EXAMEN
Des lieux ou la peste a régné , et de ceux oit elle régné encore très -fréquemment.
Le théâtre de la peste n’a pas toujours été le même ; elle s’est manifestée par-tout où se sont trouvées des causes puissantes , qu’il y ait eu ou non communication entre ces lieux et ceux d’où on l’a supposée venir depuis le quinzième siècle , et jamais elle ne s’est développée en d’autres lieux. Elle était très -fréquente à Rome , dans des temps où cette ville n’avait absolument aucune communication avec l’Orient. Alors toute l’Europe était plongée dans les ténèbres de la barbarie ; l’agriculture y était très-négligée , notamment dans le territoire de Rome. Presque par-tout on y trouvait des eaux marécageuses , les guerres y étaient presque continuelles , elles y entraînaient toujours la dévastation la plus affreuse , elles enlevaient les cultivateurs â leurs travaux ; tandis que les arts et les sciences florissaient en Grèce y en Égypte et en Perse. Ces derniers pays étaient alors regardés comme très-salubres ; effectivement, ils étaient très-populeux. Hérodote, Diodore de Sicile et d’autres historiens, ont écrit que
oit la peste a règne. io3
FÉgypte, particulièrement, se félicitait beaucoup de cet avantage. Si, dans ces temps reculés, la peste y régnait quelquefois , elle y était du moins beaucoup plus rare qu’aujourd’hui. Cet état de choses a bien changé : les science et les arts , expulsés de ces beaux pays, se sont répandus en Occident , et les maladies pestilentielles ont de même changé de théâtre; elles sont devenues beaucoup plus fréquentes et plus prolongées en Orient, et beaucoup plus rares et plus passagères en Occident.
Ces changements furent très-lents; ce n’est que sous le règne 'des Médicis, que les sciences bannies de la Grèce par les Turcs, après la conquête de Constantinople , se réfugièrent en Italie; et c’est seulement quelques années plus tard que, sous François Ier, elles furent recueillies en France. Encore n’ont - elles pas été appliquées tout de suite à la destruction des causes d’insalubrité. D’ailleurs les guerres civiles et étrangères continuèrent pendant long-temps de faire naître toutes sortes de causes très-actives , et d’empêcher les améliorations que réclamaitla nature du climat.
Papon , dans son Histoire de la peste , remarque que ce n’est que dans le siècle de Louis XIV qu’on est parvenu à rendre le sol de la France moins insalubre, et il observe
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egalement qu’on n’y a vu la peste qu’une seule fois depuis l’an 1664 jusqu’à nos jours , époque où l’agriculture , les sciences , les arts et la police ont fait le plus de progrès parmi nous.
Pendant qu’eu Europe , la civilisation se perfectionnant de jour en jour, des mesures de salubrité étaient prises de toutesparts , et que les guerres devenaient moins désastreuses , en Orient il s’opérait un changement tout- à-fait contraire. Des moyens employés autrefois pour entretenir la salubrité furent abandonnés , ils devinrent eux - mêmes , faute d’entretien , des causes de mort. C’est ainsi qu’en Egypte, par exemple, des canaux destinés à l’écoulement des eaux , et dont le nombre paraît encore prodigieux, 11e sont, pendant une partie de l’année , que le réceptacle d’eaux croupies , souvent pleines de vers, sur-tout pendant les trois mois qui précèdent immédiatement l’inondation.
« L’Égypte , dit encore Papon , sous la domination des musulmans, a éprouvé dans le sol et dans le climat , les mêmes altérations que l’Europe éprouva après la chute de l’empire d’Occident, avec cette différence, que les Européens ont réparé par leurs lumières et leur industrie , les ravages du temps et de la barbarie , au lieu que les Égyptiens ont laissé
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dépérir les travaux immenses qu’avaient faits leurs rois pour la prospérité et la salubrité du pays. La plupart des réservoirs et des canaux se sont comblés et n’offrent que des cloaques infects. Une grande partie de l’Égypte , cessant de recevoir les eaux du Nil, s’est couverte d’insectes et de reptiles venimeux, et s’est pénétrée d’un venin pestilentiel. » Pestilentiel si l’on veut, mais non contagieux (1).
Le docteur Pouqueville peint très-bien ce tableau en termes latins (2) : Herodotis an ticjuissimi scriplorum œtate , Ægyptus salu britate gaudebat , civitates opulentissimœ un diqu'e assurgebant , undiaué plebs innumerabilis terrain uber rimam incolebat. Sed ciim barbarie institutionum optimarum , legum que contemp tores ? lias regiones invasissent ^ tune monumenta et oppida cecidére , tune cul tura neglecta fuit , et ex summis miseriis , lues erumpens , lus sedibus incubuït .
Dans un article intitulé Causœ pestis gemmas, ce docteur tient un langage encore plus concluant. Nous allons en rapporter quelques passages.
Aëris constitutio in Bizantio et in aliis imbibas , incuria civium , modus viarum insalubris,
(1) De la peste, t. 1, p. 3i.
(3) De Peste orientait , p. 9 et 10.
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ansam ei prœbent Quibus in melius mutatis 7 non pestilentia appareret . Quot enim alieni nunc ab Europœ regionibus bene ordinads y lias olirn morbi depopulati sunt. Loges sain ber rimas , v'wida philosophiœ lumina , pollens cullura 2 laie in nos beneficiiim contulerunt.
Sed e contra ^ Orientis terra fortunata , noc~ lis perpétuas tenebris conslricta P ignorantiœ , fana lis mo turpi tradita , su b Turcorum imperio gemuit. Inter civitatum olim j/o rendssimarum ruinas pauci cives vix nume * rantur (i)«
E ruderibus lot urbium exhalalur , in Groscia , in Epiro , e lacubus > exm oppidis eversis emergit lues .
Après avoir cité plusieurs exemples de peste produite par des causes locales évidentes cet auteur ajoute une remarque qui nous semble pouvoir être citée dans cet endroit.
Lucide origo et pestilentiœ causas , démons trantur ex prœdictis auctorum exemplis. Ubi igitur miasmata aërem vidanda aderunt cum temperie ' congruend , aderit et pestilentia ! Tempore et spatio spontanea oboriri potest. Commercii via cum mercibus siaffertur , sine cœli temperie necessariâ , venenum non depro-
(i) De Peste orientait, p. 12 et i5.
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met; cjuœ cuncta infra probalio nibus fulcientur (1).
Avant Hérodote , des canaux n’étant point encore établis en Égypte , la vallée parcourue par le Nil n’était point habitée à cause de son insalubrité ; les Egyptiens 11’occupaient que les lieux élevés. La peste, ravageant aujourd’hui ce beau pays, n’a fait que reprendre les droits que lui avait ravis rétablissement des canaux actuellement si mal entretenus et même en grande partie comblés.
Savari, qui a séjourné long-temps en Égypte , en a fait, en bien des endroits de ses lettres, le tableau des causes les plus puissantes; ce tableau, peint d’après nature, est déchirant. Les remarques de cet auteur sur le temps où la peste se développe , sur celui où elle ne se développe jamais , à moins de causes évidentes extraordinaires , et où elle cesse même , prouvent clairement quelle est entièrement subordonnée à ces causes ; on peut en dire autant des remarques de Prosper Alpin , de celles de Volney, et de plusieurs autres auteurs.
M. Vivant Denon , spécialement occupé de la topographie de l’Égypte, pendant la dernière expédition , ainsi que les médecins qui
(1) De Peste orientait, p. 16. Voyez aussi p» 18 et 43.
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y ont pris part également , représente ce pays sons les mêmes couleurs que les voyageurs déjà cités. Tavernier et Chardin, qui ont longtemps fréquenté presque tous les autres points de FOrient où la peste règne souvent , tiennent le même langage à Fégard de ces diverses régions. Par-tout il se trouve, ou des émanations infectes, ou des eaux croupies et verdâtres , dont on est obligé de se servir même pour la boisson , du moins dans certain temps de Tannée qui est celui où la peste se développe. On y éprouve aussi tous les effets de la pénurie , de Tinsouciance et du joug le plus insupportable. Par-tou t on voit un rapport constant entre l’existence ou l'absence de la peste , et l’existence ou l’absence de ces causes ; parlons seulement de ce qui regarde le Nil.
Ordinairement l’inondation commence dans le mois de juin et finit en septembre.
On ouvre les thalis ou digues qui ferment l’entrée des canaux , quand. le fleuve est assez gonflé pour y pénétrer , de sorte que l’eau de ces canaux , qui pendant les neuf autres mois avait été croupissante, se trouve renouvelée; alors la peste cesse.
Le mois de septembre venu , le Nil rentre dans son lit, une grande partie de l’eau des canaux y reste sans écoulement , par suite du
ou la peste a régné . ioc)
mauvais état où l’incurie des Turcs les a laissé tomber. Cette eau, ainsi stagnante, se
remplit d’immondices, et se corrompt au point de devenir verdâtre et infecte : celle des puits et des citernes, celle du Nil même, dans quelques points de son étendue , éprouvent cette altération ; en même temps les vents du sud succèdent à ceux du nord , plusieurs autres causes morbifiques évidentes surviennent également , et la peste reparaît.
Dans les premiers temps , les eaux sont d’abord peu corrompues, elles fournissent peu de miasmes, la peste fait peu de ravages; par la suite les eaux se dépravent de plus en plus : alors la peste paraît devenir plus contagieuse , c’est-à-dire , qu’en raison de l’accroissement des causes , la maladie fait de nouveaux ravages.
Enfin le mois de juin revenu, le Nil se gonfle de nouveau , il se rend, comme à l’ordinaire , dans les canaux et les citernes ; toutes les eaux sont ainsi renouvelées , et la peste cesse encore.
L’époque de l’inondation est à-peu-près toujours la même; cependant elle varie un peu. Tantôt elle commence ou finit plutôt , tantôt c’est le contraire; il en est de même pour l’apparition et pour la cessation de la maladie. L’inondation arrive- t-elle plus tard, la
Examen clés lieux
peste se prolonge; l’inondation cesse-t-elle plutôt, la peste est plus prompte à se développer.
Quelques parties de l’Egypte ne sont point inondées aussi souvent que d’autres ; elles sont aussi moins sujettes à la peste, quoique les communications entre elles soient toujours les mêmes. *
Peut-on désirer des faits plus concluants ? Ce qui mettrait la chose dans un plus grand jour, s’il était nécessaire, c’est que, plus la maladie commence tard , plus elle est bénigne et promptement dissipée.
Quo tardiiis venerit , eo mitior ac brevior sit judicanda(i). L’épidémie commençant tard, elle doit durer moins long-temps qu’à l’ordinaire, puisqu’elle cesse toujours à l’époque de la nouvelle crue; elle doit en outre être moins meurtrière, mitior parce qu’elle ne trouve pas les mêmes aliments dans les eaux dont la stagnation est de moindre durée.
En parlant de la corruption de l’eau des canaux et de celle de l’eau du ]N il , nous n’avons pas dû omettre celle de l’eau des puits et des citernes; en effet, aux miasmes délétères qui s’élèvent des canaux et du JNil , lorsque les eaux y sont stagnantes, il faut joindre la mauvaise qualité de celles qui servent à
Prosp. A]p. , Méd. egypt., part. iere, p. 70.
ou la peste a régné . ni
la boisson des Egyptiens , pendant l’intervalle d’une crue à l’autre (i).
Le docteur Pugnet a observé que lorsque le Nil commence à croître , il est excessivement fangeux , et que lorsqu’il baisse il dégénère en marais. Dans les deux cas , les eaux de ce fleuve ne sont point potables. Cette altération est beaucoup moins sensible dans la Haute-Egypte que dans la Basse ; aussi la peste est-elle beaucoup moins fréquente dans l’une que dans l’autre (2).
En général l’eau de puits, si commune dans la Basse-Egypte, est saumâtre,* le besoin , l’habitude seule peuvent la faire supporter jusqu’à un certain point. Celle de quelques cantons fatigue l’estomac, purge à l’excès, développe à la longue des engorgements, des obstructions d’une opiniâtreté insurmontable. L’eau du Nil elle-même devient saumâtre dans une partie de son étendue , pendant l’intervalle des crues ; alors on est réduit à l’eau des citernes , que l’on remplit tous les ans , dans le temps même de ces crues (3).
C’était à l’eau du Nil, dont l’altération était manifeste , que le baron Desgenettes , qui se trouvait alors sur le bord de ce fleuve , attri-
(1) Notice sur la Topographie médicale de Rosette, par le docteur Frank , Ilist. méd. de l’armée d’Orient.
(2) Ouvr. cité, p. 20-22.
(3) Id. , ibid.
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buait le vomissement qui se faisait remarquer pendant l’expédition d’Egypte , parmi les troupes dans leurs divers camps (1).
L’eau des canaux déjà altérée par suite de son état de stagnation , l’est encore par les immondices qu’y jettent journellement les habitants des maisons situées sur leurs bords.
Si la peste se manifeste quelquefois en Egypte pendant l’inondation, ce n’est jamais avec la même violence que dans l’intervalle 5 souvent à peine l’aperçoit-on.
On doit remarquer que ce qui se passe entre les causes morbifiques qui se trouvent en Egypte, notamment entre celles qui dépendent principalement du Nil , et la maladie appelée peste, ressemble parfaitement à ce qu’on observe entre ces mêmes causes et d’autres maladies qui régnent également dans ce pays , mais que l’on n’attribue point à la contagion. On trouve la même ressemblance avec ce qu’on observe entre les vapeurs qui s’élèvent de nos marais , avec les intempéries de nos climats , et certaines maladies que nous voyons souvent s’y manifester. Que le temps devienne froid et humide , ordinairement on voit bientôt une foule de personnes attaquées
(1) Hist. méd. de l’armée d’Orient, part. i*re, p. 229 et 23o.
ou la peste a régné. 1 13
de eatharres; que la même température persiste et devienne plus prononcée , alors ces maladies deviennent également plus graves et plus communes. Si cette température cesse promptement^ au contraire, l’épidémie ne tarde pas à diminuer et même à se dissiper entièrement.
Ce qu’on vient de dire sur le rapport qui existe en Egypte entre les intempéries et la peste, est conforme non-seulement aux observations faites dans ce pays par les médecins de l’armée d’Orient , mais encore à ce qu’ont remarqué d’autres voyageurs, soit en Egypte, soit ailleurs. Nous retrouverons encore ici le docteur Pouqueville ; il dit : In Ægypti regio nibus ubi endemice (pestis) grassatur , aëre oriri videtur ; in Libiœ oris , ubi sœvit sin gulis fevè redeuntibus annis , semper austro spirante erumpity et tancjuam alis ejus incumbens , advehitur ; nam aff antibus Æ thés iis , minime aut rarb manifestatur (i).
Prosper Alpin s’exprime ainsi à cet égard : Pestis Cairi atque in omnibus locis Ægypti iiwadere eos populos solet ineunte septembri mense , uscjue ad junium. Un peu plus loin ii ajoute : Pestem nuncjuam junio , julio et au gusto mensibus in Ægypto vidisse affirmant (2) .
(1) De peste orientait , p. 8.
(2} Med. Ægypt. , part, 1 , p. 70 et 71.
Notices historiques .