SCHWEITZER
CAUSE Vn. 1799. 463
Vers les sept heures du matin, peu d'heures après I^envoi de la lettre ci-dessus, H. Jean Debry parut tout k coup couvert de sang et de boue chez le comte' de Gœrtz , premier plénipotentiaire de Prusse au congrès. D'après le récit que fit le plénipotentiaire français sur la malheureuse catastrophe de la veille, sa voiture, ayant été la première de toutes, avait été aussi attaquée la première. Un hussard , après lui avoir demandé en mauvais français, s'il était Jean bebry, et qu'il eut répondu affirmativement , en montrant son passeport, avait déchiré ce papier, et forcé la portière, en l'arrachant de force hors de sa voiture avec ses filles, ainsi que madame Debry en état de grossesse ; et on lui avait donné plusieurs coups de sabre , et après l'avoir dépouillé , et laissé comme mort dans le fossé près la grande route, il était parvenu plus tard, à se sauver dans le bois voisin, d'où il parvint à échapper aux recherches des hussards autrichiens. Le jour ayant paru, il avait été assez heureux, pour regagner la ville. Ses deux collègues, les citoyens Bonuier et Roberjot avaient été attaqués k peu près en même temps, arrachés hors de leurs voitures, hachés k coups de sabre, et dépouillés après que leurs papiers leur avaient été enlevés.^)
Avant que le colonel Barbaczy eut répondu k la lettre ci- dessus, les ministres allemands, comme nous l'avons dit plus haut, avaient résolu, de ne point quitter Rastadt avant que l'on ne fût assuré que toutes les personnes appartenant k la légation française eussent passé le Rhin. Plusieurs d*entre eux, notamment H. de Dohm, allèrent de nouveau chez le major de Burkard , pour lui exprimer le désir qu'avaient plusieurs d'entre eux, d'accompagner le plénipotentiaire français et les autres personnes de la légation jusqu'au Rhin, et le prièrent, de vouloir k cet effet, leur accorder une
4) On trouve les détails circonstanciés dans le rapport officiel des ministres allemands , N®. IX des pièces jusHfieatk>es,
escorte d*un officier et de deux hussards, qui avec Tescorte badoise du major de Barrant, veilleraient à la sûreté des voyageurs. M. de Bîirkard fit beaucoup d'objections à cette demande , et en parlant de Fassassinat commis sur les deux ministres français , il dit : « C'est un malheur , mais à qui la » faute ? Cela n'a pas été fait par ordre, i»
Comme à ce propos Ton se récriait sur la honte d'un pareil soupçon , et sur l'atrocité du crime , cet oiScier ajouta, comme pour en atténuer Fénormité : « On nous a bien tui à » nous aussi des généraux, »
A force d'instances réitérées , le commandant fiait cepen* dant par consentir à donner l'escorte demandée, ei l'on vou* lait lui en faire la demande par écrit. Ce qui fut exécuté sur l'heure, par la lettre ci -après :
N^ vn.
Note collective adressée par plusieurs membres de la Députation de PEmpire à M, Burkard, capitaine impérial et royal, commandant de Rastadt; du S9 Avril 4799.^)
Les familles et personnes attachées aux ministres français, ayant fui dans cette ville à la suite du malheureux attentat commis cette nuit; et le ministre français Jean Debry étant aussi arrivé ici ce matin, mais couvert de blessures et dans l'état le plus triste, les soussignés se croient obligés à rester ici jusqu'à ce que ledit ministre et toutes les personnes attachées aux légations française et ligurienne aient passé Le Bhio* lis prient en conséquence M. le capitaine impérial-royal commandant en cette ville * de leur donner Fassurance, que dès que l^état du ministre Jean Debry et de madame Roberjot le permettra, toutes les personnes attachées à la légation française, pourront partir pour Blitterstorf escortées de trotipes de Bade. Il est entendu qu'il sera libre à tout Envoyé des puissances, amies de la cour impérial-royale qui se trouvent
h) Traduit de l'Allemand.
ici , d'accompagner les partants , avec Fescorte d'un officier ei de deux soldats impériaux-royaux.
Cette demande a déjà été faite à M. le capitaine, et acoor'dée par. lui, mais de bouche seulement. Les soussignés pensent qu'elle doit être faite par écrit, et sollicitent par la présente, que le consentement déjà donné de vive voix soit donné par écrit.
Bastadt, le â9 Avril 4799.
Les ministres plénipotentiaires du roi de Prusse, comte
DE GoBRTz, DB Jacobi Kxobst, Dorm ; Le ministre du roi de Danemarck, duc de Holstein-
GlQckstadt, de Rosenkbantz ; Le ministre du roi de la Grande-Bretagne, électeur
de Brunswlc, db Rbdbit; Le ministre de l'électeur bavaro- palatin, baron de
Bbchbbbg ; Le ministre d'État du margrave de Bade, baron d^Edelshbih".
Vers midi toutefois arriva la réponse du colonel de Barbaczy, dans laquelle cet oi&cier exprima sa douleur sur rborrible assassinat qui avait été commis par quelques soldats pillards, et par laquelle il annonça à la fois» qu'il ferait arrêter les coupables, et ordonner qu'il fût donné une escorte jusqu'au Rhin aux personnes de la légation française. Voici cette lettre :
N*. vni.
Lettre de M. de Barbaczy, colonel des hussards, en réponse à
la lettre collective des ministres allemands] datée du quartier
de V^t-major h Gernsbach; du 919 AvrU 1799.*)
Gemsbach, le 29 Avril.
Messieurs les ministres I
Je suis aussi profondément pénétré que Vs. £xc. de la douleur que me cause la nouvelle de l'attentat horrible (que
f) Traduit de TAUemand.
je n'apprends en ce moment avec certitude que par votre lettre), qui a été commis sur la personne des ministres de la république française, par des soldats pillards, à la faveur de la nuit. Soyez persuadés que, quoiqu'endurcî .par les nombreux combats auxquels j'ai assisté, j'ai encore un coeur sensible, qui se révolte de telles cruautés, et qui m'excite à une vengeance aussi extraordinaire que l'est le crime de ces pillards. Je donne en ce moment l'ordre à un officier, d'accérder une escorte sûre aux individus de la légation française, qui sont heureusement parvenus à se sauver, pour les conduire jusqu'au Rhin. De même je ferai arrêter sur-lechamp les scélérats que malheureusement et à ma grande affliction, je ne puis douter avoir eu sous mon commandement pour la première fois de ma vie.
Quant à ce qui regarde les autres Envoyés, les circonstances ne me permettent point d'éloigner mes troupes de ces environs ; mais je suis convaincu que persoone n'aura rien à craindre : de même que je suis persuadé que jamais les assassins, qui, aveuglés par l'avidité du pillage, ont commis cette horreur, n'en auraient jamais eu l'idée, si les ministres français avaient profité du terme de vingt -quatre heures, et s'ils n'étaient partis que de jour.
Je prie Ys. Ëxc. d'être aussi persuadées de mon affliction que des sentiments de considération, etc.
fiARBACZY.
Les voitures qui étaient restées consignées à la porte de Rheinau , furent rendues , mais on refusa formellement la restitution des papiers, malgré toutes les représentations, et les plaintes amëres du plénipotentiaire français, du secrétaire de légation M. Rosenstiel, et les vives réclamations faites par M. d'Edelsheim , ministre de Bade. 1 ) La plupart des membres du corps diplomatique y pour tranquilliser les personnes de la légation française, exprimèrent le vœu de les accompagner
4) Ce ne fut qu'après quelques semaines (le 43 Mai), que Ton restitua ces papiers , dont quelques-uns étaient d'une grande importance» tels que les instructions des ministres français, une partie de leur correspondance avec le Directoire, etc.
jusqu'au Rhin, et insistèrent d'autant plus, quelles paraissaient attacher beaucoup de prix à cette démarche. En attendant la réponse du colonel de Barbaczy, ils en firent la proposition au capitaine Burkard, qui s'y opposa formellement. H. de Jordan ayant rapporté la réponse du colonel vers onze heures du matin, le voyage des personnes de la légation française fut fixé pour une heure et demie de Taprèsmidi. Le baron de Gemmingen avait pris avec le capitaine Burkard les arrangements relatifs à l'escorte de la légation française ; cette escorte devait être composée d'un officier de hussards impériaux -royaux et de M. de Harrant, avec quelques soldats des deux parties. Le baron de Gemmingen demanda de nouveau qu'il fût permis aux membres du corps diplomati(][ue d'accompagner le ministre : mais le capitaine fut inflexible, prétendant qu'un tel mélange de personnes civiles et militaires, donnerait bien plutôt lieu à un désordre qu'il ne l'empêcherait. Le baron de Gemmingen se vit obligé de se contenter de la permission accordée d'vaccompagner l'escorte, au secrétaire de la légation prussienne, M. de Jordan, qui portait uniforme, et que l'on connaissait par sa mission précédente. Le voyage ainsi que le passage du Rhin eurent lieu sans accident fiS^cheux. Quelques heures après tous les ministres de la Députation de l'Empire quittèrent Rastadt avec toute leur suite, et se rendirent à Carlsruhe.
Ce fut dans cette ville que le ministre de Prusse, H. de Dohm, après avoir interrogé le plus consciencieusement toutes les personnes plus ou moins capables, de lui fournir des renseignements exacts, principalement le major de Barrant, qui par ordre du margrave de Bade, était venu rejoindre les ministres à Carlsruhe, rédigea un procès- verbal circonstancié de cet horrible attentat. Tous les ministres, au nombre de onze, signèrent le 4 Mai ce document authentique :
N^ IX
Rapport officiel des ministres plénipotentiaires au congrès de
Rastadt, réunis à Carlsruke, sur les événements des %9 et
29 Avril 1799; du 1 Mai 1799. i)
Le plénipotentiaire impérial étant rappelé de Bastadt, et ayant quitté cette ville le 13 du mois dernier, la Députation de l'Empire déclara, dans sa séance du 23, qu'elle était suspendue, et notifia à la légation française les motifs de cette déclaration. Les ministres de France déclarèrent, le 25, qu'ils allaient se retirer dans trois jours.
Dans la soirée du même jour, le courrier de la légation française chargé de dépêches pour Strasbourg, et niunl d'an passeport et de sa plaque, fut arrêté sur sa route à Seltc, entre le village de Blitterstorf et Rastadt, par des hussards autrichiens, et conduit au quartier -général du colonel impérial Barbaczy, à Gernsbach, après avoir été dépouillé de ses papiers. À la réquisition de la légation française, l'Envoyé directorial de Mayence, au nom de tous les membres de la Députation, interposa ses bons offices, de même que la léga* tion prussienne,
» pour que , suivant les principes universels du droit des »gens, le courrier arrêté fût relâché avec ses dépêches, y> et que la sûreté de la correspondance de la mission fran- » çaise , dans le court espace de trois jours fixé pour son » départ, ne fût point troublée. »
La lettre du ministre de Mayence fut envoyée dans la méiite nuit ii Gern&bach par un courrier, <iui revint avec une courte réponse du colonel Barbaczy, portant qu'il avait rendu coiiÊftB à ses supérieurs de l'arrestation du courrier^ et qu''il ne pouvait se prêter aux désirs de la Députation qu^après avoir reçu des ordres. La lettre de ia légation prussienne fbt enVoyée, le 25, à cinq heures du matin, par M. le comte de BernstoffT, eonseîUer de la légation, avec l'injonction d'«n appinyer YerlMilemffl»t le <^ontenu. — La légation fraïai^aîse s'étaat d'ailleurs adressée particulièrement au baron d'Ëdelsheim, ministre d'État
4) Traduit de rAIlemand.
CAUSE VIL 1799. 4ttd
de Bade, pour réclamer la protection du margrave, ce ministre jugea convenable d'accompagner M. de Bemstorff, et de faire, près du colonel Barbaczy, toutes les représentations analogues aux circonstances* La réponse verbale du colonel fut, qu'il transmettrait ces représentations à ses supérieurs,^ de même que la lettre de la légation prussienne, et qu4i ferait conâaltre le réimltat le plutôt possible; mais que jusques-là il ne pouvait s^expliquer en aucune manière. La relation faite par écrit, de la mission du comte de Bemstorff prouve combien ce réA» de «'expliquer a été positif.
En atle&dabt, les ministres fr^àçais étaient résolus de par^ iir pour Sdtt le tr^sième jour S8, à huit heures du matin. Tous les préparatifs étaient faits, les voitures chargées se trouvaient déjà dans la cour du château: mais, vu les cir* constances, les patrouilles de Jiussards croisant particulièrement sur ta route de Rastadt à Seitz, et ayant d^à arrêté, le 19, plusieurs ministres allemands, et entre autres odui de Wurzbourg, dont elles avaient pris et gardé les papiers; d'ailleurs les déclarations du cohmel Bari^aczy, tant sur cet incident que sur l'arrestation da courrier français , n'étant aocuoement rassurantes pour le voyage de la légation française, on ne pouvait s'empêcher d'avoir des inquiétudes, car fl par^aissait au moins possible que les ministres fussent arrêtés par méprise; et qu'il en résultât de très- grands inconvénients. C'est pourquoi toutes les personnes diplomatiques qui étaient encore en relation avec les ministres français, leur conseillèrent de différer leur voyage de quelques heures, ou jusitffï'au lè&detnain, la répense du colonel Barbaczy aux représentations des ministres prussiens, de Mayence et de Bade, étant attendue à ehaque lâoment. Les ministres français cédèrent à ces iastiMcess^ particulièrement sur (observation , <}u'il était 'Cenveftalbie «d'attendre le résultat des démarclies faites par 1^ antres ministres, dont ilB ^ wentraieBt très -reconnaissants. Comme, à onze beures du matin, il la'y avait enclore «ucuâe réponse , le miliistt^ Ûe Mayence , baron d'Albini écrivit àè Nouveau au (Lionel Barbaczy, et lui demanda une réponee ^tégorkfUe sur la q\ieâtion « si les ministres ArançaiB, » prêt» à partir, n munis de passeports 4n baron d'Àlbîfri, r> étaient dans le cas de rencontrer aucun obstacle ? ^ On
460 CAUSE YIL 1799.
espérait que l'ordonDance de Bade envoyée avec cette lettre, serait de retour vers trois ou quatre heures après-midi, avec une réponse; mais on se trompa. Le soir, entre sept et huit heures, il arriva un officier de hussards avec quelques soldats; l'officier se rendit sur-- le -champ au château, près des ministres français et de Mayence ; et suivant le témoignage des ministres soussignés, comte de Gœrtz, de Dohm et de Solms-Laubach , qui étaient présents, il les pria d'excuser le colonel Barbaczy, trop occupé pour répondre par écrit; mais il déclara, en son nom, que les ministres français pouvaient voyager en toute sûreté, et que, pour cet effet, il leur était înôme fixé un terme de 24 heures. Quant à la légation prussienne, elle ne reçut à sa lettre au colonel fiarbaczy, aucune réponse ni écrite ni verbale.
L'officier impérial remit aux ministres français une lettre; M. de Dohm est le seul qui l'ait vue par hasard : et il garantit qu'elle renfermait à peu près les lignes suivantes:
Messieurs les ministres!
« Vous concevrez facilement que dans l'enceinte des postes » occupés par les troupes impériales, on ne saurait tolérer » aucun citoyen français ; en conséquence, vous m'excnseres » si je me vois obligé de vous signifier de quitter Aastadt » dans les 24 heures. »
Gernsbach, le 28 Avril.
Bàrbaczt, colonel.
Les ministres français résolurent de partir sur-le*champ, et ne purent en être détournés par l'observation qu'ils ne sauraient arriver au Rhin avant la nuit, et que le passage du fleuve pourrait être dangereux ; ils partirent en effet le 28, une demi -heure après la réception de la lettre ci- dessus, avec huit voitures, dont. la plupart, de même que les chevaux, appartenaient au margrave. Avec l'officier qui avait, apporté la lettre, il était arrivé cinquante hussards de Szeckier qui s'étaient postés à la porte d'Ëttlingen, et avaient fait occuper de même les autres portes. - On apprit bientôt que l'ordre était donné de ne laisser entrer ni sortir aucune personne appartenant au congrès ^ et que le capitaine des hussards
CAUSE VDL 1799. 461
avait signifié au major de Harrant, commandant des troupes de Bade, qu'il exigeait que ses soldats restassent aux pordll pour faire connaître aux Autrichiens les personnes apparter nant au congrès, dont l'entrée ou la sortie était défendue. Nonobstant cette restriction aux membres du congrès, on ne permit à personne de passer, pas même le pont de communication entre la ville et le faubourg. Le commandant de la ville lui-même ne put obtenir la permission de sortir, quoiqu'il l'eût demandée avec instance, lorsqu'il fut instruit des événements suivants. Le ministre danois avait fixé son départ au même jour, et n'avait attendu que le résultat des démarches faites par la Députation, touchant les ministres français. Après avoir pris connaissance de la réponse faite par le colonel Barbaczy, il se retira chez lui pour faire les préparatifs de son voyage; mais sur l'information qu'il reçut en passant près de la porte, que personne n'avait la permission de sortir , il traversa le jardin du château vers la chaussée où était posté le capitaine de hussards avec sa troupe, et lui demanda s'il ne pouvait pas sortir ce soir. Cet officier répondit qu'il avait ordre de ne laisser sortir personne ; mais lorsqu'on lui répliqua que les ministres français avaient été sommés de partir par le colonel son chef, et qu'ils sortaient dans le moment par la porte de Rheinau, le capitaine répartit qu'il n'avait point l'ordre d'empêcher le départ de la légation française. Le ministre de S. M. danoise lui ayant demandé en suite, s'il leur donnerait une escorte, il dit qu'il n'avait point reçu d'ordre à cet égard: et lorsqu'on lui représenta avec force, combien l'honneur de la nation allemande exigeait qu'on prît tous les moyens pour éviter qu'il n'arrivât le moindre désordre au départ de ces ministres, le capitaine répondit qu'il n'avait à pourvoir à rien qu'à sa propre sûreté ; ajoutant encore l'observation, que le plénipotentiaire impérial était déjà parti depuis assez longtemps pour que tous les Envoyés allemands aient eu le temps de partir aussi.
Lorsque la légation française se présenta à la porte de la ville, on lui annonça qu'elle ne pouvait pas sortir. Les trois ministres descendirent sur-le-champ ; et laissant là leurs voitures avec leurs familles et leur suite, ils se rendirent au château chez ^e ministre de Mayence. Personne ne pouvait Martens, Causes célèbres. IV. \\
162 CAUSE Vn. 1799.
concevoir cette contradiction de Tordre de partir sons 34 heures, #ec Tobstacle mis à ce départ aux portes de la ville. L'Envoyé de S. M* danoise qui, aussitôt après et incident, s'était rendu, avec plusieurs autres de ses collègues chez le ministre de Mayence, donna, d'après sa conversation avec le capitaine, une explication qui fut bientôt officiellement confirmée par M. de Munch, secrétaire de légation, envoyé par M. d'Àlbini à cet officier. Il annonça qu'on avait oublié, lorsqu'on avait pris possession des portes de la ville, et donné l'ordre de ne laisser sortir personne, d'excepter de cet ordre les ministres français. M. de Munch ajouta qiie cet oubli était réparé, et que les mi^ nistres pouvaient partir sans obstacle. Ceux-ci pensèrent alors qu'il était nécessaire, pour n'être pas arrêtés par les patrouilles qui pouvaient se trouver sur le chemin jusqu'à Blitterstorf, de demander une escorte militaire. Le secrétaire de légation de Mayence se chargea d'en faire la demande au capitaine; et les Envoyés de France allèrent, dans une voiture du margrave, rejoindre les leurs à la porte. Là, ils furent obligés d'attendre longtemps la réponse, qui fut enfin apportée pair M. de Harrant, major au service du margrave de Bade. Elle portait que
» le capitaine ne pouvait point donner d'escorte, parce quil )) n'avait point d'ordre pour cela ; mais que les ministres » français ne trouveraient aucun obstacle sur leur route. » A la demande du major de Harrant, si l'on devait entendre par -là que les ministres français pouvaient passer de l'autre côté du Rhin en toute sûreté, et si lui Harrant pouvait les en assurer, le capitaine avait répondu: «Oui.» Les Envoyés français préférèrent donc, après quelques réflexions, partir de suite sans escorte, que de retourner au château pour y attendre le point du jour, parti que plusieurs conseillaient de prendre et que les femmes désiraient. Entre 9 et 40 heures, les ministres français sortirent enfin de la ville, 4a nuit était très-sombre, et on portait une torche devant leurs voitures. A peu près un quart -d'heure s'était écoulé, lorsque, de divers côtés, arriva la nouvelle que les voitures de la légation française avaient été arrêtées avec violence par des hussards autrichiens, qui avaient donné des coups de sabre aux cochers et au porte -flambeau. La plupart deS membres du
corps diplomatiqae se trouvaient dans ce moment, rassemblés dans un casino. L'Envoyé ligurien Boccardi et son frère, qcd ^ étaient dans la dernière voiture et qui s'étaient échappés, y apportèrent la première nouvelle. On décida unanimement qu'on se rendrait ensemble près du capitaine pour lui demander une explication, et avant tout, les secours les plus prompts. Peu de minutes après arriva la nouvelle atterrante qu'un, que deux, que tous les trois ministres français avaient été assassinés par les soldats impériaux. La raison se refusait à trouver ce crime possible ; le cœur se révoltât d'y croire. — (icNon, non, c'«st faux!» fut le cri général. Cependant le désir de faire cesser le plutôt possible un maiheureux malentendu, fit hâter les pas vers l'officier commandant. Il avait son quartier à peu près à vingt pas de la porte d'Ëttlingen, à l'auberge dite la Lanterne. La garde de la porte s'opposa au passage de la société, quoiqu'elle s'annonçât conmie composée d'Envoyés de cours royales et princières. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'on obtint qu'un sous -officier nous annonçât. On demanda encore une fois quels Envoyés nous étions, et on déclara avec une grantle exactitude, que seulement trois, quatre, six ministres pouvaient aller près du capitaine. Cet officier parut enfin. L'Envoyé de S. M. prussienne, comte de Gœrtz, aussi soussigné, lui fit, au nom de tous, cette courte exposition: Nous voudrions savoir quelles mesures il avait prises au bruit de l'affreuse nouvelle, qui lui avait sans doute été portée. Il répondit qu'à la demande du ministre de Mayence, qui avait déjà été chez lui, il avait envoyé un officier avec deux hussards. Nous pensâmes que ce n'était pas suffisant; et nous l'engageâmes, au nom de tous les sentiments de l'humanité, au nom du bien de l'Europe, de l'honneur de la nation allemande, prêt à être taché par un crime sans exemple dans les annales des peuples civilisés, au nom de l'honneur de son auguste monarque, de l'honneur du service de S. M. L, de son propre honneur, au nom de sa vie, de faire, au plus vite, tout son possible, pour sauver ce qui pourrait être en-* core sauvé. Le capitaine répondit que c'était un malheureux malentendu; que sans contredit les patrouilles rôdaient aux environs (tendant la nuit, et qu'un pareil malheur pouvait
facilement arriver ; que les ministres français n'auraient pas dû' partir la nuit. On lui rappela quMl avait refusé une escorte, et dit au major de Harrant, qu'il n'y avait rien à craindre pour la légation française. U répliqua qu'il . n'avait point eu ordre de donner une escorte ; qu'on aurait dû la demander au commandant. Le conseiller de légation de Prusse^ comte de Bemstorff, dit qu'il avait demandé lui-même au colonel, lorsqu'il avait été envoyé vers lui, s'il donnerait une escorte. «Vous l'a -t -il accordée?» fut la réponse du capitaine. L'Envoyé de Danemarck, soussigné, lui ayant ensuite rappelé la conversation qu'il avait «ue avec lui, et dont nous avons parlé ci-dessus: «Voulez- vous, dit-il, former ici contre » moi une inquisition?» — Enfin, lorsque passant sur toutes les considérations qui devaient nous frapper après le traitement que nous étions obligés de souffrir, nous le pressâmes, le priâmes, le suppliâmes de ne pas perdre un instant pour sauver peut-être encore la vie de quelques hommes et l'honneur de son service ; il nous demanda où donc étaient les voitures des ministres, et d'autres explications, à nous que ses ordres retenaient prisonniers en ville , à nous qui venions à lui pour savoir quelle nouvelle il avait, quelles mesures il avait prises pour empêcher, s'il était possible encore, un crime qui touche de si près son honneur et celui de son souverain. Enfin, nous exigeâmes de lui la promesse de détacher un officier et six hussards pour accompagner le major de Harraot et deux hussards de Bade sur le grand chemin de Blitterstorf. En attendant, il était arrivé plusieurs fuyards échappés à l'horrible catastrophe, qui confirmèrent qu'en effet les trois ministres français avaient été assassinés par des hussards de Szeckler. L'assassinat commis sur Bonnier fut rapporté par un témoin oculaire, le porte-flambeau.
Gepiendant le major de Harrant, de Bade, auquel il ne fut donné qu'un maréchal 'des logis pour l'accompagner au lieu d'un officier qui lui avait été promis, trouva les voitures sur la place même où cette scène d'horreur s'était passée : elles étaient entourées d'environ cinquante hommes des hussards de Szeckler, munis de flambeaux (parmi lesquels il ne put néanmoins découvrir d'officiers), et occupés à conduire autour de la ville les voitures, ainsi que les infortuné? qui s'y trou-
vaient, et dont la plupart étaient encore dans une profonde stupeur. Lorsque M. de Harrant déclara aux hussards qùo^ les carrosses devaient être reconduits à la ville, ils ne voulurent pas d'abord s'y prêter, soutenant que ces carrosses étaient leur butin. Ce ne fut que moyennant les plus fortes menaces, et après que M. de Harrant leur eut déclaré qu'en sa qualité d'officier, le commandement et la disposition des voitures lui appartenaient exclusivement, qu'il parvint à les faire désister de leur projet. M. de Harrant trouva les corps morts de Bonnier et de Roberjot à terre, horriblement maltraités : ne trouvant pas le corps de Jean Debry , il se donna toutes les peines imaginables pour le découvrir; 11 proposa même de faire des recherches dans le bois, et demanda pour cet effet une escorte de quelques hussards autrichiens qui se joindraient à lui et aux deux hussards dont il était accompagné: mais cette escorte lui fut refusée, sous prétexte que l'on pourrait aisément rencontrer d'autres patrouilles autrichiennes, et que, dans l'obscurité de la nuit, on courrait risque d'en être attaqué. M. de Harrant fut donc obligé de remettre l'exécution de son dessein jusqu'au jour, et ramena, en attendant, les carrosses dans la ville. Les épouses de Jean Debry et de Roberjot, les filles du premier, les secrétaires et les domestiques s'y trouvaient; aucun d'eux n'était blessé, plusieurs avaient été dépouillés cependant de leur argent, montres, etc.; il n'y avait eu que les trois ministres qui eussent été attaquéspar les assassins. Les carrosses arrêtèrent devant le char teau; chacun s'empressait d'approcher les infortunés qui y étaient, afin de leur porter des 'secours; mais on écarta tout le monde indistinctement, même les plus considérés des ministres étrangers, parce que nul officier n'étant présent, il fallait auparavant attendre des ordres. Enfin on obtint de pouvoir porter dans les appartements de M. de Jacobi, ministre du *roi de Prusse, madame Roberjot, étendue à demi morte dans la voiture qui arrêtait devant la porte de ce ministre. Madame Debry, ainsi que ses deux filles, furent obligées de descendre de leur voiture dans la rue, parce qu'on ne voulut absolument permettre que les carrosses entrassent dans les cours du château; ceux-ci furent conduits à la porto d'£rlaugen. 4^ demanda des chevaux de la cour pour les
conduire le lendemain à Gernsbacb ; ce qui fut contremandé cependant le matin même. Les dames furent conduites à pied dans leur ancienne demeure au château par plusieurs membres du corps diplomatique ; mais elles furent bientôt après transportées dans la maison du soussigné ministre de Brandebourg, aGn d'être plus à portée de leur donner des secours. On apprit les détails de l'assassinat de Hoberjot par son ralet de chambre, qui avait été dans la même voiture. Il déposa que » des hussards s'étaient présentés à la portière, qu'ils en » avaient brisé les glaces et demandé le ministre Roberjot! » sur quoi celui-ci avait répondu en français : « Oui , » en » produisant en même temps le passeport de TEnvoyé dî- » rectoriai de Mayence ; que les hussards avaient déchiré ce » passeport , qu'ils avaient fait sortir de force le nunisire » de sa voiture, et lui avaient porté plusieurs coups très- » violents ; que l'infortuné ayant donné cependant encore » quelques signes de vie, et sa femme ayant crié: aOhl i> » sauvez I sauvez 1 1> les hussards avaient redoublé leurs » coups ; que madame Roberjot alors s'était élancée sur le 9 corps de son mari; mais que lui (valet de chambre) » l'avait saisie fortement dans ses bras , lui bouchant les » oreilles, et empêchant qu'elle n'entendit les cruels gémis- » sements du mourant; que lui, valet de chambre ; avait » été jeté hors de la voiture par un hussard qui lui avait » demandé : DomeUique? et ayant répondu affirmativement, » que le hussard lui avait donné à entendre, par signes, n qu'il n'avait rien à craindre ; que néanmoins il s'était » saisi de sa montre et de sa bourse ; que la même chose » était arrivée à madame Roberjot. »
Cependant plusieurs d'entre nous ont remarqué que la voi* ture n'avait pas été pillée entièrement, et qu'on y avait laissé de l'argent et des effets précieux. Lorsque madame Roberjot quitta sa voiture, elle tomba plusieurs fois en fléfaillance, s'écriant à diverses reprises, avec une voix déchirante: «On l'a haché devant mes yeux ! »
Le secrétaire de légation Rosenstiel, qui se trouvait dans une des dernières voitures, et par conséquent près de la ville, s'est vraisemblablement sauvé par les jardins, dès le commencement de l'affaire. On le trouva dans le ]o0ment du mi-
nistre de Bade, dans un état de délire. Toutes les autres personnes attachées à la légation française, arrivèrent successivement, soit en fuyant, soit avec les voitures. Le ministre Jean Debry manquait encore, sa mort n'avait point été constatée par des témoins oculaires : on regarda donc comme absolument essentiel de tout tenter pour le sauver. Quelquesuns d'entre nous se rendirent auprès du capitaine des hussards autrichiens pour le solliciter d'accorder une escorte au major de Harrant, qui, accompagné de quelques hussards de Bade, voulait aller à la recherche de Jean Debry. Le soussigné comte de Solms-Laubach, s*offrift de l'accompagner, afin d'appeler par son nom le ministre français, qui connaissait sa voix. Le capitaine accorda l'escorte ; et à la pointe du jour, vers quatre heures du matin, le comte de Solms, le major Harrant et deux hussards de Bade, sous l'escorte d'un caporal et de quatre hussards impériaux , montèrent à cheval pour parcourir les environs et notamment le bois de Steinmauer et de Blitterstorf. Ils n'eurent pas la satisfaction de trouver le ministre Jean Debry, mais ils apprirent quelques circonstances absolument nécessaires à l'éclaircissement du fait, que voici: Le major de Harrant s'étant adressé au bailli de Rheinau pour obtenir des renseignements sur le compte du ministre absent, le bailli lui apprit, que des hussards impériaux avaient déjà fait des perquisitions relativement à un Français blessé et fuyant, et dont la découverte leur importait infiniment; qu'ils avaient fortement recommandé qu'au cas que Ton tronVÂt un Français ressemblant au signalement qu^ils en donnèrent, de bien se donner de garde de le reconduire à Rastadt, et de le faire passer en dehors de U ville, et de l'amener à eux à Muckensturm, par un chemin désigné ; ou bien qu'on devait simplement le garder soigneusement et leur en donner connaissance.
On avait tout fait jusqu'ici pour adoucir, autant que les circonstances pouvaient le permettre, cet horrible état de choses. 11 s'agissait actuellement de pourvoir à la sûreté des membres du corps diplomatique et le leurs familles, ainsi qu'à la route que devaient suivre les personnes sauvées des missions française et ligurienne. Les soussignés s'adressèrent en conséquence au colonel Barbaczy par une lettre dont fut
chargé le secrétaire de légation de Prusse M. de Jordan, qui fut dépéché, le ^9, à quatre heures du matin, accompagné d'une ordonnance impériale. A sept heures du matin, le ministre Jean Debry se rendit dans la maison du ministre prussien de Gœrtz. Son apparition causa autant de joie à ceux qui se trouvèrent présents, que Tétat dans lequel il se trouvait leur inspirait d Intérêt. Ils furent témoins des premiers épandiemcnts de sa joie et de sa reconn^rissance envers Dieu, lorsqu'il apprit que sa femme et ses enfants étaient encore en vie. Ses habits étaient déchirés: il était blessé au bras gauche, à l'épaule et au nez: sa perruque et son chapeau l'avaient garanti d'un coup de sabre* à la tête ; de manière qu'il n'en avait qu'une contusion. On lui administra tout de suite les secours nécessaires ; on entendit le récit touchant de la manière miraculeuse dont il avait été sauvé.
D Un hussard lui avait demandé en français: » Est- ce que » » tu es Jean Debry ?» A quoi il avait répondu par l'afy> firmative^ et en produisant son passeport, qui fut égale- 1» ment déchiré. Lui, ainsi que sa femme et ses filles furent D arrachés de leur voiture, et on frappa sur lui. Il fut jeté y> dans un fossé qui bordait le grand chemin ; il eut la pré- » sence d'esprit de contrefaire le mort, et à se laisser dé- » pouiller : c'est ce qui le sauva. Lorsque les hussards so » furent éloignés, il se leva et courut vers le bois. Ne vou- » lant pas se jeter par terre à cause de la pluie qui tom- » bait, il grimpa sur un arbre, malgré la forte blessure qu'il » avait au bras gauche , y sommeillant de temps en temps » de lassitude et d'épuisement, et y resta jusqu'au jour, 9 quand il s'achemina vers Rastadt. En approchant de. la » ville, il se raéla dans la foule qui était sortie pour voiries )) corps morts ; et sans être remarqué ni par les patrouilles )) autrichiennes , ni par le corps de garde posté aux portes, y> il arriva heureusement. Le spectacle le plus déchirant y> pour lui, fut celui de ses deux collègues, devant lesquels » il était obligé de passer. »
La réponse du colonel n'était pas encore arrivée ; en attendant, on désirait vivement de faire passer le Rhin aux personnes de la légation française qui avaient été sauvées, et de terminer cette opération avant la nuit, jour pouvoir
CAUSE vn. 1799. 169
partir à son tour, et arriver en sûreté à Carlsruhe. £q conséquence MM. de Rosenkrantz et Gemmingen allèrent, vers neuf heures, chez le capitaine, et lui déclarèrent qu'aussitôt que la position de Jean Debry, blessé, et de la veuve de Roberjot, assassiné, le permettrait, tous les individus sauvés seraient transportés au Rhin , avec leurs effets , sous l'escorte militaire de Bade , et accompagnés de plusieurs memlM*es du corps diplomatique, si le capitaine voulait répondre de leur sûreté sur son honneur et sur sa vie, et leur donner une escorte d'un officier et de quelques hussards. Après avoir fait quelques difficultés, le capitaine accorda la, demande ; mais il exigea qu'elle lui fût présentée par écrit: ce qui aussi a été fait. Dans cet entretien il échappa au capitaine plusieurs expressions qui méritent d'être remarquées: ((C'était un malheur; » mais à qui la faute ? On ne l'avait pas commandé I » On lui témoigna l'effroi que l'énoncé de la possibilité seulement d'un pareil soupçon devait causer à des gens d'honneur. Il s'efforça d'atténuer l'énormité du crime, en disant: «A nous aussi on » a tué des généraux I »
Les sensations que de pareils propos devaient faire naître en nous de la part d'un homme à qui notre sûreté était confiée, ne pouvaient être calmées que par la réponse du colonel Barbaczy, que M. de Jordan apporta enfin à onze heures. Il n'avait pu voir le colonel lui-même; et quoiqu'il lui eût fait dire qu'il ne venait pas seulement au nom de la légation prussienne, mais de toute la. Députation de l'Empire réunie à Rastadt, il avait reçu pour réponse: ((Que le colonel ne «pouvait lui parler, quand même il viendrait au nom de Dieu D le père et le fils. » M. de Jordan eut même beaucoup de peine à engager le capitaine qu'il avait rencontré à Rothenfcls, à faire remettre la lettre, parce que, disait-il, le colonel avait déjà reçu assez de courriers et d'estafettes pendant la nuit. — M. de Jordan fut retenu si longtemps, parce qu'il s'était répandu à Gernsbach un faux bruit touchant une attaque des Français vers Rastadt. La lettre du colonel annonce un homme d'honneur et de cœur. — Il promet une escorte pour les personnes de la légation française ; quant à nous, il déclare qu'il serait inutile et inconvenant de les accompagner. «Toutes les mesures furent prises sur-le-champ
pour le prompt départ. Le médecin et le chirurgien étaient d'avis que ce voyage serait moins dangereux pour la aanté de Jean Debry, que la continuation de la crise alarmante dans laquelle il se trouvait; lui et madame Roberjot désiraient également de ne pas perdre un moment. Nous partagions leurs sentiments.
Le capitaine avait reçu en même temps Tordre de les accompagner ; mais il déclara qu'il lui était erpressément défendu de nous laisser sortir avec eux, vu que les légations allemandes pouvaient se retirer chez elles, mais non du cété du Rhin. Quelque révoltant que fût ce traitement, nos réclamations auraient pu occasionner de nouveaux délais, et nous nous résignâmes. En conséquence le baron de Gemmingen commença à stipuler les conditions de la marche. L'escorte devait être composée du major de Harrant avec six hussards de Bade, et d'un officier impérial, avec huit hussards de Szeckler. M. de Jordan, secrétaire prussien, qui, par sa mission à Gernsbach, avait fait connaissance avec les militaires, obtint seul la permission de suivre les voitures, ce qui fut un grand motif de consolation pour les principaux personnages. A une heure après-midi le cortège se mit en route pour la troisième fois. Qui pourrait s'étonner de voir ces infortunés tremblants et la pâleur de la mort peinte sur leur figure, lorsqu'ils s'exposaient de nouveau aux plus grands dangers, et qu'il nous était impossible à nous tous de faire passer dans leur cœur la confiance qu'il n'y avait plus rien à craindre! Us faisaient semblant d'en croire nos assurances; mais entre eux, et à ceux qui étaient les plus près d'eux, ils disaient tous bas : « Nous allons à la mort ; nous serons )) assassinés ! » Jean Debry prit congé, de la manière la plus touchante, de ses enfants et de sa femme qui est presque aa terme de son accouchement. Rosenstiel recommanda sa famille, qui est depuis longtemps à Strasbourg, à son beau-frère M. Wie* land, conseiller de légation de Weimar. Notre raison les blâma; mais pouvaient-ils avoir déjà perdu le souvenir de ce qui s'était passé I Us voyaient dans l'escorte le même uniforme que celui des meurtriers. — Dieu soit loué I ces afireuses appréhensions étaient vaines. Le voyage fut accompli sans aucune rencontre fâcheuse. — Sur la route, l'escorte des hussards impériaux
s'accrut au ucmbre de trente hommes. On ne savait pas encore si Blitierstorf était occupé par les hussards impériaux ou par les Français: on y trouva des impériaux. Après cinq quarts-d'heure de route, le bac fut appelé par un trompette, et tout le monde fut embarqué sur-|e-champ. Il est impossible de décrire le sentiment qui se peignit sur tous les visages ; c'était la transition de la presque certitude d'une mort affreuse, à l'espoir d'être sauvé. Il n'y a pas de mots non plus pour exprimer leurs témoignages de reconnaissance envers le major de Harrant'et M. de Jordan. Jean Debry remercia aussi en peu de miots l'officier impérial de l'escorte, que H. de Harrant lui traduisit; il l'assura que quoiqu'il soit impossible d'oublier le passé, il se souviendrait de l'escorte qu'il avait enfin obtenue, et que si jamais le sort de la guerre faisait tomber quelques hommes de son régiment entre les mains des Français, lui Jean Debry ferait son possible pour qu'on ne se rappelât que la dernière action, et que tout sentiment de vengeance fût étouffé. — En quittant Rastadt, il fit un présent à l'escorte ; ainsi que sa femme avait remis à M. le baron d'Ëdelsbeim un rouleau de cent louis pour les pauvres de la ville. Dans une demi-heure ils avaient atteint le rivage français. Le crime horrible n'y était pas encore connu; et suivant le rapport des cochers du margrave qui sont revenus, il parait que Jean Debry lui-même s'est efforcé d'en empêcher la publication. Les voitures les suivirent de près ; et MM. de Harrant et de Jordan revinrent à Rastadt, d'où les légations 'allemandes étaient parties pour Carlsruhe à cinq heures , puisque n'ayant aucune nouvelle des voyageurs, elles avaient tout lieu de présumer que les voitures avaient passé heureusement.
Les soussignés attestent, sur leur honneur et leur devoir, que tous les faits énoncés ci -dessus sont de la plus exacte vérité. Nous avons été témoins oculaires d'une partie de ces événements, et nous avons vérifié les autres avec l'attention la plus scrupuleuse, d'après l'exposé des personnes qui étaient présentes et qui y ont joué un rôle. Nous n'avons eu en vue que de constater les faits dans toute leur pureté, et de les mettre de bonne heure à l'abri de toute altération. Autant
qu'il était possible, nous avons supprimé tout jugement, toute observation, tout accès de sensibilité.
Carlsruhe, le 1 Mai 1799.
La légation royale prussienne, électorale de Brandebourg, comte DE GoERTZ, baron de Jacobi, db Dohi. Le ministre royal-danois, électoral de Holstein, baron
DE ROSENKRANTZ.
Le ministre bavaro-palatin, baron de Rechberg.
La légation royale de la Grande-Bretagne, électorale
de Brunswick- Lunebourg, baron ms Redkn.
Le ministre de Hesse-Darmstadt, baron de Gatzkrt. L'Envoyé des comtes protestants de la Wetteravie et
de la Westpbalie , comte de Solms-Làubàch.
Le Chargé d'affaires des trois cercles de la noblesse
immédiate de l'Empire, Otton de Gemmingsit.
Le ministre des maisons princières de Nassau, baron
DE Crusé.
Le Chargé d'affaires de Hesse-Cassel, comte Tacbb.
Comme Ton jugea qu'il serait convenable d'instruire officiellement de ce déplorable événement, Farchiduc Charles, commandant en chef Tarmée autrichienne , ainsi que le mar* grave de Bade, sur le teiritoire duquel il avait eu lieu, il fut envoyé à chacun une expédition de cet acte, accompagné d'une lettre d*envoi , dont la rédaction fut également confiée aux soins de M. de Dohm. Voici ces deux lettres :
Note adressée à Parchiduc Charles, en transmettarU à S. A L
le procès-verbal ci-dessus, ^)
Nous soussignés ministres et Envoyés des États de l'Empire au congrès de Rastadt, jugeons qu'il est de notre devoir de tracer avec l'exactitude la plus scrupuleuse , le tableau de
4) Traduit de rAliemand.
l'événement déplorable dont nous avons le malheur d'être les témoins actifs et soufTrants, et dont nous pouvons garantir Texacte vérité à nos cours et commettants , ainsi qu'à S. A. S. monseigneur le margrave de Bade, le seigneur territorial.
La communication que nous allons vous transmettre sera pénible au cœur grand et noble de V. A. I. ; mais nous croyons de notre devoir de vous instruire, en votre qualité de commandant général de Farmée impériale -royale, dans le plus court délai, des événements qui viennent d'avoir lieu. Nous avons en conséquence envoyé vers V. A. I. le baron d'Eyben, chambellan, attaché à la légation royale danoise, pour avoir l'honneur de lui présenter notre rapport. Nous sommes pénétrés des sentiments de la plus vive douleur, et sommes avec le plus profond respect, etc.
(Suivent les signatures des ministres.)