CHAPITRE X
Causes de l'albuminurie.
§ I. Influence des enduits imperméables appliqués sur la peau, ou sur la surface qu'elle recouvre, dans la production de l'albuminurie.
On sait aujourd'hui que l'urine devient albumineuse dans une foule de maladies, et qu'elle offre surtout ce caractère dans la plupart des hydropisies. Brigth et quelques praticiens distingués d'Angleterre ont d'abord fixé l'attention des médecins sur celte altération; ensuite, des médecins français, non moins célèbres, parmi lesquels nous citerons MM. Rayer, Solon , Houillaud, Désir, Sa-
physiologie, d'embryologie (comparées), el aucune ebaire de médecine comparée n'est encore fondée en France!!
batier, etc., ont achevé de montrer la fréquence de la présence de l'albumine dans le cours de diverses maladies.
Il s'agissait de connaître l'origine et la cause matérielle d'un semblable phénomène; et, bien qu'on ait constaté dans une foule de cas son développement, sans aucune lésion des reins, on continua cependant de l'attribuer, avec Brigth, à l'inflammation de ces organes, et, d'après cette opinion, on désigna la cause et les effets sous le nom de néphrite albumineiise. Telle est la dénomination donnée à cette maladie par M. Rayer. On trouve dans l'ouvrage de cet observateur distingué, ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant, un grand nombre de faits qui prouvent, d'une manière décisive, que c'est à l'inactivité des fonctions de la peau que l'on doit rapporter l'origine de l'albuminurie; ces faits nombreux, clairs, précis, viennent témoigner en faveur des principes que j'ai adoptés. En examinant le vaste répertoire dont M. Rayer a enrichi la science, on peut constater que l'albuminurie s'est développée chez les personnes qui ont été exposées à l'influence du froid et de l'humidité, et qui ont exercé des professions sédentaires. Or, c'est précisément dans ces conditions que se développent la plupart des maladies chroniques qui sont dues à l'inactivité des fonctions de la peau , à la suppression de la transpiralion. Ainsi je démontre dans cet ouvrage que les scrofules, la phthisie tuberculeuse, l'endurcissement du tissu cellulaire chez les enfants nouveau-
nés, la lèpre et l'éléphantiasis, qui ne sont que des nuances diverses de l'altération chronique de l'albumine, se développent, dans les même* conditions.
Mais la méthode expérimentale devait trouver la solution d'une question aussi importante, et montrer, non-seulement l'origine, mais la cause matérielle de l'albuminurie. Je n'exposerai point ici les divers procédés que j'ai mis en usage pour déterminer artificiellement cette altération; je me bornerai à rapporter les résultats les plus décisifs de mes expériences.
J'ai d'abord enduit la peau convenablement préparée de plusieurs chiens, au moyen d'une substance agglutinative, et j'ai recueilli leur urine au moyen d'une vessie fixée au-dessous du ventre. Avant cette opération, j'ai soumis ce liquide à l'action de la chaleur, de l'acide nitrique, et j'ai constaté que l'urine des chiens est parfois albumineuse. J'ai tenu compte de cette anomalie, afin d'éviter toute erreur dans les résultats de mes expériences. Dans les premiers jours, lorsque la suspension des fonctions cutanées n avait point encore déterminé des changements profonds dans l'organisme, je n'observai point le phénomène de l'albuminurie; il ne s'est généralement manifesté que lorsque l'animal a donné des signes de souffrance; que lorsque sa respiration est devenue difficile et fréquente. Plusieurs fois, dans le cours de ces expériences, lorsque l'animal parvenait à se débarrasser des enduits ou qu'ils finissaient par se détacher, on voyait cesser l'albuminurie, et les sels de l'urine,
qui avaient presque entièrement disparu, étaient de nouveau excrétés en plus grande quantité et se précipitaient au fond du vase. Dans plusieurs de ces expériences, j'ai observé au microscope des globules sanguins qui s'étaient précipités avec l'albumine dans les voies urinaires; alors l'urine était beaucoup plus rouge que dans l'état normal. J'indiquerai la cause chimique de ce double phénomène.
J'ai aussi produit, quoique plus rarement, l'albuminurie chez les lapins. Après avoir enlevé leurs poils et avoir enduit leur corps d'une couche de dextrine, je les renfermais dans un appareil qui me permettait de recueillir l'urine avant son mélange avec les déjections intestinales. Dans ce cas, la quantité d'albumine que j'ai pu recueillir' a été très-peu considérable. Cependant, chez un lapin qui est mort dix heures après avoir été couvert d'un semblable enduit, j'ai trouvé un épanchement séreux dans le péricarde, épanchement qui succède souvent à la suppression artificielle de la transpiration. Ce fluide et l'urine que contenait la vessie, étant soumis à l'action de la chaleur et ensuite à celle de l'acide nitrique, ont offert des flocons albumineux abondants, qui se sont déposés au fond de l'éprouyette, et qui ont ensuite été entièrement dissous par l'acide acétique.
11 importe de remarquer que dans le cours de ces expériences, l'urine des chiens, qui était irèsacide avant l'application des enduits imperméables, devint peu acide, neutre, et tendait même à de ve-
to
146 CAUSES DK L'ALBUMINURIE.
nir alcaline, lorsque ce liquide se chargeait d'une assez grande quantité d'albumine. Une fois seulement j'ai trouvé l'urine d'un lapin acide; elle est aussi devenue alcaline pendant la suspension des fonctions de la peau ; enfin ce liquide a aussi offert dans sa densité des anomalies remarquables, que l'on observe dans l'hydro-albuminurie.
J'ai voulu connaître le rôle que joue la peau dans la formation des éléments de la transpiration, dans la production de la chaleur animale et de l'albuminurie; malgré ma répugnance pour toute opération douloureuse, je fis dépouiller plusieurs lapins et un cochon d'Inde vivants. Cette opération est sans doute bien douloureuse; mais enfin elle peut s'exécuter rapidement. Afin d'éviter les effets d'un refroidissement et l'action de l'air sur une surface sensible mise à nu, je laissai la peau dans sa position naturelle, de manière qu'il eût été difficile de reconnaître que ces animaux avaient subi une semblable opération. Je fus fort étonné de voir qu'ils pouvaient vivre, sans leur peau, deux ou trois fois plus longtemps que lorsqu'ils avaient été recouverts d'enduits imperméables. En perdant cette membrane, ces animaux conservent leur température normale jusqu'au moment ou ilssont près de succomber; elle diminue d'une manière notable quelques heures avant leur mort; ils ne sont point abattus, faibles, dans un état de prostration, comme ceux dont la transpiration cutanée a été suspendue au moyen d'un enduit imperméable; ils sont, au contraire, agiles, et pendant
longtemps ils conservent beaucoup de vigueur.
Maintenant il est facile de se convaincre que la peau ne joue qu'un rôle passif dans cette circonstance, qu'elle est étrangère à la sécrétion des éléments de la transpiration , à la production de la chaleur animale et de l'albuminurie. Après avoir enlevé la peau dans une assez grande étendue, appliquez une couche de dextrine sur la surface qu'elle recouvrait; supprimez le suintement séreux, ou la suppuration commençante qui s'opèrent à cette surface; alors l'animal se refroidit, perd ses forces, et l'albuminurie, qui ne s'est point manifestée lorsque la peau avait perdu presque toutes ses adhérences, l'albuminurie se développe d'une manière remarquable. Elle est donc évidemment produite par le refoulement des éléments de la transpiration dans le torrent delà circulation.
Chez un chien qui rendait une urine un peu albumineuse, j'enlevai la peau du tronc dans une assez grande étendue, et je laissai pendant quatre jours sur la plaie le lambeau que j'avais séparé du tissu cellulaire qui recouvre les muscles : l'Urine devint épaisse, rouge, et déposa un sédiment abondant; mais elle cessa d'être albumineuse. Alors je couvris cette plaie d'une couche de dextrine assez épaisse pour supprimer le suintement qui s'opérait à sa surface. Le lendemain matin, j'ai obtenu des flocons albumineux très-abondants, en soumettant successivement l'urine a l'action delà chaleur et de l'acide nitrique. Cette évacuation cessa et fut remplacée par des selles liquides, noires et très-
fétides. Ledévoiement est un des phénomènes qui se présentent le plus souvent lorsque la transpiration est supprimée, soit par des enduits , soit par l'impression du froid .et de l'humidité. Chose remarquable, dans ces diverses circonstances, l'albuminurie offre les mêmes anomalies. 11 est donc de toute évidence que Sa peau est étrangère à l'élaboration desélémentsde la transpiration, etqu'elle n'est qu'un organe excréteur.
Ces résultats rappellent les belles expériences de MM. Dumas et Prévost. On sait que ces habiles expérimentateurs ont démontré que les reins ne sont que des organes excréteurs. Ils ont extirpé ces organes à des chiens, à des chats et à des lapins; ayant lié les artères, ils ont traité la plaie avec soin. Ces animaux ontsuccombédu sixième au neuvième jour, après avoir éprouvé un mouvement fébrile assez intense. Au moyen de l'analyse du sang, MM. Dumas et Prévost ont obtenu de l'urée en assez grande quantité, pour comparer cette substance avec celle qui avait été extraite de l'urine.
On peut maintenant expliquer les changements qui se remarquent, dans une foule de cas, dans la composition de l'urine; on peut expliquer la production de l'albuminurie, sans recourir à la lésion ou a l'aifection des reins; on peut constater par la simple observation que ce phénomène morbide est 1 e résultat de la suppression subite ou lente de l'exhalation cutanée.
En examinant les changements qui s'opèrent, pendant un accès de fièvre, dans l'urine, M, Berze"
lius s'exprime ainsi1 :« Pendant la première période d'une fièvre qui débute le plus souvent par le froid, la transpiration cutanée est suspendue, et l'urine devient par là plus aqueuse qu'elle n'a coutume de l'être, parce que l'eau qui s'échappe ordinairement par la transpiration sort alors du corps par l'urine. Mais lorsque la fièvre se développe davantage, avec chaleur et accélération du pouls, l'urine devient plus foncée qu'à l'ordinaire; cependant elle ne forme pas de sédiment. Son acide libre diminue à proportion que sa couleur devient plus foncée, et elle commence alors à donner un précipité parle chlorure mercurique, qui ne la précipite pas tant qu'elle est suffisamment acide. Plus l'état du malade s'aggrave, et plus l'urine devient saturée : alors elle commence à être précipitée d'abord par l'alun, puis aussi, sur la tin, par l'acide nitrique. Ces deux réaclifs annoncent que la proportion de l'albumine y va en augmentant. Lorsque la fièvre cesse au bout d'un certain nombre de jours, par exemple, après le septième, l'acide libre reparaît tout à coup dans l'urine, dont la couleur s'éclaircit et quisetroublepar le refroidissement. Lesmédecins
disent alors qu'il y a une crise par les urines
Dans les fièvres intermittentes, l'urine offre ces trois étalsà chaque paroxysme, etquelquefoislc principe colorant y prend une teinte rouge de carmin. »
M. Berzelius ajoute que la présence de l'albumine et la diminution de Vurée dans l'urine s'observent dans beaucoup de maladies avancées, dans l'hy-
1 Traité tir Chimie , tome Vif , p. 402.
150 CAUSES DE h ALBUMINURIE.
dropisie, dans l'inflammation chronique du foie, dans la dyspepsie ou le dérangement de la digestion, vers la fin des maladies de consomption, par exemple, le dernier terme des fièvres hectiques. Il importe de faire remarquer que dans ces conditions, la peau est sèche, inactive, et la transpiration presque supprimée.
On ne peut méconnaître, dans cet exposé, les rapports des résultats de l'observation et de la méthode expérimentale. En supprimant mécaniquementl'exhalation cutanée, je détermine les mêmes phénomènes dans l'urine, à savoir : sa surabondance, l'albuminurie, ladiminution des sels et del'acidité de ce liquide. Lorsque la peau reprend ses fonctions, dans les deux circonstances, on voit s'opérer les mêmes changements; lasueur acide de cette membrane et l'excré tion acide des reins reparaissent, l'album inurie cesse, et l'urée se dépose en grande quantité dans l'urine.
Maintenant, examinons ce qui doit se passer dans l'économie lorsque l'exhalation cutanée se trouve suspendue, soit par l'effet d'un enduit imperméable, soit par l'effet du refroidissement de la peau, dans un accès de fièvre, ou par suite de l'action prolongée du froid et de l'humidité. Il est évident que, dans ces diverses circonstances, la suppression de l'excrétion acide de l'organe cutané doit être le résultat d'un semblable changement; mais il est essentiel de remarquer que cet organe ne sécrète aucun des éléments de la transpiration insensible, et que l'enduit dont on le recouvre s'oppose
CAUSES DE L'ALBUMIISURIK. loi
seulement à leur élimination. Celait est maintenant acquis à la science. Dans ces diverses circonstances, il est donc évident que l'acide lactique se trouve en excès dans le sang; or, sa surabondance dans ce liquide doit nécessairement rompre l'équilibre des affinités organiques: cet acide en excès doit se porter sur l'albumine et la précipiter dans les voies urinaires, où la soude la maintient en tout ou en partie en dissolution dans l'urine; d'une autre part, les sels que la peau doit éliminer sont également refoulés dans le torrent de la circulation; alors les bases alcalines prédominent dans le sang; l'urine doit donc être à la fois albumineuse et peu acide, ou même alcaline. Cette alcalinité de la sueur et de l'urine se remarquent dans une foule de maladies où la peau est inactive; tels sont les scrofules, la phthisie et l'hydro-albuminurie surtout, dans laquelle les fonctions de la peau sont presque entièrement suspendues.
Les expériences suivantes achèveront de montrer la véritable origine de ces phénomènes.
§ If. Injection du lactate de soude et de l'acide lactique dans les veines des animaux. — Production de l'albuminurie.
La quantité considérable d'acide qui sort du torrent de la circulation par la peau, par les reins et par les glandes mammaires, est un phénomène digne de fixer toute l'attention des chimistes, des physiologistes et des médecins. Par quelle opération le sang, un fluide alcaiin , peut-il contenir les éléments d'une aussi grande quantité d'acide? fout semble indiquer que l'acide lactique provient en
grande partie, et peut-être en totalité, de la décomposition du lactate sodique dans le torrent de la circulation et sans doute à l'extrémité du réseau capillaire. L'analyse démontre que ce sel existe dans le chyle comme dans le sang. Cependant M. Berzelius, dont les travaux sur l'acide lactique acquièrent ici unehaute importance, suppose qu'une partie de la chylification consiste dans la décomposition de cet acide , ce qui mettrait en liberté l'alcali par lequel l'acide est saturé. D'après cette hypothèse, on expliquerait pourquoi l'alcali est moindre dans le chyle que dans le sang. Mais il me paraît plus rationnel d'admettre que la chylification est une véritable synthèse. Après la décomposition des substances organiques par l'acte de la digestion , l'acide lactique s'unit à la soude, et c'est dans le torrent de la circulation que la séparation des deux principes s'opère. L'acide abandonne l'alcali, et il est éliminé par la peau et par les reins , au moyen d'une action physico-organique analogue à F exosmose; la soude, devenue libre, contribue h maintenir l'albumine à l'état liquide.
On peut, en quelque sorte, vérifier l'exactitude de cette théorie par la méthode expérimentale. En introduisant une assez grande quantité de lactate sodique dans les veines, on favorise la formation de l'acide lactique, et l'excès de cet acide dans le sang doit nécessairement produire l'albuminerie. C'est précisément ce qui arrive, soit qu'on supprime artificiellement la transpiration, soit que l'on introduise du lactate de soude dans les veines.
CAUSES DE l'albuminurie. 153
J'ai donc vérifié les résultais des précédentes expé* riences par ceux que je vais exposer.
Dans la première expérience, j'introduisis, à midi, dans les veines d'un chien de moyenne taille, cinq gouttes d'acide lactique étendues dans trente grammes d'eau, à la température du sang; il ne se manifesta aucun changement dans l'économie. A une heure, la dose de cet acide fut portée à s.5 gouttes; un tremblement se manifesta , et le pouls acquit plus de force; à quatre heures, l'animal n'offrait aucun signe de malaise. Alors la dose d'acide lactique, étendue dans la même quantité d'eau, fut portée à 5o gouttes; mais bientôt après cette injection il se manifesta une violente agitation, une grande oppression ; l'écume sortit de la bouche, et le thermomètre introduit dans l'anus ne marquait alors que 33°, tandis qu'avant l'expérience la température intérieure était à 3c)0. L'animal expira à cinq heures du soir, et au moment de la mort, la température s'est élevée momentanément de 33 à 35° centigrades.
L'ouverture du corps ayant été faite, on a trouvé dans les veines un sang très-noir, des caillots mous et diffluents accumulés en grande quantité dans le ventricule droit; les poumonsgorgés de sang étaient le siège dune véritable congestion; les autres organes n'offraient aucune altération appréciable; la vessie ne contenait que quelques gouttes d'urine dont l'acidité était très-faible; enfin, malgré ia ^randeqùantitéd'acide lactique qui a été introduite dans le sang, ce liquide était à l'état neutre. Dans
1M CAUSES DE L ALBUIVIIiNUlUE.
d'autres cas, où Ton avait injecté des proportions moins considérables d'acide dans les veines, il conservait ses propriétés alcalines. Je montrerai ultérieurement l'importance de ce phénomène.
Dans une seconde expérience, j'introduisis 10 gouttes d'acide lactique dans la veine jugulaire d'un chien ? sans exciter un trouble considérable; une heure après, je renouvelai cette injection , et j'introduisis par la même voie un blanc d'œuf délayé dans une égale quantité d'eau tiède. Une demiheure après cette injection , l'animal éprouva de l'agitation, un tremblement continuel; la respiration était profondément gênée, saccadée ; le pouls était précipité; enfin cet état, comparable à celui que l'on observe souvent lorsque les animaux meurent couverts d'enduits imperméables. Pendant la nuit , l'oppression devint considérable , Turin rouge et sanguinolente, elle se coagula par l'action de la chaleur et de l'acide nitrique; des flocons albumineux abondants vinrent se déposer au fond du vase; des globules sanguins visibles au microscope s'étaient aussi précipités avec l'albumine. Le deuxième jour, le matin, l'animal offre une respiration plaintive, et fait des efforts qui caractérisaient l'orthopnée; la toux est fréquente, le pouls faible, très-irrégulier; la température normale, qui était à 39% est descendue successivement à 33°, et à quatre heures de l'après-midi elle n'est qu'à 3a°; l'animal rend une urine jaunâtre également chargée d'une grande quantité d'albumine. Le sang retiré de la veine se coagulelentement , et la surface
d'un caillot offre une légère couenne rougeâtre. Cet animal succombe pendant la nuit.
Ses poumons sofit d'une couleur livide, gorgés de sang et de sérosité; le foie est très-rouge et contient beaucoup de sang; ce fluide rougit à l'air, et, comme celui de l'animal soumis à la précédente expérience, il est à l'état neutre, malgré la quantité d'acide lactique qu'il contient.
Cette expérience offre l'exemple d'une albuminurie artificielle, dans laquelle les reins et la peau n'ont joué aucun rôle: ce phénomène peut donc se produire par l'action de l'acide lactique et de l'albumine libres dans le torrent de la circulation. Je pouvais sans doute produire le même phénomène en agissant avec plus de lenteur, et en introduisant de l'acide lactique seul dans les vaisseaux; mais je préférai y injecter une solution delactatede soude, afin de voir ce que ce sel en excès pourrait produire sur la composition du sang : il était plus rationnel de confier à la nature le soin de former de l'acide lactique en excès, et de produire ellemême l'albuminurie.
J'injectai 2 5 décigrammes de ce lactate, dissous dans 3o grammes d'eau tiède, dansla veine jugulaire d'un chien, dont l'urine n'offrait point de trace d'albumine le jour où je commençai l'expérience. Pendant cette injection, l'animal donna des signes de malaise; enfin le calme parvint à se rétablir. Dans la nuit, il rejeta par la bouche une matière filante blanchâtre assez abondante.
be deuxième jour , la température organique,
156 CAUSES DE l'albuminurie.
qui était à l\o° centigr. , descendit à 38°: l'urine, soumise aux réactifs , n'offrit aucun coagulum albumineux; la plaie du cou devint blafarde et fétide; cette odeur désagréable augmenta les jours suivants; pendant trois jours consécutifs, on renouvela la même injection , et la même dose de lactate de soude fut introduire dans le torrent circulatoire.
La densité de l'urine, qui était à 6° le premier jour, était de 7 le jour suivant; l'albumine commença à manifester sa présence dans ce liquide: l'urée était moins abondante, et l'urine peu acide ; les jours suivants, jusqu'au sixième inclusivement, l'albumine augmenta d'une manière notable dans l'urine; à cette époque, l'albuminurie devint moins considérable, l'urée se précipita en plus grande quantité au fond de l'éprouvette, l'urine reprit sa première densité, devint plus acide. Cependant, un mois après ces expériences, le chien qui les a subies rendait encore une urine contenant des quantités peu considérables d'albumine. Un autre chien a été soumis à la même expérience, et a offert le phénomène de l'albuminurie; mais il a cessé quelques jours après la dernière injection.
Je pensai qu'il était inutile de répéter ces expériences, dont les résultats sont d'ailleurs uniformes et décisifs, si on les compare avec ceux que j'ai obtenus en suivant la première méthode; il faut donc conci ure de ces résuliats,que l'albuminurie est déterminée parla suppression de l'excrétion acide de la peau et de celle des reins; cette suppression
peut aussi déterminer l'altération profonde des autres éléments organiques du sang et produire les phénomènes qui caractérisent les maladies aiguës les plus graves.
La suppression de l'excrétion acide de la peau peut déterminer la coagulation de l'albumine dans d'autres maladies; par exemple, dans le tissu cellulaire, dans les vaisseaux et les ganglions lymphatiques; en agissant sur l'albumine, l'acide lactique concrète cette substance, s'oppose ainsi à la circulation , et détermine des engorgements lymphatiques dont les formes sont très-variées. Telle parait être la véritable cause des maladies chroniques de l'albumine, dans lesquelles nous rangeons l'endurcissement du tissu cellulaire citez les enfants, cette maladie des femmes en couches à laquelle on a donné le nom bizarre de phlegmasia alba do/ens, les scrofules, les tubercules, la lèpre, l'éléphantiasis, et enfin l'hydro-albuminurie. Il sera établi au moyen des faits les plus nombreux, des preuves les plus décisives de la statistique, que ces affections sont le résultat d'un véritable étiolementdela peau , de la suppression de la transpiration.
Il sera possible de démontrer que dans la production des maladies aiguës les plus graves, les perturbations des fonctions de la peau jouent le menu* rôle que dans les affections chroniques; la suppression rapide de l'excrétion acide des téguments externes explique l'altération profonde du sang et les lésions locales observées dans le choléra asiatique, dans la peste, dans la lièvre jaune, et dans d'autres
158 causes t)E l'albuminurie,
fièvres graves de nos climats, qui ne sont que des
dégradations des premières maladies.
Devant traiter ces questions importantes dans un autre ouvrage, où les causes générales des maladies aiguës seront étudiées , je me bornerai ici à montrer les rapports de l'asphyxie cutanée avec le choléra asiatique. Dans l'une comme dans l'autre de ces affections, les fonctions de la peau sont suspendues; de plus, dans la dernière, la sécrétion urinaire est supprimée, de manière que les éléments de la sueur et de l'urine sont retenus dans le torrent de la circulation. L'acide lactique qui s'y forme tend donc évidemment à détruire les éléments organiques du sang. A la vérité , dans l'asphyxie cutanée, la suppression de la transpiration est primitive , tandis qu'elle n'est que secondaire dans le choléra asiatique; cette dernière affection résulte de la lésion profonde des fonctions de la moelle allongée ; l'analyse rigoureuse des symptômes montrera les relations des diverses formes de la mvélite avec le choléra algide; il suffît de dire ici que l'on peut distinguer un choléra céphalique ou typhoïde , un choléra cervical , auquel a succombé l'illustre Georges Cuvier, un choléra dorsal ou thoracique, qui s'accompagne si souvent de la paralysie du cœur, un choléra abdominal ou lombaire, dans lequel la fonction de l'extrémité inférieure de la moelle épinière est plus particulièrement affectée; enfin ce prolongement nerveux est souvent atteint dans la totalité; dans ce cas, l'excrétion de la peau, celle de l'urine, sont entièrement supprimées; des
CAUSES DE L'ALBUMINURIE. l.>9
crampes très-douloureuses se manifestent, le cœur est paralysé, la circulation est suspendue, et des accidents graves se manifestent.
Des symptômes généraux indiquent les rapports intimes qui unissent l'asphyxie épidémique et l'asphyxie cutanée, et ces symptômes sont : i° l'altération profonde du sang; a° le refroidissement considérable des cholériques et des animaux soumis à nos expériences; 3° les lésions locales ,1a rougeur de la membrane muqueuse des intestins; 4° le dévoieraient; 5° les mouvements convulsifs; 6° enfin la cyanose, ou l'arrêt du sang dans les vaisseaux capillaires de la peau.
Ce dernier phénomène a vivement frappé l'attention des médecins; en vain les physiologistes ont cherché la cause de celte couleur noire du sang artériel, de ce froid glacial des cholériques; pour eux, ces phénomènes étaient entièrement inexplicables. On vovait le sans s'arrêter dans les vaisseaux capillaires de la peau , où il acquiert une couleur noirâtre, et dans les vaisseaux capillaires des membranes muqueuses gastro-intestinales, où il conserve une couleur rouge, et personne n'a pensé que cette différence dans la couleur du sang, put provenir de la rétention des éléments de la transpiration dans le système capillaire externe. On considérait bien la cvanose comme l'effet de la stagnation du sang; mais une foule de médecins rejetant les résultats des expériences décisives de M. Magendie, croyaient voir dans la rougeur de la membrane muqueuse une véritable inflammation.
Cependant ce physiologiste n'a pu trouver la cause du refroidissement des cholériques , de la couleur noire du sang qui coulait dans leurs artères : frappé d'étonnement en voyant la vie se prolonger malgré le contact du sang noir sur le système nerveux, il avoua qu'il lui était impossihle d'expliquer un semblable phénomène. Les rapports évidents de l'asphyxie cutanée et de l'asphyxie épidémique prouvent que lorsque les fonctions de la peau sont suspendues, le sang acquiert, au maximum, les qualités réfrigérantes du sang veineux; que la vie peut alors s'entretenir pendant quelque temps, au moyen du contact de ce fluide, qui ne cesse pas pour cela de recevoir l'influence vivifiante de l'air dans les poumons; tandis que lorsque l'asphyxie est le résultat d'un défaut d'oxygénation, la mort est presque instantanée.
Ces rapports sont évidents, ils jettent une vive clarté sur la partie la plus importante de l'histoire du choléra asiatique. Rejetez les résultats de la méthode expérimentale, niez l'évidence de ces rapports, et vous ne pouvez expliquer la paralysie du cœur, l'arrêt du sang dans les vaisseaux capillaires, et la suppression de l'excrétion de l'urine et de la sueur. Sans celte théorie, enfin, il est impossible de remonter à la véritable cause du refroidissement des cholériques, de la décomposition de leur sang, de l'exhalation du sérum chargé d'albumine d;ms les voies digestives; enfin, sans ces rapports remarquables, la rougeur intense de la membrane muqueuse gastro-intestinale est consi-
CAUSES DE L;ALBU-J!J \UiiH. îôl
dérée, dans tous les cas, comme une inflammation, et on administre de l'eau froide, deia glace même, à des malades qui ont perdu, comme les animaux soumis à nos expériences, i5 ou i8°centigr. de leur température ordinaire. Je montrerai ultérieurement les graves inconvénients d'un semblable traitement.
Cet exposé suffît pour prouver que la méthode expérimentale que j'ai suivie peut jeter de vives lumières sur Fétiologie des maladies aiguës et. des affections chroniques; d'ailleurs, les résultais authentiques de la statistique viennent confirmer ceux de cette méthode; au nombre des faits nouveaux qu'elle a introduits dans la science, on peut déjà énoncer les suivants :
i° La peau n'est qu'un organe excréteur, et les produits de la transpiration ne sont pas formés dans son tissu.
a0 Lorsque l'on couvre toute la surface de cette tunique d'un enduit imperméable, cinq ordres de phénomènes se manifestent, savoir : A, une altération profonde et même la dissolution du sang; B, une diminution considérable de la chaleur animale; G, des supersécrétions, des épanchements de diverses natures, des ecchymoses; D, des engorgements vasculaircs et des lésions locales; E, une altération de l'urine et souvent l'albuminurie.
3° Le coryza, le dévoiement, la paralysie, le marasme, les mouvements convulsifs, enfin les phénomènes de l'asphyxie sont aussi 5e résultat de la même expérience.
162 CAUSES DK LALBUMINURIE.
4° L'asphyxie cutanée peut déterminer la mort de l'homme et des animaux ; dans cette affection, le sang offre au maximum les qualités réfrigérantes et stupéfiantes du sang veineux.
5° Des animaux dont la peau a été enlevée ont vécu deux ou trois fois plus longtemps que ceux qui étaient couverts d'enduits imperméables. Dans le premier cas, ils conservaient longtemps la même température intérieure, leur agilité, leurs forces, et le phénomène de l'albuminurie ne s'est point manifesté.
G° Dans les bains d'eau et dans les bains d'huile, à diverses températures, comme sous l'influence des enduits imperméables (à l'air et à la transpiration) appliqués sur la peau, beaucoup d'animaux meurent en offrant un abaissement considérable de leur température propre.
7° Dans ces diverses circonstances, la température des mammifères peut s'abaisser de i5°, 170, 1 90, centigr., et celle des oiseaux de î/jou t 5°, sans amener nécessairement la mort.
8° Quelques animaux, notamment les lapins, les oiseaux et même les canards, succombent plus promptemenl dans les bains d'eau que dans les bains d'huile à égale température.
90 Dans ce cas, l'absorption de l'eau par la peau el son introduction dans l'économie sont démontrées par l'observation directe.
io° Des tremblements à comtes périodes sont parfois le résultat de l'immersion prolongée du corps des animaux dans l'eau. Le thermomètre in-
troduit dans l'anus indique que la température ne se concentre pas et qu'elle diminue intra et extra.
ii° Les lésions locales sont généralement plus prononcées à la suite des bains d'huile qu'après les bains d'eau qui ont déterminé la mort,
ia° L'introduction du lactate de soude dans les veines produit l'albuminurie, en favorisant la formation d'un excès d'acide lactique dans le sang.
i3° Lorsque la suppression delà sécrétion acide de la peau s'opère subitement, elle détermine une altération profonde des éléments organiques du sang; une semblable altération s'observe dans toutes les épidémies et autres maladies graves de nos climats.
i4° La diminution rapide de la pression atmosphérique sur le corps d'un animal placé dans une nouvelle machine pneumatique, permettant l'accès de l'air dans les voies pulmonaires, détermine la mort par la rupture subite de l'équilibre qui existe entre la pression atmosphérique à l'extérieur et à l'intérieur.