BÉRENGER
Déjà la veille, le 7 Septembre, le comte de Belgiojoso avait remis la note ci- après aux plénipotentiaires hollandais, en réponse à celle qu'ils lui avaient adressée sur le fond de la résolution des Ëtats-Généraux du 30 Août.
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226 VIII. AT F. D. li. LTBllE NAVIG. D. L'ESCAUT,
Note du comte de Belgiojoso adressée aux plénipotentiaires hollandais; du 7 Septembre 1784.
Les propositions d'accommodement renfermées dans le mémoire remis aux plénipotentiaires de LL. HH. PP. eu date du 23 Août, sont évidemment l'effet de la modération et du désintéressement de S. M. comme aussi de son affection pour la République. Elles sont si manifestement, et à tous les égards, favorables à la République qu'on devait s'attendre que les Etats - Généraux auraient saisi avec empressement ce moyen proposé par la générosité de l'empereur, et ne se seraient occupés qu'à en témoigner les sentimens naturels et convenables de reconnaissance. Mais ils ont préféré au contraire de prendre avec une précipitation sans exemple, et qui ne s'accorde pas avec ce qui dans toutes les autres occasions a été allégué par eux et J3ar leurs ministres sur la forme de la constitution de la République, une résolution très-peu mc.surée et qui, alléguant vaguement et sans probabilité d'un fondement réel, que la sûreté et l'indépendance de la République dépendraient du 14'"" article du traité du 30 Janvier 1648, paraît même renfermer des doutes inconcevables sur l'étendue de la déclaration que renferme le mémoire du 23 Août, concernant la navigation sur TEscaut, et en parle même comme d'un objet dont il n'aurait pas même été question jusqu'ici. Cet objet ne saurait être cependant et n'était sûrement pas nouveau pour les Etats -Généraux. La réplique remise le 8 Août, a exposé clairement le droit et le système de l'empereur à cet égard, et ce que ledit mémoire renferme en outre, n'est rien que le résultat de ce que le plénipotentiaire de S. M. a dit et témoigné aux plénipotentiaires de la République dans toutes les conférences et même lors de la première ouverture de lu négociation actuelle.
De l'autre côté, S. M. fort éloignée de vouloir porter atteinte à la sûreté et à l'indépendance de la République, qui ne saurait dépendre de l'ouverture de l'Escaut, est portée à donner des preuves convaincantes du contraire. Son désir de parvenir à un accommodement l'a engagé à faire céder ses prétentions et ses droits les plus essentiels . et indubitables aux égards pour les objets qui sont dé la dernière importance pour la République, à sa sûreté, à son indépendance et à sa dignité, et même à ce qui lui est le plus convenable; et ce n'est sûrement pas à une époque où l'empereur fit de généreux efforts pour se borner a ce qu'exigent son honneur et sa dignité, que S. M. pouvait attendre une opposition, et bien moins encore une allégation d'équivoque sur la nature de l'objet d'une déclaration qui renferme clairement et distinctement une liberté entière et plénière de navigation sur l'Escaut et l'ouverture dans tout le cours de cette rivière, et qui était d'autant moins sujette a des doutes probables et même spécieux, que LL. HH. PP. ne sauraient de bonne foi se dissimuler, que ce n'est qu'en faveur d'une navigation prise dans le sens susdit, que S. M. pouvait faire des sacrifices si considérables que ceux que son extrême modération lui a suggérés. Cependant comme les Etats- Généraux ont cru devoir adopter et avancer une interprétation, que des égards dûs à la dignité de l'empereur et même à l'ordre et à l'équité ne sauraient admettre (considérant d'un côté l'évidence des droits de S. M. et de l'autre les contraventions et infractions multipliées et commises par la République), le plénipotentiaire] de l'empereur, en persistant dans sa déclaration renfermée dans le mémoire du 23 Août, croit devoir repéter, que la condition relative à l'Escaut, et sous laquelle S. M. veut bien condescendre aux sacrifices et arrangemens susdits, renferme une navigation entièrement et totalement libre, et l'ouverture de l'Escaut dans tout le cours de cette rivière.
228 Vni. AFF. D. li. LIBRE NAVIG. D. L'ESCAUT,
Et vii tontes les circonstances, S. M., qui sait bien ce qn'elle doit à sa tliiijnité et à la gloire tle son gouvernement, comme anssi au bien-être de ses sujets, doit attendre que la sagesse, la justice et le bien-être de la République, en les pesant bien, l'emporteront sur le caprice de vains préjugés, auxquels seuls on croit devoir attribuer l'allégation de motifs incompatibles avec le bien-être de la République : et que LL. HH. PP. aj^rès les avoir mieux balancés et combinés ensemble, prêteront l'oreille h. la persuasion et à la preuve du véritable bien de la Républi(|ue et qu'étant guidées par la prudence et la justice, elles agiront de manière à prévenir des événemens qui seraient la suite d'une o])position dénuée d'argumens probables, et qui met au jour un système directement opposé à l'assurance des égards et des sentimens conciliatoires qu'elles ont si souvent témoignés; sentimens que S. M. de son côté a manifestés par les propositions renfermées dans le mémoire du 23 Août, même avec un désintéressement qui ne saurait manquer de lui attirer l'admiration de l'Europe entière.
Au reste, le plénij)otenliaire de Tempereur ne fait point de difficulté de déclarer, que cependant on veut bien de la part de rempereur accorder que, sauf ce que le mémoire renferme relativement à la navigation de TEscaut et aux limites de Flandre, le reste des arrangemens y compris, soit négocié dans les dernières conférences de la présente négociation.
Fait à Bruxelles, le 7 Septembre 1784.
Louis C. de Barbiano de Belgtojoso.
L'empereur qui espérait peut-être que 'd'à près sa déclaration catégorique, savoir : y^qu'il y^ était décidé à regarder dès-lors l'Escaut comme yf libre, et envisagerait toute offense faite à son
'y ^papillon y comme une hostilité , et une déclaration yyde guerre ^^^ les Hollandais n'oseraient venir jusqu'à des voies de fait, donna ordre au capitaine Issegliem, commandant le brigantin le Louis^ destiné à se rendre directement avec son vaisseau et sa cargaison d'Anvers en mer, de ne point se soumettre à aucune recherche quelconque de la part des vaisseaux de la Répbulique qu'il pourrait rencontrer sur la rivière; et de ne faire aucune déclaration aux douanes de la République^ ou de les reconnaître en aucune manière.
Mais le brigantin impérial ayant tenté le 8 Octobre, le passage près du fort de Lillo, fut arrêté à la hauteur de Saftinglien par un cutter hollandais qui, sur le refus qu'il fit de cingler en arrière, tira sur lui et le força d'amener son pavillon.
Le journal du capitaine van Issegliem ainsi que le rapport du cutter hollandais, donnent les détails suivants sur cette rencontre.
N° VI
Joitâ-nal du hrigantin hE Lours, commande par le capt'^ tame Lieven van Issegkem,, natif d'Ostende^ allant saus pavillon impérial et royale du port d'Anvers à la mer.
Le mei'credi 6 Octobre 1784, appareillé a deux heures et demie après-midi, fait voile du port d'Anvers vers la mer par l'Escaut à trois heures, mouillé à quatre heures devant la Philippe avec notre ancre commune, le vent étant à Test-nord-est^ Dieu aidant.
230 VUL AFF. DE li. LIBRE NAVIG. D. I^'ESCAUT,
Le jeudi 7 Octobre 1784, à une heure après-midi, nous avons commencé à lever noire ancre, laquelle étant a pic, par le grand vent qu'il faisait d'est -nord -est, est sauté avant que nos voiles fussent prêtes; ce qui nous à fait dériver vers la rive gauclie de l'Escaut, de manière que nous avons été obligés de jeter l'ancre de nouveau pour ne pas échouer. Le vent continuant du même côté, il a été jugé impossible de faire route par cette marée descendante. A six heures du soir nous avons levé l'ancre, et fait voiles pour gagner la rive droite de l'Escaut, après avoir pris un ris dans chaque hunier. A onze heures du soir nous avons levé l'ancre et fait voiles jusque vis-à-vis le fort de Cruys-Schans, d'où l'on a crié ,,H^erda,'' lorsque nous y mouillâmes; à quoi nous n'avons rien répondu. Il était alors une heure après-minuit.
Le vendredi 8 Octobre 1784, a six heures du matin, nous levâmes l'ancre et fîmes voiles dehors. Nous passâmes au quart avant sept heures vis-à-vis le fort Lillo, d'où l'on n'a rien dit, et n'y avons rien vu de remarquable. Un quart avant huit heures est venu un petit canot, ayant à bord un homme habillé de bleu à paremens rouges, accompagné de six autres hommes, lequel nous a demandé, où était le capitaine; surquoi le capitaine, qui était sur pont, lui a répondu : C'est moi. Le Hollandais lui a demandé alors oà il allait}, surquoi le capitaine lui répondit : Nous venons d^ Anvers, et nous allons à la mer. Le Hollandais repartit : Vous devez déclarer^ Le capitaine lui dit alors, „ qu'il avait „ ordre exprès de S. M. l'empereur et roi Joseph II de „ne s'arrêter ni faire aucune déclaration aux douanes „ou vaisseaux de la république des Provinces -Unies." Alors le canot s'éloigna de notre vaisseau et fit un signal. À huit heures du matin nous passâmes devant un brigantin à l'ancre , portant pavillon hollandais visà-vis de Saftinghen. Il nous tira de loin un coup de
canon à poudre, en Lissant un signal tic pavillon blanc et flamme hollandaise. Etant vis-à-vis de lui, il nous demanda, cVoii nous venions et où nous allions : Le capitaine répondit, que nous venions cU Anvers, et que nous allions à la rner : Il nous ordonna alors de mettre en panne : Le capitaine répondit de la même manière, qu'il avait répondu précédemment au canot ci -dessus mentionné : L'on nous tira alors un couj) de canon à balle en l'air : Nous suivîmes toujours notre route : L'on nous tira alors deux coups de suite à balle à fleur d'eau et fort près de la proue de notre navire. Le capitaine en montrant le décret de S. M. Impériale et Royale dont il était muni, étant alors à la jiortée de pistolet du brigantin hollandais, demanda, ,,si c'était par ordre ex- ,,près qu''on tirait sur notre vaisseau'' : Mais les Hollandais n'y firent pas d'autre réponse que de nous lâcher trois autres coups de canon à balle et mitrailles, dont notre vaisseau fut endommagé à un cap de mouton, rides et grand hauban du grand -mât à tribord: Les éclats ont frappé le capitaine à la tempe droite, sans danger. La marmite qui se trouvait sur le pont près de la Cambuse à cuisine, a été frappée de mitrailles en deux endroits : La grande voile d'état de hune a plusieurs marques de brûlure de cartouche.
Après cette bordée, le capitaine van Isseghem, voyant son vaisseau endommagé, fit carguer les voiles, et dans le même moment l'on nous cria du brigantin hollandais, y, que y si nous ne mettions pas en panne , Von nous ,,coulerait à fond" : Surquoi nous jetâmes l'ancre. Environ une demie heure après, un canot de la frégate hollandaise, lePollux, commandée par le capitaine Wolfsberghen (vanVolbergen), nous aborda : Trois officiers hollandais vinrent à notre bord : Ils demandèrent au capitaine Isseghem, d'oîi il venait et ou il allait. Le capitaine leur fit la même réponse que précédemment au canot et au brigantin, que nous avons appris être le Dau^
232 VIII. AFF. D. li. LIBRE NAVIG. D. L'ESCAUT,
pliin, commande par le capitaine Cupieres (Cuperus). Ils lui demandaient, „ pourquoi il n'avait pas amené au premier coup de canon." Il leur répondit, qiûil avait ordre exprès de S. M. l'Empereur et Hoi de ne pas s^ arrêter, et leur montra le décret de S. M., cpii leur fut expliqué en langue flamande. Le capitaine leur dit, qii'ils pouvaient garder ce décret pour leur information, : Ils répondirent, qu'ils F acceptaient comme une politesse de notre part , mais cpue nous ne passerions pas outre, et que nous rC avions cpia retourner sur nos pas : Nous leur répondîmes, que nous ne le poupions pas. Le capitaine van Issegliem leur demanda, ,, s'ils avaient à leur chaloupé des gens pour amarrer „son vaisseau" : A quoi ils répondirent <j^\Qnon;\ que leur intention n'était pas de nous prendre, mais de nous empêcher à coup de canon de passer outre. Nous avons demandé à ces trois officiers, „ si c'était par ordre exprès, que l'on avait tiré sur notre vaisseau " : ils répondirent unanimement, que c^ était par ordre exprès. Le capitaine van Issegliem leur reprocha, „qu*on avait tiré à mitraille sur notre vaisseau." L'un des officiers répondit, quHl rCen savait rien : mais l'un d'entre eux convint, que celcc se pouvait. Cette réponse a été entendue par le capitaine, le second et l'écrivain : ces trois officiers hollandais se sont retirés, disant quils allaient faire leur rapport.
Comme l'endroit où nous avions été forcés de jeter l'ancre, se trouvait trop près de la côte de Flandre, le pilote nous fit observer qu'il conviendrait, pour la sûreté du vaisseau, d'ancrer plus au large. En conséquence l'on envoya le second avec le canot avertir le brigantin hollandais, que nous allions changer de place. On lui répondit, ,,que nous pouvions ancrer oti nous „ voulions, pourvu que nous ne dépassassions pas le Lrijgantin, ou que nous ne nous missions pas à son côté." Le brigantin hollandais nous a fait dire depuis, de
ENTRE li'AUTR. ET LA HOLL.; EN 1784. 233
ne pas placer notre vaisseau hors de la portée du portevoix. Le capitaine van Issegliem ne peut que se louer de ses officiers et de la fermeté de son équipage durant le péril du feu. Le capitaine -lieutenant du corps de génie de Lannoy, cpi a été spectateur sur le pont près de la barre, pense de même, et a signé le présent journal comme témoin.
Fait à bord du brigantin le Louis, vis-à-vis de Saftingben sur l'Escaut, le 8 Octobre 1784.
A. DE Lannoy, capitaine - lieute*
nant et ingénieur* Pi. F. Peeters, écrivain.
L. I. VAN IssEGHEM, capitaine, CoRNELis DivooRTS, second, Paulus Artsens, pilote.
Continuation du journal du brigantin LE LoviS, capitaine van Issegliem, suite du vendredi 8 Octobre 1784.'
L'après-midi nous avons mouillé plus au large et alFourclié le navire devant nos deux grandes ancres. Au quart avant six heures, une chaloupe armée de la frégate le Pollux nous aborda : Le premier -lieutenant, un officier et leur pilote sont venus à notre bord nous ordonner de la part du capitaine de ladite frégate, de lever nos ancres et de venir nous placer sous le feu de ladite frégate : Le capitaine van Issegliem leur répondit, „ qu'ayant été forcé par le brigantin le Dauphin , à je- „ter l'ancre dans l'endroit où il se trouvait, avec me- „nace d'être coulé à fond s'il tentait de le dépasser, ,il refusait de bouger." Surquoi le premier-lieutenant déclara, „ qu'il allait lui-même faire lever nos ancres „par l'équipage de la chaloupe et conduire notre vais- „seau à l'endroitl ordonné." En effet tous les gens de la chaloupe montèrent à notre bord et commencèrent à lever les ancres; mais par leur mauvaise manoeuvre ils
234 VIII. AFF. D. L. LIBRE NAVIG. 13. L'eSCAUT,
mirent notre vaisseau sur un banc de saLle à la côte de Flandre à Saftinglicn, où il demeura toute la nuit en grand danger d'être rompu : les officiers hollandais et leur équipage, consistant en dix hommes, sont restés constamment à notre bord et y sont encore aujourd'hui samedi 9 Octobre 1784 , à onze heures du matin , notre vaisseau n'étant pas encore dégagé. La marée ayant monté, notre vaisseau fut mis à flot 5 et les Hollandais l'ont afFourché ;i peu près dans le même endroit où nous avions été forcés par le brigantin a jeter l'ancre. Pendant l'aprèsmidi des Hollandais ont changé et renouvelle le nombre qu'ils avaient à notre bord.
Vei's les six heures du soir arriva un exprès, porteur des ordres du gouvernement- général des Pays- Bas, en conséquence desquels le capitaine van Isseghem s'adressa au premier- lieutenant de la frégate le Pollux, qui était sur notre bord, en lui demandant, „s'il per- „sistait à empêcher que notre vaisseau ne fît voile vers „]a mer." Ce lieutenant réj^ondit, que ses ordres n'étaient pas changés, et qu'il fallait s'adresser au capitaine de la frégate le Pollux, Là -dessus le capitaine van Isseghem est allé à bord de la susdite frégate et a demandé, par ordre de S. M. l'Empereur et Roi, au capitaine de ladite frégate, „s'il voulait laisser passer „vers la mer notre vaisseau arrêté." Ce capitaine lui demanda, s^il avait fait sa déclaration à Lillol Surquoi le capitaine van Isseghem lui répondit, „<I^^'Jl avait „ ordre exprès de ne reconnaître aucune douane de la „ Piépublique ni ses vaisseaux. " Le capitaine de la frégate déclara alors, „ qu'il ne pouvait pas laisser passer „ notre vaisseau, et qu'il ferait rapport de cette demande „à ses maîtres." Nous nous préparâmes alors à quitter le vaisseau pour nous rendre à Bruxelles, selon les ordres reçus : Le capitaine van Isseghem chargea son second ot l'écrivain, qu'il a laissé à bord avec tout l'équipage, de se conformer aux instructions reçues le même jour.
Au moment de notre départ le premier -lieutenant de la frégate le Pollux demanda au capitaine van Isseghem, le nom de son vaisseau, celui du propriétaire, la grandeur du vaisseau, le nombre de Téquipage, Tendroit d'où il venait et où il allait. Le lieutenant inséra le tout dans les rubriques d'une tablette imprimée, ainsi que le nom d'Augustin de Lannoy, comme passager. Lorsque nous abandonnâmes le vaisseau, il s'y trouvait à bord le lieutenant de la frégate le Pollux, et un autre officier hollandais avec vingt-quatre hommes destinés à y passer la nuit, lesquels étaient venus sur trois chaloupes armées. La partie du présent journal qui est postérieure à onze heures du matin du samedi 9 Octobre .1784, n'est pas inséré au livre de log du brigantin le Zjouls, ayant été rédigée à notre arrivée à Bruxelles, le matin du dimanche 10 Octobre 1784, ayant été pressés jiar la marée de nous mettre en route.