‹ Causes des maladies épidémiques, moyens d'y remédier et de les prévenir; avec quelques réflexions sur l'épidémie d'EspagneChapitre 54 sur 57 · Notices historiques · texte numérisé non relu

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d’éclat , aura produit l’impression la plus fâcheuse sur le public ^ non-seulement dans le quartier de ces premières victimes , mais dans toute la ville, qui , dès ce moment, dut être remplie de trouble et d’épouvante.

Le lendemain de la mort de cet enfant, on en usa pour une autre famille comme on avait fait pour la sienne.

Ensuite, comme si on eût craint que la terreur ne fût encore ni assez grande , ni assez répandue, on procéda à des perquisitions exactes dans la ville et dans (les faubourgs, pour découvrir ceux qui avaient eu communication avec les malades. On fit également conduire aux infirmeries ceux qui parurent les plus suspects, et on enferma les autres dans leurs maisons, leur laissant des gardes pour les empêcher de sortir. Le simple rapport de quelques particuliers , dont l’avis devait être de bien peu de poids, suffit pour déterminer à cette cruelle séquestration, à cette espèce d’emprisonnement.

Ces mesures , ces perquisitions si propres à répandre davantage le trouble et l’alarme, furent prises même à l’égard des personnes attaquées de maladies reconnues pour être la suite de la disette, de l’usage de mauvais aliments et de chaleurs excessives. Il n’y avait

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dans cette ville que très - peu de blé, de bois et de denrées. Une grande partie du bois qui se trouvait à Marseille fut employé, d’après le conseil de quelques médecins , à des feux allumés dans tous les carrefours , le long des murs et devant chaque maison ; ce qui n’avait pu qu’augmenter le mal, en augmentant la chaleur de l’atmosphère , et en l’altérant encore par les produits de cette combustion.

En un instant, tout devint d’une cherté ex¬

trême ; souvent on ne pouvait rien avoir pour de l’argent ; la populace, aussi misérable qu’a» larrnée, n’observait plus aucune police, et paraissait toujours prête à se soulever.

Les mesures déjà indiquées étaient très-pré» judiciables, et on ne s’en était pas tenu là. Le parlement d’A.ix avait défendu(i), sous peine de mort, de communiquer avec les Marseillais, et aux Marseillais, sous les mêmes peines $ de communiquer avec leurs voisins. On avait sans doute oublié l’inutilité et même les suites funestes d’un pareil arrêt rendu en 1629 contre la ville de Digne , qui , de dix mille âmes qu’elle renfermait, fut réduite à quinze cents (2). On établit un cordon de troupes au-

(1) Rel. hist. de la peste de Marseille, 2 e édit. , p. 46 et 47.

(2) Delà Peste, par Papon. Voyez l’art, de cette peste,

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tour de Marseille ; il y eut ordre de tirer sur ceux qui fuiraient cette ville , sous quelque prétexte que ce fût ; on se trouva dans la nécessité de garder trois mille mendiants étrangers, qui se trouvaient alors dans la ville , sans compter les pauvres de Marseille même , dont îe nombre était encore plus grand. Les représentations des échevins à cet égard furent inutiles.

Si on reconnaît que la maladie n’attaqua guère que ceux qui étaient le plus exposés à la disette, à la malpropreté et aux intempéries; si en effet c’est dans des rues étroites, malpropres , dont les maisons étaient petites, mal bâties et occupées par des indigents , qu’elle exerça ses premiers et ses plus grands ravages^ on sera forcé de convenir que les mesures dont nous venons de parler ne pouvaient que favoriser ses progrès.

Cette maladie , déjà produite et aggravée par des causes assez puissantes et assez nombreuses , en rencontra par la suite de nouvelles encore, et toujours dans les mêmes sources , les mesures mal entendues.

La garnison du fort Saint-Jean, manquant de blé, et ne pouvant en avoir par d’autres voies, à cause de l'interruption des commit-

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îiications , en demanda avec menaces du pillage. Des marchés renvoyés à deux lieues de la ville , et soumis à des précautions qui étaient autant d’entraves, en même temps qu’elles entretenaient les idées les plus alarmantes ne procurèrent pas des ressources suffisantes ; le peuple au désespoir était sans cesse prêt à se soulever et à s’égorger (1).

La précaution d’enlever les cadavres pendant la nuit, loin de diminuer la crainte du peuple, ne fit peut-être que l’augmenter, en causant une impression égale à ce qu’elle avait d’extraordinaire. Bientôt les magistrats euxmêmes furent tellement troublés, qu’ils ne furent plus en état de prendre les mesures nécessaires pour cet enlèvement. Les cadavres s’accumulèrent dans les rues, et le bruit des tombereaux ^ qui circulaient encore pour cet objet , et plusieurs autres causes , également la suite des mesures prises contre la prétendue contagion, portèrent le saisissement dans tous les cœurs.

Dans cette désolation générale, le commerce étant interdit par une suite nécessaire de l’arrêt du parlement d’Aix , à l’exécution duquel

(1) Rel. hist. de la peste de Marseille , 2e édit., p. 53. Hist. de la peste de Marseille par Martin Arnoul.

les autres villes et villages voisins n’étaient que trop disposés, la disette ne fit que s’accroître de plus en plus. Les boutiques , le col! les églises , la bourse se fermèrent, les travaux publics et particuliers , seuls ressources d’une grande partie des habitants se ralentirent , ou furent interrompus par suite de l’éloignement des marchands et des artisans (i) , que la crainte avait fait fuir avant l’arrêt du parle* ment (2), et par suite du trouble que cette crainte occasionait dans ceux qui étaient restés; tous les lieux dont la fréquentation soutenait la société, ne furent plus que des lieux déserts; le cours de la justice fut arrêté ; les religieuses sortirent de leurs couvents , les directeurs des hôpitaux , une partie des médecins et des chirurgiens , les intendants des bureaux de l’abondance, les officiers de justice , les conseillers de la ville et les autres magistrats disparurent et abandonnèrent ainsi leurs fonctions ordinaires. Il ne resta , parmi les ecclésiastiques , que les curés et les vicaires qui, à l’exemple de leur évêque, M. de Belsunce, déployèrent un courage héroïque et une eha-

(1) Rel. hist. delà peste de Marseille, 2e éd. p. ii5.

(2) Le 27 août, les échevins furent obligés de faire une ordonnance pour rappeler tous les artisans. M. ûrnoul , Hist. de la peste de Marseille , p. 65.

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rite vraiment chrétienne. Un deuil affreux couvrait toute la ville , un morne silence régnait par-tout ,* les parents et les amis se fuyaient ; chacun craignait de recevoir de son voisin le trait contagieux et lui inspirait la même crainte ; aiusi Ton s’enferma parce que tout devint suspect ; mais dans cet asile , où l’on cherchait à se soustraire à des causes imaginaires , la frayeur , la famine , le dénument de tout secours répandaient le désespoir et la mort. Les malades s’accumulant de tous côtés , on vit régner dans les hôpitaux et chez les particuliers une confusion, un désordre et un encombrement de morts et de mourants, dont le souvenir seul fait horreur. Les gens de campagne , ordinairement empressés de vendre leurs denrées, ne voulaient plus les apporter dans Marseille ; chaque particulier semblait former une société à part. Les aliments les plus nécessaires ne furent pris qu’avec des précautions gênantes , et le métal le moins susceptible d’altération ne fut reçu qu’avec inquiétude. Marseille n’était qu’une vaste solitude remplie d’habitants cachés. Alors les hommes redoutaient pour eux-mêmes l’air extérieur, comme en i8î5 nous avons vu les propriétaires des vaches le craindre pour ces animaux , quoiqu’il fût très-pur et très-salubre,

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et que l’air intérieur ne pût être que très- dé-* pravé. Les pauvres ne pouvaient plus subsister,

ils allaient chercher dans les rues les secours

qu’ils auraient vainement attendus chez eux. Ceux à qui la fortune semblait promettre des ressources , éprouvaient la misère au milieu des richesses ; les domestiques leur avaient été enlevés. S’il restait quelques-uns des gens qui se louent pour le travail, on se défiait de leur état , et on n’osait pas s’en servir. Quel embarras pour les familles, s’écrie l’auteur de la Relation historique , pour celles même qui n’ont pas encore été entamées ! Elles attendent que l’extrémité de la faim oblige les plus courageux de tous , à sortir pour aller chercher de quoi sustenter les autres, et se soumettent ainsi par une vaine crainte à toutes sortes de privations et de véritables causes de mort. Geux qui n’ont pas eu le moyen de faire des provisions , ou qui les ont consommées , sont réduits aux dernières extrémités, ils vivent au jour la journée; les pauvres ne trouvent rien à gagner, et les riches rien à acheter ; la misère devient la même pour tous.

Un grand nombre de malades sont séquestrés dans un grenier ou dans l’appartement le plus reculé de la maison, sans meubles, sans commodités , couverts de vieux haillons et de

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fce qu’on avait de plus usé , sans autre soulagement à leurs maux qu’une cruche d’eau ÿ qu’on avait mise en fuyant auprès de leur lit , et dont il fallait qu’ils s’abreuvassent euxmêmes. Malgré leur langueur et leur faiblesse, iis étaient souvent obligés de venir chercher leur bouillon à la porte de leur chambre , et de se traîner ensuite pour regagner leur lit. Ils avaient beau gémir et se plaindre , personne ne les écoutait ; on leur criait du plus loin que l’on pouvait qu’ils eussent bon courage, tandis qu’on abattait ce courage par ce cruel abandon : heureux si on leur laissait un domestique. Tout le reste de la famille s’enfermait dans l’appartement le plus éloigné de la chambre du malade , si même l’on ne désertait pas tout-à-fait la maison. Les enfants étaient abandonnés par leurs parents au hasard ou à la charité publique ; les femmes enceintes ne voyaient dans leur accouchement qu’un abandonnement universel, la perte de leur fruit et la mort ; on se repoussait dans les rues ; les moins abattus se traînaient sur les portes d’où on les éloignait sans cesse ; les plus heureux arrivaient à l’hôpital , où ils ne trouvaient que l’infection , la misère la plus affreuse . la disette, l’inhumanité ; ils n’avaient pour lit que la terre ou des bancs de pierre.

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Dans l'état déplorable où se trouvaient ies malades , tout décélaitle trouble de leur aine ; des yeux étincelants, un air effaré, le visage livide. L’un , brûlé par l’ardeur de la fièvre , demandait des rafraîchissements que personne ne lui donnait; l’autre , agité par des inquiétudes mortelles , poussait de longs soupirs ; un troisième , plus calme dans ses souffrances , voyait froidement expirer à ses côtés ses sœurs ou son frère. Le comble de l’horreur, c’était de voir quelquefois l’aspect de plusieurs cadavres dans un appartement où il y avait encore des malades. En vain le médecin employait tout son art pour les guérir et son éloquence pour les rassurer ; les précautions qu’il prenait en les approchant, démentaient ses discours. Ces malheureux recevaient enfin la mort, que leur état de dénûment, le manque absolu de tout secours et de toute consolation leur avaient fait entrevoir plus ou moins longtemps auparavant ; laissant à des parents ingrats une succession quelquefois immense, qui, dans ces derniers moments, ne leur avait été d’aucune utilité; et le même homme qu’on avait craint d’approcher pendant sa maladie , il fallait le transporter, après sa mort, hors de sa chambre, de peur qu’en y pourrissant il n’infectât toute la maison.

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Quelques-uns, qui, sans les idées funestes de la contagion, eussent pu recevoir dans leur maison toutes sortes de secours et de consolations , forcés par les besoins les plus pressants, se sont rendus à l’hôpital, tandis que d’autres ont mieux aimé mourir chez eux dans un entier abandon. « Voudra-t-on le croire , dit encore Fauteur delà Relation historique? ceux même qui se sacrifièrent au service des pestiférés, se trouvèrent réduits à ces cruelles extrémités ! On en vit un exemple dans la personne d’un curé, que son zèle et sa charité avaient fait remarquer dans l’exercice de son ministère , et qui , atteint de la maladie , se trouva seul dans sa maison , sans domestique, sans voisins et sans espoir de trouver quelqu’un qui voulût lui donner même les moindres soins. Dans cet état il s’efforce de sortir , il va d’un pas chancelant frapper à la porte de plusieurs de ses paroissiens, il leur demande d’une voix mourante une retraite et des secours de charité; par-tout repoussé , il revint dans sa maison y attendre la récompense due à ses travaux , et ou , abandonné des hommes par suite des idées de la contagion , il expira seul entre les bras de la divinité. » Un chanoine de la cathédrale , d’ailleurs riche et à son aise, se trouvant dans sa maison dans le même délais-

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sement , va se réfugier dans le clocher de son église , où il se flatte de recevoir des secours de la part de plusieurs personnes en santé qu’il savait s’y être retirées. Hélas ! au seul soupçon qu’il était atteint de la peste , chacun s’enfuit; il y mourut faute de secours. » Plusieurs autres personnes que leur ministère et leurs services semblaient devoir garantir de ces fâcheuses extrémités , des médecins par exemple, ont éprouvé à-peu-près le même sort.

De tous côtés c’était un spectacle d’horreur: on jetait par les fenêtres des corps à peine expirants; on les traînait sur le pavé , on jetait de même des matelas, des paillasses, des couvertures, des hardes, en un mot tout ce qui avait servi aux malades , ce qui devait contribuer beaucoup à la malpropreté et à l’infection. Tous les passages étaient bouchés; de quelque côté qu’on portât ses regards , on voyait des cadavres entassés et qui, presque tous pourris , étaient hideux à voir et répandaient, jusque dans les lieux les plus reculés, une puanteur insupportable ; les rues en étaient couvertes, ainsi que les avenues, les places publiques, les carrefours et les quais; les malades, même des familles entières, étendus misérablement par terre, ou couchés sur un peu de paille et parmi les morts, en aug-

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mentaient bientôt le nombre , après avoir éprouvé l’ardeur d’un soleil brûlant pendant le jour, la fraîcheur de Fair pendant la nuit, et toutes les horreurs de la faim et de la soif; des mères vivantes étaient à côté d’enfants morts, et des enfants suçaient sur le cadavre de leur mère un lait dépravé ; les animaux domestiques , tels que les chiens et les chats , que Ton tuait continuellement , parce qu’on les regardait comme des conducteurs de miasmes pestilentiels, formaient bien plus sûrement de véritables sources d’infection, et se trouvaient entremêlés avec les morts et les malades. Ces charognes devenaient horribles par l’influence extraordinaire que leur causait la putréfaction; le port était couvert de celles qu’on j jetait des environs; des hardes pourries, des immondices , qui n’étaient plus enlevées comme à l’ordinaire par les gens de la campagne , s’étaient considérablement accumulées dans les rues , oû seules elles suffisaient pour répandre l’infection par-tout ; quelques malheureux, livrés sans doute à l’abandon et au désespoir , se tuaient en sautant par les fenêtres de leur maison, ou se précipitaient dans la mer, ou dans les puits, ou s’égorgeaient; on n’entendait de toutes parts que cris, plaintes et gémissements; plus de deux mille cadavres amon-

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celés restèrent plus de trois semaines exposés aux ardeurs du soleil , sur l’esplanade appelée la Tourette.

A la fin d’août et au commencement de septembre , tous les balayeurs ayant été chassés par la crainte , la ville se trouva remplie de fumier et d’ordures empestées (1). Alors le nombre des tombereaux pour le transport des cadavres fut porté jusqu’à vingt ; mais à peine avait-on vidé une rue ou une place , qu’elle se trouvait encore couverte de morts, dont le soleil dégageait de nouvelles exhalaisons ; des paysans pris par force, et que la violence seule également faisait travailler, n’ont pas suffi pour l’enlèvement des cadavres, qui croupissaient par-tout. v?

La frayeur s’était propagée au point que chaque intendant, chaque parlement s’était cru obligé d’interrompre toute communication , non-seulement avec Marseille , mais encore avec le reste de la Provence. Chaque ville, chaque province formait une peuplade à-part; tous les habitants étaient sous les armes pour se garder ; la France entière présentait l’appareil effrayant d’une guerre civile ; l’arrêt même du parlement défendait, sous des

(1) Rel. hist. de la peste de Marseille, p. 21 3 et 214»

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peines très-sévères, d’apporter des denrées à Marseille, et les barricades que les villes voisines avaient faites ne permettaient pas aux Marseillais d’en aller chercher. Cependant cette ville, si riche par son commerce , ne peut se passer du secours de ses voisins , auxquels elle fournit à son tour bien des commodités qui leur manquent; ceux que la mer lui procure sont longs à venir et toujours incertains : elle fut donc bientôt réduite aux extrémités d’une disette générale.

« Malgré les secours immenses que reçut Marseille,, dit Arnoul déjà cité, cette ville n’a pas laissé d’éprouver la disette , parce que pour suffire à sa subsistance, il ne faut pas moins que cette prodigieuse abondance que la seule liberté du commerce et le concours des nations peuvent y apporter. »

On sait que quand il règne quelques causes de terreur fondées ou non , et qu’il s’agit de mesures à prendre pour se mettre à l’abri d’un prétendu danger, et sur-tout lorsqu’il est ques* tion de causes occultes , les. habitants des campagnes ne restent jamais enfarrière. Lors de l’épizootie qui régna en i8i5, par suite des calamités de la guerre , le paysans se reprochaient mutuellement la perte.de leurs vaches, en l’attribuant aux communications qu’ils

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avaient entre eux. Nous avons vu deux femmes, entre autres, se disputer avec chaleur à cette occasion , et se menacer des poursuites de la justice. Leurs vaches étaient mortes par l’asphyxie et par les autres causes dont nous avons parlé. L/une de ces vaches, hermétiquement renfermée, comme beaucoup d’autres, était échauffée de temps en temps par le four de la maison, qui formait une saillie sur un des côtés de l’étable. Les paysans des villages voisins de Marseille se seront donc tenus le plus possible en garde contre les communications. Le passage suivant, en faisant voir qu’effectivement ils ont poussé fort loin les précautions à cet égard , apprendra quel en fut le résultat; il est tiré de Papon (i).

« La solitude , l’abandon , la disette , la privation sur-tout des choses les plus nécessaires à la vie produisirent dans les campagnes des maux sans nombre. On reléguait les pestiférés même dans les endroits les plus sales , on ne les souffrait pas sous le même toit avec les personnes en santé, comme si tout en eux eût été contagieux , jusqu’à leurs regards et à leurs cris (2). Plusieurs de ces infortunés étaient

(1) De la peste , t. 1 , p. 807 et 3o8.

(2) En i8i3 , à Bautzen et à Dresde , nous avons vu à-peu-près de pareils errements.

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couchés à terre sur des feuilles d’arbres , ou sur la paille , d’autres languissaient dans dès grottes ou dans des lieux éloignés de toute habitation. Une jeune fille fut renfermée dans une étable, où on lui jetait sa nourriture par line ouverture faite exprès. Quelques-uns éprouvaient à peine les premières atteintes du mal , qu’on les transportait sous un arbre, où ils n’avaient pour tout secours , qu’un peu d’eau et de bouillon , donnés avec une circonspection effrayante. Malgré ces précautions (i), le territoire se remplissait de morts et de mourants. »

Tel est à-peu-près le tableau que présentent tous les auteurs, des désordres et des ravages qui ont signalé cette épidémie ; tel est celui qui convient plus ou moins à toutes les épidémies où l’on ?a cru devoir admettre également la contagion et prendre les mêmes mesures.

Suivant des médecins contemporains , ce tableau , quelque affreux qu’il soit , est loin d’être exagéré (2). L’un d’eux, Bertrand, observe que les détails qu’il donne ne trouveront peut-être pas de créance ; mais il assure qu’ils

(1) Il faudrait dire : par suite de ces précautions.

(2) Rel. hisU de la peste de Marseille, p. i3a et i33»

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sont au-dessous de îa vérité. « Pour concevoir toutes ces horreurs , dit un autre auteur, M. Àrnoul , il faudrait se représenter à-la-fois tous les maux et tontes les misères humaines réunis ensemble; encore n'aurait-on qu’une idée imparfaite des malheurs incroyables qui affligeaient l’infortunée Marseille. »

Si les calamités de îa guerre devaient se renouveler parmi nous, si elles se prolongeaient , et que Fon dût croire contagieuses , comme on Fa fait à Paris en i8i4 , les maladies qu’elles occasionaient , nous verrions également renaître les désastres de Marseille.

Quoi qu’en aient dit quelques auteurs, comme nous l’avons déjà rapporté , il est bien constant qu’avant le 20 juin 1720, époque où la maladie s’est déclarée , Marseille souffrait de l’usage de mauvais aliments, d’une chaleur et d’une sécheresse extraordinaires. Or, ne peuton pas , ne doit-on pas même admettre que ces causes ont pu suffire pour donner lieu aux maladies déjà développées, lorsqu’on s’est déterminé à prendre les mesures subversives dont nous avons oarîé? Est-il besoin de tant de causes pour produire dans une cité aussi populeuse que Marseille, un aussi petit nombre de maladies ? S’il est facile d’expliquer ces premières

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atteintes du mal^, sans recourir à autre chose qu’à des causes ordinaires , évidentes et étrangères. au vaisseau du capitaine Chataud , comme à quelques autres arrivés peu de jours après lui, il ne l’est pas moins de se rendre raison des progrès rapides de l’épidémie , en considérant la durée de ces premières causes , leur prompt accroissement, celui de la disette sur-tout, et les autres résultats des me-

sures prises contre la prétendue contagion.

Si , dès le principe , au lieu de perdre le temps à des discussions oiseuses ; si , au lieu de répandre les bruits les plus alarmants et de recourir à des mesures désastreuses , on en eut pris uniquement pour entretenir la propreté, l’abondance 3 le commerce et les travaux; si, au lieu de consumer presque tout le bois que l’on possédait à faire des feux par* tout, on eut au contraire rafraîchi l’air brûlant qui régnait, par des arrosements convenables; si on eût transféré dans des lieux aérés ceux qui habitaient les rues étroites et malpropres où la maladie a commencé, il est certain que l’épidémie aurait fait beaucoup moins de ravages. Nous pensons que la peste aurait cessé d’autant plus promptement , qu’on aurait laissé les communications plus libres. On a vu, on ne peut le révoquer en doute , que

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leur interruption a été absolument inutile , on a même remarqué que cette interruption fut suivie des inconvénients les plus graves (1).

La maladie avait paru dissipée du io au 16 décembre , mais une rechute se manifesta le 17. Dans cette récidive, malgré la prétendue multiplication des foyers de contagion, la peste ne fit pas tant de ravages que dans la première attaque. Les grands soins qu’apportèrent les magistrats pour empêcher que personne ne prît la fuite, et l’extrême, attention qu’ils eurent de rétablir le calme dans la ville , les secours qu’ils venaient de recevoir et ceux qu’on leur envoya encore , secours qui les mirent en état de subvenir à tous les besoins du peuple , tout cela fut un contre-poison et un remède souverain contre les mortelles atteintes du mal (2).

Papon fait la même remarque qu’Arnouî.

« Le gouvernement, dit-il, voulant faire cesser cet état désolant, qui tendait à la ruine du commerce, de l'agriculture et de l’industrie , renditlescommunications libres. L’abondance et le bon ordre ayant été rétablis en même

(1) Voyez p. 99 particulièrement.

(2) Mart. Arnoul, Hist. de la peste de Marseille *

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temps , au moyen de secours considérables, bientôt la peste cessa (1). »

Les faits suivants s’accordent parfaitement avec ce qui vient d’être dit.

M. le chevalier de Langeron , chef d’escadre, chargé du commandement de Marseille , ayant proposé de désinfecter la ville , pour empêcher la peste de renaître , on le fit avec l’exactitude la plus scrupuleuse ; on fouilla par-tout pour - trouver des objets à désinfecter ; mais la maladie n’en repafut pas moins dans le courant du mois de mars 1721. Cependant le peuple ne pouvant plus rester dans la contrainte, reprit ses anciennes habitudes , et la peste n’en fit pas plus de ravages ; au contraire, dans le mois de mai , quoique le temps , plus chaud qu’à l’époque où la maladie avait paru se renouveler , dut être regardé comme plus propre à en favoriser la propagation, on vit cesser les alarmes, la ville se repeupla de plus en plus, et la maladie alla en diminuant. M. de Langeron parla, d’une nouvelle désinfection, à l’occasion de quelques malades qu’il y eut à la fin de juin $ cette proposition ne fut point acceptée par rapport aux grands inconvénients qui en seraient résultés

(1) De la Peste, tom. 1 , p. 296 et

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pour le commerce ; d’ailleurs on se rappela l’inutilité de la première désinfection; et la peste en effet n?en cessa pas moins sans retour (i).

Papon rapporte les représentations faites par les négociants au sujet de la proposition de M. de Langeron. Ces représentations ne sont nullement favorables au système de la contagion.

Suivant Rapin Thoyras , pendant la peste de Marseille , on prit en Angleterre les mêmes précautions qu’en France. Des troupes furent envoyées en divers endroits, pour empêcher les communications. On devait prendre les mêmes mesures par-tout à la moindre apparence du danger. Les soldats devaient faire feu sur ceux qui entreprendraient de passer les lignes. On devait tirer par force de leurs maisons ceux qui deviendraient suspects, et les transporter dans des baraques. Un projet de bill fut dressé pour déterminer ces précautions. Mais ce bill parut fort extraordinaire. Ceux qui s^y étaient opposés crurent le sujet assez grave pour mériter une protestation. « Nous protestons , dirent-ils ^ contre les mesures en question, parce qu’elles ne peu-

(i) Papou, de la Peste , t. j , p, 827 et34of

vent être ni sagement ni utilement exécutées... La seule appréhension de ces mesures, au moindre bruit de peste, chasserait tous les gens riches et aisés , et par-là , de même que par les empêchements qui en résulteraient pour la libre entrée des vivres , elle ferait mourir de faim les pauvres , ruinerait le commerce , et détruirait le peu qui reste de crédit ..public et particulier. Les mesures contre lesquelles nous nous récrions ne pourraient être mises à exécution que par une force militaire, et nous craignons que les moyens violents et inhumains dont on pourra se servir dans les occasions , au lieu de contribuer à faire cesser la calamité dont nous pourrons être atteints, ne fassent qu’attirer de nouveaux malheurs. » On remarque ensuite que ces mesures employées en France ont été infructueuses. « De manière que , dit-on encore, les états voisins n’ont aucun encouragement ou motif à suivre un exemple si fatal. Dans la dernière peste « dont nous fumes affligés , quoiqu’aucun de ces moyens 11e fût pratiqué , cependant le mal ( prétendu ) contagieux , quelque grand qu’il fût, ne se répandit jamais dans les endroits reculés du royaume , et la ville de Londres , où il parut d’abord , et où il régna avec le plus de violence , ne perdit pas tant, à propor-

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tion du nombre de ses habitants, que les villes de France où Ton a fait des expériences si cruelles. » On termine en disant : « On ne peut concevoir quelle utilité le public retirerait de tenir les esprits dans des alarmes continuelles (i). »

Avant de parler de la peste d’Àix et de Toulon, nous observerons que, suivant Senac, toutes les relations sur la route qu’a Suivie la ( prétendue ) contagion pour se porter de Marseille à plus de cinquante villes ou villages, sonl fondées sur des bruits qui ne peuvent être adoptés que par des esprits crédules ; qu’elles ne sont que des fables ou des conjectures qui se détruisent d’elles mêmes. Il ajoute que les provinces voisines de Marseille, qui étaient, pour ainsi dire, inondées des écoulements de la peste , furent cependant préservées de ce fléau pendant trois années. Enfin il dit encore que les auteurs qui ont prétendu suivre les traces de la contagion , sont tombés dans la contradiction.

On ne parle que de marchandises dévalisées , enlevées furtivement. Mais on n’a rien vu jet en effet on ne cite rien de positif. Seulement, en prétendant que la contagion n’a pu passer d’un lieu à un autre que par de tels

(i) Histoire d’Angleterre, par Eapin de Thoyras,

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moyens , on suppose que la chose s’est passée ainsi (1).

Pendant cette épidémie, M. Privât, médecin d’Alais , se moquait avec raison, dit M. de Sauvages , du peuple et des magistrats , qui rejetaient le retour du mal sur quelques communications illicites , ou sur l’importation de quelques marchandises infectées , et qui faisaient punir de mort ceux qui contrevenaient aux lois portées pour empêcher toute communication , comme s’ils avaient été coupables du retour de la peste. Suivant l’observation de ce praticien éclairé , en se purgeant lorsqu’il y avait indication , en respirant un air pur et frais, on pouvait impunément communiquer avec les pestiférés $ et même , moyennant ces soins , les premières atteintes de la peste n’avaient aucune suite tandis que les malheureux que l’on renfermait dans le lazaret périssaient, dit encore Sauvages, « par la crainte même de la mort, qu’ils regardaient comme inévitable dans cet hôpital. Car, ajoute-t-il , la crainte et le désespoir sont les symptômes les plus funestes de cette maladie (2). »

(1) Traité de la peste, par Senac, part. ire,p. i3 et 14.

(?) Nosologie méthodique v trad. du latin de M. de Sauvages, par M» Nicolas, t. f , p, 55? et 553.

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Peste cV Aix .

Au bruit de la peste de Marseille tous les habitants riches de la ville d’Aix , tous les chanoines, la plupart des religieux et religieuses de différents ordres se sauvèrent à la campagne. Tous les marchands et artisans fermèrent leurs boutiques et désertèrent en même temps ; de manière que M. l’archevêque et M. de Vauvenargues , premier consul , et procureur du pays , se trouvèrent presque seuls chargés d’une nombreuse populace composée d’une infinité de manouvriers et de pauvres familles qui habituellement ne vivaient que de leur travail journalier , et qu’il fallut faire subsister depuis la fuite de tous ceux qui , auparavant , leur fournissaient des moyens d’existence. Huit mille personnes furent atteintes de l’épidémie , et il en mourut sept mille cinq cent trente-quatre. Plus de cent mille habitants, qui ne vivaient que de leur industrie , furent sans travail, et l’on eut encore à craindre la famine pour l’année suivante , parce que la plupart des terres restèrent incultes. O11 y remédia par des approvisionnements de toute espèce (1).

(1) Hist. de la peste d’Aix par M. Arnoul , p. 178 et 179. Papon , de la Peste , t. 1 , p. 869 et 3yi.

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Peste de Toulon.

L’histoire de la peste de Toulon, par M. d'Autrechans , premier consul de cette ville, nous fournira également plusieurs sujets de remarque assez importants.

Le 3 décembre 1720(1), une veuve infirme , nommée Tassy , mourut de langueur. L’un de ses héritiers, nommé Bonnet, étant mort également au bout de peu de temps , c’en fut assez pour donner l'alarme dans toute la ville. On s’assura de la famille et des lo~ cataires de la maison Bonnet , d’ou on ne laissa sortir personne , jusqu’à ce que les médecins, chargés d'examiner le genre de mort , décidèrent que c’était une apoplexie. Le nommé Michel, second héritier, étant de même malade (2) , s’avoua atteint de la peste , tant son imagination était déjà frappée.

Cette déclaration ne prouvait rien autre chose que l’inconvénient que nous nous efforçons de faire remarquer. Elle n’était que l’effet d’un vaine terreur.

L’enlèvement de ce malheureux , qu’on effectua pendant la nuit, pour le transférer dans un hôpital , conjointement avec sa femme et

(1) On doit remarquer l’époque de l’année.

(2) De peur probablement.

284 Notices historiques.

son fils, ne put qu’accroître l’épouvante dont toute la famille était déjà saisie. Cette épouvante , promptement répandue dans toute la ville, sur-tout parmi les personnes qui avaient approché ces infortunés , dut paraître justifiée par le rapport du confesseur chargé (par les magistrats sans doute ) d’approfondir la cause du mal. Cet ecclésiastique déclara qu’on ne pouvait l’attribuer qu’à la veuve Tassy , de cette femme infirme , morte de langueur (1).

D’autres personnes de la même famille se trouvant malades à leur tour, on les relégua dans leurs maisons de compagne, et on mit des gardes à leur porte. Sur quinze qui ont été malades, trois moururent. Ces événements suffirent pour déterminer à prendre des meres telles que , suivant l’auteur de la relation , la ville de Toulon se trouva dans un état de blocus absolu (2).

Si des hommes éclairés, des magistrats, des ecclésiastiques, peuvent croire qu’une personne morte à la suite d’une maladie de langueur , à communiqué la peste ; s’ils regardent également comme atteint de mala-

(1) Rel. hist. de la peste de Toulon par M. d’Autrechans, p. 83, 84 et 85.

(2) Loco cit. , p. 86 et 87.

Notices historiques . 2.85

die contagieuse , un homme mort d’apoplexie ? quoique pour ces malades il ne soit question , ni de bubons , ni d’aucun autre symptôme propre à la peste , à plus forte raison le vulgaire peut-il se livrer à de telles idées.

Un médecin de la ville ose affirmer que les soupçons de peste , dont on effraie les habitants , sont sans fondement , c’est lui-même qu’on accuse d’ignorance ; et cependant on ne lui oppose que deux personnes, auxquelles on donne une épithète qui suppose qu’on ne les croyait pas fort instruites : on les traite de brutes (i). Mais dans la circonstance on s’ea rapportait à ces personnes , parce que leur déclaration flattait l’opinion publique. Que peuvent la vérité , le talent , la raison contre les préventions ?

C’est donc d’après les témoign âges les moins sûrs, que l’on a pris les mêmes mesures et répandu les mêmes craintes que si l’on eût eu la plus grande certitude de l’existence d’une maladie contagieuse. « Dès le jour de TNoël , dit M. d’Autrechans, Toulon fut comme une ville bloquée , dont la peste avait fermé tous les passages (2). »

(1) Rcl. liist. de la peste de Toulon, par M. d’Autrechans , p. 8g , go , gi et g2.

(2) Loco ci t. , p. 87.

286 Notices historiques»

Néanmoins ce même auteur a remarqué que la peste fait plus de ravages dans les villes où Fon a pris le plus de précautions , que dans celles où Fon n’en a pris aucune (i). Il rapporte aussi qu’à Toulon les pauvres ne touchaient pas d’aumônes , parce que les riches s’étaient enfuis; ce qui ne l’empêche pas de recommander lui-même les mesures les plus alarmantes et les plus capables de tout bouleverser , et sur-tout d’entraver le commerce (2).

Nous nous sommes arrêtés long-temps sur ce qui regarde cette peste de Provence, parce qu’il semble qu’011 la considère comme un des points sur lesquels le système de la contagion est le plus solidement appuyé . et parce que nous avons cru , ainsi que nous l’avons déjà dit, y trouver au contraire de fortes preuves en faveur du système opposé.

De 17 58 à 1760. Angleterre .

Cette peste est attribuée , par M. O-Ryan , à l’encombrement ; le froid n’en arrêtait pas le cours (3).

(1) Relation de la peste de Toulon ? par M. d'Autrechans 7 p. 283 et 284.

(2) Loco cit. p. 3, 7, etc.

(3) M. O-Ryan , Mémoire sur Fusage d'enterrer les morts dans les églises»

Notices historiques .

1764 Naples.

Famine. La négligence et la crainte avaient éloigné des malades , répandus ça et là dans la ville , toute espèce de secours ; circonstance qui devint la principale cause des progrès de la maladie. On observa que les infirmiers et autres employés dans les hospices ne contractèrent pas la maladie. Sarcone parle de misérablesexténuésparla faim, courant de ville en ville, couverts de haillons sales, puants, réunis en grand nombre dans des habitations étroites , basses et malpropres. Il parle aussi de l’influence de l’air , de la famine et de l’idée d’une misère invincible ; et c’est à ces causes qu’il attribue le mal (1).

1769. Marseille »

Pluies continuelles (2).

1771. Moscou .

Plusieurs médecins de cette ville déclarèrent qu’il ne s’agissait dans le principe que d’une lièvre putride. Nous pensons qu’en effet on trouve dans la relation de Mertens de puissants motifs pour adopter cette opinion.

La maladie , que l’on dit avoir commencé

(1) Assaîini, Observations sur la maladie appelée peste, p. 44* Histoire de l’épidémie de Naples en 1764* par Sarcone , p. 3 2 , 33 et 63.

(2) Laugier P Art de faire cesser la peste, etc.

2 88 Notices historiques .

dans le mois de novembre 1770 par des infirmiers de l’hôpital militaire (1), ne s’est communiquée à aucune autre personne dans cet établissement (2) ; et dans le reste de la ville , elle n’a paru que dans le mois de mars i775 (3):

Quant aux véritables causes , l’année avait été humide et pluvieuse jusqu’à la fin de décembre 1770 (4). C’est dans une fabrique de draps , située près de la rivière , que sa nouvelle apparition eut lieu. Trois mille ouvriers étaient occupés dans cette fabrique ; les plus malheureux furent les premiers atteints. Ils logeaient au rez de chaussée (5). Parmi le reste des habitants , la même classe a presque seule souffert de l’épidémie (6). L’encombrement^ la malpropreté , l’humidité et la misère parais» sent en avoir été les premières et les principales

causes (7). Les mesures dictées par l’opinion

(1) Traité de la peste , par Mertens , p. 4«

(2) Ibid., p. 5, 10 et ii*

(3) Ibid. , p. 16.

(4) Ibid. , p. 5.

(5) Ibid., p. 16.

(6) Ibid. , p. 3g et 4 o .

(y) Mertens, loco cit. , p. 5 , 16, 27 , 28, 89 et 4<>. Pour ne parler ici que de l’encombrement , les autres causes étant faciles à supposer d’après ce qui est dit dans les endroits indiqués , l’encombrement , dis-je , pouvait avoir lieu sur-tout dans la fabrique, Comme les

jy o tic es historiques , 289

de la contagion en ont favorisé les progrès ; en sorte que de simple qu’elle était d’abord , elle a pu devenir très-compliquée et trèsfuneste (1).

De 1780 à 1783. Rochefort.

Le climat , la pesanteur de l’air , la pente de la ville au midi, les marais qui l’environnent, des chaleurs et une sécheresse extraordinaires, des vents calmes, constamment à l’est, une nourriture animale substituée, pour de nombreux étrangers, à la nourriture végétale, mal préparée, salée et quelquefois gâtée , l’usage de mauvaises eaux , l’encombrement ; en voilà sans doute assez pour qu’il ne soit pas nécessaire de recourir à la contagion. Néanmoins cette cause est admise

par M. Retz , qui a écrit sur les épidémies de cette ville. Si on ne savait combien les préventions influent sur notre jugement, on serait d’autant plus étonné de l’opinion de cet auteur qu’il a suivi ces maladies de 1780 à

1 783 ; qu’il a remarqué les causes évidentes

draps qu’on y faisait étaient destinés pour l’armée , le nombre des ouvriers a dû ctre augmenté par rapport à la guerre que la Russie avait alors avec les Turcs; guerre qui a pu entraîner encore d’autres causes.

(1) Marions , loco cit., 19, 20, 21 et 45.

ago Notices historiques.

dont nous venons de parler; et qir enfin ii a observé que les éî rangers en étaient à-peuprès les seuls atteints. Il a vu aussi que le baromètre s’est tenu constamment de 28 pouces .2 lignes , pendant la plus grande partie de l’été. Il n’a pas manqué d’observer également que les habitants pouvaient aisément se procurer de meilleures eaux pour leur boisson.

Avant 1780, et notamment en 1694 ? il y avait eu dans la même ville des épidémies , qui furent de même attribuées à la contagion , et dont cependant les causes furent semblables. M. Chirac y est resté pendant toute la durée de l’épidémie de 1694, et il n’a reconnu également que des maladies endémiques, produites par les causes que nous avons indiquées; et par la famine.

1800 Cadix.

Hiver long et d une excessive humidité , suivi de chaleurs brûlantes; de sécheresse , et d’un vent d’est, dont Faction fut toujours extrêmement accablante : immondices et cloaques infects (1).

(1) Rapport sur la maladie épid. de Cadix , trad. de l’espagnol par Fr. Blin , p. 4 et 10.

Précis hist. de cette maladie par M. Bcrtlie.

Notices historiques. 29 1

Suivant la remarque des médecins de Cadix , la chaleur et la constitution atmosphérique de l’été précédent furent les mêmes qu’aux Antilles. On a vu par-là, ont-ils dit , pourquoi ceux qui étaient nouvellement arrivés de ces contrées furent préservés. C’est parce qu’ils étaient habitués à une pareille température , tandis que les habitants de Cadix en furent atteints par une raison inverse (1).

Cette épidémie ne présenta d’abord ( dans les premiers jours d’aout ) que des maladies constitutionnelles simples , des fièvres gastriques j quelques angines bilieuses , des dysenteries de même nature. Mais vers le milieu d’août, il s’y joignit des symptômes plus effrayants , qu’on remarqua dans le quartier Sainte -Marie , placé à l’est de la ville, et dont les rues sont étroites et ordinairement moins propres que celles des autres quartiers. Elle fut véritablement stationnaire dans le même quartier. Ce n’est que* par la suite quelle s’est répandue dans toute la ville. Ainsi, non-seulement il est aisé de rendre raison de cette épidémie sans recourir à la contagion, mais On a la preuve qu’effectivement elle 11’était pas

(ï) Rapport sur la maladie épid. de Cadix , Irad. de l’espagnol par Fr. Blin , p. 4 et 19.

à (J 2 Notices historiques.

contagieuse. Si elle eût eu ce caractère, on ne l’aurait pas vue se borner pendant longtemps à un seul quartier (i). Car si les habitants d’un même quartier ont plus de relations entre eux qu’ils n’en ont avec ceux d’un quartier diffèrent, ordinairement ils en ont assez avec ceux-là pour communiquer du moins à quelques-uns une maladie contagieuse dont ils seraient atteints. Mais puisque cette communication n’a point eu lieu , il n’existait pas de contagion.

On a dit que ce n’était que du io au i5 août que le caractère contagieux s’était manifesté dans des rues étroites et mal pavées. Tout ce qu’on aurait dû penser, c’est qu’alors elle était à son plus haut degré chez ceux qui n’avaient pas encore succombé , et que ses causes avaient acquis plus d’intensité. L'activité de ces causes dut en effet augmenter avec les chaleurs dans ces rues étroites et malpropres, où régnait d’ailleurs la plus grande indigence; et ces causes ont dû finir par exercer leur influence, même chez les habitants des autres quartiers également exposés aux calamités que la guerre avait fait peser sur cette ville.

(i) Rapport sur la maladie épid. de Cadix , trad, de l’espagnol par F. Blin , p. 4 et 5.

JMotices historiques. 2Ç)3

On rapporte que vingt-huit religieux se trouvèrent dangereusement malades , après avoir assisté jusqu’à leurs derniers moments les habitants du quartier Sainte-Marie, et qu’ils s’accordèrent tous à dire qu’ils avaient constamment éprouvé auprès des malades une sensation des plus désagréables et des plus pénibles , à cause de l’odeur qu’ils avaient respirée. Cette odeur est un fait qui explique tout, sans la contagion. La conduite des religieux rappelle celle de M. de Belzunce dans celle de Marseille. Ces zélés ministres de la religion , respirant ainsi en môme temps un air altéré qui régnait dans le quartier Sainte-Marie , et les émanations infectes des malades , éprouvant d’ailleurs beaucoup de fatigues, oubliant peut-être souvent leurs propres besoins , devaient tôt ou tard partager le sort des malheureux à qui ils prodiguaient leurs soins.

Dans la même année , on regarda aussi comme contagieuse une maladie épidémique qui s’était manifestée à l’hôpital Saint-Louis, à Strasbourg, à Marseille et à Nice. Mais les médecins de l’Hôtei-Dieu de Paris s’étant rendus à l’hôpital Saint-Louis pour examiner la nature de cette maladie , se sont convaincus qu’elle n’avait nullement ce caractère. Un

2Q4 Notices historiques.'

examen moins exact, et fait par des hommes moins éclairés , eût laissé à la maladie la réputation de. maladie contagieuse, peut-être même celle de peste (i).

181 1 Nemours , Fontainebleau , Melun r

et 1812. Dijon , Auxerre,

Pendant ces deux années, un assez grand nombre de conscrits et de prisonniers espagnols ont passé ou séjourné dans les départements de Seine-et-Marne , de F Tonne et de

ri } ■ r

la Gôte-cFOr ; et il y eut parmi eux une mortalité considérable qui fut attribuée à la contagion.

Les symptômes de la maladie étaient les suivants : selles fréquentes , rarement sanguinolentes ; coliques assez vives , mais sans tenesme , au moins dans la plupart des cas; état saburral peu prononcé; souvent persévérance de Fappétit , sur-tout dans la première période ; une soif modérée ; diminution progressive des forces ; amaigrissement; lièvre lente, suivie de bouffissures ou d’une véritable adynamie. Quelques-uns mouraient d’épuisement sur les chemins , en descendant de voiture, en entrant à l’hôpital; d’autres avaient des catarrhes pulmonaires, des dy~

(1) Observations du docteur Reutie sur cette épidémie.

Notices historiques . 2q5

senteries , des angines. On remarquait un assez grand nombre de cas de gangrène des extrémités inférieures et quelquefois du nez ; des rhumatismes articulaires , sur-tout aux pieds ÿ quelques lièvres intermittentes ; un certain nombre de fièvres adynamiques, simples ou compliquées, et sur-tout des lièvres ataxiques avec pétéchies. Tels sont les caractères remarqués par les médecins envoyés par le gouvernement dans les départements indiqués ; tels Sont ceux que nous avons observés nousmême dans l’hospice et dans les prisons de Nemours.

Qu’y a-t-il dans ces affections qui n’ait dû être le résultat des causes auxquelles ces prisonniers étaient exposés , et qui consistaient principalement dans une constitution humide et froide, dans l’encombrement, la nudité, une mauvaise nourriture , la nostalgie , des fatigues, etc.

Là ou ces causes n’ont pas existé , il n’y a point eu de malades , et par-tout où elles se sont présentées , les maladies furent d’autant plus nombreuses et plus graves, que ces mêmes causes furent elles-mêmes plus multipliées et plus intenses ; et dès qu’elles eurent cessé, la maladie s’est dissipée. Dans le même temps beaucoup d’habitants des

villes et des campagnes qui n’avaient eu aucune communication avec les prisonniers , mais qui avaient été également exposés aux intempéries , éprouvèrent les mêmes affections (1).

L’épidémie , très-meurtrière pendant l’hiver , disparut à l’entrée de l’été. A Melun , M. Lajoie , médecin de la maison de détention, secondé par une administration éclairée , toujours disposée à remplir les vues utiles , ayant fait transférer au premier étage les malades qui d’abord étaient au rez de chaussée, aussitôt la mortalité cessa (2). A Fon* tainebleau , sous les auspices de M. Paulet; à Nemours, dans l’hôpital dont nous étions chargé , les malades ayant toujours été placés dans un étage élevé , où de larges fenêtres donnaient un libre accès à l’air et à la lumière , ces malheureux ayant d’ailleurs été l’objet de soins particuliers de notre part, nous avons toujours eu la satisfaction d’obtenir les plus heureux résultats. Cependant la plupart étaient gravement affectés. Au moment de leur entrée, ils étaient couchés deux à deux dans le même

(1) Journal de médecine de MM. Corvisart, Roux et Boyer, 1812, août; Bulletin delà faculté, p. 1 38.

(2) Loco cit, , août 1812, Bulletin de la faculté, p. iSy; et janvier 181 3 , Bulletin de la faculté, p. 246.

Notices historiques. 297

lit, et l’on avait été forcé d’en mettre même dans des espaces ordinairement libres. Enfin aucune des personnes attachées au service de notre hôpital ne fut atteinte de la maladie.

Touché du dénûment et de l’état déplorable de la santé de ces prisonniers , lors de leur arrivée à Nemours,* persuadé que la nudité était une des principales causes de leur maladie , nous avons fait en sorte qu’aucuns ne quittassent Nemours sans recevoir les vêtements dont ils manquaient. La plupart n’avaient ni bas ni souliers. Beaucoup n’avaient même aucune sorte de coiffure, et quelques-uns étaient en même temps sans chemises ou sans habit.

Quelque inconvénient qu’il pût y avoir pour nous dans l'accomplissement de ces devoirs , nous nous rendions souvent dans les prisons. Nousy allions sur-tout les jours de correspondance pour visiter tous les nouveaux prisonniers. Nous voulions que ceux chez qui la maladie ne s’était point encore déclarée eussent part , comme les malades , aux distributions que nous faisions faire , afin d’arrêter le mal à sa source.

298 Notices historiques.

18 1 3 Bautzen y Dresde , Geringswalde en

et Saxe , Josephstadt en Bohême

1 81 4* Mayence et beaucoup d’autres lieux

de V Allemagne; la ligne occupée par les armées depuis le Rhin jusqu d Paris , et paris lui-même .

Vers la fin de l’été de i8i3 , il s’est trouvé à Bautzen, capitale de la Haute-Lusace, beaucoup de soldats français attaqués de diverses affections fébriles. Alors le public et les magistrats eux-mêmes voyaient par-tout la contagion, et, sous prétexte de s’en garantir ,, ils demandèrent qu’on évacuât sur d’autres lieux ces malades , sans qu’on sût où il se présenterait pour eux d’autres ressources. Cependant me trouvant dans cette ville , à cette même époque', je ne vis aucune trace d'une telle cause , quoique je fusse chargé de tous les établissements , dont le nombre était de six, quoique je visse des malades dans plusieurs ‘ maisons particulières ; et qu’enfin j’eusse moimême été atteint de la maladie.

Les symptômes furent à-peu-près les mêmes que ceux que nous avions remarqués en France parmi les conscrits et les prisonniers espagnols. Il y eut sur-tout des nausées et de la diarrhée, suite de mauvaises digestions occasionées elles-mêmes par une nourriture inac-

Notices historiques . aqq

continuée, ou par des alternatives de privations et d’excès ; par l’usage de mau vais fruits , et par plusieurs autres causes auxquelles on est exposé au milieu des armées , particulièrement dans le cas de grands désastres. Chez moi la maladie était causée par des aliments de difficile digestion , qui d’ailleurs n'étaient pas de mon goût , et principalement par la fatigue que j'éprouvais dans des visites prolongées souvent, malgré un besoin pressant de prendre quelque aliment , beaucoup au delà de l’heure ordinaire de mes repas , et dans lesquelles je respirais un air infect , altéré par les évacuations abondantes des malades, par une malpropreté extrême, et par l'encombrement. La plupart des malades n’avaient pour lit que de la paille qui avait déjà servi successivement à plusieurs autres atteints d’une diarrhée considérable. L’atmosphère qui les entourait et que je respirais comme eux, devait être extrêmement méphitique, mais non contagieux, dans le sens étendu qu’ordinai.rement on donne à ce mot.

L’existence de toutes les causes évidentes indiquées dispense, il nous semble, d’admettre la contagion ; et ce qui prouve qu’elle n’était ici pour rien , c’est la guérison parfaite des malades malgré la susceptibilité

3oo Notices historiques.

des récidives (i). Parmi ceux qui en éprouvèrent, nous citerons M. Four, l’un de mes adjoints à Dresde , médecin dont nous avons vivement regretté la perte. Il succomba à une troisième attaque. Cette récidive , comme la première, eut lieu sans qu’il ait été exposé à aucun nouveau prétendu foyer delà contagion. Il était constamment entouré de fumigations sulfuriques , que ses hôtes avaient grand soin d’entretenir. Pour moi, au lieu de recourir à de tels moyens, j’ai repris mons ervice dans un moment où je ne pouvais encore marcher qu’avec peine , où le nombre des malades se trouvait considérablement augmenté, et cependant ma convalescence n’en a pas moins suivi la marche ordinaire; seulement elle a peut-être été un peu plus longue que si j’eusse toujours respiré un air salubre. J’attribue l’avantage de ne pas avoir éprouvé de rechute , malgré la durée de mes visites dans les divers établissements dont j’étais chargé, et où régnait toujours un air infect, j’attribue cet avantage au soin de me tenir mieux en garde contre les causes évidentes auxquelles il m’était possible

(i) Voyez plus haut l’article sur la difficulté d’expliquer la cessation de la peste dans le système de la contagion.

Notices historiques . Soi

de me soustraire. Si la contagion eût existé , j’en aurais été d’autant mieux atteint de nouveau , que mes visites étaient plus longues et plus pénibles qu’avant ma maladie.

La crainte des habitants de Bautzen relativement à la contagion , leurs instances pour l’évacuation des nombreux malades traités dans cette ville, nous engagèrent à nous rendre auprès de l’un de ses premiers magistrats , spécialement chargé de ce qui concernait les hôpitaux, afin de lui témoigner le désir de concilier autant que possible l’ordre et l’économie avec les besoins impérieux des malades, et sur-tout de le rassurer par rapport à la contagion. Quoi qu’il en soit , les ravages de la maladie n’ont été que proportionnés à l’état des malades qui nous arrivaient, aux privations , à l’encombrement et à la nostalgie qu’ils éprouvaient; et ils n’ont point été aussi considérables qu’on le redoutait généralement.

A Dresde où nous nous sommes rendu par suite de l’évacuation de Bautzen, nous avons retrouvé les mêmes causes évidentes et les mêmes maladies. Ces causes étaient plus nombreuses et plus intenses qu’à Bautzen , les maladies furent plus opiniâtres et la mortalité beaucoup plus considérable. Parmi les causes qui se sont présentées dans la ville de Dresde,

3 02 Notices historiques.

nous parlerons du manque, dans plusieurs hôpitaux, de tous moyens propres à couvrir les malades , et à les mettre ainsi à l’abri de l’air froid et humide qui presque toujours a régné dans cette ville ^ dont le site a par lui-même ce défaut, qui d’ailleurs domine ordinairement par-tout dans la saison où nous étions; c’était l’automne.

Un très-grand nombre de soldats n’avaient d’abord qu’une diarrhée simple , même sans pyrexie. Mais la perte de la plupart d’entre eux n’en était pas moins certaine. Le froid continuel qu’ils éprouvaient, sur-tout auxpieds (i) , devait être un obstacle à leur guérison, d’autant plus invincible , qu’il était ac- • compagne de beaucoup d’autres causes évidentes résultant du désordre et de la pénurie réelle qui régnaient par-tout. Les idées de contagion vinrent s’opposer à l’intention que nous avions de procurer à Ges malades du moins quelques moyens de suppléer aux couvertures dont ils manquaient : les ordres . même à cet égard de M. l’intendant général Dumas et de M. l’ordonnateur Marchand , furent absolument sans résultat

(i) Beaucoup de soldats n’avaient ni bas , ni souliers; mais presque tous avaient encore d’assez bons habits.

Notices historiques . 3o3

Une mortalité aussi considérable eut lieu à Leipsic, à Mayence, et dans plusieurs autres lieux de France et d’Allemagne où les mêmes causes évidentes ont existé. Nous nous arrêterons seulement encore ici à ce qui regarde Geringswalde , Josephstadt et Paris.

Une colonne de l’armée française, sortie de Dresde, après la capitulation du mois de novembre 1 8 i 3 , ayant passé dix à douze jours dans la petite ville de Geringswalde enMisnie, un assez grand nombre de soldats y sont tombés malades par suite du changement qu’ils éprouvèrent dans leur genre de vie.

Ces troupes passèrent tout-à-coup d’une vie très-active et de l’air libre des redoutes à l’inaction la plus absolue, et au milieu d’une atmosphère altérée par suite de l'encombrement et de plusieurs autres causes. Logés d’abord souvent ail nombre de cinq à six et même quelquefois de huit à dix chez des gens avec lesquels ils partageaient une chambre déjà trop étroite pour leur famille , ils ne tardèrent pas à éprouver des dérangements plus ou moins graves. On concevra sans doute aisément com-

bien la santé de ces soldats, èt même celle de quelques-uns de leurs hôtes durent souffrir, sur-tout en remarquant que ces maiheu reux se tenaient constamment auprès des poêles , et

3o4 Notices historiques.

qu’ils s’appuyaient même dessus , de manière à ne respirer que l’haleine les uns des autres. L’air dont ils étaient entourés était d’autant plus vicié que la chambre qu’ils occupaient n’avait pas de cheminée, et que le froid extérieur (i) engageait à tenir exactement fermées les portes et les fenêtres , qui pour la plupart étaient doubles et bien calfeutrées. D’ailleurs presque tout leur temps se passait entre le lit, le feu et la table. Au lieu d’être réduits à des rations très-bornées , comme dans un temps où ils faisaient un service trèsfatiguant, pour l’ordinaire ils mangeaient sans mesure. Aussi leur maladie se trouvaitelle presque toujours compliquée de diarrhée , quelquefois même elle ne consistait que dans cette affection. Nous trouvant à Geringswalde en même temps que cette colonne, nous nous sommes élevé contre les inconvénients qui viennent d’être signalés, mais c’était à peu-près en vain. Les idées de contagion nous étaient encore opposées , et elles l’emportèrent sur la confiance que l’on voulait bien nous accorder d’ailleurs.

On voit constamment les épidémies résulter de causes évidentes et cesser avec ces causes:

(i) Nous étions à la fin du mois de novembre \ il gelait alors fortement. .

Notices historiques» 3o5

ce double rapport qui peut n être pas toujours également facile à reconnaître , a été très-sensible dans le cas que nous allons rapporter.

A Josephstadt,en Bohême., neuf cents soldats environ , sur moins de trois mille qui avaient aussi fait partie de la garnison de Dresde , et qui furent envoyés à Josephstadt , moururent du 25 décembre i8i3 au commencement du printemps de 1814? par suite des causes dont nous avons parié pour Geringswalde ^ c’està-dire rencombrement , l’excès des aliments , le défaut d’exercice etc.

La maladie avait aussi été attribuée à la contagion par les officiers autrichiens et par les Français eux-mêmes.

Dès les premiers moments de l’arrivée *de cette colonne , que nous avions été chargés • d’accompagner , nous signalâmes les véritables causes. JNous avons en même temps averti de leurs suites funestes et indiqué les moyens de s’y soustraire; mais nos avertissements et nos conseils, bien goûtés par les officiers, qui s’en sont toujours loués, échouaient auprès des soldats. « JNous savons bien , disaient-ils, que nous avons apporté cela de Dresde , et qu’il faut que nous y passions tous. » Ce préjugé nous offrit d’abord des difficultés presque invincibles. Cependant des exemples nom-

3ot> Notices historiques .

breux et nos représentations journalières dessillèrent enfin les yeux. Au bout de quelque temps , les soldats reconnurent comme leurs officiers l’avantage des précautions que nous leur avions recommandées. Ils se conformèrent à nos avis si souvent réitérés. Des règles particulières pour le régime , pour l’entretien de la salubrité , pour divers genres d’exercices très-variés , tout fut alors exécuté ponctuellement. A notre sollicitation, le général autrichien qui commandait dans la place , donna les ordres nécessaires pour ces divers objets ; et la mortalité cessa aussi promptement qu?elle avait commencé.

On remarquera que cette mortalité qui était survenue dans un temps très-froid , cessa précisément à l’entrée du printemps; ce qui ne s’accorde point avec le système de la contagion , suivant lequel la chaleur favoriserait la propagation de la maladie. On observera en outre que cette cessation eut lieu dans les endroits même regardés comme renfermant les principaux foyers delà contagion, sans qu’il y ait eu d’autres changements que ceux dont l’idée nous avait été suggérée par l’évidence des véritables causes. Enfin une autre preuve qu'il ne s’agissait pas de contagion, c’est que les soldats , seuls exposés aux causes dont

- Notices historiques. 807

nous avons parlé , furent aussi , à peu d’exceptions près ? les seuls qui tombèrent malades. Les officiers qui entretenaient avec eux les communications les plus intimes et les pins fréquentes , jouirent en général d’une a^sez bonne santé. Si quelques - uns devinrent malades , ils en reconnurent aisément la raison , et s’étant alors soumis plus exactement à nos prescriptions , leur maladie fut légère et de très-courte durée. Souvent elle s’est bornée à un simple malaise et à de l’anorexie. La mortalité parmi eux fut presque nulle.

Cette épidémie nous semble avoir présenté des résultats assez importants pour que nous entrions dans de plus grands détails.

Josephstadt estime forteresse établie sur un petit plateau qui s’élève à trois lieues des monts Sudètes ou des Géants, dans une plaine assez salubre et sur le bord oriental de l’Elbe. Cette forteresse ne contient que les bâtiments nécessaires dans une ville de guerre, et quelques maisons de marchands. Les rues sont larges et tirées au cordeau , à l’exception de celles qui répondent à l’enceinte , dont elles suivent la forme ovalaire. Le côté du sud-est n’est occupé que par des chantiers ; il s’y trouve même d’assez grands espaces encore enlié rem eut libres. Ainsi l’air peut circuler aisc^

Notices historiques .

ment dans cette place. Mais les Français furent renfermés dans une caserne de deux cents pieds de long, sur cent vingt de large à-peu-près» Ils en occupèrent le côté du sud-est et celui du nord-ouest , dont chacun présente deux étages qui contiennent des chambres de trentecinq pieds de long, et de dix-neuf pieds de large , et d’autres chambres de dix-huit pieds de long et de seize de large. On mit jusqu’à cinquante hommes dans quelques-unes des plus grandes, et jusqu’à trente dans quelquesunes des plus petites. Si dans les autres l’encombrement était moindre, il fut cependant encore assez considérable. L’air de ces chambres fut donc bientôt vicié par suite de cet encombrement ; plusieurs autres causes contribuèrent encore à l’altérer.

Un grand nombre de sous-officiers et de soldats se mirent à fumer! Bientôt la salive, dont la fumée du tabac provoquait l'écoulement , répandue en abondance sur le plancher, forma avec la poussière qui devait s'y rencontrer une couche épaisse d’ordures qui entretenait une humidité continuelle et •contribuait, par les miasmes qu’elle exhalait, à produire l’odeur désagréable qui se faisait remarquer dans chaque chambrée. Le froid qui régna sans interruption depuis le moment de

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l’arrivée de la colonne jusqu’au mois d’avril, empêchait de tenir les fenêtres long-temps ouvertes. Il empêcha également les soldats de descendre dans la cour pour s’y promener ; il en empêcha sur-tout ceux qui n’avaient pas de bonnes chaussures , dont le nombre était assez considérable. Si quelques- nus s’y rendaient , ce n’était que pour peu d’instants et pour rester presque immobiles sur la glace ou sur la neige. L’air des chambres se renouvelait d’autant moins que le vent fut assez constamment très-modéré. L’air même de la cour n’était pas très-vif, parce que de tous côtés elle est entourée par deux étages et des greniers très-élevés. Des latrines établies vers le milieu des corridors, et où régnait une grande malpropreté, fournissaient aussi des miasmes infects qui se répandaient au loin , de manière à pénétrer même dans les chambres. Imaginant pouvoir purifier l’air , non-seulement par l’usage de la pipe , mais encore par d’autres fumigations, on faisait brûler en outre dans les chambres , sur des charbons ardents, de la graine de genièvre et quelques autres substances analogues , ou même plus nuisibles encore. Ce n’est qu’avec une peine infinie que nous parvînmes à faire sentir les inconvénients et l’inutilité de ces fumigations.

3 10 Notices historiques.

D’ailleurs les soldats se tinrent moins propre** ment qu’à l’ordinaire ; ils se livrèrent à la nostalgie. Leur pain était un peu aigre, et cette saveur, qui semblait se développer davantage dans le bouillon , rendait leur soupe sur-Hout assez désagréable. Cette nourriture , qui pouvait être assez bonne pour les anciens habitants du pays , pouvait aussi ne l’être pas pour nos soldats, qui n’y étaient point accoutumés. Peut-être encore était-elle trop abondante , vu l’oisiveté absolue dans laquelle ils vivaient, et les autres circonstances où ils se trouvaient (i). Enfin ils couchaient immédiatement sur le plancher , et se trouvaient par-là au milieu du gaz acide carbonique abondant que devait produire la respiration de tant d’hommes entassés , et qui , par son poids , se maintenait toujours dans les couches inférieures de l’atmosphère : en général , ce plancher était peu garni de paille*

D’après tout ce qui vient d’être rapporté , on ne sera point étonné qu’au bout de peu de

temps , il y ait eu beaucoup de malades; et on

(1) Dans un autre temps ils auraient pu ne point avoir assez de deux livres de pain qu’on leur donnait , avec un quarteron de viande et une assez grande quantité de pommes de terre; alors ces rations étaient plus que suffisantes.

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admettra sans doute volontiers, que l’opinion qui donnait la contagion pour origine à cette épidémie était mal fondée. Ce qui suit , en démontrant mieux encore cette erreur, fera peut-être voir en même temps combien elle devint funeste.

On reconnaîtra que les causes indiquées étaient les seules auxquelles la maladie puisse être attribuée , en considérant la classe des individus qui en furent atteints , les symptômes qui la caractérisaient, les moyens qui ont paru les plus appropriés , et la différence entre la mortalité qui eut lieu à la caserne où furent traités un grand nombre de malades, et ceile qui eut lieu dans les hôpitaux. Nous allons entrer dans quelques détails sur chacun de ces articles.

i° Les sous-officiers , plus éclairés et plus dociles en général que les soldats , se sont pour la plupart mis à l’abri de ces causes. Chargés de surveiller les soldats , de pourvoir à différents besoins de leurs compagnies respectives, et d’entretenir des relations avec le commandant de la caserne, ils trouvaient en cela seul quelques moyens d’exercice et de dissipation. D’ailleurs ils savaient mieux s’en créer eux- mêmes , et ils se sont conformés les premiers à nos conseils. Si quelques-uns éprou-

3 1 2 Notices historiques „

vèrent des atteintes, devenus alors plus dociles encore., ils furent pour la plupart préservés des suites, sans avoir fait usage d?a uc U il médicament. Les soldats au contraire, qui semblaient ne prendre aucune part aux moyens de distraction qui pouvaient se présenter, et qui, persuadés que le mal provenait de la contagion, ne faisaient rien pour en éviter les véritables causes , furent presque tous gravement malades^ nn grand nombre même suc-

combèrenl.

2° Voici quels étaient les principaux symptômes de la maladie.

Ordinairement, plusieurs jours avant Finvasion, les malades éprouvaient du dégoût, du malaise et un sentiment de lassitude. Au moment où la fièvre se déclarait , l’anorexie devenait plus considérable, et il s’y joignait des nausées , souvent même des vomissements, de la diarrhée , des frissons irréguliers , la soif, la céphalalgie et des douleurs dans les membres. Chez 3a plupart la langue était humectée et se couvrait d’un enduit muqueux et jaunâtre très-épais.

La durée de la maladie varia beaucoup. Elle a toujours paru relative au régime et à F empresse meut plus ou moins grand pour l’usage (les médicaments convenables. Chez quelquesuns, elle ne fut que de trois ou quatre jours 3

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chez d’autres , elle fut de douze ou quinze , et chez d’autres encore , elle fut un peu plus longue.

Les rechutes furent très- fréquentes ; mais elles n’eurent lieu que chez ceux qui eurent à se reprocher quelques imprudences , sur-tout dans le manger , et chez ceux que le découra-* gement , la nostalgie empêchaient de faire l’exercice dont ils étaient capables.

3° Quant aux médicaments , le tartrite de potasse antimonié ; ou l’ipécacuanha , pris dans les premiers moments , fit souvent cesser très-promptement tous les symptômes. S’ils continuaient, les boissons acidulés paraissaient les mieux appropriées , tant par rapport au goût des malades, que par rapport à la nature de la maladie.

Lorsque dès les premières atteintes on a eu recours à la diète , à un exercice modéré , et pris hors delà chambre , on a presque toujours été à l’abri des suites. Chez ceux qui s’écartaient de ce régime , les symptômes s’aggravaient rapidement et souvent même devenaient mortels.

La maladie fit de grands ravages en peu de temps, à une époque où, conservant encore les idées de la contagion , on ne s’attachait pas à éviter les véritables causes.

4° Sur près de quatre cents malades traités avant le 20 février 18 1 4 y à la caserne, dans le côté du sud-ouest , dont je m’étais chargé particulièrement , trente-cinq seulement sont morts. La meme proportion, à-peu-près, eut lieu dans le côté du nord-est, où un de mes confrères faisait également {a visite (1); et sur trois cent six , traités dans les hôpitaux , il en est mort cent quarante-trois.

Depuis le 20 février, presque personne n’est mort à la caserne. Cependant le Ier avril, il y avait, au rapport du commandant des hôpitaux , 75 o décès, et le 20 mai, époque de mon départ pour rentrer en France, il y en avait plus de 900. Ainsi la mortalité a été beaucoup moindre dans l’endroit regardé comme le foyer de la contagion, c’est-à-dire dans la caserne, que dans les autres endroits.

Si après le 20 février la mortalité fut encore très-considérable dans les hôpitaux, c’est probablement parce que l’air et le régime de ces lieux ne convenaient point aux malades. Si dans la caserne il 11’est mort presque personne,

(1) Presque tous les soldats étant tombés malades en peu de temps , deux hôpitaux, dont un venait d’être établi à celte occasion, devinrent bientôt insuffisants, de sorte que les chambrées se trouvèrent toutes changées elles-mêmes en salles de malades.

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c’est qu’alors , dès les premières atteintes du mal , les malades furent encore observés de plus près pour le régime et pour d’autres points essentiels , tels cpie le renouvellement de l’air et l’entretien de la propreté, objets auxquels on paraissait faire peu d’attention dans les hôpitaux.

Vers le commencement du printemps , il survint de nouvelles affections , telles que des engorgements dans les glandes du cou et de l’aisselle, dont quelques-unes se sont ulcérées; affections qui eussent pu être regardées comme des symptômes de maladies pestilentielles. On vit aussi des ophthalmies opiniâtres , accompagnées d’éruptions impétigineuses. Au milieu de cette saison , il y eut en outre des affections scorbutiques, notamment le gonflement et le saignement des gencives, des hydropisies de l’articulation du genou, la tuméfaction de la rate , F oedème des pieds , des points de côté , de la toux sans pyrexie , et des aphtes considérables.

Lors de l’apparition de ces dernières maladies, les fièvres épidémiques devinrent moins communes ; mais il y en eut toujours un certain nombre.

La plupart des soldats étaient devenus mai-

3i6 Notices historiques*

grès et pâles. Tout annonçait en eux un état de langueur et de dépérissement.

Comme nous l’avons déjà dit , dans les hôpitaux Fair était encore plus insalubre que dans la caserne (i), et le traitement que l’on y faisait subir pour les affections survenues dans les derniers temps, était insuffisant : aussi la plupart de ceux qui en étaient atteints, sont-ils restés dans leur chambre. Alors nous étions réduits aux seuls moyens hygiéniques (2) , et nous ne laissâmes pas d’obtenir des résultats très-avantageux.

Les affections dont nous venons de parler 11e provenaient-elles pas des mêmes causes que la fièvre survenue dès les premiers temps, c’est-à-dire de causes qui avaient pris leur source dans la caserne ? Si la même maladie n’a pas toujours dominé, il faut sans doute l’attribuer au changement que les saisons produisent dans la susceptibilité de chacune de nos parties, et peut-être dans la qualité des diverses liqueurs qui circulent en nous ; changement modifié lui-même par les causes mor-

(1) Faute de le renouveler assez souvent, et d’entretenir la propreté.

(2) Ces moyens étaient à-peu-près les mêmes que ceux que nous avions prescrits à l’époque de notre arrivée, et que nous allons bientôt indiquer.

JSotices historiques. 3 1 r

bifïques auxquelles nous pouvons être exposés. Il faut l’attribuer aussi à ce que le nombre et l’activité des causes indiquées ont diminué par suite de nos avertissements journellement réitérés; de sorte que dans les derniers temps il dut y avoir moins de maladies aiguës. Mais la plupart de ces causes n’étant qu’affaiblies, elles durent également être suivies de quelques maladies chroniques.

On s’est donc mépris en faisant intervenir la contagion dans cette épidémie. Cette erreur détournant l’attention des véritables causes ? empêcha de recourir dès le principe aux mesures nécessaires pour les combattre.

Arrivé à Josephstadt en même temps que la colonne, et nous étant empressé d’examiner quelle allait être la position des soldats et des sous-officiers qui la composaient, nous donnâmes dès les premiers instans aux uns et aux autres des avertissements sur les dangers qu’ils courraient, s’ils ne prenaient les précautions convenables.

Nous priâmes le commandant de la caserne de faire assembler tous les chefs de chambrée. Nous leur communiquâmes une note où nous faisions sentir la nécessité et l’importance des précautions suivantes.

Notices historiques .

i° L’entretien de la plus grande propteté dans les chambres, les escaliers , les corridors et les latrines, et l’attention d’en écarter autant que possible toutes les causes d’humidité.

2,0 L’exercice fréquent pris dans la cour . sur-tout au moment du balay âge des chambres.

3° L’attention de ne pas rester dehors sans s’y promener , pour éviter les effets du froid, qui pendant assez long-temps a été de quinze à dix- huit degrés.

4° De ne fumer que pour en satisfaire l’habitude , et non continuellement, comme îa plupart le faisaient, et d’aller fumer hors de la chambre pour ne pas en altérer l’air davantage.

5° De porter tous les jours hors des chambres, les couvertures, les capotes et autres objets qui en étaient susceptibles , pour les battre et les laisser au grand air pendant un certain laps de temps.

6° Nous leur indiquâmes dix à douze espèces de jeux qui comportaient un exercice modéré.

Ces exercices devaient avoir lieu hors des chambres , et nous devions y assister du moins de temps en temps.

Nous leur donnâmes d’autres avis que plu-

Notices historiques . 3i()

sieurs circonstances nous parurent dicter, en tâchant toujours de nous appuyer de faits qui fussent à leur portée.

Nous avions affaire à des hommes accoutumés à ne regarder la médecine que comme la science de prescrire des remèdes pharmaceutiques , et qui étaient imbus de beaucoup d’autres préjugés. Nous ne devions rien omettre pour leur faire entendre que l’on pouvait prévenir et même guérir par d’autres moyens bien des maladies, “au nombre desquelles se trouvaient celles dont ils étaient menacés. Ils écoutèrent avec attention , et parurent très-disposés à profiter de nos avertissements.

Nous avons fait également des démarches auprès du général qui commandait dans la place pour le prier de prendre diverses mesures propres à seconder nos vues. Nous lui remîmes une note en date du 7 janvier 1814 ; dont voici quelques passages.

« Quoique les Français logés dans cette caserne fussent en assez bon état de santé au moment de leur arrivée Q), déjà il n’en est presque aucun qui n’éprouve des atteintes d’une maladie qui peut faire de grands ra~

(1) Le ü5 décembre i8i3.

Notices historiques,

vages ? si on ne parvient promptement à écarter les causes morbifiques auxquelles tous sont exposés. Ces causes sont très-puissantes. Elles sont telles que nous ne sommes nullement étonné du nombre des maladies qui semblent prêtes à se développer ? ni de celles qui se sont même déjà déclarées ; mais elles sont faciles à reconnaître et à éviter. Les principales sont :

» i° Le trop grand nombre d’hommes logés dans les mêmes chambres.

» 20 Les miasmes qui s’élèvent également des latrines ? et même des corridors et des escaliers , où règne une malpropreté extrême.

» 3° Le défaut d’exercice.

4° La disproportion des aliments avec les facultés digestives naturelles , non secondées par l’exercice., et troublées même par plusieurs autres causes.

» Cette maladie est un fléau terrible pour les Français , et peut être une source de grandes dépenses pour le gouvernement autrichien. Nous pensons qu’on en empêcherait les progrès en prenant certaines précautions que nous allons indiquer. »

Nous demandâmes entre autres choses au gouverneur : i° Qu’il voulût bien ordonner que plusieurs chambres encore libres fussent

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ajoutées à celles qu’on avait déjà consacrées au logement des Français, qu’il leur accordât même une seconde caserne à Josephstadt ou ailleurs. 2° Qu’il donnât des ordres également pour que la propreté fût maintenue , et pour que les soldats pussent faire de l’exercice dans des lieux bien aérés.

Ces demandes furent accueillies. Deux appels par jour furent ordonnés dans l’intention de forcer les soldats à sortir de leurs chambres et à se rendre dans la cour. On établit des corvées qui présentaient le même avantage. Tous les jours ces corvées, qui ne consistaient que dans une espèce de promenade, occupaient 200 hommes pendant quelques heures hors de la caserne , et elles se faisaient à tour de rôle. Il y eut aussi des ordres sévères pour le maintien de la propreté. Je pus, à cet égard, comme pour tous les autres objets essentiels, me livrer aux soins les plus minutieux. J’eusla certitude d’être agréé par le gouverneur , et la satisfaction de recevoir journellement des marques de reconnaissance de la part des Français. Enfin, au bout de quelque temps, conformément à la promesse que le gou» verneur no us avait faite , quatre cent cinquante hommes furent logés dans une autre caserne.

Chaque jour nous parcourions tous les cor-

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ridors et nous visitions toutes les chambrées pour réitérer nos recommandations , pour les appuyer de nouvelles observations , que nous suggérait la vue de nouveaux malades qui ne s’étaient pas conformés à nos premiers avertissements , et pour donner des soius à ceux qui ne pouvaient point être admis dans les hôpitaux , ou qui préféraient rester dans la caserne. Le gouverneur voulut bien, pour ces derniers, dont le nombre était très-grand , mettre à notre disposition les médicaments et les aliments que nous jugerions convenables. Nous partageâmes ce service avec un de nos confrères, médecin adjoint fort instruit.

Mais les mesures indiquées une fois mises à exécution, les sous-officiers et les soldats une fois bien persuadés de leur nécessité , on remarqua une grande diminution dans le nombre des malades. D’où on peut conclure que l’épidémie eût été même prévenue si les causes évidentes dont nous avons parlé n’eussent pas existé , ou si dès les premiers temps de notre arrivée , les Français eux-mêmes eussent été plus dociles à nos avertissements et à nos prescriptions.

Pour les affections survenues au commencement du printemps, nous insistâmes de nouveau sur les conseils que nous avions donnés

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dès les premiers temps. Nous y ajoutâmes celui de faire des frictions sèches sur tout le corps. Pour l’ophthalmie en particulier , nous prescrivîmes de se couvrir les yeux avec un linge blanc sec , de se borner à les baigner trois ou quatre fois par jour avec de l’eau fraîche simple , pour les nettoyer et prévenir ou combattre les démangeaisons, d’éviter tout ce qui était dans le cas de les fatiguer en quelque manière que ce fut, et sur-tout de s’abstenir d’y toucher trop fréquemment.

Nous allons placer ici quelques observations analogues à celles que nous venons de présenter, qui nous ont été communiquées par le docteur Villermé, ancien médecin des armées , dont le zèle et les lumières nous ont été d’un grand secours dans la composition de ce mémoire (i).

Vers la fin de l’été de 1807, un chirurgien militaire fut forcé d’établir une ambulance entre plusieurs moulins à vent très-rapprochés, lesquels étaient à l’extrémité d’une petite ville, non loin de Gnésen , en Pologne. Presque tous les malades que l’on y recevait, avaient

(1) Nous avons aussi beaucoup d’obligations à MM, les docteurs Ribes, Caillard et Serres, pour les conseils éclairés qu’ils ont bien voulu nous donner.

324 JS o tic es historiques .

contracté le typhus dans les logements de la même ville et de quelques villages environnants; mais la ventilation active des moulins en sauva plus des quatre cinquièmes , tandis que d’autres malades , atteints de la même affection, mais réunis dans une maison de l’intérieur de la ville où cependant ils n’étaient pas dans un aussi grand dénument de tout, périrent à-peu-près dans la proportion de deux sur cinq (i).

Le docteur Chamberet , également ancien médecin aux armées, rapporte que, chargé pendant un été d’un hôpital d’évacuation , il plaçait les malades atteints de typhus sur de la paille toujours fraîche , et dans des pièces sans croisées , et ouvertes à tous les vents. Le lendemain, beaucoup de ces hommes, qu’on lui avait envoyés la veille si malades, montaient en voiture sans délire et presque sans fièvre.

Un homme entre pour une blessure dans une salle encombrée de malades , et mal tenue. Bientôt il y est pris de typhus; mais évacué aussitôt, il guérit sur la charrette où l’on regrettait de le placer. Deux jours de voyage suffirent pour amener la convalescence et même le guérir tout-à-fait; c’est ainsi, observe

(i) La position par elle-même devait être très-salubre.

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le docteur Villermé, que des hommes asphyxiés à des degrés différents par le gaz hydrogène sulfuré ammontacé des latrines , guérissent en deux ou trois jours, beaucoup plus par un air pur que par les médicaments qu’on leur fait prendre.

Enfin à Paris, pendant l’été de i8i4^ quoique parmi la multitude des malades reçus dans les hôpitaux , la mortalité n’ait guère eu lieu que dans la proportion ordinaire, on a cru fortement aussi à la contagion (i). Mais nulle part on n’a pu en bien constater l’existence , et les résultats heureux obtenus , notamment dans un établissement consacré exclusivement aux malades affectés de cette prétendue contagion (2), ont été bien propres à démontrer combien l’opinion qu’on en avait était peu fondée.

Le sujet est assez important pour que nous croyions devoir présenter encore ici quelques réflexions.

Il peut paraître difficile d’écarter toutes les causes de la mortalité qui règne souvent dans les armées. Cependant on parviendrait du

(1) Une instruction fut publiée par ordre du ministre de l’intérieur sur cette prétendue contagion. Plusieurs autres écrits proclamèrent la même opinion , qui a

produit une assez grande terreur.

(2) Cet établissement avait été formé à là Pitié.

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moins à atténuer considérablement le mal, si on s’attachait plus qu’on ne fait ordinairement à l’examen de ces causes, et aux moyens de les combattre; si on n’employait dans les administrations que des hommes intègres , assez éclairés et assez zélés pour souscrire aux avis des médecins également zélés et instruits, chargés par le gouvernement de veiller à la santé des troupes. Les véritables causes des maladies qui souvent font de grands ravages dans les armées , ne sont pas toujours inconnues et irrémédiables; mais les médecins sont les seuls qui les remarquent, et les moyens d’y remédier ne sont pas toujours entre leurs mains. Assez communément les hommes qui par leurs études se sont rendus les plus capables de donner des conseils utiles pour la santé des troupes, ne sont pas consultés , même pour les objets les plus importants, tels que l’assiette d’un camp , le choix des cantonnements. Dans les hôpitaux même, où les malades sont plus particulièrement sous leur responsabilité, il s’en faut de beaucoup que l’on profite toujours des avis qu’ils peuvent donner pour des mesures de salubrité. Si quelquefois ils en hasardent, assez ordinairement ils doivent n’attendre pour fruit de leur zèle , que des contrariétés de la part même des personnes chargées

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de les seconder. En général, on est loin de reconnaître l’importance des moyens hygiéniques , soit comme prophylactiques , soit comme curatifs.

Quelquefois des maladies qu’on aurait pu prévenir par des moyens simples et faciles , enlèvent plus de soldats que les armes de l’ennemi. C’est ainsi que des expéditions commencées sous les plus heureux auspices, et couronnées d’abord des plus brillants Succès , furent suivies des plus grands désastres ; des armées même qui^ au moyen de circonstances favorables, avaient résisté à des causes actives et nombreuses de destruction , furent presque anéanties dans un temps où elles devaient jouir d’un repos salutaire.

Dès qu’on a fourni aux soldats la ration déterminée pour leur nourriture, il semble que l’on croie avoir tout fait ; ou du moins, si l’on songe aux autres causes qui pourraient influer sur leur bien-être , on s’en occupe peu.

Une marche ou un bivouac de quelques jours par un temps pluvieux , peut suffire pour occasioner des affections très-graves, telles que la diarrhée, la dysenterie, des fièvres intermittentes ou continues , des inflammations de poitrine et autres affections catarrhales. Pendant le siège de Dresde , un grand nombre

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de soldats étaient hors d’état de continuer leur service par suite d’une diarrhée produite par de telles causes, et qui d’abord en ellemême n’avait rien de grave; cependant la plupart finirent par succomber.

Un moyen dont nous ne déterminons pas l’importance, mais que nous croyons du moins de quelque utilité en pareil cas, et qui serait aussi simple que peu dispendieux, consisterait en des chaussons de laine, ou même seulement des semellesqui seraient mises en dedans des bas. Les soldats en recevraient au moins deux paires, afin d’en avoir toujours une de sèche pour remplacer celle qui pourrait être mouillée , aussitôt qu’ils seraient arrivés au lieu de la station. Les officiers exerceraient sur cet objet une surveillance particulière (i).

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