CHAPITRE XII
Du repos et du sommeil,
Le repos est un impérieux besoin pour tous les êtres animés. Le sommeil , cette cessation temporaire et périodique des sublimes fonctions du cerveau et du système nerveux de la vie de relation, devient indispensable pour réparer les pertes matérielles que ces organes éprouvent pendant la veille. Cet état passif des organes doit être proportionné, pour la durée, à leur état d'activité. Dans ce dernier cas, en effet, le principe vital s'est dégagé abondamment de l'économie , avec les propriétés du calorique. Il en résulte un sentiment prononcé de fatigue et d'épuisement; la volonté est impuissante à soulever les membres endoloris; les agents extérieurs, les bruits les plus forts ne sauraient plus
émouvoir la sensibilité : sous quelques apparences le sommeil et la mort sont jumeaux , selon l'expression d'Homère. Or, si le sommeil n'est pas assez prolongé , si le repos n'est point complet, les forces de l'homme se débilitent \ son corps s'épuise et maigrit ; les molécules organiques qu'il a perdues pendant le jour ne sont pas remplacées par de nouvelles ; la peau se ride , la fraîcheur du bel âge s'évanouit , et une vieillesse précoce en est pour lui, comme pour les animaux, l'inévitable résultat.
Telle est la loi de la nature. Mais cette loi se modifie selon les climats, les sexes, les tempéraments. Très-exigeant dans les régions intertropicales, le besoin de sommeil l'est beaucoup moins dans celles du Nord, où le mouvement devient une nécessité. Bien qu'il ne soit pas possible d'assigner une limite précise à sa durée, on sait cependant qu'elle est d'autant plus considérable qu'on se rapproche davantage de l'époque de la naissance. Pour l'enfant livré à une incessante agitation , il est indispensable de dormir non-seulement pendant la nuit, mais souvent encore durant certaines heures du jour. La périodicité du sommeil ne saurait d'ailleurs s'expliquer par l'épuisement de l'influx nerveux , car le vieillard débile dort beaucoup moins que l'enfant dans toute sa turbulence, que l'homme dans toute sa vigueur. Les personnes qui prennent de grandes quantités d'aliments et de boissons excitantes éprouvent fréquemment un penchant invincible au sommeil : ce n'est guère qu'au moyçn de la sobriété qu'on fait cesser, ou tout au moins qu'on diminue
cette tendance vicieuse et le danger des congestions cérébrales auxquelles elle dispose. On voit qu'il existe d'étroites relations entre le merveilleux mécanisme du cerveau et ceux de l'estomac qui digère et du muscle qui se contracte. Le même principe les anime ; mais les deux pôles opposés du prolongement nerveux , le cerveau et les organes générateurs, sont soumis à la loi de l'intermittence d'action, tandis que par une prévoyance admirable de la nature , le cœur et les autres organes de l'existence végétative , qui reçoivent l'influx nerveux des parties centrales du même prolongement, ne sont point assujettis à la même loi. Leur mouvement commence et cesse avec la vie.
La durée normale du sommeil est de six à huit heures. Elle peut aller jusqu'à dix pour les enfants ainsi que pour les personnes débiles ; être sensiblement abrégée pour les hommes forts et sanguins, ou pour les individus excitables, tourmentés par une disposition nerveuse, dont le travail et l'exercice ont seuls le pouvoir de neutraliser les effets. C'est en s'y livrant d'une manière soutenue, en diminuant les temps consacrés au repos, que l'on peut espérer de combattre avec quelque efficacité cette obésité qui est la source de graves inconvénients, cet état sanguin qui dispose aux congestions, et cette pléthore lymphatique qui conduit aux maladies tuberculeuses.
Je ne partage pas l'opinion de ceux qui pensent que les femmes ont en général plus de propension au sommeil que les hommes; car j'ai, dans le
cours de ma pratique médicale, trouvé un trèsgrand nombre de ces derniers qu'une irrésistible envie de dormir saisissait après les repas. Un d'eux , auquel j'ai donné des soins, était, malgré sa sobriété, incessamment poursuivi par le sommeil. Il dormait à table, le matin, le soir, au milieu delà conversation , et faisait des chutes qu'un hasard heureux a toujours protégées, mais qui pouvaient avoir les suites les plus dangereuses. 11 était rare qu'il n'oubliât pas d'éteindre son flambeau le soir, et il a failli bien des fois incendier la maison qu'il habitait, Les femmes ne m'ont pas offert de tels exemples.
Le sommeil n'est point une fonction propre au cerveau. Chez les reptiles, le système nerveux tout entier éprouve profondément l'influence des changements périodiques des saisons : durant l'hivernation, les fonctions de la vie de relation sont entièrement suspendues, et celles de la vie intérieure ne présentent que des mouvements faibles et irréguliers. Chez l'homme endormi, la digestion, la respiration, la circulation sont ralenties. Dans cet état, il tend à se refroidir, et la congélation l'atteint plus facilement que pendant la veille. Sa faculté de produire le calorique diminue par conséquent aussi dans le sommeil naturel ou normal ; mais ce refroidissement ne peut s'opérer que dans certaines limites, au delà desquelles l'endormi se réveille pour tomber dans le sommeil anormal ou morbide qui peut devenir funeste.
La soustraction de l'oxygène ei du calorique a
donc pour effet de déterminer le sommeil avant d'amener la mort. Il peut résulter encore de l'asphyxie par submersion, de l'apoplexie, de l'afflux du sang vers le cerveau.
La pléthore est souvent annoncée par une tendance invincible au sommeil. Celui que provoquent les premières causes, s'accompagne parfois desprincipaux signes qui annoncent la cessation définitive de la vie. En de telles circonstances, des inhumations précipitées peuvent enfermer dans le tombeau des personnes que l'art ou la nature aurait pu sauver. Il en est même qui , dans cet état léthargique, conservent le sentiment de leur existence et voient avec horreur les préparatifs de leurs funérailles. Un marin, voyageant à pied, tombe inopinément sans connaissance : appelé à Finstant même, je le trouve sans respiration, ne donnant aucun signe de vie. Les contractions apparentes du cœur avaient cessé. Il est mis au lit : une saignée est pratiquée au bras ; d'abord le sang s'écoule très-lentement et sans jet; mais enfin le jet finit par se former : quelques mouvements convulsifs annoncent d'abord Je retour à l'existence ; ces mouvements acquièrent bientôt de l'intensité, au fur et à mesure que le sang s'écoule de la veine; puis le moribond égaréselève subitement, exécute des mouvements violentsde natation, en nous montrant, dans son délire, un homme qu'il veut sauver du naufrage. /Y la fin de la saignée, le délire disparaît, le calme se rétablit; le marin remarque avec étonnement qu'il est dans un hospice, environné
de sœurs hospitalières , qu'il prend d'abord pour celles qu'il a vues à la Guadeloupe. Interrogé sur l'objet qui 3e préoccupait dans son délire, nous apprenons qu'il vient de faire naufrage sur les côtes de la Corse, que luttant en vain sur un radeau contre la violence des flots, il a perdu connaissance, et que transporté ensuite à terre dans un état de mort apparente, il a été le témoin muet et épouvanté des préparatifs de son inhumation. — Une jeune fille, atteinte d'une affection aiguë du cerveau, tombe dans un état profond de stupeur et d'insensibilité : les fonctions des organes de la vie intérieure sont suspendues; tout annonce une mort prochaine. Jerecommande toutefois de ne procéder à l'inhumation qu'après ma visite. Mais un dernier soupir annonce l'extinction définitive de la vie aux assistants , empressés de lui rendre les derniers devoirs,.. Elle jouit aujourd'hui d'une bonne santé. Combien de faits analogues ont prouvé la nécessité d'attendre pour l'ensevelissement les signes évidents de la mort ! Que de lugubres histoires sont nées d'une imprévoyance fatale, d'une précipitation homicide ! Une lacune, que l'on ne remarque point dans les mœurs anglaises, existe dans notre législation. On peut craindre, au dix-neuvième siècle et en France, d'être enterré vivant !