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CHAPITRE XI

De la musique et de la danse.

On peut enseigner isolément la gymnastique et le chant, sans faire perdre à la première ses plus précieux avantages; mais dans l'application , la

danse, cette gymnastique des jeunes filles, ne saurait être étudiée sans la musique, dont le rhythme règle les mouvements du corps en excitant vivement le système nerveux. Son influence sur notre imagination et nos autres facultés est incalculable : le soldat lui doit souvent son courage dans le combat , son énergie pendant les marches longues et pénibles. Grâce à elle , la femme la plus frêle supporte impunément dans un bal les fatigues qui semblent impossibles a son organisation. Les Grecs, dont la passion pour la musique a été portée jusqu'au fanatisme, lui attribuaient une origine divine : les uns, d'après son étymologie, rapportaient son invention aux Muses, d'autres à Apollon et à Mercure ; et les plus illustres personnages avaient contribué à son perfectionnement. Orphée imagina la lyre qu'il accompagnait de sa voix harmonieuse. C'est aux sons de cet instrument que s'élevèrent les murs de Thèbes : ingénieuse fiction qui montre la puissance des accords mélodieux sur la force physique de l'homme pendant le travail !

« Athénée nous assure, dit J.-J. Rousseau, qu'autrefois toutes les lois divines et humaines, les exhortations à la vertu, la connaissance de ce qui concernait les dieux et les héros, les vies et les actions des hommes illustres, étaient écrites en verset chantées publiquement par des chœurs au son des instruments; et nous voyons, par nos livres sacrés, que tels étaient dans les premiers temps les usages des Israélites. On n'avait pas trouvé de moyen

plus efficace pour graver dans l'esprit des hommes les principes de la morale et l'amour de la vertu ; ou plutôt tout cela n'était pas l'effet d'un moyen prémédité , mais de la grandeur des sentiments et de l'élévation des idées, qui cherchaient par des accents proportionnés à se faire un langage digne d'elles. »

Le centaure Chiron, au moyen de sons mélodieux, apaisait la colère d'Achille. Timothée excitait ainsi ou calmait les fureurs d'Alexandre. David chantait ses admirables psaumes, et dissipait avec sa harpe la noire mélancolie du roi Saûl. Les légendes mythologiques et l'ancien Testament sont pleins des merveilles qu'elle enfanta , et en s'écartant même des fictions des poètes et des traditions antiques, on en trouve d'étonnants exemples dans les temps modernes. Nos lecteurs se rappelleront peut-être ces inquisiteurs d'une petite ville d'Espagne , qui, ayant accusé d'impiété des danseurs de Jaiulango , et permis que cette danse fût exécutée devant eux par les coupables, au son sonore de deux guitares, ne purent résistera leur émotion, s'agitèrent sur leurs sièges, et captivés, par le pouvoir électrique de l'harmonie, se mirent à danser avec les accusés. Qui ne sait que le ranz des vaches est pour les Suisses une cause d'indicibles plaisirs, de regrets amers? Aussi était-il autrefois défendu sous peine de mort, aux soldats de cette nation , de chanter cet air national durant leur séjour à l'étranger; car la désertion, la nostalgie ou le sui-

cide en devenaient pour eux l'inévitable conséquence.

L'influence de la musique sur les facultés dé l'homme est révélée par une multitude de faits qu'il serait hors de propos d'exposer ici. Malheureusement elle n'a plus cette puissance morale et religieuse si favorable aux actions vertueuses, aux grands dévouements. Elle a aidé sans doute aux progrès de la civilisation, mais en se perfectionnant, en perdant son caractère primitif, elle a contribué à la décadence des mœurs. Devenue un amusement frivole, un art très-difficile, elle cherche plutôt à exciter des sensations voluptueuses, à émouvoir par des combinaisons savantes qu'à inspirer de nobles sentiments. Les Spartiates redoutaient avec raison ces innovations , alors qu'ils condamnaient Timothéeàl'amendepour avoir ajouté unecordeàsalyre. Dans la musique grecque, le mode dorien était destiné à faire naître des émotions religieuses ;le/;A/jgien excitait de violents transports; le lydien exprimait les plaintes et les regrets; Xéolieri disposait à l'amour et aux plaisirs.

La voie tracée par les Grecs est encore la seule à suivie aujourd'hui, et il serait temps qu'on fît choix d'un mode musical pour l'introduire dans les maisons d'éducation et dans les établissements hygiéniques. Alors, la musique ne servirait plus à amollir l'homme, mais à le fortifier; elle ne serait plus un auxiliaire pour la volupté, mais un puissant appui pour la morale.

Dans l'antiquité, la danse comme la musique augmentait la pompe du culte divin. Les lévites dansaient autour de l'arche sainte, et David luimême, couvert d'un épbod de lin , les précédait aux sons enchanteurs de sa harpe. Les filles de Sparte selivraientàla danse dans les lieux publics, n'ayant pour voile que leur pudeur et pour égide que leur vertu. Sous ce rapport, les Romains n'imitèrentpoint les Grecs, ils préférèrent à la danse cette gymnastique belliqueuse qui donne au corps , non de la grâce , mais de la force. Ils négligèrent aussi la musique, et leurs mœurs s'en ressentirent. Elles acquirent cette rudesse et cette férocité qui ont laissé tant de taches sanglantes dans leur histoire.

Sous le point de vue hygiénique , la musique et la danse ont une incontestable utilité; l'une excite le système nerveux, et, par la gaieté qu'elle inspire, active le jeu de tous les organes; l'autre augmente la rapidité de la circulation, la fréquence de la respiration, porte le sang dans le système capillaire de la peau , accroît la chaleur animale et provoque d'abondantes transpirations, comme les travaux corporels violents et les autres exercices de la gymnastique.

Lorsque la danse est fréquemment répétée, le corps, disent MM. Pariset et Villeneuve, prend un maintien agréable et aisé. Il se meut avec plus de grâce et de liberté. Les épaules se portent en arrière; les membres inférieurs gagnent en force et en souplesse; les masses musculaires des fesses , des cuisses et des jambes, se dessinent énei giquement ; les

pieds sont constamment tournés en dehors; enfin, au caractère particulier de la marche on reconnaît facilement un danseur. On n'a point remarqué que la danse fût contraire aux femmes parvenues à une époque avancée de la grossesse , et nous leur conseillons surtout, dans le but d'en favoriser les suites, l'usage du tremplin assis, imaginé par M. Amoros. Venette recommandait même la danse aux jeunes mariées , afin de les rendre plus aptes au devoir conjugal : toutefois les frictions faites au pourtour du bassin, à l'aide de brosses en crin confectionnées en Angleterre, ont à cet égard beaucoup plus d'efficacité. Ces deux moyens peuvent faciliter l'écoulement menstruel, car on sait que les mouvements déterminés par la marche en augmentent l'abondance , tandis que le repos le diminue.

Les marins, par la danse, pourront combattre les redoutables effets d'une trop longue inactivité. Le capitaine Cook en a constaté l'influence, et ce célèbre navigateur attribue en grande partie la santé qui régna au sein de ses équipages, dans le cours de ses lointaines expéditions, au soin qu'il prit, pendant les calmes, de faire danser les matelots au son du violon.

Mercuriali reproche, et peut-être avec raison, à nos danses modernes d'être plutôt nuisibles que favorables; car elles se prolongent trop avant dans la nuit, et donnent lieu, par l'absence d'indispensables précautions, à des refroidissements funestes. Mais un abus dans l'application ne suffit pas pour détruire la valeur d'un principe, et il n'en reste

pas moins acquis à la science, que si les heures consacrées à la danse étaient réparties plus judicieusement, si l'on se prémunissait contre les refroidissements par quelques dispositions bien simples, elle serait un moyen précieux d'hygiène, qui ne saurait être introduit trop tôt dans les maisons d'éducation, comme dans les établissements hygiéniques où l'on cherchera à prévenir le développement de la phthisie, des scrofules, et des autres affections chroniques produites par des habitudes sédentaires et l'inactivité de îa peau.

J.-J. Rousseau, qui souvent dépasse le but, et n'est plus qu'un sophiste en aspirant au titre de réformateur, n'apprend point à son Emile Y art de faire des gambades) il préfère le voir, à l'exemple du chevreuil, grimper légèrement sur un rocher et sauter de monticule en monticule. Maison conçoit que si ce périlleux exercice peut être conseillé aux soldats, dont toute la carrière est un danger, il ne saurait convenir aux enfants destinés à des professions paisibles et qui doivent vivre au sein des grandes villes.

Il est, nous le savons, un écueil à la danse. Elle contribue puissamment h la corruption des mœurs. On ne peut impunément rapprocherles deux sexes, à l'âge des passions naissantes, sans que la nature parle avec énergie. Les pressions voluptueuses, les conversations intimes, le langage si expressif des yeux , les émotions enivrantes de la musique, triomphent trop souvent de l'éducation la plus chaste et des préceptes les plus salutaires. Pourquoi les

jeunes personnes ne danseraient-elles pas ensemble? Cette habitude existe dans quelques pensionnats. Il suffirait seulement d'en généraliser l'usage.

J'eus l'occasion d'exposer un jour à un ecclésiastique très-éclairélesfâcheuxeffets delà vie contemplative pour les religieuses, et l'heureuse influence que pourrait avoir l'exercice actif pour s'opposer à la formation des maladies de poitrine, qui font parmi elles tantde victimes. Il comprit àl'instant ma pensée, et signala avec une sagacité remarquable les avantages hygiéniques qui résulteraient de l'introduction de la danse dans les communautés; ce qui prouve, ce nous semble, toute la puissance de ce moyen, puisqu'en dépit de scrupules pieux, un prêtre même lui donnait son assentiment.

Les personnes qui cultivent la musique éprouvent les inconvénients attribués aux professions sédentaires. Les chanteurs et les chanteuses, les instrumentistes qui jouent du cor, du hautbois, de la clarinette, etc., sont sujets aux hémoptysies et aux phthisies. Les bassiers, les joueurs de violon et de quinte n'échappent pas toujours à ces dangereuses tendances de leur art, et Ton se souvient que Grétrv ne se servait jamais longtemps de son violon sans cracher le sang. Le chant, comme la peinture et la sculpture, doit donc être interdit aux sujets prédisposés aux scrofules et aux affections de poitrine. On peut sans doute, a l'exemple des (irecs et ainsi que l'ont essayé dans ces derniers temps Pestalozzi, Clias et Amoros, les habituer insensiblement à exercer les organes respiratoires par

la déclamation, le chant et la lecture à haute voix; mais il y aurait une sérieuse imprévoyance à prescrire cette gymnastique lorsqu'il existe dans ces organes quelques signes d'irritation. C'est encore ici le cas de distinguer les exercices modérés qui fortifient le larynx et les poumons, des efforts violents et continus qui les altèrent.

On a vu, par les développements qui précèdent, que les effets physiques, moraux et hygiéniques de la musique et de la danse sont bien différents. En condamnant au repos ceux qui l'étudient, en les forçant à faire agir outre mesure les organes de la voix, la musique peut devenir et devient quelquefois une source de maladies graves. La danse, au contraire, en excitant toutes les fonctions, particulièrement celles de l'appareil locomoteur et du système tégumentaire, produit, quand on s'y livre avec modération et prudence, d'heureux changements dans l'économie. Mais, nous l'avons dit, la morale en réprouve l'usage dans les nombreuses assemblées où les sexes sont confondus; car elle donne lieu à des entraînements qui menacent la vertu des femmes, le repos des familles, et souvent pèsent sur toute la vie. La musique n'a jamais ces résultats funestes ; son empire s'établit dans les jeux de l'enfance, dans les grands travaux de l'âge adulte; elle délasse le savant, anime le guerrier, inspire le poëte. Aussi la médecine doit-elle profiter avec soin de son action excitante dans les affections nerveuses avec tendance à la mélancolie, et l'hygiène, l'employer dans les maisons de santé comme

un auxiliaire puissant pendant les exercices destinés à prévenir la formation des maladies chroniques. Insistons encore sur l'importance de préférer au mode musical dont l'action ne se fait sentir qu'aux sens, celui qui, par des inflexions vives et accentuées, exprime les sentiments les plus élevés, les passions les plus éloquentes, en un mot, cette musique lyrique et théâtrale, qui caractérisait les poésies de la Grèce antique.

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