CHAPITRE XIV
De la natation et des bains de mer,
L'utilité de la natation est trop reconnue pour qu'il soit besoin d'insister sur la nécessité d'y accoutumer les enfants. Les peuples qui, par leurs institutions, ont acquis la plus haule célébrité, les Egyptiens, les Grecs et les Romains, ne négligèrent point cette partie de l'éducation physique, et il existait parmi eux un grand nombre d'hommes habiles à franchir en mer de grandes distances, à
descendre à de grandes profondeurs. Les jeunes Lemniens ne pouvaient se marier s'ils ne savaient plonger; et Ton disait à Rome, d'un ignorant : «Il ne sait ni lire ni nager. » Les femmes mêmes ne redoutaient pas les périls de la natation. On connaît l'histoire de Clélie et de ses compagnes.
Non-seulement l'art du nageur permet à l'homme de se livrer sans danger au plaisir de la navigation; mais il donne à sa constitution plus d'énergie, à ses membres plus de souplesse, à ses chairs plus de fermeté. Dans certains cas, cependant, surtout pour les organisations faibles, les bains trop prolongés seraient de nature a produire des perturbations dans l'économie, et on doit en restreindre avec soin la durée pour tous ceux qui éprouvent, en s'introduisant dans l'eau, un refroidissement intense, de la pâleur à la face et aux extrémités, et un irrésistible tremblement. Mais si au contraire, après la première impression, la peau rougit, les forces s'accroissent, la respiration devient plus facile, l'appétit plus exigeant, on peut alors sans scrupule en conseiller l'usage. Une promenade sur le bord d'un fleuve, à la campagne, sur des lieux élevés, en sera le complément nécessaire, et favorisera puissamment, par l'action de la marche, de l'air libre et de la lumière, une réaction sans laquelle les bains froids seraient en général plus nuisibles que salutaires.
Leur efficacité est évidente pour les enfants disposés aux scrofules et à la phthisie, quand on ne néglige aucune des précautions prescrites par lapru-
dence. Il serait à désirer même que dès l'âge le plus tendre, à quatre ou cinq ans, on les habituât à la natation, en employant des vases dont la capacité leur permît de se livrer à cet exercice sans difficulté comme sans péril. En quelques circonstances, on activerait l'effet de ces immersions en faisant dissoudre dans l'eau une certaine quantité de chlorure de sodium ou de sel ordinaire; car ces bains de mer artificiels sont infiniment préférables à l'iode, aux antiscrofuleux et antiscorbutiques dont on fatigue l'estomac des enfants faibles et cachectiques. En effet, on doit remarquer que l'estomac, dans la généralité des cas, ne souffre que consécutivement, ainsi que les autres organes : la peau est le point de départ du mouvement morbide; pour arrêter l'un, il faut rétablir les fonctions de l'autre. Si la faiblesse des enfants rend intempestif l'emploi des bains, on pourra les remplacer par des lotions faites avec de l'eau chargée de principes légèrement excitants du sous-carbonate de soude ou du savon, qui, combinées avec l'exercice et le régime, produiront inévitablement des effets favorables.
Des cures nombreuses ont dès longtemps établi l'efficacité des bains de mer. xMoyen précieux de l'hygiène et de la thérapeutique, c'est en vain qu'on essayerait de le remplacer par des bains artificiels, possesseurs des blêmes éléments. Au nombre des conditions essentielles qui assurent aux premiers une supériorité dont toute l'habileté des pharmaciens et toute la science des chimistes ne sauraient
376 DE LÀ NATATIOiN ET DES BAINS DE MER.
les déshériter, se placent l'action vivifiante de l'air delà mer, l'influence de la lumière, le mouvement mécanique et peut-être électrique de la lame, les promenades sur le rivage et les jeux des enfants sur les dunes.
Un chimiste allemand des plus célèbres, M. Liebig , a révélé par des remarques fort concluantes l'existence des particules salines dont l'air de la mer et du littoral est imprégné. Il rapporte que, pendant les tempêtes, les feuilles des plantes se couvrent d'une couche formée par ces particules. Ces croûtes salines s'observent dans la direction de l'ouragan, sur une étendue de vingt à trente milles anglais; toutefois, la tempête n'est pas indispensable à la production de ce phénomène : l'air qui flotte sur la mer trouble en tout temps la solution de nitrate d'argent. Chaque courant, si faible qu'il soit, enlève avec des millions de quintaux d'eau de mer qui se vaporisent annuellement, une quantité de sels qui s'y trouvent en dissolution, et amène à la terre ferme du chlorure de sodium, du chlorure de potassium, de la magnésie, etc.
Ces aperçus judicieux sont confirmés par les expériences qui ont été faites , sous l'impulsion de l'illustre Lavoisier, par la direction des poudres et salpêtres, ainsi que par les observations toutes positives recueillies a la saline de Nauheim. Ledirecteur de cet établissement, au rapport de M. Liebig, a démontré jusqu'à l'évidence cette volatilisation du sel marin. Une plaque de verre fixée sur1 une barre élevée entre deux bâtiments, à peine éloignés l'un de
DE LA NATATIOiN ET DES BAINS DE MER. 377
l'autre de douze cents pas, se trouve le matin, après l'évaporation de la rosée, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant la direction du vent, constamment tapissée de cristaux de sel.
Il est donc possible, d'après ces données nouvelles, d'expliquer aujourd'hui l'influence bienfaisante de l'air de la mer sur la constitution des scrofuleux et des personnes disposées à la phthisie pulmonaire. Ses remarquables propriétés sont dues à la fois et aux particules salines qu'il tient en dissolution, et au mouvement plus ou moins rapide qui lui est imprimé. Dans ces conditions, il devient un excitant très-efficace pour la peau et les organes de la respiration.
A cette action puissante s'ajoute encore celle du soleil et de l'exercice.
Mais, pour que les immersions produisent des effets hygiéniques véritablement salutaires, elles doivent être d'abord d'une courte durée, ne pas excéder trois ou quatre minutes, et rarement avoir lieu plus d'une fois par jour. Lorsqu'on les administre, on plonge instantanément le corps tout entier dans la mer; puis on le soutient horizontalement à sa surface de manière que la lame puisse le recouvrir et lui donner une impulsion favorable; on l'essuie avec soin ensuite au moyen de linges secs; et c'est alors que la promenade sur la plage et sur les dunes doit compléter l'effet des bains.
Sous leur influence, des indices d'amélioration ne tardent point à se manifester; la peau vivifiée perd sa pâleur et sa mollesse. Elle devient plus ou
moins rouge; les vaisseaux capillaires se développent; un sang plus riche en principes réparateurs y circule. L'embonpoint morbide se dissipe; les muscles prennent une saillie plus prononcée; le caractère est plus gai, la volonté plus énergique et la pensée plus active. C'est quand ces importantes modifications se sont déclarées dans l'économie qu'on peut , dans quelques circonstances, ordonner deux bains par jour.
Ils s'administrent, au reste, dans une foule de cas. Les dispositions organiques qui n'en permettent pas l'emploi sont : une affection vive des centres nerveux, du cerveau et de la moelle épinière, la pléthore, la tendance à une congestion, le mouvement fébrile et l'inflammation. Les maladies dans lesquelles l'atonie est évidente et les tissus relâchés se trouvent souvent guéries par les bains de mer, ou du moins heureusement amendées. C'est en vain , lorsque la phthisie est avancée, qu'on chercherait ainsi à en arrêter le développement. L'air vif de la mer en accélérera, au lieu d'en retarder la marche. Les personnes faibles et prédisposées a la formation des tubercules peuvent seules en recueillir de précieux avantages; car s'il est bien constant que les eaux de la mer ne jouissent point dans la phthisie d'une vertu curative certaine, elles sont très-propres à amener, à l'état latent, la résolution des tubercules, lorsqu'ils n'ont pas encore déterminé une inflammation désorganisatrice.
Dans l'affection scrotuleuse , les bains de mer
amènent presque toujours une guérîsôri rapide; mais il faut, comme pour la phthisie, la prendre à ses commencements. Aux caractères que nous avons mentionnés en décrivant le tempérament scrofuleux, à l'épaisseur des lèvres et des ailes du nez, à la tuméfaction des glandes du cou, à l'empâtement des membres , à la blancheur mate de la peau, aux ophthalmies, aux écoulements purulents derrière les oreilles, à la tuméfaction du ventre, au gonflement des doigts, îe praticien reconnaît aisément une prédisposition aux scrofules. Dans ces circonstances et dans des cas plus graves, où la carie des côtes, des vertèbres, etc., avait déjà fait de grands progrès, on a vu les plaies s'aviver, la maladie des os se guérir et la cicatrice se former. On a triomphé par le même moyen de tumeurs blanches produites par l'extension de l'affection scrofuleuse, de périostoses et même dexostoses.
L'usage intérieur de l'eau de mer en seconde parfaitement les applications extérieures. Elle agit comme excitante, comme fondante et comme purgative, et elle contribue à résoudre les engorgements du système lymphatique. On peut l'administrer par cuillerées aux enfants, et par verrées aux adultes. D'ordinaire elle produit un effet purgatif sur ces derniers à la dose d'un kilogramme.
Ces bains doivent être prescrits encore aux jeunes personnes dont la texture organique est molle, la constitution chétive, et dont les cJrganesse développent lentement à l'époque de la puberté. Ils la-
vorisentj en effet, la congestion qui précède l'époque menstruelle et dissipent souvent, avec une promptitude remarquable, les causes qui s'opposent à la manifestation de l'écoulement, qui en est la crise salutaire. Leur action spécifique est également précieuse dans les relâchements des ligaments de la matrice et dans l'atonie de cet organe, qui se relève sous son influence, et reprend insensiblement sa position normale. Les écoulements leucorrhciques se tarissent, et une femme stérile trouve quelquefois la fécondité. Ajoutons que les injections dans les organes utérins ne présentent pas les mêmes avantages, puisqu'on est souvent obligé de les suspendre, à cause de l'irritation qu'ils y introduisent. C'est donc encore en modifiant le système tégumentaire que l'air et l'eau de la mer exercent leur principale action, soit qu'on les considère comme modificateurs hygiéniques, ou qu'ils soient employés comme moyens thérapeutiques.
Mentionnons encore dans le nombre des maladies qui peuvent leur devoir leur guérison : i° la chlorose, qui se reconnaît à la pâleur de la peau et des lèvres, à la tristesse, a l'inappétence, à la difficulté des digestions, au retard du flux menstruel, aux palpitations et a d'autres signes fort distinclifs, dont la désignation serait superflue. Si les progrès de la faiblesse s'opposent à F usage des bains entiers, des demi-bains d'eau saline, l'air libre et l'exercice modéré seconderont puissamment les préparations ferrugineuses. ap Les affections convulsives , hys-
tériques , épileptiques et d'autres maladies nerveuses dans lesquelles l'atonie prédomine sur l'irritation. Dans ce cas, Peau de la mer pourra être employée en bains, en affusions, ou en douches. 3° L'hypocondrie, la mélancolie et la manie, contre lesquelles ces différents modes de traitement ont également eu des succès. 4° La chorée.ou danse de Saint-Guy , qui a cédé plusieurs fois à ces moyens ainsi qu'aux simples affusions d'eau froide recommandées par Dupuytren; enfin , les maladies de la peau, les éruptions de diverses natures, les dartres, les' ulcères atoniques et scorbutiques, la toux gastrique et l'affection de l'estomac qu'accompagne une supersécrétion acide.
Il est à remarquer toutefois que ces moyens hygiéniques ont été moins efficaces dans l'hémiplégie que dans la paraplégie, qui donne lieu à des lésions vésicales; leur vertu est en quelque sorte souveraine dans cet épuisement qu'amènent l'abus des plaisirs des sens et les excès de l'onanisme ; la puissance virile a été retrouvée au sein de Fonde froide et salée. Des fièvres intermittentes s'y sont dissipées, et une foule de convalescents, épuisés a la suite de longues maladies, y ont reconquis leurs forces perdues.
Ces bains salins font disparaître parfois comme par enchantement des catarrhes opiniâtres, des toux pitûiteuses, des écoulements muqueux du rectum etdti vagin, accidents entretenus, ctiez lès jeunes fîtlesël les femmes qui mènent une vie sédentaire, par l'inactivité des fonctions de la peau. II sufnl
pour les abolir de réveiller la transpiration. Qui ne voit encore ici la fécondité des principes posés dans la première partie de cet ouvrage ?
Buchan signale une toux rauque, accompagnée d'une sécrétion visqueuse, qui survient fréquemment à la fin de l'été parmi les habitants des grandes villes, et qui cesse ordinairement après un séjour de vingt-quatre heures sur les bords de la mer. M. d'Aumerie, médecin des eaux de Scheveningue, en rapportant cette circonstance , remarque avec sagacité que l'air marin est utile, en outre, à la guérison d'autres maladies chroniques des poumons avec excrétion copieuse de mucosités; son action augmente, selon lui, la salutaire efficacité des bains, Des expériences personnelles lui ont prouvé à quel point le séjour sur le rivage pouvait être précieux aux enfants débiles , souffrant d'affections scrofuleuses ; en effet, la seule influence de l'air maritime a rendu bien portante et robuste une petite fille très-chétive, qui, atteinte d'une semblable maladie, avant sa venue à Scheveningue avait été considérée comme incurable.
Nous devons, pour compléter la mention des cas où il importe de recourir à l'usage extérieur et intérieur des eaux alcalines , citer encore avec Russel toutes les obstructions récentes des glandes intestinales , de celles du cou , des poumons et des autres viscères; les tumeurs naissantes des articulations, si elles ne sont ni ulcérées, ni squirrheuses, ni cancéreuses, et ne proviennent point de la carie des os; les fluxions des glandes des pau-
pières; les maladies de l'intérieur des narines avec épaississement de la lèvre supérieure; les embarras des reins sans inflammation , alors qu'ils ne contiennent pas de calculs trop volumineux ; les obstructions récentes du foie; la lèpre sèche et humide, la gonorrhée, l'ictère et les affections cutanées.
S'il résulte des faits contenus dans ce chapitre que les bains de mer offrent à l'hygiène et à la thérapeutique de puissants secours, ces faits indiquent aussi les améliorations précieuses que, dans une haute pensée d'humanité, il serait facile de réaliser peut-être. Il nous semble d'abord qu'on pourrait fonder sur plusieurs plages maritimes salubres des établissements hygiéniques où seraient traités les scrofuleux ? les personnes atteintes de maladies cutanées, les enfants prédisposés au rachitisme el à la phthisie. Ils trouveraient sur le littoral élevé de la mer, grâce aux bains d'eau , d'air et de lumière, aux promenades sur les dunes où ils recevraient les effluves de l'air marin, aux courses dans les champs et les bois qu'ils auraient soin de parcourir à pied ou sur un poney , tous les éléments de guérison réunis.
Mais il ne suffît point de se préoccuper de ceux qui , favorisés par la fortune, peuvent aisément pe transporter dans les contrées où ils espèrent raffermir leur santé et prolonger leur existence. Il faut songer surtout à ces pauvres ouvriers, parias de nos sociétés modernes, qui meurent prématurément dans les hôpitaux, après avoir exercé une partie de leur vie des professions insalubres. Bien
portants, ils ont respiré dans leurs ateliers un air vicié et destructeur; malades, ils sont exposés à un air non moins délétère dans les asiles que leur ouvre la charité. Ils manquent de trois choses essentielles à toute guérison : l'air libre et pur , la lumière directe du soleil, l'exercice. Ne serait-ce point remplir un grand devoir que de créer pour les pauvres , comme nous le demandions tout à l'heure pour les riches, des établissements hygiéniques sur les bords de la mer, où seraient reçus les artisans affectés de scrofules, de tumeurs blanches, de carie, d'affections cutanées et autres, contre lesquelles les hôpitaux n'ont que des remèdes si restreints dans leurs applications, si lents dans leurs effets? Que d'enfants condamnésà une existence misérable cesseraient ainsi d'être un fardeau pesant, une cause de douleur pour leurs familles et pour euxmêmes! Que d'hommes qui languissent pendant de longues années, à la charge de l'administration de l'Etat , de la société tout entière , seraient rendus à leurs travaux ! Les chemins de fer aideraient à l'accomplissement d'une telle idée, en transportant avec célérité et sans secousse les convalescents et les prédisposés dans ces succursales maritimes qu'on établirait a Dieppe, au Havre, àTrouville, dans les localités les plus propices.
En effet , pourquoi les faveurs qu'on accorde aux militaires malades, envoyés à grands frais au pied des Pyrénées, seraient-elles refusées aux ouvriers invalides, qui peuvent, après un court trajet, être transportés dans des lieux où ils obtiendraient une
prompte guérison sans les secours de la pharmacie? On l'a dît, il est des économies ruineuses et de fructueuses dépenses. Les sacrifices que la fondation des succursales maritimes imposerait à l'administration des hospices auraient, si je ne m'abuse, un immense résultat pour le bonheur des classes pauvres, et ne seraient point entièrement stériles sous le rapport financier. Aujourd'hui que le principe d'antagonisme qui poussait les nations les unes contre les autres semble éteint, que la guerre a cessé ses ravages , que le bien-être des peuples est devenu le principal but des gouvernements, qui peuvent enfin employer pour les soulager les moyens dont ils usaient pour les défendre, nous recommandons, certain d'être entendu, cette importante réforme hygiénique à l'attention des souverains.