L'INTÉRÊT ET LA RANCUNE
— Oui, savoir écouter et vouloir comprendre, ajoutai-je pour finir, c'est un phénomène rare, mon cher. Notre deuxième catégorie d'objectants se compose des individus qui ne savent pas l'un et ignorent l'autre. Ils ne veulent pas de réponse. Nous en causerons à votre prochaine visite.
— Merci, je ne demande pas mieux.
Mon interlocuteur se leva, fit deux ou trois tours dans ma chambre, tandis que je lui ficelais, dans le même paquet, les Lettres de Brunetière sur Renan: h Miracle et ses contrefaçons, du P. de Bonniot, quelques brochures de Mgr de Ségur, la Vie de Jésiis- Christ, par Veuillot, et les Cousins de Matutinaud, pour l'amuser un peu en l'instruisant.
Après un dernier bout de conversation sur les journaux, les faits divers, la pluie et le beau temps, il prit congé en me serrant la main. Comme je l'accompagnais à la porte, je pris sur un rayon une brochure anglaise :
Plain Fads for fair Minds. Je la glissai dans sa poche de paletot, et. . .
— Jusqu 'au plaisir de vous revoir.
UN BOUT DE Cinq ou six jours plus tard, mon CRITIQUE. jeune ami frappait à ma porte. Il avait passé directement de la rue à ma chambre, sans le stage obligé du parloir. Il me rapportait le Plain Facts for fair Minds. En le posant sur ma table, il le marqua d'une boutade plutôt sévère :
— Ce bouquin est écrit pour les vieilles irlandaises qui fréquentent les protestants . . .
— Allons !
— et dont la religion est faite d'eau bénite et de génuflexions to the holy fathers.
— Bon ! En voilà un de jugé. Il ne s'en trouvera pas plus mal, j 'espère, et n 'en continuera pas moins à faire du bien aux vieilles, aux vieux et aux jeunes Irlandais. Vous devenez exigeant à ce que je vois.
Il s'assied, en souriant de sa propre sévérité, me dit un mot de Brunetière, qu'il trouvait, faute d'entraînement sans doute, un peu pénible, lourd. Il était ravi
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du P. de Bonniot. Dans sa physionomie éclairée de deux yeux de bonne humeur, il n'y avait plus trace du quart d'heure intense.
Ses lectures nouvelles le transformaient déjà en combatif, et il se grisait à la pensée de quelque équipée batailleuse. Illusion de néophyte.
Le moment était propice pour parler des coups d'épée dans l'eau et le prévenir contre les disputes inutilement victorieuses.
LA MAtrvAlSB — Ne dépensez pas en vain, mon l^OI. cher Maurice, votre ferveur de néo-
converti. Connaissez bien votre homme, d'abord ; sachez s'il est vraiment, et en quoi, un adversaire. On ne s'arme pas d'une carabine contre les mouches. C'est peine perdue de tirer ses cartouches au vent, et plus encore de sortir ses grands principes contre un mot d'étourdi ou la plaisanterie d'un farceur.
— La vérité n 'est-elle pas indépendante des personnes ? Et ne faut-il pas la dire à tout le monde ?
— Oui, mais avec discernement. A quoi bon prodiguer l'apologétique à des gens qui tapent sur le Credo
et la confession, parce qu'ils ne veulent pas restituer vingt-cinq piastres qu'ils ont volées.
— A ceux-là on démontre . . .
— On ne démontre rien à un objectant de mauvaise foi. Trouvez plutôt et tout d'abord, si c'est possible, le mobile de son objection. Ce sera plus expéditif.
— Et si ce n'est pas possible ? On ne suppose pas la mauvaise foi, on la prouve.
— Assurément. Mais il n'est pas nécessaire, pour la saisir, d'être un fin limier, un psychologue subtil, ou d'avoir écrit l'Histoire des Variations. Vous n'aurez pas causé deux minutes avec votre adversaire, que vous allez découvrir, non pas un incroyant, mais un mécontent. C 'est un grief personnel qui lui a obscurci tout à coup les articles de la foi. Mettez-le sur la défensive, au lieu de toujours rester vous-même au banc des accusés, et vous allez vite le voir sortir, le motif, comme un chat du sac. C'est, le plus souvent, l'intérêt, à moins que ce ne soit la rancune, — cette rancune née de toute la sarabande des griefs contre les gens d'Eglise. Vous n'avez pas idée du nombre de vérités ou de contes absurdes dont on peut gaver un homme, pourvu qu'il n'en découle aucun devoir. Vous n'avez pas idée non plus combien les vérités les plus évidentes lui deviennent contestables, du moment que vous mettez a a bout
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le sixième commandement, le pardon des injures, la pénitence, la restitution. Deux et deux font quatre pour tout le monde ; c'est vrai, c'est évident, — excepté pour celui qui a volé deux fois deux piastres. Celui-là a besoin de faire l'addition, de savoir au juste combien ça donne, ou plutôt combien ça ôte, de connaître l'homme qu'il a volé, s'il est riche, s'il n'est pas lui-même un . . .
— Ça ne peut tout de même pas faire trois !
— Ça dépend ! ça pourrait bien se monter à cinq, si l'addition est faite par le créancier. Notez, au surplus, que les vérités de la foi n'étant pas d'ordre mathématique, il est plus aisé de les conformer à l'intérêt. Une foule d'incrédules consentiraient volontiers à allonger dix fois le Credo, s 'ils pouvaient raccourcir d'autant les dix commandements. — Faites-moi croire tout ce que vous désirez, mais ne concluez pas à des obligations pratiques ! L'Eglise, infaillible tant que vous voudrez, infaillible comme Jésus-Christ, dont elle est la continuation, pourvu qu 'elle ne gêne pas mes amours, mes marchés, les conditions de mon mariage, ma vie conjugale, ma conscience, oh ! surtout ma couscience ! — Voilà le fond de l 'incrédulité de toute cette catégorie d'incroyants. Mettez la main sur le mobile de l'objectant. Etablissez la correspondance entre le dogme qu'il nie et la morale qui le gêne. Montrez que
l 'un n 'est qu 'un transfer à l 'autre, — si j 'ose dire, en langage de tramway — et vous allez tout de suite voir fuser l'objection.
Maurice crut aisément à la valeur du procédé. Il avait dans sa mémoire plusieurs faits qui en démontrent l'efficacité. Il m'en raconta quelques-uns d'un comique achevé.
LES — Quant aux rancunes et à leurs con-
RANCUNES. séquences théologiques, repris- je, elles amuseraient comme vos histoires, si elles n'étaient si tristes. Vous ne les saisirez jamais toutes. Elles sont légion. Et je ne sache pas de manifestation de la vie où se montrent mieux toutes les faces de la mesquinerie humaine. Pas de sujet où le coeur et l'esprit se contredisent plus radicalement. J 'ai entendu des catholiques nier la présence réelle de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie, en laquelle ils avaient foi naguère, parce qu'ils n'aimaient plus leur curé, ou que celui-ci avait tancé certains désordres de façon qui les coiffait ; un autre qui se moquait du dogme de renfer,parce qu'on l'avait éliminé de la liste des marguillers possibles ; d'autres renoncer à la religion catholique, à cause du petit
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garçon refusé à la première eommunion, — un enfant si intelligent ! — d'un presbytère trop riche, du vicaire et de ses visites chez le voisin, d 'un scandale sacerdotal vrai ou inventé ... J 'ai connu dans une ville américaine, un médecin qui avait ramassé, je ne sais dans quels livres hérétiques, des objections contre le dogme de la chute originelle. Il les prêchait partout avec un zèle inlassable. Je me demandais pourquoi tant d'ardeur, quand je découvris que son zèle était né le jour où des Religieuses, pour d'excellentes raisons de morale, l'avaient éconduit de leur hôpital.
— Je ne vois pas . . . murmura mon ami.
— Vous ne voyez pas la liaison, n'est-ce pas entre le péché originel et les Soeurs ? Ni notre médecin, ni les Soeurs, ni moi non plus. En pareil cas, n'insistez pas sur le péché originel, n 'y touchez même pas. Insistez plutôt sur les raisons des Soeurs de mettre leur homme dehors. Ça ne nuira pas à la foi de l'objectant, qui croit comme vous, et ce sera mortifiant pour sa mauvaise foi.
— Pardon, mon Père ; vous ne blâmeriez pas tout de même celui qui, connaissant son sujet, expliquerait la chute originelle à un rancunier de mauvaise foi î
— Voudrait-il comprendre ?
— Même s'il ne le voulait pas ! Ne vaut-il pas mieux
proclamer la vérité que de se laisser accuser impunément î
— Accuser ? Au nom de qui ? et de quel droit ? C 'est là une des naïvetés de certains catholiques, et des meilleurs, de se croire au banc des accusés ou de s'y mettre, dès qu'on attaque leurs croyances. On dirait qu'ils ont besoin de demander pardon, de se justifier. Ce n'est pas eux, les accusés. Ce n'est pas eux, les coupables. Ils sont les juges. Où est leur trahison, à eux ? Les traîtres, ce sont les apostats : apostats de la famille catholique, de la tradition, du baptême, de l'autorité infaillible, des lois de la conscience, de l'honneur, de Jésus-Christ. Tenez ceux-là sur le banc et qu'ils se justifient ! Sembler leur demander grâce ? Ressentir leur injure ? Allons donc ! Jugez-les, condamnez-les, foncez dessus, comme Joinville « sur cette chiennaille » !
Règle générale, mon cher, quand un intéressé ou un rancunier vous pousse son erreur sur le ton de la diffamation, surtout s'il l'agrémente de la suffisance particulière à cette catégorie, vous pouvez conclure : il ne veut pas de réponse. La réponse la plus probante n'ajouterait en lui que de l'aigreur de plus. Donnezvous seulement le plaisir d'une brève riposte. Qualifiez-le de l'épithète idoine, et laissez-le aller. Il a
L ^INTÉRÊT ET LA RANCUNE il
bêché dans vos croyances, piochez dans sa pratique. Il insiste sur l'humiliation de croire avec le pape, les théologiens, les savants et les saints ; insistez sur la gloire de croire avec les apostats. Il ne voit que mensonge dans l'Eglise, faites-lui dire où il cherche la vérité. Il nie les miracles, s'en moque, défiez-le de changer de conduite, si jamais il en constate un qui lui crève les yeux.
UN CATECHISME Le récit d'un fait en appelle sou- EN MER. ygjj^ yjj autre. Maurice m 'avait fait
le plaisir, pour justifier mes procédés contre les attaques de la mauvaise foi, de raconter deux ou trois anecdotes amusantes ; à mon tour, je lui racontai l'incident d'un catéchisme en mer.
— Il y a six ans, nous traversions l'Océan, trois jeunes amis et moi, par la voie Gibraltar-New- York. A bord de notre steamer allemand se trouvaient deux apostats, devenus ministres. Ils s'étaient d'abord montrés très froids avec nous ; mais le désir de nous convertir, sans doute, les avait peu à peu réchauffés. Dès que le mal de mer leur en eut laissé le loisir, ils abordèreut les questions religieuses.
Ce n'est jamais très varié, les questions religieuses avec les apostats. Elles se composent toujours, comme d'ailleurs l'essence même du protestantisme, de griefs et de protestations contre l'Eglise romaine. On proteste, n'est-ce pas, ou l'on n'est pas protestant. Il n'y eut donc pas sur ce point de surprise : ce furent les mêmes attaques, avec les mêmes vieux préjugés que de coutume. Ils piquèrent, ils bêchèrent dans nos «superstitions»: l'adoration des images, notre pape incapable de pécher, la vente des indulgences, notre culte idolâtrique envers la sainte Vierge, et le reste. Je tâchai, à plusieurs reprises, de leur faire comprendre que tout cela n'existe que dans leur imagination. Je m'appliquai, pendant plusieurs jours, à faire un petit cours de théologie et à remettre les choses sur pied. Rien n'y faisait.
Un petit cours de théologie sur mer a beau être agréable, quand le roulis n'en gâte pas le goût, on s'eii lasse bientôt, si on s'aperçoit qu'il ne sert de rien. Ce n'était pas pour s'instruire que mes ministres objectaient : c'était pour me dire ce qu'ils avaient sur le coeur. Plus je rétablissais de vérités méconnues, et plus ils en méconnaissaient, sans s'occuper des réponses. Plus je rebâtissais le mur des vérités catholiques, et plus ils piochaient pour le démolir en eux-mêmes.
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Alors, un commis-voyageur, grand garçon, silencieux jusqu'alors, infatigable liseur, ne fermant guère son livre que pour écouter nos discussions sur le catéchisme, fatigué de mes efforts inutiles, vint à moi et souriant :
— Dites donc, si je bêchais, moi aussi, à mon tour, dans leur mur !
L'INTERVENTION — Un matin il rencontre sur le D'UN COMMIS- pont les deux « révérends », en VOYAGEUR. train de souhaiter des bonjours
autour d 'eux et de louer les charmes de la température. Dans une traversée, il n'y a pas de moment plus joyeux que l'après-déjeûner, vers neuf heures du matin. Les plus positifs ont alors une heure de poésie et sentent toutes les gaîtés du voyage leur chanter au coeur comme des alouettes, — surtout si cette heure offre, comme celle de ce matin-là, les caresses d'un soleil adouci par les buées légères montant des flots, par la fraîcheur des brises qui bercent mélancoliquement la mer, tandis que le ciel bleu chatoie dans les longues ondulations de sa robe vert-satin.
Et nous voilà de nouveau, assis près du bastingage, causant religion. Un groupe de protestants nous entourent, d'ailleurs assez peu respectueux pour leurs ministres. Ils écoutent en curieux et s'amusent.
— ;Mes amis, dit le voyageur de commerce aux deux pasteurs, j'admire votre zèle ; vous voulez nous convertir, n'est-ce pas ? Eh bien, vous allez réussir. Je ne sais pas encore dans quelle secte j 'entrerai : il y en a tant ! Vous choisirez pour moi.
Ils hochèrent la tête sous l'ironie.
— Voudriez-vous me prouver, continua le voyageur sur le ton agressif à la fois et railleur d 'un homme sûr de lui-même et qui en a vu bien d'autres, me prouver, je ne dis pas toutes, mais une seule de vos accusations, en citant une parole autorisée, un auteur approuvé, un fait sanctionné par l'Eglise catholique justifiant vos griefs. Trouvez-moi un seul théologien orthodoxe, un seul pape, un seul concile de l'Eglise, une seule pratique conforme à nos enseignements, une seule doctrine affirmant l'adoration des images, la vente des indulgences, l'idolâtrie de la sainte Vierge, et mes compagnons et moi, nous nous engageons à être des vôtres et à le dire publiquement aux quinze cents voyageurs du bord.
— En retour, insista notre apologiste laïque, — en
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me 1 émettant l'un des livres qu'il tenait en main : les Controverses du P. Galway, dont il faisait ses délices depuis le départ de Gênes, — voici ma question : Vous admettez, n'est-ce pas, l'authenticité et l'autorité des quatre premiers conciles œcuméniques ? — Oui. — Votre réforme n'a pas réformé ceux-là ^i — Non, — Eh bien, nous allons entrer dans quelques jours à New York. Puisque vous n'avez pas ici vos livres, nous irons ensemble à la Columhia Lihrary. A quoi vous engagez-vous, à votre tour, si je vous montre dans ces mêmes quatre conciles que vous acceptez, des décrets et des ordonnances sur les sacrements, les dogmes et le culte, — que vous approuvez, là, et que vous rejetez et abhorrez dans vos sectes diverses, vos pratiques et votre enseignement d'aujourd'hui ? Si vous voyez cette contradiction évidente comme le soleil de ce matin à quoi vous engagez-vous ?
Il attendit un instant une réponse à sa question. Comme elle se faisait trop attendre, il reprit :
— Non seulement vous ne vous engagerez à rien, mais ni l'un ni l'autre ne va venir à la bibliothèque. Ça vous retarderait. Vous avez chacun une femme, et c'est un bagage encombrant pour des ministres du culte . . .
Ils allaient protester, au milieu des rires du groupe
entier . . . Notre théologien improvisé ne leur en laissa pas le temps. Il continua avec sa verve de commisvoyageur :
— Je ne vous demande pas de passer chez les nôtres, comme nous étions prêts à passer chez vous. Vous nous avez quittés ; c'est votre affaire. Je vous demande seulement de trouver ici un motif d'étudier et de vous éclairer. A partir d'aujourd'hui, je vous défie de continuer à enraciner, dans le coeur de vos ouailles, vos préjugés contre le catholicisme, sans vous souvenir que ce sont peut-être des calomnies. Quand vous prêcherez une doctrine qui se contredit, je vous défie de garder debout votre bonne foi qui chancelle. Et quand viendra la fin de votre vie, la vieillesse qui rend sincère, n 'eussiez- vous jamais eu d'autres moyens de connaître la vérité que celui que je vous offre en ce moment, je vous défie, dis- je, d'oublier la conversation de ce matin, et de n'être pas torturés de poignantes inquiétudes.
Et il concluait :
— Quant à moi, je ne l'oublierai pas non plus. Je songerai avec douleur que si je n'ai pas contribué à vous ouvrir les yeux, j'aurai contribué à vous rendre plus coupables.
La crânerie d'un voyageur de commerce, aidée d'ail-
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leurs par des lectures sérieuses, avait fait en quelques minutes ce que n'avaient pu faire des heures d'enseiment. Les deux apostats ne piochèrent plus dans notre mur. Le groupe se dispersa, les uns railleurs, d'autres moroses, la plupart cherchant à se distraire, pour n'avoir pas à penser à cette chose ennuyeuse : la vérité, et n'avoir pas à répondre à l'embarrassante question : est-ce que je suis encore de bonne foi ?
— Cette méthode, demandai-je à mon interlocuteur, ne vaut-elle pas mieux que les longues discussions ? Qu'en pensez-vous ?
— Ce que j 'en pense ? C 'est que si on ne discute pas les articles de notre foi avec les intéressés, les types de mauvaise foi, on ne les discutera pas souvent.
— Le regrettez-vous ?
— Pas précisément ; je constate seulement que vous éliminez là les trois quarts des incrédules.
— Je croyais en éliminer davantage. Comptez, en effet, après avoir défalqué ceux qui morcellent la foi à cause des oeuvres qu'elle prescrit, des oeuvres qu'elle défend, des entraves mises à la licence et de la gêne imposée au dévergondage ; tous ceux qui veulent la rendre muette devant l'orgueil, conciliante avec l'erreur, variable avec la variété des individus, accommodante, souple, une foi qui consent à mettre de l'hu-
main dans le divin, le mensonge dans la vérité et de l'eau dans son vin, et vous me donnerez le nombre échappé à cette soustraction. Le grand obstacle en matière de foi n'est pas la foi ; c'est sa conclusion pratique. L'irréconciliable ennemi n'est pas la tête ; c'est le coeur : tardi corde ad credendum.
UNE DIGRESSION Notre conversation s'arrêta là. CHAMPÊTRE. Elle avait été trop unilatérale. Je
l'aurais regretté, n'eût été, chez mon hôte, ce don des bons causeurs, précieux et rare, qui consiste à savoir écouter.
Au reste, je lui fournis avant son départ l'occasion de se reprendre. Et il m'intéressa vivement avec des souvenirs de son dernier voyage.
C'est sa fascination, à lui, le voyage. Les choses vues, même si elles n'ont pas été observées, pénétrées par son esprit, lui reviennent comme des féeries. Sitôt qu'on les appelle, son imagination s'ouvre, se débride, palpite, s'envole dans un halo d'évocations dorées. Alors, nous reviennent toutes les plages où, nouveau René, il a planté sa tente, les caravanes au fond des
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déserts d'Orient, les nuits d'Afrique, les courses folles vers des horizons mystérieux, sous un soleil caressant et dans une atmosphère de velours, qui lui ont fait des étés en plein hiver.
Cette dernière fois, il ne s'était pas envolé si loin. Il me fit passer, tout d'un trait, sans pause, les bons moments vécus dans l'île du Prince-Edouard,au milieu des cultivateurs écossais. Hommes et choses défilèrent sous mes yeux en théories pittoresques. Il me peignit d 'abord ces fermiers, en barbe rousse, grands et forts, calculateurs et finauds, amis tenaces du sol, revêches au progrès, aux dépenses et aux automobiles ; puis, les foins chargés d'odeur prenante, les champs ameublis, fertilisés comme des jardins, coupés en damier dans ces plaines vertes, d'un vert cru de feuilles de tabac; les pommiers accablés de fruits, les moissonneurs silencieux, les gros chevaux Clyde aux pattes chevelues, les granges pleines de la moisson récente . . .
Nous serions restés là des heures encore, lui, dans le plaisir de ses tableaux refaits et revécus, moi sous le charme, sans la cloche qui venait de sonner le couvrefeu.
Un mois s'était écoulé. Mon néophyte, au lieu d'être fidèle au rendez- vous, était retombé dans sa passion favorite et reparti en voyage.
UNE II m'en avertit par une longue
LETTRE-SERMON. lettre, dans laquelle s'affirmait toute sa bonne volonté, restée intacte, et ses ardeurs de converti. « Je suis tout fier, écrivait-il, je me suis mis en vedette et compromis pour la bonne cause. Nos conversations du mois dernier m'ont servi à point. C'était pendant un dîner, devant une dizaine de convives ...»
Au fait, il avait raison d'être fier. Les ripostes et réponses qu'il me citait étaient braves, solides, claires comme des épées neuves.
«Je m'étonne, poursuivait-il, de constater la foule
d'esprits indépendants, dont rindépendance se réduit à faire comme les autres, et dont le dernier argument se résume au : « Tout le monde le dit, tout le monde fait comme ça ! » Des snobs cherchant des brèches où suivre les moutons de Panurge. Pour nier, les uns s 'autorisent de M. X . . . qui fait des bêtises et qui communie. D'autres, de Mme Y, . . une dévote hypocrite ; plusieurs des Z... qui ont jeté leur religion aux orties et sont quand même prospères, bénis du ciel et partout bienvenus. Quelques-uns se réclament des exigences sociales, incompatibles avec celles de la religion ; un bon nombre, de leurs lectures et de leurs études, prohibées par les lois rétrogrades de l'Eglise...»
Il concluait :
« Je crois, encore plus que vous, mon Père, que la maladie du moment est la sensualité. Je n'ai jamais mieux compris qu'hier combien le libertinage, pour se donner une pose, a besoin d'impiété. C'est celle-ci qui donne un passe-port à l'autre.
« Quand l'incrédulité ne part pas d'un ion naturel, on se violente, on s'enfle, on s'efforce même de rire des choses qu'on respecte encore. On blague. Malheureusement, il y a çâ, voyez-vous, quand on a longtemps blagué sur un sujet, on finit par prendre sa blague pour une réalité. On y croit. L 'obscurité de la nuit et
du mensonge se fait dans l'intelligence du rieur imprévoyant. Et la nuit se prête bien à l'immoralité.
« En me rendant ici, j 'ai voyagé en compagnie de deux ou trois esprits forts. Ils m'ont paru tout à fait représentatifs ; ils personnifient des groupes nombreux de douteurs. Je me demande pourquoi j 'ai été si lent à les comprendre. Ce sont de vastes intelligences gênées par les dogmes, et qui, de temps en temps, vont chercher une vieille femme pour les tirer aux cartes. Leur esprit est mûr pour la planchette. Notre professeur de physique avait raison : la nature a horreur du vide. Et comme ils ont vidé leur coeur et leur tête des vérités du bon sens et de la révélation, ils les remplissent de leurs superstitions, comme on remplit de son un ventre de poupée. Lorsqu'ils se vantent de ne plus s'agenouiller devant Dieu pour la prière, ils ne sont pas loin de s 'agenouiller devant le bouc du rituel, pour la supplique que vous savez ...»
En terminant il me communiquait son plan d'études. Il en retranchait plusieurs auteurs dont nous avions causé et qu'il n'aimait pas.
UN MOT — Bravo ! répondis- je, mon
SUR QUELQUES cher Maurice. Vous n'êtes déjà APOLOGISTES. pj^g ^^ converti inquiet, attardé, questionneur. Vous êtes un apôtre, prêt à la leçon et à la réplique, campé pour la bataille.
Pourquoi me demandez-vous si les motifs des X., des Z. et de Mme Y. en valent la peine ? Vous m'en indiquez vous-mêmes toute l'inanité, et je sens que vous vous en moquez.
Vous m'avez causé une surprise dont je me hâte de vous féliciter. Dieu en soit béni ! Allez de l'avant ! Lisez, instruisez-vous, parlez, soyez fier, compromettez-vous !
La Réponse, de l'abbé Duplessy, renferme d'excellentes ripostes. Mais ce n'est pas ce qu'on peut appeler des livres d'étude sérieuse. Les Apologistes laïques au dix-neuvième siècle, ont du bon qu'il faut savoir chercher dans un fatras. Ce sera long et utile. Vous trouverez plus vite et mieux dans nombre de tracts de la collection : Science et Religion. Relisez les deux discours : Raisons de croire et Raisons actuelles de croire, lentement, avec réflexion, en vous assimilant, en assouplissant à votre façon, les arguments irrésistibles qui y abondent. Faites de même avec Foi et Fidéisme, du P. Bainvel. Les ouvrages de l'abbé Bré-
mond sur Newman, Ames religieuses, Aubes de Conversion, sont de lecture plus courante. Ils vous fourniront plutôt de beaux exemples, que des preuves nouvelles. Ils serviront davantage contre le protestantisme que contre la libre-pensée.
Oh ! si vous aviez le temps d'ajouter à ces ouvrages d'étude attachante, ceux de Thureau-Dangin, sur la Renaissance catholique en Angleterre ! Cet académicien n'a pas, cela va de soi, le caractère apologétique des précédents. Malgré cela, et peut-être à cause de cela, les faits qu'il raconte, avec sa grande autorité d'historien et de psychologue, mettraient à votre disposition tout un arsenal pour la défense de l'Eglise romaine.
Bougaud est devenu vieux, — je dirais démodé, si l'on pouvait jamais dire que la vérité est passée de mode. Et puis il a trop d'imagination. Il s'affaiblit par excès de sentimentalité. Il conclut trop avec le coeur, même dans les preuves destinées exclusivement à l'intelligence et qu'il considère comme apodictiques. Son Christianisme fait très bien l'affaire des croyants déjà conquis. C'est un charme pour ceux que n'agace pas la légèreté d'une argumentation qu'ils voudraient solide et concluante. Il y a du poète, et beaucoup, dans ce théologien. Le lire suffit à dispenser de bien
d'autres poèmes ceux qui ont encore le goût de ces passe-temps. C'est un lyrique ; mais son lyrisme, à l'inverse de celui de Bossuet, est de surface. Il ne jaillit pas des profondeurs du dogme et ne s'élance pas, saisissant, sublime, en vous enlevant au sommet des vérités éternelles. Il naît d'un sol fécond, bien ameubli, oii s'épanouissent les fleurs, mais où ne poussent pas les grands chênes. Ce n'est pas de la défiance que je veux vous inspirer pour Bougaud. Je fais une simple mise au point.
Ne prenez point, ne donnez pas, comme preuves théologiques définitives de simples raisons de convenance. On les réfuterait par d'autres raisons semblables ; — et il n'y a pas de cause si mauvaise, à laquelle on ne puisse fournir des raisons de convenance.
Soyez apologiste avec tout votre coeur, s'il bat de ce côté-là. Mais défendez tout votre coeur avec toute votre tête. Admirez les belles envolées sentimentales du Génie, de Chateaubriand, et celles de Bougaud, — qui est un Chateaubriand plus sincère, plus petit et en soutane, — mais ne vous y abandonnez pas. Elles engendrent plus de Renés que de Bayards.
C'est beaucoup de lectures et de travail à vous imposer. Pourtant, j 'insiste. Vous garderez ces notes dans vos cartons, et ce sera dit une fois pour toutes.
LA LÉGÈRETÉ MONDAINB 57
Procurez-vous le Christus, du P. Huby : un seul volume, qui en contient dix de renseignements précis. Il comble dans l'enseignement catholique une lacune, dont ont beaucoup abusé, depuis vingt ans, nos pires ennemis. Je vous le prêterai moi-même avec les articles du P. Léonce de Grandmaison. Il y a là-dedans des synthèses, des mises en faisceaux d'arguments, des vues nouvelles, qui sont d'un maître. On dirait une levée de rideau soudaine sur des champs où s'entassent des gerbes insoupçonnées, toutes à nous.
Si votre père n'a pas perdu toute confiance en vous, lui qui vous a payé tant de billets de chemin de fer et de notes lamentables, il vous achètera le Dictionnaire apologétique de la Foi catholique. Le premier volume a paru en huit fascicules, sous la direction du P. A. d'Alès. Les autres paraîtront bientôt. Un jeune homme pressé comme vous ne saurait, plus vite, trouver des armes préparées, aiguisées, nombreuses, contre ce qu'on est convenu d'appeler la science moderne. Ce Dictionnaire devra jouer, dans le vingtième siècle, au service de la vérité religieuse et de la vérité sans adjectif, le rôle qu'a joué, au dix-huitième, au service de la haine et du mensonge railleur, le Dictionnaire des encyclopédistes.
CHASSEZ Mon correspondant s 'attarda plus
LE NATUREL... qu'il n'avait prévu. Au bout du premier voyage, il en mit un second, lequel fit naître le goût d'un troisième et d'un séjour prolongé sous le soleil de la Floride.
Un jour que j 'attendais sa visite, il m 'écrivit,appuyé sur la banquette d'un pullman, au crayon, à la hâte, un billet-express. C'était un gribouillage indéchiffrable, sur un menu de table d'hôte, dans lequel toutefois je retrouvais mon Maurice tout entier, avec ses mots en couleur, ses phrases en boutade, ses fautes d 'orthographe, sa franchise gaie et, pour parler comme lui, son joli brin de plume.
« Le voyage est un sport périlleux, avouait-il. Dans une randonnée sur mer, en face de Palm-Beach, j'ai voulu paraître brave, et comme ma bravoure n'était qu'une fantaisie de courage, j'ai failli payer comptant ma bêtise. Je serais en ce moment au fond de l'eau salée, sans le sang-froid d'un nègre, — un colosse noir, musclé en force et nageant comme un phoque. Sans lui, tous vos projets seraient à la mer avec les grandes choses que vous rêvez pour ma petite vie.
« Le noir sauta dans les flots où je me débattais, m'empoigna à la façon d'un requin, me serra le bras, comme un chauffeur serre ses freins à bloc, me lança en haut, et houp ! j'étais dans mon yacht.
« Ce plongeon n'était qu'une préface. Je vous raconterai les chapitres frémissants qui suivirent.
« Se noyer n'est, sans doute, pas gai ; mais on a failli me replonger, et, cette fois, dans le mariage. C'est pire ! Je n'étais pas encore à sec, quand je rencontrai sur la plage mon ancienne fiancée, — vous savez, celle dont les fiançailles ont été si longtemps retardées, si étirées, qu'à la fin elles ont éclaté ?
« Quelle rencontre ! Me voyez-vous la tête, de làbas, rue Rachel ?
— « Enfin, vous me retrouvez ! prononça-t-elle, en m 'apercevant.
« Je m 'inclinai :
— « Oui, pensai-je, comme on trouve une pierre où butter et se casser le cou ...»
En post-scriptum :
« Rien qu 'à parcourir la liste des ouvrages que vous me conseillez, je me sens déjà épuisé et . . . savant. Ne prenez pas la peine de me fournir d'autres réponses aux objections de la légèreté mondaine. I seized theyn up ; le cas de ces incrédules n'est pas d'ordre intellec-
tuel. Ils ressortissent au tribunal d'une classe spéciale. Ils ne discutent pas avec ou pour des idées. lia éprouvent, — et ça suffit pour les mener, — des désirs, des craintes, des sensations, des envies ...»
LES CARICATURES A mon touT, je lui écrivis DE LA FOL mes remarques :
— Rien n'est à l'eau, et c'est tant mieux ! Vous n'êtes pas marié, et ce serait tant pis, si vous n'aviez gagné à attendre.
Les « raisons de ne pas croire » des mondains et leurs « raisons actuelles de ne pas croire », dont vous avez si bien pris la mesure, ne sont pas, en effet, d'ordre intellectuel. Elles ne se réfutent pas par de bonnes raisons. Mais puisque ces braves gens forment une catégorie spéciale, il est au moins amusant de savoir par quoi elle se distingue.
Le Credo de cette catégorie est un credo de salon, un article de fantaisie. Il subit les caprices des boudoirs, en accepte les variantes, en reflète les nuances, ressemble au vrai symbole, comme un sermon de Bourdaloue ressemble à un recueil de potins. Tout y est
matière d'impression, de sensibilité,d 'accommodement, de mode. Ses tenants voudraient rester catholiques et le dire. Ils le disent. Par ailleurs, il y a dans leurs théories et leurs pratiques, leurs efforts pour allonger la liberté et restreindre les obligations incommodes, plus qu'il ne faut pour les rendre hérétiques. Ils ne veulent pas passer pour apostats ; ils veulent seulement concilier le monde et Dieu : c'est si bien porté !
'Ce sont les fidèles d'un catholicisme assoupli, faisant bon ménage -avec les amusards, louant le bon Dieu, « trop bon pour qu'il y ait un enfer », et obéissant au diable, « trop amusant pour que ce soit péché. »
Vous est-il jamais arrivé de causer religion avec . . . disons avec une femme, — qui a été élevée chrétiennement, a appris, et s'en souvient un peu, son catéchisme, a même reçu son éducation chez les bonnes Soeurs, et que gênent les lois religieuses, ses devoirs d'état et les sanctions éternelles ?
Assurément, cela vous est arrivé.
Eh bien, voici, à quelques nuances près, le portrait tracé par cette femme pieusement élevée chez les bonnes Soeurs, qui ne veut pas, oh ! jamais, apostasier : le portrait d'une religion sans châtiment, en tout cas, sans châtiment éternel, avec des récompenses abondantes, des préceptes relatifs, des défenses sans sanc-
tion, le tout livré au triage de chacun pour soi, coramode et bénin. Une religion qui a deux faces: l'une toute rose, souriante, encadrée de pardons pour le mal, d'indulgence infinie pour les faiblesses, disant oui à tous les plaisirs de la passion, et non à tous les sacrifices du devoir, une face charmante et qui vous invite à l'embrasser ; l'autre, austère, sombre, rappelant les commandements, l'enfer aux violateurs, aux incrédules, aux impénitents, une face détestable et qui voua invite à la gifler.
Cette religion-là permet à un mari et à sa femme, que certaines lois de Dieu et de la nature embarrassent, de les traiter à la légère, par ce procédé sommaire : « Bah ! ce n'est pas péché ! Tout le monde fait comme ça ! »
LA RAISON Sans doute, entre l'affirmation
QUI DÉRAISONNE, de Dieu, interprétée par l 'Eglise, et la négation irréfléchie qu'on lui oppose, il n'y a pas assez de proportion pour que la conscience soit tout de suite tranquille. Et c'est pour cela qu'on éprouve tant le besoin d'en parler, de se justifier, de s'autori-
ser de l'exemple de beaucoup d'autres, pour arriver enfin à réconcilier ces deux choses irréconciliables : «Je n'accepte pas cette obligation, mais je n'accepte pas non plus le péché. » Ce qui revient au petit raisonnement qui suit, peu rassurant : « Moi, je ne veux pas faire le mal ; or, il y a ceci ou cela que je veux accomplir quand même. Donc, ceci ou cela n'est pas mal. » Comme légèreté de raisonnement, vous trou- .verez, n'est-ce pas, que c'est classique.
Seulement, il y a cet autre embarras : le confesseur refuse les sacrements à celui ou à celle qui tranche ainsi dans le bien et le mal. — « Qu'à cela ne tienne ! répônd-on, en fin de compte. Je lui dis, moi, que je n'y vois pas de péché. Puisqu'il me refuse quand même l'absolution, qu'il la garde ! Mais alors ce n'est pas ma faute, c'est la sienne ; — et je n'y retournerai plus. »
Notez que ces retranchements à la foi pratique n'ont pas été faits par conviction, à la suite d'arguments sérieux. Ces gens-là ne se donnent pas même la peino d'avoir des raisons. Ils déraisonnent tout au plus. Ils agissent sous la poussée des désirs, ou de la peur des devoirs. En cela, leur cas s'identifie avec celui des intéressés, avec, en plus, la légèreté, qui se paie de mots, et les illusions d 'une religiosité qui voudrait sauver les apparences.
C 'est cette peur qui me mérita un jour cette réponse d'une jeune mère : « La confession ! ce n'est pas fait pour une femme mariée, tant qu'elle n'a pas ses quarante et quelques années. »
N 'oubliez pas, mon cher ami, en cette matière comme en bien d'autres, les conséquences d'une première négation. Nous les signalions ensemble, l'autre jour.
En contestant l'autorité du précepte, on a contesté du même coup la vérité de foi sur laquelle elle s'appuie. Comme tout s'enchaîne, la négation d'une vérité entraîne la négation d'une autre. Et l'on arrive bientôt à ujie religion sans lois, sans appui, sans sacrements. La mondanité a vite fait d'élargir la fissure par oii l'âme a laissé couler une première vérité.
Au printemps, au milieu des neiges fondantes, on voit d 'ici se former de grandes flaques d 'eau, de petits lacs, limpides sous le soleil, incapables de s'écouler à travers les parois de glace qui les entourent, ainsi qu'un vase de cristal. Mais voici que l'eau se creuse dans cette glace une fissure et l'agrandit peu à peu en s 'écoulant. Une heure après, tout le lac a passé et s'est vidé dans les égoûts ou le cours du grand fleuve.
Ainsi en est-il des vérités de la foi : un prétexte, une maxime mondaine, un sacrifice à faire, un mauvais conseil, une fissure, en laisse passer une première ;
d'autres la suivent et se creusent une voie en courant. Bientôt toute la foi d 'une âme s 'est écoulée aux égouts du mal ou dans le courant de la mondanité.
OU L'ON RENONCE — Mon cher Lejeune, mettez A DIEU OU ceci dans vos notes, et souvenez-
A LA MONTAGNE, vous-en dans vos discussions : les vérités de la foi ne forment pas un code que l'on amende ou abroge au gré de ses goûts, de ses caprices, de sa légèreté et de son intérêt. Elles sont soumises à notre étude, à notre amour, à notre pratique éclairée. L'interprétation définitive en est laissée à l'autorité qui représente Dieu, et cette autorité est infaillible. Ces vérités donc s'imposent. On ne les trie pas à la manière du libre-examen protestant. Elles ne s'imposent pas seulement en bloc, en général ; mais par le détail, et elles se tiennent.
Si cela est parfois malcommode, c'est qu'elles sont moins faites pour les jouissances de la vie, que pour la tranquillité de la mort et les joies de l'éternité. C'est pour cette raison, j 'imagine, qu 'un apostat, parlant de la R/éforme protestante qu'il avait embrassée, disait à
la fin : « C 'est une religion très commode pour vivre ; mais c'est le diable pour mourir ! »
Je causais, un jour, dans une famille, dont la mère avait reçu une éducation catholique et possédait encore un fond de foi très résistant, trop résistant à son goût. Chaque fois qu'elle voulait le démolir par morceaux, c'était une lutte intérieure extrêmement troublante. Son grand grief, c'est que les vérités de la foi, acceptées sans triage, sont incompatibles avec la société. — Ce sont des entraves, gémissait-elle, qui nous empêchent de marcher comme tout le monde !
— Ah ! madame, vous marchez si bien, pourquoi vous obliger à marcher comme tout le monde ?
— Après tout, insista-t-elle, les yeux baissés e* semblant se répondre à elle-même plutôt qu'à moi, la meilleure religion est encore d 'être honnête . . .
— Et de payer ses dettes, dis-je, en continuant la phrase, particulièrement la dette due à Dieu, et que nous payons en lui soumettant notre intelligence.
— Et de se conduire honorablement, acheva-t-elle, sans s'occuper de ce que j'avais dit.
— Avec ça, que c'est bien honorable, me dis- je à mon tour, en manière de monologue, de forfaire à ses engagements, de violer les serments sacrés qui lient l'âme à Dieu !
Mes remarques rinterrompirent à peine. Elle voulait aller jusqu'au bout, elle alla jusqu'au bout :
— Voyez les protestants : ils sont à l'aise avec leur credo, ils interprètent la Bible comme ils l'entendent. Sont-ils moins respectables pour cela ! Ils sont plus libres, plus riches, influents, bien portants, respectés ; beaucoup de catholiques et de Canadiens-français recherchent leur compagnie !
— Recherchent leur compagnie ? En dehors des relations sociales nécessaires, recherchent la compagnie des adversaires de leur foi ? Allons, ne calomniez pas les nôtres, je vous prie.
— Oui, poursuivit-elle, les Anglais sont plus heureux que nous. Leurs femmes n'ont pas des maisons pleines d'enfants comme les nôtres. Elles ont des équipages. Elles sont fortes, éblouissantes de santé. Dans les beaux jours, vous les voyez se promener autour de la montagne.
— Laissez-les, mon Dieu, laissez-les aller ! Il se peut qu'en renonçant à sa foi et à l'espérance du ciel, on cherche à se faire son ciel sur la terre. Croyez-vous qu'on gagne à l'échange ? En y pensant un peu, là, voudriez-vous changer ? Au surplus, pensez-vous que pour obtenir tous ces avantages terrestres, il soit nécessaire de faire un pareil échange ? Croire aux
vérités qu'enseigne le Dieu de toutes richesses, cela empêehe-t-il d'être riche ? Parce que nous croyons dans l'éternelle récompense des sacrifices recherchés ou acceptés, cela empêche-t-il d'être heureux ? Parce que nous avons des sacrements qui nous confèrent la grâce de Dieu et Dieu lui-même, sommes-nous tant à plaindre ? Parce que dans le sacrement de pénitence nous obtenons le pardon de nos fautes, secrètes ou connues, dût-il nous en coûter de dures humiliations et de lourdes restitutions, parce que nous nous y purifions des souillures plus compromettantes que de simples accrocs à l'étiquette et aux usages mondains, croyez-vous que nous soyons pour cela moins propres, moins sociables et moins influents ?
Ne connaissez-vous personne parmi nous qui ait acquis tous ces avantages, richesses, prestige, honneurs, autorité, sans avoir cependant renoncé à une seule des obligations de sa foi ? Et puis, ajoutai-je, pensez-vous qu'en abandonnant certaines de vos croyances et pratiques, trouvées trop embarrassantes, vous obtiendrez du coup tout ce bien-être anglais, qui vous fait envie ? . . . Oui ? Vous pensez ? Eh bien, soit ! alors, essayez. Nous allons vous plaindre. Faites de l'éclectisme : ne croyez que ce que vous trouvez bon, choisissez des pratiques faciles. Sacrifiez l'éter-
nel bonheur promis à notre foi. Soyez riche. Ne manquez à aucune maxime mondaine. (Soyez respectable dans votre maison vide, admirée si c'est possible, aimée si ça vous va, — et promenez-vous autour de la montagne !
LES ESPRITS Vous dites bien, mon cher ami,
INDEPENDANTS, et VOUS pensez juste : ces « esprits indépendants » ne relèvent pas de l'ordre intellectuel. Ils relèvent du qu'en dira-t-on. Ils ne luttent ni pour ni avec des idées. Ils ont remplacé le code de l'Evangile par le journal des modes ou un manuel d'hygiène, le chemin de la croix par les cinémas. Ils manqueraient volontiers la messe, si elle se chantait à rheure du théâtre.
Vous ne ferez pas penser ces êtres légers.
Et nous vivons dans un monde où ils sont légion. Nous sommes loin, vous savez, bien loin, du temps oii le catholicisme, compris, creusé, était une science populaire et pleine d 'attraits. Loin du temps, où les cours de saint Thomas d'Aquin passionnaient les foules ! Aujourd'hui on ne se presserait plus par milliers
autour de sa chaire de théologie, pour discuter, pour se battre presque dans la salle des cours et dans la rue, sur chacune de ses thèses.
On ne se bat plus pour des idées. Et comme on ne se bat plus, on ne s'arme plus pour les défendre.
D'autres préoccupations se sont emparées des esprits. Si de nouveaux Banez et de nouveaux Molina s'avisaient, comme autrefois en Espagne, de commenter diversement l'angélique Docteur, tandis que le plus haut tribunal de l'Eglise s'apprêterait à condamner l 'une des deux doctrines rivales, on ne verrait plus une partie du peuple espagnol, devenu peuple théologien, se griser pour la question de la prédétermination physique et de la science moyenne, se lever en deux camps opposés et prêts à descendre sur le champ de bataille.
Se battre pour des idées ! Allons donc ! Est-ce que cela en vaut la peine ? Vous figurez- vous un peu Montréal menacé d'un krach, paralysé dans son commerce et son industrie, en proie à la panique, parce que les dépêches ont annoncé le triomphe des Molinistes ? Voyez-vous d'ici les hommes d'affaires et les courtiers de la Bourse de Chicago et de New York, dans une crainte morne, ou prêts à s'étouffer dans une concurrence à mort, parce qu'un écrivain a amoindri le rôle
du libre-arbitre et fait un usage indiscret de Vanteccdenter et du consequenter dans la question du concours simultané ?
Ah! je comprends cette concurrence étouffante, s'il s'agit de consolider à New York le trust des charbons et des movies, d'établir un nouveau record dans le sport des rois et chez les motocyclistes, ou du championnat des boxeurs heavy weight. Que Chicago coure, se démène, soit haletant et glorieux, à la bonne heure ! le maïs et le boeuf sont à la hausse et les porcs se multiplient !
Mais courir, haleter, pour des principes et des idées ! Même si ces idées éclairent et ennoblissent ce qu'il y a d 'immortel en nous, l 'âme ; même si elles nous élèvent vers le ciel et les gloires de la fin dernière ? Voyons, quel rêveur s'en donne la peine ?
Et voilà pourquoi, dans cet âge de matière, de bienêtre et de frivolité mondaine, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait peu, — je ne dis pas de disciples passionnés de Thomas d'Aquin, mais de catholiques qui sachent leur catéchisme . . .
DANS LES ZIGZAGS C'est en voyage ou le long D'UNE PROMENADE, d'une promenade que l'homme se montre mieux tel qu'il est. La variété des impressions, les heurts de la conversation et des choses le rendent transparent. A propos de tout et de rien, il parle, parle, se laisse aller et souvent fait connaître celui qu'il voudrait le mieux cacher : lui-même.
Et donc, un dimanche matin, retour de la prison des hommes où j'avais dit la messe, je fut appelé au téléphone :
— Allô, Père Lalande ?
— Tiens, c 'est vous ! Comment ça va-t-il ?
— Ça va bien, je vous remercie ; et ça ira mieux encore, si vous consentez à faire avec moi, cet aprèsmidi, une promenade à la montagne.
— Enchanté.
— J 'ai une démangeaison brûlante de causer. Il y a quatre jours que je suis enfermé. Je me sens dans les jambes des frémissements nerveux de poulain qui veut courir.
— De . . . quoi î
— De poulain ! . . . Je vous ai apporté du Sud une canne de bambou : c'est bon pour les chiens. Dans ma tête, j'ai mille souvenirs, voltigeant et piaillant ainsi que des moineaux ; dans mon porte-cigares de
bons havanes et, sur les lèvres, des flots de questions sans réponse. Donc, entendu, à deux heures, avenue du Parc et Mont-Royal.
Il fut le premier au rendez- vous. Il m'attendait, à cheval sur un banc, à l'ombre du feuillage croissant d'un érable, gai comme le printemps. Une troupe d'enfants tapageurs s'ébattaient autour de lui, au premier versant de la montagne, dans une atmosphère saturée de lilas et de marguerites sauvages sentant bon le renouveau de mai,
'Les bonjours et les poignées de main échangés, en route dans la montée !
Après avoir décrit les splendeurs du ciel de Rome, Cicéron s'écriait avec extase : «Iw hac luce vivo, et je vis dans cette lumière ! » Quelque chose comme cette extase nous fait battre le coeur, en gravissant les pentes, dans la lumière de ce dimanche radieux. — Oh! que l'air est doux à respirer ! Que de fleurs et d'arôme dans les taillis ; que de joie jase et éclate en rires dans les routes ; quel spectacle, à mesure que notre ascension nous rapproche du sommet, tandis que s'élargit au bas le tableau multicolore des faubourgs et des campagnes voisines ! Les talus sont si verts ! une verdure tendre, jeune, attirant les yeux comme des sourires d'enfant, vierge encore des flétrissures du
temps et des roussures de la chaleur, la verdure immaculée qui ne connaît ni les contacta grossiers, ni les feuilles mortes s'y traînant, à l'automne, comme des illusions tombées en une âme de vieux célibataire. Nous étions arrivés près du grillage de fer, qui enclôt le petit réservoir de l'aqueduc. Nous croisions des groupes de promeneurs nombreux et divers. Ce coudoiement ramena vite mon compagnon de son enthousiasme. Il me dit en enfilant la courbe du sentier de l'Esplanade :
— Vous voyez qu'il n'y a pas ici que la fraîche nature.
— Non, il y a aussi ceux qui en jouissent.
— Et ça m'agace, reprit-il, comme si la foule lui volait de ses impressions.
— Vous n'allez pas chicaner ces braves gens de prendre un peu d'air, voyons ! Ce n'est pas dans le faubourg Québec ou dans les ruelles de la Pointe- Saint-Charles, qu'ils vont humer les fleurs et respirer le printemps épanoui. La montagne, c'est leur parc, à eux, c'est leur villa. Ils s'y promènent contents, comme des millionnaires dans leur propriété. Ce n 'est pas trop d'avoir cette sensation au moins une fois par semaine.
— Fort bien, fort bien ! N 'insistez pas. C 'est une
simple boutade d'égoïste. J'ai écouté une première impression, et c'est sot, les impressions, quand on n'y met pas le couvercle. Elles sont un peu, voyez, comme le vent de mai en ce moment : elles apportent tout sans discerner, les senteurs délicieuses des pommiers et des nuages de poussière dans les yeux.
— Parfaitement. Parlons d'autre chose.
— Si vous vous donniez, par ailleurs, la peine d'observer un peu, vous verriez que la montagne n'est pas le rendez-vous que de vos seuls braves gens.
— Tout y passe, mon Dieu, et qu'est-ce que cela vous fait ?
— Et tout y pose. Yoyez-moi la bizarrerie de tout ce monde-là : des enfants qui jouent et des jeunes filles qui flirtent ; des hommes mariés que je connais, seuls, mélancoliques, et des vieux garçons, l'air triomphant, une femme au bras ; des habits démodés, mal fichus, — regardez cette culotte tombant en accordéon sur des souliers éculés, cette redingote taillée pour un autre, ces cous nus et cette cravate prétentieuse ! Il y a un instant, nous avons coudoyé des tricheurs, l'oeil rusé, ourdissant sans doute des schemes nouveaux ; des joueurs criblés de dettes et levant encore fièrement le front comme un panache, derrière des gogos ruinés et promenant au grand air leur déses-
poir ; des amoureux éeonduits secouant leur spleen. Dans toute cette procession qui se presse et se croise, où les plus belles apparences ne sont que des cachettes plus sournoises, dans ces femmes, ces gentilshommes, ces noirs,ces Chinois, ces orateurs de husting, ces Juifs, ces épiciers, ces petits bourgeois, dont le troupeau parle toutes les langues et même écorche la nôtre, où est la valeur, où est le vrai mérite ? Quand on rencontre la vertu à pied, éclaboussée par le vice en voiture, qui salue-t-on chapeau plus bas ?
— Va, va toujours, démagogue, tu m'intéresses !
— Ne riez pas. Je pourrais vous montrer, parmi tous ces fantoches, des catholiques qui jouent avec la religion et s'en font un de leurs meilleurs atouts.
— Et cela prouve ? . . .
— Si ça ne prouve rien, ça dégoûte de tout.
— Pourquoi ? N'est-ce pas, au contraire, le plus grand éloge qu'on puisse décerner à la religion que de se faire, de ses seules apparences, une garantie d'hoanêteté auprès du public ? C'est une façon de louer la valeur de l'or, d'en donner l'apparence, par la dorure, à des babioles de métal vulgaire. Connaissezvous beaucoup de gens qui se réclament, pour capter la confiance, de l'athéisme ou de l'apostasie ?
— Ceux-là auraient au moins un trait de franchise, et je les trouverais moins méprisables.
— Vous avez raison peut-être. Un peu moins ou un peu plus de mépris ne saurait constituer un éloge, et nous ne nous chicanerons pas pour si peu. Ce serait autre chose, si vous tiriez de là une conclusion contre l'Eglise.
— J'ai déjà entendu tirer la conclusion par vousmême, si je ne me trompe ; vous la trouviez dans l'Evangile : « On reconnaît l'arbre à ses fruits. »
— Comme vous dites si bien. Et je vais me garder de contredire la parole évangélique. Pour la faire mentir, ces hypocrites devraient vivre la doctrine qu'ils professent, et leur conduite devrait en être l'application. Alors, le fruit naîtrait de l'arbre et le ferait connaître. Mais c'est précisément parce que leur vie est la contradiction de leur doctrine qu'ils ne peuvent pas être considérés comme des fruits de l'arbre catholique. Us se collent à la religion. Us ne naissent pas, ne vivent pas, ne mûrissent pas de sa sève. Us sont comme la moisissure, ou ces excroissances parasites collées au tronc des pommiers : on n'en tient aucun compte en jugeant de la saveur des pommes. Et puis, combien, calculez, en rencontrez-vous ?
— Beaucoup. Assez, en tout cas, pour m 'enlaidir, me défigurer la religion.
— Pessimiste ! Us forment une infime exception.
C'est peu digne d'un esprit large et sincère comme le vôtre de déprécier l'ensemble divin de la religion, en vous arrêtant aux menus détails qui la déparent . . .
Nous étions arrivés à l'Esplanade.
Mon compagnon, appuyé au rempart, en silence, émerveillé, contemplait le panorama, où plus d'un artiste est venu rêver et où tant d'âmes, comme surprises d'elles-mêmes, ont goûté, au moins un instant, l'enivrante sensation de la Beauté.
Là-bas, dans une atmosphère lucide, sous un ciel d'un bleu de turquoise, les montagnes du Vermont, allongeaient leurs chaînes sur la frontière américaine. Plus près, la campagne ensemencée, piquée de bouquets de verdure ; puis, brisant la monotonie des lignes et le contour des horizons, Rougemont, Beloeil, Saint-Bruno et le long versant des collines étagées vers le sud. Le Saint-Laurent étincelait au bas, rapide sous la poussée du sault Saint-Louis, courant entre ses rives pleines, en s 'apaisant comme une âme généreuse qui vient de dompter une grande colore.
Je m 'approchai de Maurice, et tendant la main vers le paysage :
— Que penseriez- vous d 'un touriste qui, devant un pareil spectacle, se détournerait avec mépris, le trou-
verait enlaidi, défiguré, en songeant que des chenilles se glissent sur les arbres en fleur, des insectes dans les blés, et qu'au bord du fleuve azuré des molusques traînent leur corps visqueux ?
Il me sourit sans répondre, sentant bien que sa réponse en contiendrait deux.
— Que penseriez-vous de ce touriste ? insistai-je.
— Ce que vous en penseriez vous-même. Je lui dirais : allez vous promener dans les ruelles. Vos yeux ne sont pas faits pour le soleil et les larges horizons ; visitez des caves !
— Ce touriste pourtant procéderait à votre façon. Vous contemplez l'ensemble divin du catholicisme, et vous vous en détournez, sous prétexte qu'il renferme des parasites, des rongeurs qui en vivent hypocritement. Vous vous plaisez, de plus, à exagérer le nombre de ces êtres visqueux, afin que, nous peignant tous plus ou moins, sous ces traits, nos adversaires se prêtent un semblant de raison de ne rien pratiquer, en s 'éloignant de nous et en appelant leur dédain une pure réserve de bonne compagnie.
LA RAISOX Ma dernière remarque mit fin au EN CAGE, sujet. Aussi bien, quand mon jeune ami objectait ou accusait ainsi, en empruntant une sottise courante, il n'y tenait pas autrement. C'était pour voir.
Sa foi pleine de bon sens se cachait un instant, comme un ruisseau sous les roches, pour reparaître bientôt plus limpide.
Un quart d'heure plus tard, sur un banc où nous nous reposions, à l'ombre des pins qui couronnent le Mont-Royal, il se lançait dans un éloge échevelé du rationalisme et de la libre-pensée.
— Je me suis souvent demandé, commença-t-il, sans conviction, pourquoi, nous catholiques, nous nous défions tant de la raison et lui coupons les ailes ?
— Nous nous en défions ? nous lui coupons les ailes ?
— Oui !
— C 'est que, sans guide sûr, elle fait parfois comme vous : elle bat la campagne.
— Vous aimez mieux la mettre en cage, l'emprisonner dans des mystères.
— Elle y court moins de danger. Dans cette cage, heureusement, se trouvent, livrés à son étude, l 'immensité des êtres, leur nature, leurs causes, leur but et leurs relations. C'est tout l'espace entre le ciel et la
terre. Et dans cet espace, l'homine Im-même, univers vivant et raisonnable. Il y a place dans cette cage, si je ne m'abuse, pour un vol d'aigle.
— Et vos mystères ? vos barrières à tout bout de cbamp ?
— Le mystère lui-même ouvre un large champ d'étude à la raison. Non pas qu'elle l'explique en soi, évidemment : un mystère expliqué serait un mystère qui n'en serait pas un. Mais parce qu'elle a le pouvoir et le devoir d'en rechercher la convenance, la nécessité, les motifs de crédibilité, les raisons enfin que notre raison à d'y adhérer. Qu'y a-t-il de gênant, par exemple, pour un déiste, à croire que l'intelligence divine, infinie, renferme et impose des vérités inaccessibles à l'intelligence finie ? et que celle-ci doit y croire parce qu'Elle les impose ? C'est le contraire qui serait gênant.
— Encore faudrait-il savoir qu'elle les impose.
— Ce n 'est pas là, pour le moment, la question. Tout de même, puisque vous admettez, pour aller plus vite que moi, la vérité qui précède, partons de ce point : il est rationel de croire qu'une intelligence infinie renferme des vérités inaccessibles à l'esprit humain. C'est déjà admettre une première vérité : l'infinité de Dieu, laquelle est une vérité métaphysique livrée aux recherches de la science et de la raison.
— Et en admettant ces vérités inaccessibles, je me trouve savant comme l'enfant à qui on dit : « Crois toutes ces choses, car tu ne les sais pas et ne peux pas les savoir. »
— Pardon. En admettant cette première vérité, vous avez tout de suite le droit de passer à cet autre fait scientifique : Dieu a-t-il parlé pour me communiquer ces vérités ? Et vous voilà dans un champ où la raison peut se livrer à de belles envolées !
Donc, dans le mystère même, c'est-à-dire dans ce que le rationalisme reproche le plus au dogmatisme de l'Eglise, il y a deux faits éminemment scientifiques, deux mines inépuisables pour l'activité de l'esprit humain. Sans doute, la vérité de foi qui s'y trouve, ainsi qu'un gisement d'or, ne saurait être changée, perfectionnée en elle-même, pénétrée jusqu'au fond. L'intelligence peut toutefois la travailler, la dépouiller de toute apparente contradiction, la venger de toute absurdité, l'éclaicir par des rapprochements et des comparaisons. . . Et, dès lors, elle est si loin d'être extrascientifique, qu'elle donne naissance à cette science spéciale et supérieure, la Théologie. Pensezvous que la théologie ne suppose pas la raison ?
— Je sais que certains théologiens en dépensent beaucoup.
— Elle la suppose, comme la lumière suppose l'oeil où elle est reçue. Si bien, que la théologie condamne le traditionalisme, parce qu'il déprime outre mesure la raison.
— Et comment me convaincre, moi, que. . .
— Attendez, attendez ! n'allez pas plus vite que la logique. Concluons d'abord, et retenez bien ceci, c'est à savoir que le mystère, en soi au-dessus de la raison, renferme dans ses motifs de crédibilité deux vérités soumises à toutes les investigations de la raison: une vérité métaphysique et partant scientifique, Dieu infaillible et infini ; une vérité historique, Dieu a parlé. En tout cela, oii est la raison prisonnière ?
— Et en tout cela, où trouver une certitude pour la raison ? Dieu a-t-il parlé ? nous a-t-il fait ses révélations, ses confidences 1 Qui le sait ?
— Avouez- vous d 'abord que s 'il a parlé, il suffit dû fait de sa parole pour produire la certitude ? Qu'il est à lui-même sa preuve ?
— Certainement.
— Dès lors, il reste deux faits à étudier : le fait de la révélation et le fait de la mission de l'Eglise, chargée de nous transmettre cette révélation. Voilà un vaste espace pour l'intelligence.
UN MOT — Et si la raison s'y sent à son aise,
PERVERTI, pourquoi le travail par lequel on s 'assure de l'un et de l'autre fait ne s'appellerait-il pas rationalisme ?
— On pourrait parfaitement l'appeler ainsi, si le mot rationalisme était resté honnête et n'avait pas été perverti.
— Comment, perverti ?
— Et par la faute même des rationalistes. Ils ont attaché au mot, par un usage arbitraire, un sens mauvais, comme au naturalisme d'ailleurs. Ils en ont fait un instrument d'antagonisme contre Dieu et le surnaturel, alors qu 'il devrait servir à éclairer la route vers Dieu et vers le surnaturel.
En soi, c'est un mot large, généreux. Pourquoi l 'ont-ils rapetissé dans les bornes d'une signification mesquine ?
— Etes-vous bien sûr que cette perversion a dépendu d'eux seuls ? N'est-ce pas plutôt un sens inventé par les catholiques pour marquer au front, comme adversaires, tous ceux qui aiment la discussion et la lumière et ne sont pas prêts à tout croire aveuglément î
— Si le mot a été inventé par nous, comme une étiquette, avouez du moins que plusieurs, faute de le comprendre, le portent avec assez de fierté.
— Pouvez-vous les reconnaître à des traits caractéristiques ? Qui peut dire au juste : celui-ci est rationaliste, cet autre pas ?
— Celui-là est rationaliste qui fait de la raison la source unique des connaissances humaines. Il y a deux ordres distincts de connaissance ; dans l'un nous connaissons pas la raison naturelle, dans l'autre par la foi divine : le rationaliste rejette celui-ci ; l'un a pour objet les connaissances accessibles à la raison humaine, l 'autre les mystères cachés en Dieu et révélés par Lui : le rationaliste rejette ce dernier ou l'ignore.
L'homme qui a la foi au surnaturel, c'est-à-dire en des vérités et des enseignements qui dépassent infiniment la raison, — ne dites pas, qui la contredisent ou lui sont opposés, — l'homme qui consent à confesser, selon les formules du Credo ou en d'autres termes équivalents, un Dieu dont la grâce nous fait participants de sa nature ; le Fils de Dieu fait homme, né de la vierge Marie, mort, ressuscité, monté au ciel, juge des vivants et des morts, demeuré dans l'Eucharistie où il nous donne sa propre substance en nourriture ; la révélation faite à l'humanité, par l'entremise des
écrivains inspirés, des vérités supérieures à nos investigations, l'Eglise douée dans son chef suprême de l'infaillibilité doctrinale ; les autres vérités enfir. qui découlent immédiatement de celles-ci et qu'on ne saurait nier sans en nier quelques-unes du symbole, et, par conséquent, sans les nier toutes, puisqu'elles se tiennent nécessairement, — celui-là n'est ni un rationaliste ni un naturaliste.
— Et celui-là est un rationaliste qui n'accepte pas tout cela sans rien dire ? Alors il n'y a pas de plus et de moins, de mot généreux, large, perverti, rapetissé....
— Vous oubliez la part faite, tout à l'heure, dans ces vérités surnaturelles, à la raison et à ses recherches. Revenons-y sous une autre forme. Tout d 'abord, vous admettez que si Dieu a parlé, sa parole est à ellemême sa propre preuve. Elle s'impose.
— Oui ; mais pour qu'elle s'impose, je vous le répète, il faut me convaincre qu'il a parlé.
LA SIGNATURE — C 'est à quoi j 'en viens. Pre- DE DIEU. nous le miracle, par exemple^ car
vous ne vous attendez pas à m 'entendre développer ici tout le rôle de l'intelligence dans la foi. Nous y
reviendrons plus tard. Prenons le miracle, le sceau inimitable que Dieu imprime à sa parole. Il a cet avantage de prouver que Dieu a parlé, qu'il a confié à son Eglise la mission de transmettre et d'interpréter sa révélation, ou toute autre vérité qui se rattache à celles qui sont fondamentales. Du même coup, il permet au chrétien d 'étudier, de raisonner, — du rationalisme sage, celui-là, — et de ne pas tout accepter « sans rien dire». Vous n'êtes pas de ceux qui nient la possibilité du miracle ?
— Supposons, si cela vous plaît, pour le moment, sa possibilité et même son existence.
— Et vous ne faites pas le renchéri en l 'admettant. Le nier, dès lors que vous admettez Dieu, ce serait une inconséquence. Or, le miracle intimement lié à la parole de Dieu, — laquelle s'impose, disions-nous, — relève aussi du tribunal de la raison, au lieu de la tenir en cage. Si surnaturel que soit le miracle, il y entre des contingences. G 'est à les discerner et à préciser la part qui revient à Dieu et la part qui revient à l'homme, que la raison s'emploie. L'homme peut et il doit, par respect pour son intelligence et pour la dignité même de la foi, user de sa raison pour s'assurer que, dans le miracle et par lui, ce n'est pas à un homme qu'il croit, mais à Dieu. C'est ce qu'il fait,