manquer, pria le marquis d'Aix de vouloir bien faire demander à la comtesse de Vernon, épouse de l'ambassadeur du duc de Savoye à la cour de France^ si elle avait peut-être à faire passer de l'argent à son mari, et que dans ce cas-là, M. de Phélippeaux le lui ferait compter à Paris , et qu'elle le lui rembourserait à Turin, lorsque son mari lui aurait accusé la réception. Le lendemain lorsque M. d'Aix lui offrit par ordre de S. A. R. tout l'argent dont il aurait besoin, ajoutant qu'elle ne le laisserait manquer de rien; l'ambassadeur répondit, ,, qu'il „ mangerait plutôt la terre de son jardin, que de se „ résoudre à emprunter un sol d'un prince ennemi „ du roi son maître."

Le 7 Octobre, qui était un dimanche, l'ambassadeur, avec la permission du marquis d'Aix, envoya demander un des religieux du couvent de St. Charles, pour venir dire la messe dans son hôtel; mais le prieur le refusa, prétextant qu'il fallait une permission spéciale. Quelques jours après, cette permission fut donnée, et un religieux du couvent de St. Charles

(1) L'abbë Sardîgny, nonce du pape, étant sur son départ, voulut faire ses adieux à l'ambassadeur , mais les gardes lui refusèrent l'entrée; les plaintes qu'il en porta furent inutiles, et même on ne lui permit pas de lui écrire. — Le gouvernement de Turin fit aussi prévenir les bouchers, que l'ambassadeur ne jouissait plus de la franchise accordée aux ministres étrangers.

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