‹ Causes des maladies épidémiques, moyens d'y remédier et de les prévenir; avec quelques réflexions sur l'épidémie d'EspagneChapitre 14 sur 57 · IL · texte numérisé non relu

IL

Privation des secours nécessaires dans les typhus y et emploi de moyens plus nuisibles qu utiles.

Ignoti nulla est curatio morbî.

C’est pour avoir trop négligé la recherche des véritables causes des maladies , qu’il s’est formé et qu’il existe encore dans le vulgaire et même parmi des hommes d’ailleurs trèséclairés , tant de fausses idées sur la nature et et sur le traitement d’un grand nombre d’entre elles. Celte remarque doit sur-tout s’appliquer aux maladies réputées .contagieuses.

On ne pourra qu’être bien péniblement affecté, si on considère que, depuis le i5e siècle , dans les maladies épidémiques, le sort de tant de milliers d’hommes, de tant de peuples , a été sacrifié à de vains systèmes , qui mettent des causes occultes à la place de causes évidentes , et qui par-là font prendre une route tout-à-fait fausse. Écoutons le langage, à ce sujet, de quelques auteurs trèsjudicieux et très-écîairés.

64 Mémoire sur les maladies .

Le traitement de ces maladies , dît- on dans le Traité de la peste publié par Senac , n’est ni sûr ni rationnel $ on n’a pu saisir encore des principes qui fussent des guides assurés . La matière qui les forme étant in¬

connue, ajoute-t-on, on ne peut opposer des remèdes dans lesquels on connaisse quelque rapport avec elles (1).

De cette funeste équivoque, dit un autre auteur, parlant des méprises où jette nécessairement le système de la contagion , de cette funeste équivoque , qu’il est très-difficile et même impossible d’éviter, provient la grande mortalité qui accompagne les maladies contagieuses (2).

Avant Gavet , Paré avait dit : « Gomment sera-t-il possible de guérir cette contagion par vraie méthode, attendu que sa cause ne peut être connue (3) ? »

La thérapeutique des auteurs qui ont le plus écrit sur le traitement des maladies réputées contagieuses, se compose, en effet, sur-tout de prétendus antidotes, dont le nombre s’est toujours accru en même temps que l’opinion de la contagion. Les propriétés de ceux qu’on a

(1) Loco cit., p. ^5, 76.

(2) Gavet, loco cit., p. 272.

(3) Voyez ses œuvres , Traité de la Peste, chap. 1.

prétendues contagieuses » 65

le plus vantés sont à-peu-près milles, et les remèdes les plus actifs ont été donnés sans discernement.

On a eu recours meme aux substances les plus propres à exciter le dégoût. Les matières fécales elles-mêmes, appelées par plusieurs auteurs civelle occidentale, ne sont pas, a-t-on dit, moins estimables, ni moins estimées que Furine dans la cure des maladies contagieuses. On a décrit avec beaucoup de soin la manière de prendre ce précieux médicament , et on a félicité l’homme de porter ainsi en lui-même un pareil antidote (i).

Il ne suffit pas d’attaquer 3e mal par des moyens pris intérieurement $ il faut encore, comme on Fa bien senti, en employer d’autres qui puissent l’arrêter même dans sa source. Voyons si ceux que l’on a adoptés dans cette vue peuvent inspirer une plus gr ande confiance que ceux dont nous venons de faire mention.

On a parlé du son des cloches, du bruit du canon, et de feux allumés dans les rues et les places publiques. On a prétendu qu’en se tenant constamment auprès du feu , on ne serait jamais atteint de la maladie (2). Les premiers moyens ne méritent guère la peinç

(1) Gavet, loeo cit. , p. 286, 288 et 3o5,

(2) Gavet , loco cit. , p. i3/{.

Mémoire sur les maladies

d’être cités; et si pendant long-temps on a beaucoup préconise les derniers, maintenant on en a aussi généralement reconnu l’inutilité. Etant en. Allemagne en i8i3, nous vîmes

en effet un grand nombre de soldais qui se tenaient presque continuellement auprès des poêles des maisons où iis logeaient , et qui ne laissèrent pas d’être attaqués de typhus (i). On a conseillé de n’ouvrir ni portes ni

fenêtres, si ce n’est une heure ou deux

après le lever du soleil , et de fermer les

unes et les autres au moins une heure avant la nuit; on a parlé de condamner même l’ouvertufe des cheminées. Ainsi , pendant une partie de la journée, les maisons devraient être

fermées , comme dans les temps d’alarmes , et non-seulement il faudrait empêcher Fair de

se renouveler , il faudrait même faire des

fumigations quelconques (2).

Nous naîtrions pas cru devoir parler de tels conseils , si nous 11e les eussions vus nous-

mêmes exécuter, en i8q4 et en 1810, pour des vaches , à la maladie et à la mortalité desquelles ils contribuèrent beaucoup (3).

(1) Voyez Notices hist,,etc., art. Allemagne., etc.

(2) Gavet, loco cit. , p. 177? 182, ig3. Pap., loco cit. , 1. 11, p. 46.

(3) Des soins d’une autre nature, conseille's par nous, arrêtèrent Fépizootie dans plusieurs cantons.

prétendues contagieuses. 67

La fumée, les odeurs, quelles qu’elles soient, ont été regardées comme le meilleur moyen

d’arrêter les progrès du mal (1). O11 a prétendu

qu’il serait, très-avantageux, par exemple, de répandre dans les rues, les basses-cours et les jgrdins, du fumier et des excréments, et de les remuer soir et matin (2)* 011 a blâmé Hésiode, qui défend le fumage des terres par ce moyen (3). O11 a sur-tout recommandé de faire tuer le plus d’animaux possible et de les disperser également dans les ruesret les grands chemins , pour les y laisser pourrir (4).

Quelque extravagantes que paraissent ces idées, elles ont été approuvées par des médecins d’une assez grande autorité, comme Alexandre Benoit, de Vérone, parmi les médecins du 1 5e siècle (5) , et Fourcroy parmi les médecins de ces derniers temps (6). Syden-

(1) Gavet ,îoeo cit., p. 178 et 179.

(2) Id., ibid., p. 198 et 199.

(3) ïtouch , Observations sur le système de l’infection et de la corruption de l’air , etc. , p/9 , 12 , i3 , i5 , 16 , 17 , 22 , 3o et suiv.

(4) Gavet, loco cit. , p. 1 33 , 199 , 200 et 201.

(5) Voyez sou livre il de la Fièvre pestilentielle, eh. vi. — Gavet , loco cit. , p. i33 , 199 et 201.

(6) Traduction du Traité de Ramazzini sur la maladie des artisans , p. 56i, — - Le docteur Rouch, loco cit., p. 3i , 5o et 52. - — Jean Howard , de la société

68 Mémoire sim les maladies

ham, appelé l’Hippocrate anglais , Sydenham lui-même prescrit de recouvrir la tête des . malades avec leurs draps , pour arrêter les vapeurs qui sortent de leur corps (1).

L’exemple de cet auteur célèbre a entraîné plusieurs autres médecins qui se sont flattés également d’un grand succès (2).

Les notions les plus communes font voir que de tels moyens ne peuvent être que nuisibles. On pourrait croire que maintenant on est bien éloigné d’en employer d’aussi peu rationnels ; cependant ils n’ont peut-être pas plus d’inconvénients que les fumigations faites , en 18 1 3, à Dresde. Le soufre formait la base des compositions dont on se servait,, et la vapeur du charbon employé pour les mettre en évaporation, les rendait encore plus impures : du moins elles produisaient des vapeurs épaisses extrêmement désagréables à l’odorat.

Nous nous abstenons de parler de beaucoup d’autres moyens également peu propres à

royale de Londres, Histoire des Lazarets; Mëm. sur les établissements d'humanité , n° 6 , p. 74* — Lapon, loco cit., 1. 1, p. 101.

(1) Méd. pratiq. , trad. de M. Jault, p. qq. — • Gavet, loco cit. , p. 2q2 et 2q4«

(2) Gavet, loco cit. — Hildenbrand , du Typhus contagieux, trad. du docteur Gasc , p. 286.

prétendues contagieuses. 69

remplir le but qu’on doit avoir • nous nous hâtons d’en venir à ce qui regarde de nouvelles fumigations, auxquelles on attribue plus d’efficacité qu’on n’en a jamais accordé à aucune autre ; ce sont celles que Guyton-Morveau a le mieux fait connaître en France (1).

Ces fumigations ont-elles tous les avantages qu’on leur suppose ? Sont-elles exemptes d’inconvénients ?

D’après l’idée avantageuse qu’on s’est formée des propriétés de ces fumigations , pendant qu’elles ont lieu et quelque temps après les avoir cessées , on a grand soin de tenir fermées les portes et les fenêtres. Mais Hildenbrand, qui, dans son Traité du typhus contagieux j observe qu’elles ne pourraient être utiles qu’autant qu’elles seraient continuelles, dit également qu’elles agissent défavorablement sur les poumons (2) • ce qui en effet fut remarqué à l’Hôtel-Dieu de Paris en i8i4? et détermina à abandonner ce moyen.

Les docteurs Cattet et Gardet , qui ont fait une dissertation très-étendue sur la contagion, déclarent qu’elles ne réussissent que dans les cas où il n’y a ni encombrement ni malpropreté , et

(1) Voyez le Traité de cet auteur sur les moyens de désinfecter l’air , 2e édition.

(2) Loco cit, , p. 286.

7 o Mémoire sur les maladies

que l’air s’y renouvelle aisément (1). Ces auteurs s’appuient principalement sur les observations de M. Odier. Ce praticien éclairé a vu, dans les prisons de Genève , une épidémie continuer ses ravages , malgré les fumigations, tant qu’on a été privé des avantages dont nous venons de parler * et le mal cessa dès qu’on eut pris les mesures nécessaires pour se procurer ces avantages , quoique alors les fumigations n’eussent lieu qu’avec beaucoup d’inexactitude.

En même temps que nous venons de remarquer le peu de fruit qu’on doit retirer des fumigations guy ioniennes , nous avons pu reconnaître aussi quelques-uns des inconvénients dont elles sont susceptibles par elles-mêmes ; nous allons en voir d’autres qui résultent de la confiance qu’elles ont inspirée.

Smith , Lind et Guyton - Morveau ont avancé qu’aucune espèce de ventilation 'ne suffisait pour dissiper entièrement fair corrompu d’un hôpital ou d’une prison , et qu’il ne faudrait pas compter non plus sur de

(i) Cette remarque vient à l’appui du système de la non-contagion , d’un système qui n’admet que des causes évidentes, et prouve, ainsi que le fait qui va être rapporté , l’inutilité ou du moins le peu d’efficacité des fumigations.

prétendues contagieuses. 71

simples lavages. On en a même dit amant de la lessive (1) , d’où Ton a conclu la nécessité des fumigations. Ces assertions peuvent porter à substituer des moyens qui ne sont rien moins que surs , à des moyens de salubrité absolument indispensables. Une autre assertion aussi dangereuse , est de dire, comme le fait encore Guyton-Morveau , d’après le rapport de plusieurs médecins anglais et français, que, moyennant les fumigations, les effets de l’encombrement sont nuis, ou à-peu-près nuis.

Quelques moyens qu’011 emploie, parviendrat-on jamais à composer un air aussi pur, aussi

salubre que celui qui nous est offert par les

mains du Créateur ? Peut-on se flatter d’établir cette proportion , si juste et en même temps si nécessaire , d’oxygène et d’azot qui, avec un peu de gaz acide carbonique , constitue l’air atmosphérique? C’est ce que personne 11’oserait avancer. Le meilleur moyen de substituer un air pur à un air dépravé, dans des salles d’hôpitaux , ou autres lieux

d’habitation, c’est de laisser libres les ou vertures ordinaires , d’en pratiquer de nouvelles, si celles qui existent paraissent insuffisantes , et d’enlever toutes les matières capables

(1) Guyton-Morveau , loco cit. , p. 365, — Papou, loco cit. , t. 11 , p, 86.

7 2 Mémoire sur les maladies

de produire des miasmes. Si de tels soins , d$ telles précautions étaient impossibles , le lieu serait absolument inhabitable., malgré toutes les fumigations qu’on imaginerait. Du moins elles ne seraient pas plus utiles dans ce cas que dans celui d’un air altéré par une cuve actuellement en fermentation.

S’il faut admettre que dans certaines circonstances, comme lorsqu’on ne peut nettoyer par-tout exactement , les fumigations sont utiles , on doit convenir aussi qu’elles ne peuvent jamais l’être au point que beaucoup de médecins ont paru le croire.

D’après le peu de rapport qui existe entre les véritables causes des typhus et les moyens dictés par le système de la contagion , on ne sera pas étonné de la remarque de beaucoup de médecins très-éclairés sur l’inutilité de ces moyens en général (i). Nous allons en voir qui ont de bien plus grands inconvénients.

(i) Lieutaud , loco cit. , p. 92. « Les médecins les plus instruits qui n’ont pas manqué de bonne foi , entre autres Sanctcrius, dit cet auteur, ont déclaré nettement, que les malades, d’ailleurs bien soignés, qui n’avaient demandé aucun secours à la médecine , s’en étaient mieux tirés que ceux qui avaient été traités dans les règles. » Loco cit.

prétendues contagieuses. 7 3

Terreur et autres effets funestes du système

de la contagion .

tt Une pareille inhumanité n’a lieu ni en Asie , ni en Afrique. Si je devais être attaqué de la peste , j’aimerais mieux être entre les mains des Turcs , qu’entre celles des Européens. »

ÀSSALINI , loco cit. , p. 71.

Dans les deux articles précédents , nous avons vu à quels écarts d’imagination on s’est livré relativement aux causes et à la nature des maladies épidémiques , appelées typhus , et au traitement que ces maladies peuvent exiger. Maintenant nous allons parler des mesures de police que l’on croit nécessaires contre la prétendue contagion de ces maladies, et des inconvénients dont ces mesures sont susceptibles

Aussitôt que le système de la contagion eut pris naissance , il suggéra des mesures extrêmement rigoureuses. Des réglements portant peine de mort, furent établis contre tous ceux qui s’écarteraient de ces mesures, contre ceux sur-tout qui ne se soumettraient pâs à la séquestration, et ces réglements furent exécutés (1).

INous trouverons dans l’ouvrage de Papou,

(i) Facio , loco cit. , p. 243.

Mémoire sur les maladies

sur la peste, un exposé assez étendu des mesures généralement adoptées. On doit à cet auteur l’histoire de la peste la plus complète que nous ayons. C’est un historien fidèle, et qui j à l’égard des mesures qu’il indique, peut être considéré comme l’organe de la plupart des médecins qui admettent la contagion.

Suivant cet auteur, Si l’on se représente

pendant une épidémie attribuée à la contagion., les habitants des cantons voisins des lie ux où elle s’est déclarée, doivent en être séparés par un cordon de troupes, et tout le monde doit prendre les armes (i).

les calamités qui ordinairement accompagnent les maladies réputées contagieuses, et dont elles sont les seules causes^ on trouvera peut-être que de telles mesures doivent entraîner les plu§ graves inconvénients.

Rompre ainsi toute communication entre les malheureux en proie à la maladie, et les habitants du voisinage , c’est multiplier les causes auxquelles ils sont exposés, c’est les priver en même temps de la plupart des moyens de se soustraire à ces causes. Par-là on interdit ces secours si précieux que l’on peut se donner de

(i) Loco cit., t. n , p. 4«

‘prétendues contagieuses, nS

ville à ville , et de particulier à particulier. Un temps qui pourrait être si utilement employé à d’autres objets , n’est consacré qu’à des moyens nuisibles. Comme si on craignait que les victimes n’échappassent au sort funeste qui semble les attendre, on pousse extrêmement loin les précautions nécessaires pour les forcera la séquestration. Quiconque voudrait éviter la mort presque certaine, que ces mesures doivent au moins favoriser , la trouverait dans le glaive d’une loi que Ton regarde comme protectrice. On se rappelle l’exemple des trois malheureux fusillés en 1816 dans le royaume de Naples (1).

Il doit être établi Cette ville ainsibarrb

une double barrière de bois entre les habitants de la ville où règne l’épidémie, et ceux des lieux voisins (2).

D’habiles adminis-

cadée , et d’ailleurs entourée de troupes (3% se trouvera , par ces moyens , en état de siège , et nécessairement exposée à une grande partie des calamités qu’un tel état comporte.

Si ces administra-

(1) Voyez p. 4 de ce Mémoire.

(2) Loco ci t. , p. 5.

(3) Voyez le § précédent.

y 6 Mémoire sur les maladies

trateurs, observe no- tetirs avaient raison / tre auteur , prétendent qu’entre autres opérations, ii faudrait raser la tête et tout le corps des étrangers,

le genre hu main serait bientôt anéanti , parce que l’exécution parfaite de ces mesures est impossible.

les laver jusqu’à trois

fois avec de bon vinaigre , et ensuite leur donner des hardes et les soumettre à une quarantaine de dix jours, etc. (i).

Il doit être défendu La permission ne

de recevoir des étrangers, même de proches parents, sans permission (2), sous peine de voir brûler sa maison (3).

serait donnée que trèsrarement le système de la contagion le

veut ainsi. Les liens les plus étroits et les plus sacrés seraient donc rompus impitoyablement, sous peine de se voir ruiné et sans asile , et même sous des peines plus rigoureuses encore. Une épouse, une mère pourraient être punies de mort elles-mêmes , si elles voulaient soustraire l’objet de leur tendresse à un pareil sort , réservé presque à tous

(1) Loco cit. , p. 8 et p,

(2) Loco cit. , p. p.

(3) L oco cit,, p. 10.

tons les bourgs et villages situés à dix lieues a la ronde , feront une garde rigoureuse (i).

prétendues contagieuses, <7 y

ceux qui sont soumis aux mesures indiquées.

Toutes les villes, , Les peuples déjà accablés de toutes sortes de maux, des malheureux chez lesquels le mal n’a pas encore éclaté, mais qui en portent un germe susceptible d’éclore , ou d’être étouffé , suivant les circonstances dans lesquelles ils se trouveront, ces malheureux, dis- je , obligés de se livrer, pour d’autres objets, a des occupations ordinaires ou extraordinaires , doivent encore faire un service militaire , c’est-à-dire , se soumettre à de nouveaux embarras, à de nouvelles dépenses et à de nouvelles fatigues , et cela dans la vue d’empêcher des communications absolument nécessaires pour le commerce, sur-tout pour les approvisionnements. Ils doivent être ainsi les instruments de leur propre ruine. D’après de telles mesures , la maladie doit nécessairement persister et se propager , lors même que les premières causes auraient dû, sans cela, se dissiper promptement. On trouve à l’appui de ce que nous avançons des exemples qui font frémir. En pareil cas, on ne manque pas d’at-

(i) P. 9 et io.

7 8 Mémoire sur les maladies

tribuer les progrès de l’épidémie à des commun i cations illicites; quoiqu’on ait tout fait pour prévenir ces communications.

On doit tenir renfermés tous les habitants

d’une maison où la

maladie s’est manifestée ", transporter les malades dans un hôpital ; ou dans une maison hors de la ville , fermer celle où la maladie a commencé ; et même faire brûler tout ce qui s’y trouve (1) ; déclarer publiquement qu’une maladie contagieuse règne , signifier aux hab i ta n ts qui voudront sortir, qu’ils peuvent emporter leurs effets; les engager même a prendre la fuite le plus tôt possible, contraindre les villes et

Quoi' de plus propre que les mesures dont •il s agit, à répandre une terreur dont les suites doivent être désastreuses? Ce n’est pas ainsi qu’en usèrent le baron Desgenettes et d’autres médecins de l’armée d’Egypte. Ces médecins cachèrent jusqu’au nom de la peste. A la moindre

idée de cette maladie, les Européens ne sont que trop disposés à se redouter et à se fuir mutuellement. Or , si une partie des gens aisés s’éloignent par suite de cette terreur* le petit nombre de ceux qui resteront ,

(i) Ibid. p. i5.

prétendues contagieuses» <79

villages voisins à rece- troublés également voir les fugitifs (1). par la crainte , ne

pourront que partager la misère des autres habitants , qui sera d’autant plus grande , que les travaux et le commerce seront interrompus. Il serait au contraire à désirer que tout le monde fût parfaitement libre. On serait mieux en état de lutter contre les véritables causes de l’épidémie. Il faudrait sur-tout avoir l’esprit tranquille, respirer un air pur, prendre

de l’exercice , et toutes ces choses sont in-

terdites par la séquestration. Papon luimême fait sentir les inconvénients des mesures qu’il indique. « Tout se réunit, dit-il * pour rendre affreuse la situation des personnes soumises aux lois de la quarantaine (2). »

Il faut qu’il y ait Le vin donné aux

dans chaque quartier un magasin de vinaigre, de parfums et de chaux, pour les besoins journaliers (3).

malades serait , dans beaucoup de cas , bien plus utile que le vinaigre , employé à l’usage ordinaire en pa¬

reilles circonstances.

Les parfums seraient remplacés de même avec

(1 ) Loco cit. , p, i5 , 16 et 17.

(2) Loco cit., p. 117 et 118.

(3) Loco cit., p. 25.

8o Mémoire sur les maladies

un grand avantage, par des substances d’une autre nature. D’ailleurs, qui fera les dépenses nécessaires, quelles qu’elles soient, si tous les riches sont éloignés et tous les travaux in¬

terrompus ?

Il doit y avoir un bureau de santé, qui aura droit de vie et de mort sur ceux qui contreviendront aux réglements (i). Partout il doit y avoir des barrières entre le public et les employés auxquels il doit s’adresser (2). Il doit y en avoir même devant la boutique des mar-

Tout sera propre à faire naître et à entre' tenir l’idée d’une mort inévitable. Toutes les lois de lasociété seront violées , si , comme l’ont reconnu euxmêmes un grand nombre de partisans de la contagion , la peur a des effets ordinairement très - funestes (3). Dans toutes

(1) Loco cit., p. 19 et 20 .

(2) Ibid., p. 3i et 32 f -

(3) Ibid. On a souvent cité des morts promptes, survenues pendant une épidémie , comme une preuve de la réalité et de l’activité d’un virus contagieux , tandis que souvent ces accidents ne provenaient que de la frayeur causée par l’idée de la contagion , et par suite des mesures prises pour la combattre. Il ne manque pas d’exemples de morts subites, occasionées par la crainte seule. Voyez les écrits de Marcellus Donatus , De Med. historié , p. 102, et ceux de Zacutus Lusitanus , De

prétendues contagieuses. 8 1

chauds (i). Dès que les suppositions , de

telles mesures ne peu; vent être que nuisibles.

quelqu'un tombera malade., les autres personnes de la maison avertiront le commissaire du quartier et le bureau de santé, et se retireront dans un endroit séparé, excepté celle qui sera destinée à le servir. Celle-ci n’aura pas de communication avec les autres. La maison sera déclarée suspecte , et il y aura sur la porte un signe pour l’annoncer aux passants, afin qu’ils s’en éloignent (2).

Les personnes qui Tandis que tout sera

visitent les malades , comme les médecins, les chirurgiens , etc. , porteront sur leur habit le signe des suspects , afin qu’on ne les aborde qu’avec pr écaution (3).

réuni pour que peu d@ personnes échappent à la maladie épidémique, et puissent y survivre, ceux qui seront atteints /d’une autre maladie, devront être privés du secours des médecins; en outre,

Med. princip. hist lib. 1 , p. 5i . Si une impression passagère peut produire un tel effet , que ne doit-il pas résulter d’une impression de longue durée, comme celle que produit toujours l’idée de la contagion ?

(1) Loco cit. , p. 28.

(2) Ibid,, p. 3o.

(3) Ibid. , p. 35.

8$ Mémoire, sur les maladies

des hommes qui se seront dévoués au saint des autres , porteront un signe de proscription.

Dans une ville où la maladie sera déclarée, on annoncera publiquement, deux jours après en avoir averti , que tous ceux qui sortiront de leur maison sans permission , seront jugés militairement (i).

O n n’en ire r a da ns la chambre des malades qu’en sabots, en pantalon , en gilet de toile cirée et avec des gants de même toile. Les gardes qui servent les malades au lazaret de Marseille ne font pas autrement (2).

Toute la famille et

Les inconvénients graves dont nous avons déjà parlé plusieurs fois , se font aisément sentir dans cet article et dans le suivant.

Est - on bien sûr que les gardes du lazaret de Marseille et autres employés r soient parfaitement exacts à observer toutes les précautions indiquées (3)?

Il en résultera que

(1) Loco cit. , p. 3j et 38.

O) Ibid. ,p. 52.

(3) Voyez le Traité de la peste, par Senac , vers la fin. On y voit qu’on ne doit nullement compter sur de telles précautions, et qu’une infinité de causes rendent illusoires toutes les mesures prises pour les quarantaines.

prétendues contagieuses . 83

domestiques d’un beaucoup de malades, malade qui se sera fait même par toi les riches, traiter chez lui , étant seront exposés au plus justement mspecte, se» cruel abandon, ront, eh conséquence, séquestrés de 3a société (i).

Si cette quarantaine est bien observée, dit enfin Papou , après beaucoup d’autres préceptes analogues à ceux qui viennent d’être présentés , on a tout lieu de croire que dans moins de quinze jours la maladie aura cessé (2).

Si cette quarantaine est bien observée , le mal ne sera que plus grand. Dans bien des cas , au lieu d’une ou deux personnes dont la maladie aura fait soupçonner la contagion et

déterminé à prendre toutes ces mesures, en peu de temps, presque tous les habitants seront malades également. C’est assez que quelques individus seulement soient regardés par quelques autres, souvent peu éclairés , comme attaqués d’une maladie contagieuse , pour que le danger de la contagion soit proclamé, et pour qu’on adopte des mesures subversives qui atteignent tout le

(1) Loco cit. , p. 88»

(3) Ibid, p, 3g»

84 Mémoire sur les maladies

monde , mesures qui ont d’autant plus d’im* convénients, que leur exécution est ordinairement confiée à des hommes absolument étrangers à la médecine , qui , mus par des préjugés , et animés d’un zèle outré , exercent toutes sortes de vexations , sous prétexte d’humanité et d’amour du bien public (i). Ces mesures produisant un changement notable dans le genre de vie ordinaire de chaque habitant, occasionant de grandes privations , doivent nécessairement être suivies de dérangement dans la santé d’un grand nombre de personnes, de sorte que seules elles peuvent faire naître une maladie épidémique (2).

Comment peut-on se flatter qu’à la faveur de tels moyens on fera cesser , en moins de quinze jours, une maladie épidémique, quoiqu’on soit forcé de convenir que la peste ellemême n’existe jamais sans des causes évidentes que ces mesures ne peuvent qu’accroître, et quoiqu’on ait des preuves nombreuses de leurs inconvénients (3).

Papon lui-même, avec beaucoup d’autres auteurs, a remarqué que la crainte éloigne d’une

(1) Voyez la Ilelation de la peste de Toulon en 1721 , p. 83 et suiy.

(2) Id. , ibid., voyez sur-tout p. 87. Voyez aussi l’Histoire de la peste de Marseille , eatre autres,

(3) Id. , ibid.

prétendues contagieuses : 85

ville où règne une maladie réputée contagieuse, tous ceux qui pourraient la secourir , même ceux qui pourraient trouver de grands avantages à lui fournir les denrées nécessaires. Il dit aussi qu’on ne doit pas compter sur le gouvernement, et que les mesures qu’on est obligé de prendre pour les approvisionnements entraînent beaucoup de frais (i). Au reste, les moyens qui viennent d’être indiqués, ne peuvent être exécutés assez parfaitement pour empêcher les communications 3 ainsi le seul résultat qu’on puisse en attendre , ce sont de graves inconvénients. O11 s’en convaincra sans doute aisément, si l’on considère qu’ alors les habitants ne pourraient obtenir des secours que de loin , et que la crainte de la contagion se trouve d’accord avec les lois pour empêcher de leur en apporter.

Comme nous l’avons déjà observé, Papon n’est que l’interprète de la plupart des médecins qui ont admis le système de la contagiôn, et, en effet, il n’a rien dit qui n’en soit la conséquence.

François Ranchin , Ranchin fait sentir médecin de Montpel- lui-même fortement,

(1) Papon, loco cit., t. n , p. Voyez aussi les oeuvres d’Ambroise Paré, dans son Traité de la peste, ch. n.

86 Mémoire sur

lier, qui a écrit longtemps ayant Papon , et qui fait encore autorité , veut que , lors d’une maladie épidémique réputée contagieuse, on évite les grandes compagnies et 1 abord des gens suspects ; que les habits soient courts ; qu’on ne se promène dans la villequepar nécessité; qu'on n’aborde que de deux pas les malades en leur parlant; qu’on ne touche rien dans leur maison; que,, pour donner la communion, le prêtre ait une petite verge de la longueur de i3 à i4 pouces , portant à son extrémité un petit croissant d’argent , à l’aide duquel il introduira l’hostie dans la bouche des malades , et qu’il

les maladies

les inconvénients des mesures qu’il prescrit* 11 recommande d'éviter la tristesse , de vivre joyeusement ^ comme si les précautions qu'il indique n’étaient pas absolument incompatibles avec la joie. JNous dirons d’ailleurs qu’elles sont aussi impraticables que la plupart de celles dont parle Papon. 11 n’est sans doute pas difficile déjuger de la terreur et du désespoir d’un malade, sous lesy eux duquel on emploie tant de moyens qui prouvent combien sa maladie paraît redoutable, ni de l’impression qu’ilspeuvent faire également sur les autres hommes, si on considère à la manière dont le peuple

prétendues contagieuses .

fortement la lui-même s’exagère les

serre

manche de son habit et de son surplis , afin de n’éprouver aucun contact; qu’il se tienne debout ; que le flambeau le sépare d’avec celui qu’il exhorte ; que le

dangers d’une cause cachée j qu’on ne cesse de lui représenter comme très-puissante; on j ugera de même ai»

sèment du trouble qui doit en résulter dans tous les esprits.

bord de son habit ne

touche pas à terre ; qu’enfin , au retour des maisons infectées, chaque individu fasse passer ses habits sur le feu, sans excepter les souliers, et qu’on présente mêmele visage s ur la flamme (i).

Suivant M. Clerc , Que l’on rapproche

médecin - inspecteur de l’hôpital de Paul à Moscou, la police ne peut passer pour trop sévère, en prohibant , sous peine de mort, même sur un simple soupçon , tout commerce avec une ville ou une province

cette mesure du conseil que l’on donne aux habitants d’une ville où règne la prétendue contagion , de fuir et de s’éloigner le plus possible, et que l’on tire la conséquence (2).

(1) Traité de la peste , p. 12 4 et 12 6.

(2) Voyez p. 78 et 79 de ce Mémoire»

88 Mémoire sur les maladies

attaquée de maladie réputée contagieuse (i).

On a même prétendu qu’en pareilles circonstances les médecins doivent s’abstenir de voir des malades , se bornant à servir de conseils aux chirurgiens.

Les mesures qui viennent d’être exposées pourraient paraître assez contraires aux idées de notre temps , pour qu’il ne soit pas nécessaire de chercher à en démontrab les inconvénients ; mais l’ouvrage de Papou n’a été publié qu’en 1800; un assez grand nombre d’auteurs qui ont écrit depuis cette époque ont indiqué des mesures semblables et elles ont été employées tout récemment à Paris même, et dans plusieurs autres parties de l’Europe. Cependant beaucoup d’autres ont remarqué que la terreur et l’inquiétude quelles doivent inspirer, peuvent seules contribuer puissamment aux progrès du mal: plusieurs même prétendent que ces affections de lame suffisent pour en occasioner le développement, et ils s’appuient d’exemples frappants. Parmi ces différents auteurs , nous allons citer (2) :

(1) Mémoire sur îes moyens de prévenir la contagion et d'y remédier , année 1764 , p* 17b.

(2) Si nous ne citons aucun auteur antérieur au i5® siècle , c’est qu’avait ce siècle , les idées que nous nous

prétendues contagieuses 7 89

Facio , qui s’est étendu beaucoup sur cet objet, et qui doit particulièrement être consulté (1) ;

Lazare Rivière (2) 3 Hogdes, qui a écrit sur l’épidémie qui régna à Londres en i665 et îG66 (3) • Chirac (4) , Senac (5), A s truc (6) ?

efforçons de combattre n’existant pas , on n’avait pas été dans le cas d’en remarquer les inconvénients. Voyez Facio, loco cil., p. i52 et i53.

(1) Loco eit. Voyez sur-tout p. 204 , 3 36 , 287 , 2/^0 ,

(2) Praxis medica, lib. xvn , p. 62c) et 63o.

(3) Pendant cette épidémie ,1a terreur inspirée par les fausses idées de contagion , priva les habitants de Londres des services qu’aurait pu leur rendre Sydenham. Ce médecin , d’ailleurs si recommandable , les abandonna en se retirant à la campagne. Si , au lieu de s’en tenir à de telles idées , si , au lieu d’oublier ainsi ses devoirs les plus sacrés , il eût appliqué à l’examen de cette maladie ce rare talent pour l’observation qui l’a rendu si célèbre , il aurait sans doute reconnu le préjugé qui le détermina à cette désertion. On est d’autant mieux fondé à penser ainsi, que cet illustre médecin paraît avoir remarqué des causes de cette maladie bien plus réelles que la contagion. Voyez sa Méd. pratiq., trad. de Jault , p. 78.

(4) Traité des fièvres malignes, etc., t. i, p. 191. Eloges par Fontenelle.

(5) Loco cit.,part. iere , p. 68.

(6) Dissertation sur la peste de Provence, trad. par Scheuchzer, p. 77 et 85.

go Mémoire sur les maladies

Clerc (i) , Lieutaud (2), Bosquillon (3)y Tourtelle (4), Faure (5), Bressy (6), Guy ton ~ Moryeau (7), M. le baron Desgenettes (8), M. le baron Larrey (9).

Si, pour ne point trop multiplier les citations , nous ne nommons pas tous les auteurs dont l’opinion vient à notre appui , nous rappellerons du moins les remarques particulières de quelques-uns d’entre eux , sur les différents effets plus ou moins funestes des mesures adoptées contre la contagion.

Un des préservatifs les plus assurés contre la peste ( elle-même ) , dit-on dans le Traité de la peste publié par Senac, c’est la sobriété ; mais la tranquillité de l’esprit n’est pas moins efficace. Parmi nous, la terreur est, pour ainsi

(1) Médecin à Moscou, loco cit., p. 182 et 2o3.

(2) Méd. prat., t. 1, p. 89.

(3) Méd. prat. de Cullen , trad. en français , t. i, p.

(4) Traité d’hygiène, t. 11, p. 55g et 56o.

(5) Dissert, sur la contagion , p. 21.

(6) Théorie de la contagion , etc. , part. T® , ch. ier , p. 3.

(7) Traité des moyens de désinfecter fair, p. 3o4 et 3o5.

(8) Loco cit., part. Tr® , p. 88, 89, etc.

(9) Loco cit., p. i3ü.

prétendues contagieuses. Çj\

dire; une semence de la peste. Chez les T urcS; cette maladie ne répand pas dans les villes le trouble et la frayeur; ses ravages sont moindres; ses accidents plus légers... elle approche moins des endroits où Fou se croit plus en sûreté. Ainsi; la peste , fût-elle plus contagieuse que le préjugé ne le fait croire , il faudrait persuader aux hommes qu’elle ne se communique point (i). Si les Égyptiens redoutent celle à laquelle ils sont sujets chaque année , leur crainte n’est pas marquée par les mêmes précautions que celles que nous prenons ; elle ne les éloigne pas des personnes atteintes de l’épidémie ; on rend aux malades les visites qu’exigent l’humanité et la religion; leur maison n’est point suspecte; si quelquesuns succombent, leurs bardes se vendent sans distinction , et cette indolence ; cette sécurité ne redouble point les ravages , au contraire , elle sembleles diminuer. Parmi nous; àpeine de sept malades s’en sauve-t-il un; chez les Turcs, il n’en périt pas un si grand nombre (2).

(1) Si on doit tenir ce langage par rapport à la peste, que ne doit -on pas penser par rapport à une infinité de maladies épidémiques que l’on désigne sous ce nom, mais qui ne sont que des maladies ordinaires ?

(2) Traité de la peste par Senac , part. icrc , p. ^5 et plusieurs autres endroits. Voyez aussi Papon3loco cit. ,

Q2 Mémoire sur les maladies

Dans ce même ouvrage, on prouve par les faits lesplus positifs et par le raisonnement, l’inutilité et les graves inconvénients des désinfections. On ne combat pas avec moins d’avantage les séquestrations ; on emploie principalement pour cela les propres paroles d’un des plus zélés partisans de la contagion.

La seule disposition des esprits, dit cet auteur , devrait décider la question. Il est de la dernière conséquence d’éloigner d’un lieu pestiféré tout ce qui peut affliger les sains et les malades. Or, d’être transporté malgré soi et de voir transporter des malades à travers la ville, c’est toujours un appareil lugubre , très-propre à jeter les pestiférés dans le désespoir et les spectateurs dans la consternation. Certes, un appareil aussi tragique, dans un temps où l’on ne saurait trop faire pour rassurer les esprits et soutenir leur courage , paraît peu convenable ; rien ne me semble si peu conforme aux lois d’une sage précaution. Le premier soin qu’il faut prendre dans une ville infectée , c’est d’empêcher que rien ne change dans les dispositions extérieures (i)....

Le premier et le plus grand préservatif en cette occasion., c’est donc de décréditer la

(î) Pag. 169, 170.

prétendues contagieuses t C)3

peste dans l’esprit des peuples.... Tout étant tranquille et rangé dans une ville où l’on ven~ drait et achèterait comme à l’ordinaire, les ma* lades seraient d’autant mieux traités , qu’ils ne manqueraient de rien (i).

Les Orientaux , chez qui Fou trouve encore quelques vestiges de l’ancienne simplicité de la médecine, n’y font point aujourd’hui d’autres façons ; leur régime est leur unique préservatif ; la méthode des infirmeries publiques et forcées est de fraîche date (2). Cette violence est bien propre à inspirer la frayeur que l’on voit chez nous saisir si promptement les esprits au premier bruit de la peste : en faut-il davantage pour causer la mort de tant d’hommes faciles à se laisser abattre par la crainte (3) ?

Écoutons maintenant Stoll, dont l’opinion est d’un si grand poids , et qui présente sur l’idée de la contagion, des faits et des raisonnements très-concluants.

Ces précautions dispendieuses , dit-il dans son Traité de méd. prat. , par lesquelles 011 s’efforce d’écarter la peste d’un endroit , qui

1 (1) Pag. 170.

(2) Voyez ce qui a été dit à ce sujet aucommence» ment de ce Mémoire.

(3) Traité de la peste ? par Senac , part. Vre , p» 17* et 17?..

94 Mémoire sur les maladies

suspendent tout commerce entre les voisins et répandent au loin la terreur , sont-elles nécessaires? Ne sont-elles pas plutôt extrêmement nuisibles, soit parce que l’interruption du commerce amène la cherté des vivres, soit parce que tout cet appareil employé contre la peste inspire la crainte de la mort, deux circonstances capables de donner naissance à une peste intérieure ?

La peste, ajoute-t-il, ayant été plus fréquente autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui, est- ce qu’il y avait alors avec les lieux infectés plus de communication qu'à présent ?

Mais dansle temps où nous vivons, le monde entier semble ne faire qu’une seule cité; et quoique les nations les plus éloignées les unes des autres aient entre elles des relations plus fréquentes, la peste, qu’on voyait si souvent, ne paraît plus que de loin à loin (i).

Dans un de ses articles sur la dysenterie, il tient encore ce langage : « Je pense qu’il importe beaucoup qu’on n'ignore pas que la dysenterie n’est point contagieuse ; car , avec quel courage soignera-t-on les dysentériques , et sur- tout, les pauvres ,, si on croit à la contagion de cette maladie (2)? »

(1) Loco cit. , t. 11, p. 64 et 65.

(*) Loco cit. , t. ni, p. 287 et 288.

prétendues contagieuses . C)5

Le docteur Assalini , déjà cité , après avoir prouvé par des faits , l’inutilité des mesures recommandées contre la contagion, et le succès des moyens employés sans le concours de ces mesures , fait remarquer combien il est inhumain et barbare d’enfermer , de fuir, de proscrire en quelque sorte , d’entasser les malades et de les abandonner à des mercenaires qui souvent leur refusent jusqu’aux choses les plus nécessaires (i).

En examinant sans prévention, dit-il plus loin, les ouvrages des écrivains sur la peste, on ne trouve que des récits affreux de ce qui est arrivé dans les épidémies qu’ils ont décrites» Ils insistent tous (2) sur la nécessité des quarantaines, et défendent, sous peine de mort, aux habitants de sortir de leurs maisons, lorsqu’il s’y est manifesté quelque accident de peste. Ils croient ce moyen suffisant pour en arrêter la communication. Il n’est pas difficile de concevoir qu’en renfermant ensemble des personnes bien portantes et des malades , en les obligeant à respirer un air qui, de plus

en plus, devient infect, c’est augmenter »

(1) Observations sur la maladie appelée peste, p.

35 et 36. ,

(2) Le docteur Assalini ne veut sans doute parler que de ceux qui ont écrit depuis le i5e siècle»

96 Mémoire sur les maladies

3a maladie de ceux qui sont déjà atteints,, et exposer les autres à la contracter. L’expérience a prouvé que ces réclusions ou renfermements n’ont jamais réussi à arrêter les progrès de la peste. L’épidémie commence toujours par attaquer les pauvres , dans les quartiers les plus malsains , ensuite la santé des gens aisés s’altère , et la mort frappe indistinctement le pauvre et le riche. Alors tout est en confusion, les magistrats ne peuvent plus veiller au maintien des lois et de l’harmonie ; mais, au bout de quelque temps , les renfermements cessent peu -à-peu , la saison change , l’atmosphère se purifie , l’ordre et l’abondance renaissent , et l’épidémie se dissipe (1).

Le témoignage du docteur Assalini est d’un très-grand poids. Les faits nombreux qu’il cite appartiennent à diverses époques , à différents pays , et sur-tout à l’Égypte. Il n’avance presque rien dont il n’ait été témoin lui-même , et il n’émet aucune opinion qui ne paraisse la conséquence nécessaire des résultats les mieux constatés. Enfin tout ce que contient son ouvrage est trop conforme à ce que nous avons été à portée de voir et de remarquer nous-mêmes, soit en France, soit

(1) Voyez dans le corps de l’ouvrage, p. 69, 70^ voyez aussi p. 71.

prétendues, contagieuses . Qj

en Allemagne , pour que nous n’ayons pas invoqué son témoignage. Nous croyons devoir engager à consulter son ouvrage lui-même. Nous recommanderons sur-tout de lire le rapport qu’en ont fait à la société de la faculté de médecine de Paris , MM. Hallé et Thouret. Ces savants professeurs applaudirent beaucoup au zèle de M. Assalini ; ils rendirent justice à son esprit judicieux (i), ils parurent même reconnaître avec lui « les déplorables résultats de la terreur et des renfermements dans les épidémies européennes (2) ; » ils ont laissé entrevoir qu’ils n’eussent pas été éloignés d’admettre le système de la non-contagion, s’il eut été appuyé par un plus grand nombre de faits et d’auteurs (3) ; ils ont ainsi invité à recueillir de nouvelles observations et à faire de nouvelles recherches. Puissions-nous avoir du moins en partie rempli leurs vues !

Le docteur Pugnet, que nous avons déjà eu également occasion de citer , a remarqué combien il est cruel pour un malade de se voir brusquement enlevé à tout ce qu’il con-

(1) Voyez ce rapport placé au commencement de l’ouvrage, p. 18 et ig.

( 1 ) Id. , pag. 12.

(3) Id., pag.” 17.

Mémoire sur les maladies

naît ou lui est cher (1). 11 dit que pendant l’expédition d’Égypte, c’était peut-être parce que les Turcs sont exempts de crainte, à l’égard de la prétendue contagion de la peste, qu’ils échappaient à ce fléau, tandis que parmi les Français, il exerçait de grands rayages (2). Quel pénible spectacle, s’écrie-t-il, nous offrait un malade qui recourait à nous pour être éclairé sur son état!... A la crainte de la maladie se joignait la crainte d’être renfermé dans le lazaret. L’ordre de s’y rendre, ou d’y être transféré , paraissait un arrêt de mort. On ne le voyait jamais y entrer sans démêler chez lui une vive émotion, à laquelle succédait bientôt l’altération de toutes ses facultés intellectuelles (3). Ce docteur termine Ses remarques, en citant l’exemple d’une personne chez qui tout annonçait une guérison prochaine, et qu’une vive affection de l’ame fit succomber très-promptement (4).

Tel est le langage du docteur Gasc, Traité du typhus contagieux , par le docteur Hil— denbrand, traduit de l’allemand. « Combien d’individus que sa fureur aurait épargnés, sans

(1) Ouvr. cité, p. 107.

(2) Id. , p. 176, 177 et 178.

(3) Id., p. 178.

(4) Idv P- *78 et ‘79-

'prétendues contagieuses . gg

la terreur presque inévitable , dans ces jours de calamité. À peine le bruit de son invasion s’est-il répandu, que l’épouvante s’empare des esprits , la consternation devient générale , la tristesse, l’abattement, la suspension des travaux, des exercices ordinaires, préparent la voie à la contagion et hâtent sa rapidité. Heureux encore si la crainte et la méfiance n’étouffent pas tout sentiment d’humanité , si l’on ne refuse pas les services réciproques les plus indispensables, et si l’on daigne jeter un coup d'œil de pitié sur lespectacle effrayant des malades, pour ne pas les 'abandonner à leur triste sort (i). »

Le docteur Pouqueville , comme M. Assalini, s’est trouvé à portée de juger sainement de tout ce qui concerne le système de la contagion , notamment des mesures que ce système a suggérées. Il a fait de nombreuses remarques sur ce point ; nous ne rappellerons de sa dissertation qu'un petit nombre de passages.

Ubi primüm horribilis epidemia inurbe cjuâdam erumpit disciplinée severœ , supplicii formas habentes , removeantur . Philantropi miseris auxilientur . Quidam familias inté¬

gras , propter pestis suspicionem reclus erunt,

(i) Discours préliminaire du traducteur, p. xxxvj et xxxvij.

ioo Mémoire sur les maladies

Quid lioc spectaculo luctuosius ? Lex similis morbo prœbel alas et eam vulgat . Liberi sint igitur cives locum mutandi (i).

Nous croyons sur-tout devoir présenter ici le passage suivant : Observationes in variis Galliarum partibus instilutœ > adliuc sub prœ judiciorum mole gravantur. Spretis philosophiœ , scientiarumque luminibus , cjualesfuêre

ab initiis remanserunt . Cui bono homines

puri nec ne , triginta aut quadraginta dieruni observationi damnentur? Quivenenurn lethale , in corporibus sanis , sine noxâ tandiu subsis ter et ?

Enfin, de quatre propositions qui terminent la thèse de ce docteur , la troisième est celle-ci :

Cautiones ad eam ( pestem ) arcendam ridiculœ et nocivœ sunt (2^.

Nous ajouterons aux réflexions de ces auteurs, la remarque que les lois sur les quarantaines n’étant point observées exactement , si la contagion qu’on veut empêcher de se propager existait réellement , on verrait la peste régner dans nos contrées, et sur-tout dans le midi , bien plus souvent qu’elle ne fait. Nous

(1) De Peste orientait 7 p. 3g et 4°»

(a) Id. ? p. 4o et 41.

prétendues contagieuses. 10 1

dirons , en outre , que d’après le peu d’exactitude avec laquelle ces lois sont observées y dans toutes les hypothèses elles sont inutiles (i). Si beaucoup de partisans de la contagion ? eux-mêmes ; reconnaissent tant d’inconvénients dans leur système , s’ils pensent qu’il serait avantageux de le décréditer dans l’esprit des peuples ; à plus forte raison doit-on rejeter les mesures qu’il a suggérées , lorsqu’on est convaincu que la contagion n’est qu’un être imaginaire.

Nous pensons qu’on trouvera de nouveaux motifs de conviction très-puissants dans les deux articles qui suivent.

(1) Voyez le Traité de la peste , par Senac, sur la fin»

s 02 Examen des lieux

Page 1