CAUS0N
quand, par ses recherches, il établit entre le fait miraculeux et la vérité enseignée, dogme ou mystère, la relation, connaissable à l'esprit humain, dans laquelle Dieu apparaît comme garant et caution de l'enseignement.
Dès lors donc que l'esprit humain admet la possibilité du miracle, — et, encore une fois, ce serait une contradiction grossière de croire en Dieu et de nier cette possibilité, — le travail qui lui reste, et il en vaut la peine, consiste d'abord à constater le fait, à s'assurer, par exemple, qu'une victime jetée dans le feu en est sortie indemne, — ce qui n'est pas plus difficile que de constater qu'elle en est sortie brûlée ; ou bien de s'assurer qu'un cadavre déjà en décomposition s'est levé, sur une simple parole, se tient debout, parle et marche ; ensuite à prouver qu'aucune cause naturelle n'a pu produire cet effet. Ceci exige une connaissance plus étendue. Mais c'est encore possible. Il n'est pas nécessaire, comme prétendent certains savants, de connaître toutes les puissances de la nature, pour savoir, en tel cas donné, ce qu'elle ne peut pas produire. Enfin, il reste à la raison à établir le lien entre le fait dû à une puissance supérieure à la nature, et l 'enseignement qui l 'a provoqué et exigé comme preuve ; — en d'autres termes, si vous aimez
mieux: entre le document qu'on présente comme authentique, et la signature requise pour établir cette authenticité. L'intervention de Dieu, c'est la signature.
Reconnaissez-vous ici tout le travail de la raison et de ce que j'appelle, pour vous plaire, un sage rationalisme ? Est-ce là tout accepter sans rien dire ?
— Ma raison n'en exige pas davantage ; pourquoi alors faites-vous une distinction ?
DES MOTS — Votre raison, à vous, n'en exige
QUI MENENT pas davantage. Aussi, vous n'êtes pas LE MONDE. parti du même point que les pervertis. Les rationalistes s'arrogent de plus un double droit qu'ils n'ont pas : celui de nier à Dieu le pouvoir d'intervenir et de « signer », et celui de refuser à sa signature sa juste valeur. De là, la liberté complète de ne pas soumettre leur raison aux mystères et autres vérités de la foi. Le mot, ainsi compris, vous paraît-il encore aussi généreux ?
— Dame, du moment que vous en faites un mot d'orgueil. . .
90 CAUÔONS
— Au reste, ce n'est pas le premier mot bien s-jnnant que rinerédulité ait perverti pour servir sa cause ! Vous en connaissez bien d'autres. Elle a même fait dire à certains mots le contraire de ce qu'ils signifient. C'est en chantant la fraternité qu'elle conduisait à l'échafaud d'innocentes victimes : une fraternité engendrant le fratricide.
Elle est grande, la puissance des mots ! et les exploiteurs sans scrupules le savent si bien ! Quand l'intérêt et la passion aveuglent, il devient si aisé de transformer l'expression la plus pacifique en cri de guerre, et le mot le plus doux en mensonge qui tue.
Un politique italien — il me semble bien que c'est Mazzini — avait accoutumé de dire à ses partisans : « Ayez de grands mots sonores, que le peuple ne comprend pas et prend pour des choses. Répétez-les souvent : humanitarisme, philanthropie, liberté pour le peuple, gouvernement par le peuple, émancipation, lumière, instruction gratuite ! Votre succès est assuré. Et si l'on vous répond : cette gratuité, c'est le double impôt pour le peuple, et c'est une sinistre fumisterie; répétez quand même : gratuité ! gratuité pour le peuple ! » L'événement a prouvé que cet Italien avait raison, — a réussi, veux-je dire.
Quel mot plus clair et plus noble que le mot libre-
LA LÉGÈRETÉ MONDAINB 91
penseur ? En le prononçant on songerait, si on n'avait la triste expérience des choses, à des intelligences persécutées, dont une autorité arbitraire a longtemps comprimé les élans, et qui s'envolent enfin dans la libre atmosphère de la pensée. Vous croyez que c'est sa liberté qu'elle cherche, la libre-pensée ? qu'elle va en jouir et en laisser jouir les autres ? Vous vous trompez. Elle cherche ce que cherche toute erreur : opprimer la vérité. Son premier effort a été de supprimer tout culte positif qui soit une libre expression de la pensée religieuse. Puis, comme il fallait un autre mensonge pour faire haïr ce que les âmes ont toujours aimé, la religion est devenue la « superstition ». Et, suivant vite la logique de l'erreur et la traduisant en oeuvre, un chef de la libre-pensée, Quinet, s'écria bientôt : « Il faut extirper le catholicisme. Il faut le jeter dans la boue ; il faut anéantir enfin la superstition sur la terre ! » Et c 'est ce même éteignoir en qui, d'ailleurs, se reconnaissent tous ses congénères, qui parlait de lumière, de progrès, de liberté, d'idées qui mènent le monde. Non, non, ce ne sont pas les idées qui mènent le monde, surtout leurs idées. Ce sont les mots. Ne vous en laissez pas griser, cher ami, et ne les gobez pas pour des choses !
— Ne me trouvez-vous pas assez incrédule pour y être réfractaire ?
— Assez incrédule, peut-être. . . oui, pour n'y être pas réfractaire. Car ce sont précisément les incrédules qui ont de ces crédulités. Les vrais croyants ne s'y laissent pas prendre.
Maurice se leva, sur cette dernière réflexion. Le soleil baissait à l'horizon. Ses rayons obliques nous arrivaient à travers les croix du cimetière. Nous revînmes par un sentier dérobé, coupant sous les bois et qui aboutit à la rue Guy. Tout en marchant, dévalant au fond d'un ravin, parant les branches qui nous fouettaient au passage, mon compagnon me racontait sa dernière lecture : une biographie de Renan, parcourue la veille. Il me cita, presque mot à mot, un passage où l'abbé apostat applique tout son talent, on phrases caressantes et sinueuses, à réhabiliter Judas:
— Ça m'a un peu beaucoup étonné, dit-il, de le voir peindre la physionomie du traître, non plus sous les traits qu'on sait, mais avec une face de brave homme calomnié.
— Et moi, repris- je, je ne m'en étonne pas du tout: on a de ces complaisances-là entre confrères.
Nous étions replongés dans le tumulte de la ville. Au revoir. Il sauta dans un tramway, fila d'un côté et moi de l'autre.
— Vous avez parlé, mon Père, d 'objections sincères, qui appellent une réponse, le moment n'est-il pas venu de nous en occuper ? J'ai tout ce qu'il faut aujourd'hui pour vous en fournir l'occasion.
En achevant cette phrase, Maurice me tendit une découpure de journal, un peu plus d'une demicolonne :
— Voilà, il me semble, qui demande des solutions. En les donnant, vous ne tiendrez plus compte, j 'espère, des circonstances de temps, de lieu, d'intérêt et de personne . . . Vous vous bornerez au sens des mots, des phrases, des objections enfin ; elles sont faites de bonne foi.
Et comme pour me forcer à répondre, d'un geste courtois à la fois et provocateur, il posa la découpure devant moi en ajoutant :
— Vous me rendrez service à moi-même ; et peutêtre, qui sait ? pourrai- je à mon tour éclairer l'auteur, qui se dit plus malheureux que vilain. Par ail-
leurs, vous allez bien voir que ses difficultés se rattachent à beaucoup d'autres qui en naissent et les compliquent.
UNE FEUILLE Je parcourus donc l'article, tandis VOLANTE. que Maurice observait du coin de
l'oeil, dans ma physionomie, l'effet produit par chaque objection nouvelle.
— C'est tout à fait dans la note ordinaire, dis-je, eu lui remettant la feuille.
L'auteur y avait inséré, lié au petit bonheur, des objections très anciennes, mille fois réfutées. Il les trouvait d 'ailleurs « formidables » et accusait nos solutions d 'être « vieilles » comme le monde.
Quant à lui, il n'est pas un de ces « adeptes invinciblement gagnés d'avance», contre qui «les militants de métier» ont beau jeu. Sa science n'est pas « naïve », elle est « moderne ». Il le dit, et je pense même qu'il le croit. Il ne dit pas qu'elle est modeste; mais on n'est pas obligé de dire tout ce qu'on pense. Il suffit parfois de le laisser entendre.
— Et donc, vous tenez pour la bonne foi de ce
l'objectant sincère s 5
«malheureux», fis-je, en m 'adressant à mon jeune ami ?
— Pourquoi pas ?
— Fort bien ! je ne tiens pas à savoir pourquoi, et je vous félicite de votre charitable interprétation. Mais avouez tout d 'abord que vous avez là un exemple typique de tout ce qu'on peut remettre en doute, par une simple négation gratuite ; de tout ce que peut détruire de foi, dans un esprit jobard, l'individu qui, sans broncher a l'air de connaître aussi bien le pouî'quoi de tout ce qu'il nie, que le pourquoi de tout ce que nous affirmons. Savez-vous ce qu'il faudrait pour élucider les questions que révoque en doute votre journaliste ?
— Des réponses claires, j 'imagine.
— Oui, et pour être claires et suffisantes elles devraient embrasser plusieurs chapitres de géologie, ".n traité d'exégèse, une demi-douzaine de thèses de cosmologie et de théodicée, et autant de volumes d 'histoire.
Vous voyez tout de suite, n'est-ce pas, la différence entre les deux postures : celle de l'individu qui n'a qu'à se camper là pour dire : « Je nie ! C'est absurde votre affaire ! » et celle du croyant qu'on oblige de répondre : « Attendez, je vais vous faire un cours de
théologie. » C 'est si facile de nier ! C 'est si long, si difficile d'enseigner, de prouver, de démontrer. Il suffirait d'une cartouche placée sous la pierre angulaire du monument Maisonneuve pour le faire sauter j il a fallu pour le bâtir et il faudrait pour le relever, le travail patient, pendant des jours et des mois, d'un artiste, d'un architecte et des maçons.
Et puis, demandez à votre objectant de bonne foi, si, dans « une question aussi capitale », comme il dit, il aurait la patience d'entendre ? Je ne le crois pas.
— Je pense que si.
— Alors, pourquoi ne lit-il pas les solutions savantes, solides, concluantes, déjà données ? Il ne suffit pas de les trouver vieilles pour les infirmer. Les doutes qu'on leur oppose ne sont guère plus jeunes.
Saint Jérôme reprochait à Julien l'Apostat — ce n'est pas d'hier, comme vous voyez — de ressasser des objections, dont plusieurs ressemblaient à celles de votre journal, et il les traitait déjà de vieilles. Par ailleurs, qu'est-ce que cela peut bien faire qu'une chose soit vieille ou jeune, pourvu que ce soit la vraie chose qu 'on cherche et dont on a besoin ? Le soleil est très vieux et la vérité aussi ; faut-il pour cela que l 'une cesse d'être la joie de nos intelligences, et l'autre la lumière dans laquelle nous nous plaisons à vivre î II
l'objectant sincère 97
y a mille ans, on semait le même blé de la même façon qu'aujourd'hui : cela est très vieux, mais ça ne nous empêche pas d'en semer encore et d'aimer le bon pain.
— Ce sont là des figures, mon Père ; mais il me semble que vous m'avez déjà dit que des figures et des sentiments ne sont pas des raisons.
— Non, pas plus que des gants ne sont les mains qu'ils couvrent. Vous portez tout de même des gants, par égard pour vos mains . . . Vous voulez donc que je reprenne votre article par le détail ?
— Ça me ferait plaisir, à condition toutefois de ne pas m 'infliger un traité de théologie.
— C 'est bien ça ! Vous aussi, dans « une question aussi capitale », vous avez peur d'une solution « capitale )). Alors, pourquoi ne vous procurez-vous pas plutôt le Dictionnaire apologétique du P. Adhémar d'Alès ? Vous vous souvenez de ce que nous avons déjà dit de cet ouvrage. Il est tout à fait au point et « scientifique » au possible. Vous y trouveriez, aussi brièvement qu'il se peut, les réponses à votre article et à mille autres articles semblables. C 'est de la science peu « naïve », très « moderne » et même modeste.
— Et avant ce cours d'apologétique, vous n'avez rien à ajouter sur les erreurs contenues dans mon journal ? Quelques mots de vous m'aideraient peut-
être à me sauver du P. d'Alès ou à le mieux mettre à profit. Et puisque c'est un article type, cela en vaut bien la peine.
— Eh bien, puisque vous y tenez, allons-y. Relisezmoi ça.
UNE LECTURE Maurice reprit sa feuille, lut l'en- COMMENTEE. tête, s'engagea dans les premiers paragraphes, lentement, prononçant avec soin tous les mots, articulant chaque syllabe, pour en faire ressortir tout le sens, comme s'il se fût agi des Pe^isées de Pascal. Son oeil scrutateur faisait la navette entre le journal et mes yeux, pour voir si je ne laissais pas échapper quelque parcelle du sens.
Les premières lignes me firent sourire en silence. Elles contenaient l'éloge pitoyable des incrédules, ces « malheureux » incompris ; quelques injures aux apologistes ingénus qui ne les prennent pas au sérieux, et contre « la charitable légende qui va fouiller dans les moeurs privées pour en extraire l'origine de l'incrédulité. »
Jusque là rien d'hérétique ou qui sentît très fort la science «moderne». Ça concluait à l'impossibilité
l'objectant sincère 99
où se trouvent « les militants de métier » de convertir ou d'aider les «malheureux)).
Car, tranchait l'auteur :
Pour moi, la question est très simple : on naît croyant ou incroyant, c'est-à-dire esprit négatif, comme on naît bien conformé ou difforme. .. . Prenez deux collégiens dont l'un est disposé à ce qu'on appellera plus tard chez lui la foi robuste de race, et l'autre est un esprit négatif. Passez, au premier, Voltaire, Rousseau, Hugo, Flammarion, Spencer et toute la pléiade libre-penseuse... Au lieu d'ébranler ses convictioîis religieuses, tout ce formidable appareil de batteries Jwstiles ne fera qu'enthousiasmer sa foi davantage. Ne permettez pas à l'esprit négatif de toucher un seul de ces livres : vous serez étonné de voir ce qu'il en sait sans en avoir jamais rien lu. . . Dès les premiers mots de l'enseignem.ent religieux, il vous arrête pour vous dire non.
Mon lecteur aperçut dans mon regard qu'ici ça n'allait plus du tout. Il suspendit la navette et la lecture.
— Que pensez-vous de cette affirmation gratuite, demandai-je ?
— Je crois que c'est le moment de dire : Quod gratis affirmatur, gratis negatur.
— Oseriez- vous tenter cet essai sur un de vos enfants
si vous étiez papa ? Le trouveriez-vous conforme à la prudence et au sens commun 1 L'expérience prouvet-elle qu'il produit de pareils effets ?
Je sais mille intelligences de croyants, au contraire, longtemps inclinées vers la foi et ses pratiques, mieux outillées pour se défendre qu'un simple collégien, et qui, aux prises avec les sophismes de la « pléiade librepenseuse », ont été lamentablement dépouillées et vidées.
J 'en ai vu d 'autres, sceptiques comme par nature, — négatifs, comme dit votre homme, sans savoir au juste ce que ça veut dire, — ramenés à la foi par des lectures sérieuses, par l'étude de Bossuet, de Bourdaloue, de l'histoire de l'Eglise, des apologistes, ou par le simple contact des catholiques sincères et vivant leur foi.
— Pourtant, si l'on naît croyant ou incroyant, le contact des catholiques n'y peut pas grand 'chose.
— Voilà un si qui vous mènerait loin : arrêtons-le là tout de suite. Dire que « l 'on naît croyant ou incroyant, comme on naît bien conformé ou difforme», c'est ignorer la nature même de la foi et le rôle qu'y joue la volonté.
L'enfant pied-bot, cul-de- jatte ou bossu, n'a qu'à laisser faire : sa volonté est impuissante sur son infirmité. L 'homme responsable, au contraire, peut redres-
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ser ses croyances, arriver à la foi, la conserver, quelles que soient les révoltes de son esprit, son tempérament, ses tendances et ses tentations. Pour qu'il n'en fût pas ainsi, il faudrait admettre : 1° que Dieu a voué irrémédiablement certaines âmes à l'incrédulité ; ou. 2" qu'il est indifférent entre l'erreur et la vérité ; ou 3° que dans l'acte de foi n'entre aucune part de volonté libre.
INJUSTE OU Dans les deux premiers cas, Dieu
OPPORTUNISTE, serait injuste ou opportuniste. J'imagine que votre journaliste, étant au moins déiste, ne voudrait appliquer à l'Etre souverain ni l'une ni l'autre de ces deux épithètes.
Il serait injuste devant nous, qui croyons aux écritures révélées, puisqu'il imposerait à une de ses créatures l'obligation de croire, et la mettrait, par naissance, dans l'impossibilité d'y satisfaire. Il ferait de la foi une condition de salut : Qui crediderit . . . salvus erit, qui vero non crediderit, condemnahitur, et il créerait une âme à qui il dirait en la jetant en ce monde : « Toi, tu ne pourras jamais croire, »
Il serait injuste même devant le simple déiste réfractaire à la révélation, puisque pour lui aussi le Créateur est un être parfait, exécutant toute chose avec sagesse et mesure. Or, créer une intelligence, pour la vérité et la lumière, et la contraindre en même temps, sans qu'elle puisse s'y soustraire, aux ténèbres et à l'erreur, est une contradiction révoltante dans le concept de l'Etre parfait.
Ou bien. Dieu serait un vulgaire opportuniste, à qui il serait bien égal que la religion nous rattachât à lui par le mensonge ou par la vérité. Croyez- vor;s qu'un libre-penseur, même s'il est peu libre et peu penseur, oserait soutenir pareille affirmation ? Est-ce qu'elle ne répugne pas à la raison ?
Par ailleurs,nous qui ne sommes nés ni « incroyants » ni « difformes », nous possédons là-dessus des enseignements plus clairs. Pourquoi saint Paul, dans ses épîtres inspirées, défend-il aux Ephésiens de se laisser ballotter à tout vent de doctrine, s'il importe peu par quelle doctrine on va à Dieu '• Pourquoi fulmine-t-il l'anathème contre quiconque — fùt-ee un ange du ciel — prêcherait aux Galates un autre évangile que le sien ? Pourquoi exhorte t-il son disciple Timothée a garder fidèlement le dépôt des vérités reçues et à le transmettre aux fidèles dans toute son intégrité, si
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c'est bien égal à Dieu une profession de foi ou une autre, un mensonge ou une vérité ?
Mais non. Devant la raison comme devant la révélation, il appert que Dieu scrute nécessairement notre intelligence et notre coeur. Il n'est pas plus indifférent à nos déviations volontaires à la règle de foi, qu'à nos déviations à la règle de la morale. Pas plus indifférent entre le vrai et le faux, qu'entre le vice et la vertu, — également législateur du code de nos croyances et du code de nos actions.
FOI ET Mon jeune ami Maurice, trop facile à
LIBERTE, convaincre et toujours préoccupé de son journal, allait reprendre sa lecture, pour arriver enfin aux faits embarrassants. Je lui fis remarquer :
— Et notre 3°, sur la libre volonté, vous n'en avez cure ?
— C'est vrai ! Pardon, il m'échappait.
— Vous n'êtes pourtant pas de ceux qui aiment mieux pousser des difficultés que d'en attendre la solution. Allons, soyons brefs, si vous voulez; mais pas plus superficiels que de raison.
J 'ai dit que l 'esprit « négatif » n 'est pas impuissant à l'égard de la foi, comme le «difforme» l'est à l'égard de sa bosse. L'un jouit de sa volonté libre, l'autre n'en jouit pas. L'un subit une infirmité physique, l'autre pratique une vertu morale. Celui-là se résigne ou pleure, l'autre accepte ou refuse. Attendez que je vous cite à mon tour un bout d'article des dernières Annales, No 1586. Il est d'un libre-penseur, très intelligent celui-là, et auquel les raisons de croire arrachent de temps en temps des aveux compromettants. Je suis sûr que votre journaliste le récuserait moins qu'il ne ferait Thomas d'Aquin, car il s'appelle Emile Faguet.
Voyez comment, chez lui, vouloir et croire se tiennent :
« L'acte de foi est un acte de volonté, eite-t-il (et il approuve l'auteur cité dont il fait la critique). Qui veut croire croit, bien que son intelligence ne saisisse pas la vérité que sa volonté accepte ... Ou comme dit Brunetière, l'homme aux formules : On est maître de sa foi dans la mesure où on l'est de sa volonté. Et Lacordaire et Brunetière ont raison. Seulement si l'acte de foi est un acte de volonté, il est vraisemblable qu'on ne veut croire que quand on croit déjà et que (ne tenez pas compte, mon cher Maurice, de tous ces que :
l'objectant srtsrcÈRB 105
ils sont de l'Académie), par conséquent, ce n'est pas la volonté qui précède la foi, mais c'est la foi qui cause la volonté et qui la précède, et c'est précisément ce que Pascal a fait entendre quand il a dit : Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé. « Mais encore, quoique venant toujours après un commencement de foi, la volonté aide, je le reconnais, à ce commencement de foi, et fort puissamment, et ni Lacordaire et ni Brunetière n'ont dit une sottise complète, ce qui est déjà très joli. »
— C 'est bien la première fois, mon Père, que j 'entends Faguet faire de la théologie.
— Et encore, en est-ce pour de bon ? C'est de la théologie ad hominem, si on peut dire. Et c'est pourquoi je l'ai cité. Au reste une fois n'est pas coutume, et si Faguet retombe dans la théologie, vous verrez que ce sera moins pour en faire que pour en défaire.
LE ROLE DE — La suite de sa critique explique-
LA VOLONTÉ, t-elle jusqu'où la volonté entre en ligne de compte dans la foi, et en quoi elle « aide » une vertu surnaturelle ?
— Non ; mais puisque vous m'y amenez, je veux bien ajouter un mot sur ce point. Il vous aidera peutêtre à répondre à votre incroyant-né.
— Il m 'aidera d 'abord moi-même à comprendre comment une vertu peut être un don de Dieu, surnatnrelle, et dépendre en même temps de ma volonté humaine.
— Et, en cela, nulle contradiction. La foi est une vertu surnaturelle, un don de Dieu accordé soit dans le baptême et avant l'usage de la raison, soit avant le baptême, s'il s'agit d'un adulte et de quiconque entend une fois parler du christianisme. Ce don est distinct de la simple conviction de la vérité du christianisme. Vertu surnaturelle dans son principe nécessaire, qui est la grâce de Dieu ; dans son oh jet précis, déterminant, formel, qui est la vérité en tant que révélée de Dieu. L'objet matériel de la foi, ou venté à croire, peut être naturel : la création, par exemple, la vie future ; ou surnaturel, s'il s'agit d'un mystère. Mais l'objet déterminant, caractéristique de la foi, est toujours surnaturel dans son mode de notoriété, — et c'est la révélation divine. Ainsi l'immortalité de l'âme, dont je suis convaincu par raison, devient objet de foi, dès que j 'y adhère sur la parole de Dieu.
Mais la foi est aussi le résultat de la liberté, sans
l'objectant sincère 107
quoi comment serait-elle une vertu morale et une source de mérites ? Il dépend en partie de l'homme de s'y disposer, de la conserver, de l'augmenter. Il dépend de lui seul de l'amoindrir et de la perdre. Parler de foi, n'est-ce pas avant tout parler d'obéissance, de soumission ?
— Oui, certes, et de ce qu'il y a de plus difficile à soumettre en nous,
— Or, comment parler d'obéissance sans parler de volonté ? Et si vous voulez tout de suite saisir comment cette faculté influe sur la foi, posez d'abord comme principe qu'en toute chose, et en morale même naturelle, l'action de la volonté est indispensable pour mener la raison au vrai et l'y tenir. Il y faut un double effort : l'un positif, et c'est l'application énergique, commandée par l'amour du vrai encore abstrait et inconnu ; — l'autre négatif, qui en résulte, et c'est l'acceptation à l'avance, l'indifférence généreuse vis-à-vis de la nature et des conséquences du vrai à trouver.
Appliquez ce principe à la foi, et d fortiori. On n'y va, ou l'on n'y revient jamais sans vouloir trouver le vrai qui rend meilleur, diit-il contrarier nos passions par ses conséquences, ou humilier notre orgueil par cela seul qu'il ne vient pas de nous. Pour arriver ou
revenir à la foi, c'est la condition infaillible, mais indispensable.
Promettez-moi de lire, sur ce sujet, Auguste Nicolas : L'Art de croire, t. III, ce. 2-5.
— ]\Ierci, assurément, je vous le promets, dit Lejeuno en prenant note dans son carnet.
— Gardez-vous de deux sophismes, ajoutai-je en manière de conclusion.
Le premier : la foi est-elle donc imposée à la raison par une volonté déterminée à l'avance à croire ? Non. Nous ne disons pas : pour croire il faut vouloir croire; mais pour croire il faut vouloir être meilleur, quoi qu'il en coûte. En cela rien de naïf ou qui sente le préjugé, rien qui trouble la rectitude ou l'indépendance de l'esprit. Ainsi doit s'entendre le mot de Joseph de Maistre : « La foi est une croyance par amour. » Ainsi l'ont entendu Lacordaire et Brunetière ; et quand Faguet leur reproche de n'avoir pas dit « une sottise complète », il mérite lui-même sans s'en douter îe compliment sans restriction.
Le second sophisme : la foi est-elle affaire de sentiment ? Pas davantage. En fait, la sentimentalité émue peut influer heureusement sur la volonté pour ramener l'amour du bien et du vrai, d'où la foi doit suivre. Vous avez lu dans les Mémoires d'Outre-
Tombe comment Chateaubriand fut converti par la mort de sa mère. Vous pourrez lire dans Donoso Cortès, t. II, p. 119, comment celui-ci le fut par celle de son frère. Cependant il ne faut pas s'y tromper : une influence auxiliaire, une occasion et une disposition propices ne sont pas des causes.
Ili FAUT FAIRE — Oh ! que nous voilà loin de la LA PART question « bien simple » de mon
DES CHOSES. journaliste, dit Lejeune en repliant sa feuille. Mais c'est qu'elle n'est pas simple du tout, la question !
— Nous n 'en sommes pas si loin que ça ; et en quoi la question vous paraît-elle si compliquée ? Y a-t-il en tout ce que je viens de dire un mot qui ne soit conforme à votre manière ordinaire de penser, de croire, d'apprendre et d'agir ?
— C'est que, en approuvant vos raisons, il me paraît quand même y avoir du vrai dans cette proposition : on naît croyant ou incroyant.
— Il y a du vrai dans ce que vous voulez dire ; mais vous le dites mal. Il y en a peut-être de même
dans l'intention de l'auteur de votre proposition ; ce qui ne l'empêche d'exprimer une erreur. Vous venez de le comprendre et d'en convenir. En tout ceci, d'ailleurs, rien de nouveau. Il y a, comme ça, dans beaucoup d'erreurs, des parcelles de vérité. L'erreur n'est souvent que la vérité amputée, défigurée, caricaturée. De là vient, je suppose, la difficulté d'avoir tellement ' tort qu'on n'ait un peu raison, et tellement raison qu'on n'ait un peu tort.
— Et la part de vérité dans cette proposition, en quoi eonsiste-t-elle ?
— Je vais vous la dire, et il importe aux plus robustes cro3''ants de la savoir.
Concluons d'abord, car je ne veux pas revenir sur ce que nous avons dit : personne n'est fatalement [ voué à l'incroyance, c'est contraire à la nature de ! Dieu, contraire à la nature de la foi et de nos volontés \ libres.
' — Bien, c'était déjà conclu.
— Ce qui donne une apparence de vérité à votre proposition absolue et fausse, le voici : tous les hommes ne sont pas également aptes à profiter du do)i de
\ Dieu et à croire. Cela tient à la forme de leur esprit, j à leur tempérament, à leur naissance si vous voulez, I aux impressions premières dans leur âme neuve, à des
l'objectant sincère 111
dispositions de nature enfin ou à des circonstances extérieures. La foi pénètre certaines âmes sans heurt ni bruit, comme l'eau pénètre l'éponge. D'autres la font attendre à la porte de l'âme et, avant de l'y bien reconnaître chez elle, résistent, discutent et lui demandent ses titres.
— J'ai vu ces attitudes contraires, mon Père, chez des enfants d'une même famille.
— Elles pourraient se rencontrer chez des jumeaux. Y a-t-il dans ces dispositions diverses une fatalité absolue ? Un Musulman dirait oui . . .
— Mais nous ne sommes pas des Musulmans . . .
— Il y a chez l 'enfant revêche à la foi, chez l 'homme travaillé de scepticisme, une arène ouverte à plus de luttes ; c'est là le point faible où convergent toutes les attaques du dehors et du dedans. C'est la brèche qu'il faudra sans cesse fermer à l'ennemi ; c'est l'objet de la militia dont parle Job, et peut-être pour toute la vie. Mais, pour avoir besoin d'une éducation plus raisonnée et de sacrifices plus méritoires, s'ensuit-il que cet enfant et cet homme soient irrémédiablement vaincus ? La foi, d'ailleurs, n'est pas la seule vertu soumise à ces divergences de tempérament et de nature.
D'autres enfants naissent, et parfois aussi dans la
même famille, et d'autres hommes vivent, avec des résistances instinctives à la chasteté, ou des penchants innés à l'injustice. Ils ont cela, semble-t-il, dans les veines, dans la chair, dans leurs doigts crochus, comme le sceptique a cela dans l'esprit. Sont-ils pour cela fatalement voués à la luxure et au vol ? Dit-on que les uns naissent nécessairement chastes, comme d'autres impudiques ? les uns voleurs, comme d'autres absolument probes ?
Ils ont des champs de bataille et des mérites divers ; c'est toute la différence. Tous doivent se battre. Tous peuvent vaincre : les uns, la chair, d 'autres les convoitises de l'esprit, d'autres la gourmandise, — d'autres enfin le doute, dans la lutte plus ou moins opiniâtre pour conserver, augmenter, défendre le don surnaturel de la foi.
— C 'est donc, relativement à la volonté, une vertu comme une autre, la foi ?
— Pourquoi pas ?
l'objectant sincère 113
VERTU PASSIVE. Ce pourquoi pas ? répondant à PARALLELE ET la question de mon interlocuteur, DISSEMBLANCE, ne parut le satisfaire qu'à demi. Je repris :
— L'erreur, ou tout au moins l'illusion, même des plus fermes croyants, est de penser qu'on puisse se tenir passif quant à la foi. On dirait qu'à l'égard de cette vertu, ils n'ont qu'à se laisser faire ; ils l'attendent comme on attend un guide de route : tant mieux, s 'il arrive et les mène au ciel ! Ils ont leur billet de voyage, puisqu'ils sont catholiques ! Que leur faut-il de plus ?
Se montrer actif, attaquer, conquérir ou se défendre ne leur paraît un devoir que dans la pratique des autres vertus. Personne ne songe à affirmer, par exemple, que « l'on naît chaste ou impudique », comme on naît « bien conformé ou boiteux », Et pourtant la chasteté, je le répète, comme la foi, rencontre dans les coeurs divers des dispositions diverses. Celui-ci s'y livre avec une aisance heureuse, un autre avec d'héroïques efforts. Aux privilégiés, il suffit de s'incliner vers la vertu qui leur sourit : la pureté passe devant leurs yeux ainsi qu'une apparition céleste ; leur âme éprouve intensivement le délice de l'aimer. Ils chérissent les mortifications mêmes qui en sont la
garde. Leur joie est de la voir régner sur eux, d'en faire briller les traits avec une délicatesse infinie, sous les regards de l'Immaculée, comme sous les rayons du matin brillent les gouttes de rosée dans le calice des fleurs. Le sacrifice, pour eux, et la lutte, et la douleur, ce n'est pas de garder leur chasteté, ce serait de la perdre.
Pour d'autres, cette même vertu aimée n'est conquise ou reconquise qu'après de douloureux combats et des blessures brûlantes. Elle occupe pour eux un sommet élevé et, pour en gravir la pente, portant le poids de leur chair, il leur faut briser mille chaînes, fuir, peiner, haleter, déchirer leurs mains toujours aux mêmes ronces, blesser leurs pieds toujours aux mêmes pierres, gémir et saigner. Puis, quand ils croient y être, redescendus soudain de tout leur poids,il leur faut recommencer. Quand ils comptent bien hospitaliser dans leur coeur la vertu divine, il leur faut, pour que, angélique hôtesse, elle ne voile pas bientôt sa face et ne s'enfuie, assainir et orner toujours plus l'habitation : amplnis lava me, mortifier le corps et l'imagination, étouffer le souvenir des voluptés devenues plus séduisantes et plus chères parce qu'abandonnées, extraire avec des tenailles ardentes et jusqu'aux racines toute la moisson infecte des vieilles habitudes et des illégitimes amours.
l'objectant sincère 115
— Mais, alors, c 'est vous qui affirmez à votre tour que l 'on naît . . .
— Avec des natures diverses, même opposées, toutes réformables et soumises au travail de la grâce et de la volonté libre. Prenez deux individus dans les groupes opposés que nous venons de voir, chacun va vous offrir l'exemple de la même conquête et de la même vertu : — le premier, dans l'éclat d'une victoire définitive et sans nulle défaite, et c'est un Louis de Gonzague ; le second, dans des luttes incessantes et pleines de mérite, contre une nature révoltée et traîtresse, contre des ennemis sans nombre, dans les larmes, dans le sang, dans les angoisses poignantes, et c'est un Augustin.
Refaites, si vous le voulez, les mêmes contrastes naturels : même acceptation heureuse ou même résistance devant la vertu de foi. Vous allez arriver à d'autres conquêtes de la volonté, ou à d'autres naufrages consentis. Nulle part à une fatale nécessité.
A côté d'un Jouffroy sombrant dans la nuit, lâchant tout, et dont l'aveu désespéré ressemble bien plus au sanglot d'un suicide qu'à l'appel au secours d'un blessé, vous rencontrerez un « négatif » torturé par le doute et qui, pour mettre fin à une lutte épuisante et en sortir victorieux, écrit de sa main tout le symbole des Apôtres, le coud au dedans de sa soutane,
à la hauteur du coeur : « Chaque fois que je douterai, Seigneur, je mettrai ma main sur mon coeur ; cela signifiera que je crois malgré tout, parce qu'il est impossible que vous nous trompiez», et dans l'incroyant-né signant ce pacte libre, vous saluerez saint Vincent de Paul.
Allons, mon ami, faut-il insister davantage sur l'affirmation gratuite de ce premier paragraphe ?
— Vous y avez insisté beaucoup plus que je ne m'y attendais, répondit mon lecteur, avec un sourire et eu déployant de nouveau sa découpure de journal.
— Continuez-vous 1
PLUS HAUT Pour rétablir la liaison rompue,
QUE LE DELUGE, il relut la dernière phrase déjà citée :
Dès les premiers mots de l'enseignement religieux l'esprit négatif vous arrête pour vous dire : non.
— Non ? interrompis- je, il dit non ? S'il doute, comment peut-il dire non ? Et s'il ne sait pas, comment peut-il dire oui ? Oui et non expriment une certitude, mais puisqu'il doute ?. . .
l'objectant sEsrcèRE 117
— Pour vous dire : non, relut mon jeune ami, afin de refaire de nouveau la liaison.
Je le laissai poursuivre.
— Vous me professez que le fondement de la religion est la croyance au péché originel, sans lequel il n'y a pas de Rédempteur ni de divinité du Christ, et vous enseignez que la mort physique est la peine du péché de nos ancêtres. Il vous répond: non, la mort physique de l'homme est identique à la mort de V animal ; la géologie de l'ahhé Laflamme montre à l'évidence que l'animal mourait de la même manière qu'aujourd'hui il y a des millions d'années ; la cosmologie des Jésuites démontre que la planète de Mars a les mêmes conditions climatériques que nous, que nos conditions sont normales, et qu'il n'y a jamais eu de révolution biologique faisant passer l'homme d'un état immortel à une constitution périssable.
— Assez ! Pour être de la «science)), ça c'est de la science.
— Ç 'çn a du moins l 'air, hasarde mon lecteur, sans trop savoir si j 'étais sérieux.
— Si je disais, devant vous, à certain professeur de dogme bien connu que « la croyance au péché originel est le fondement de la religion )), vous assisteriez à l'expression d'une physionomie qui serait à elle seule
toute une réfutation. Mais n'insistons pas sur ce détail : ce professeur de dogme n'enseignant pas des «malheureux» peut se permettre d'être sensible à l'impropriété des termes et aux propositions malsonnantes.
— Et l'abbé Laflamme ? et sa géologie ?
— L'abbé Laflamme et sa géologie ne sont nullement en désaccord avec les théologiens et l'exégèse sacrée. Vous avez ici, mon cher, un nouvel exemple de l'individu qui pose un mensonge, de bonne ou mauvaise foi, et en tire ensuite des conclusions indéniables pour ceux qui l'ont accepté.
Qui a jamais enseigné que la mort physique de l'homme n'est pas naturelle, normale, identique à celle de l'animal, avant comme après le péché originel ? C'est bien cependant cette affirmation que tout le charabia cité met en contradiction avec la géologie de j\Igr Laflamme.
L 'homme, — et même pour l 'intelligence d 'un « malheureux » cette proposition diffère bien de l 'autre, — l'homme, animal raisonnable, est, de sa nature, mortel comme tout autre animal. Dieu lui a fait de plus le don gratuit de l'élever à l'état surnaturel ; mais il s'en est dépouillé volontairement par le péché. Il n'a pas plus, par là, changé sa nature mortelle, « identique à
l'objectant sincère 119
celle de l'animal », lequel mourait comme aujourd'hui il y a des millions d'années, que le voyageur, chargé d'une bourse pleine d'or, ne cesse d'être un animal raisonnable parce qu'il l'a perdue.
— Et les millions d'années ?
— Ne vous donnez pas la peine de les supputer. Demandez plutôt à votre « négatif » dans quelle page de l 'abbé Laf lamme il les a comptées. Ou bien, demandez-lui s'il ne confond pas l'origine de l'homme avec l 'origine du monde, — ce qui serait malséant pour un savant. Et, dans ce cas, renvoyez-le à Science et Religion : article de M. de Lapparent sur l 'âge du monde.
Quant à Mars qui a « les mêmes conditions climatériques que nous-», n'y allez pas voir. Ne perdez pas votre temps à les comparer avec les nôtres, avec nous, comme il dit.
— Et à qui r en verrai- je mon homme, pour remettre en bonne posture la cosmologie des Jésuites f
— Contentez-vous d 'étudier avec lui les conclusions logiques de cette cosmologie et de comprendre ce que Mars peut bien avoir à faire avec notre « révolution biologique ».
— Et si on me prouvait scientifiquement que les conditions climatériques de Mars sont les mêmes que les nôtres ?
— Si on vous prouvait cela, vous vous trouveriez instruit d'autant ; puis, regardant votre savant dans les yeux, vous devriez le questionner : Et après î — Vous m 'affirmez qu 'il fait froid là-haut : les habitants ont-ils du charbon et des habits bien fourrés î — Vous me dites qu'il pleut : ont-ils des parapluies ? Vous me décrivez leurs manières de vivre, de se coucher, de se chausser, de se battre, de boire et de manger : et après ?
— Après, il pourra argumenter comme suit : les conditions de leur vie sont identiques aux nôtres ; or, eux n 'ont pas commis le péché originel ; donc, ces conditions ne sont pas le résultat. . .
— Vraiment ! Que savez-vous de leur origine ? du péché qu'ils ont ou n'ont pas commis ? Le Créateur a-t-il été tenu, forcé, pensez-vous, de créer et de traiter toutes les planètes comme la nôtre ? Qui l'y a contraint ?
De plus, si les habitants de Mars n'ont pas péché, savez-vous par quels liens de religion, de créature à Créateur, ils sont unis à Dieu ? comment ils le servent et procurent sa gloire ? S 'ils ont péché, par quel mode de rédemption le Tout-Puissant les a relevés de leur chute ?
La science des « conditions climatériques » ne va
l'objectant sincère 121
pas jusqu'à restreindre, je suppose, la Miséricorde infime et à conclure que Dieu a épuisé les ressources de son amour en rachetant les fils d'Adam et d'Eve.
UX DISCIPLE — Cette façon d'argumenter
DE FLAMMARION, avec des faits scientifiques, dont on ne saisit ni les liens ni la conclusion, me rappelle celle d'un pénitent, entré chez moi un samedi-saint au soir, — un grand garçon, marié, un peu vaniteux, de beaucoup de lecture et de peu de réflexion, prenant pour science les erreurs encaissées dans sa tête, et pour vrai tout ce qu'il n'avait pu comprendre,
— « Et vous venez, n'est-ce pas, faire vos pâques ? lui dis-je en allant vers mon prie-Dieu.
— Non, mon Père ; j'y ai bien pensé ; mais, cette année, non.
— Et pourquoi pas, cette année ?
— Eh bien, vous savez, je continue de m 'instruire j depuis quelque temps je m'éclaire dans Flammarion, et...
— Et Flammarion vous défend de faire vos pâques ?
— Flammarion — vous devriez savoir ça, vous ! —
a des démonstrations grandioses sur la plurarité des mondes habités.
— Et après ?
— Nous serions bien empêchés, nous qui recourons à un Rédempteur et à ses sacrements, si nous avions à expliquer ce que l 'Homme-Dieu a fait et surtout n'a pas fait pour tous ces mondes existants.
— Et après ?
— Après, nous bâtissons des systèmes surnaturels pour donner le change à notre ignorance.
— Et, dans les nuages de Flammarion, quelle église bâtissez-vous ? Quels systèmes démolissez-vous sous la pluralité des mondes habités ?
(Maurice me regarda un instant en silence. Et comme je ne poursuivais pas :
— Eh bien, en fin de compte qu'est-ce qu'il vous a dit ?
— En fin de compte, il fit ses pâques.
LES "HORREURS" Je crus que notre conversa- DE L'ÉCRITURE. tion allait en rester là ; mais mon lecteur tenait à me faire subir son article jusqu'au bout.
l'objectant sincère 123
Il reprit donc, articulant ferme, convaincu, comme s'il se fût agi de ses propres arguments :
Voîis alléguez l'inspiration des Livres saints ; il est assez aveugle — l'esprit négatif toujours — de prétendre y trouver mille absurdités, mille horreurs de cruauté, mille abominations de moeurs et mille contradictions.
îlon jeune ami s'arrêta, cette fois, de lui-même. Il estimait que ces cinq lignes en contiennent assez pour mériter une réplique. Je lui demandai :
— Sur « mille absurdités » votre écrivain en signalet-il au moins une ? Dans un pareil nombre, le choix eût été si facile !
— Et la réponse évidemment plus brève.
— En plus, pour un homme qui ne veut pas de réponse « vieille » — notez-le encore une fois — il nous lance là des objections bien antiques. Elles sont nées il y a des centaines d'années et ont été éreintées dès leur naissance. Sous quel angle voulez-vous que je les regarde pour les rajeunir, infirmes et caduques comme elles sont ?
Les Pères du Concile de Trente — ce n'est pas de la semaine dernière — en ont fait bonne justice. Lisez les articles : Sess. IV, 8 avril 1546.
Saint Jérôme — c'est encore plus vieux — les a
prises, pesées, vidées, une à une, afin de justifier l 'Esprit-Saint, qui n'en a pas besoin, et d'instruire les mécréants de son temps qui en avaient un besoin extrême et qui parlaient tout à fait comme ceux d'aujourd'hui.
Plus récemment, l'abbé Vigouroux, le P. Lagrange, 0. P., la Revue biblique, le P. Brucker, S. J., les auteurs du Cursiis completiis : Cornely, Knabenbauer, et Hummelauer, S. J., ont repris, étudié, vérifié les textes, élucidé les obscurités les plus abstruses, tranché par des solutions nouvelles les difficultés nouvelles, haussé leur exégèse au niveau changeant des sciences humaines et vengé les Livres saints de toute accusation d'erreur et de contradiction.
Combien se donnent la peine et l'honneur de consulter ces ouvrages savants ?
Votre journaliste consentirait-il seulement à lire une petite brochure française : La Bible et l'Histoire, publiée à Paris, en 1908, par le P. F. Prat, S. J. ? liue de bonne foi, elle suffirait à secouer de son esprit toutes les «horreurs» qu'il croit apercevoir dans l'Ecriture.
— Peut-être y consentirait-il.
— Offrez-la lui ; je vous la donne. Et s'il se refuse même à l'effort de cette lecture brève, comment vou-
l'objectant sincère 125
lez-vous croire à sa bonne volonté et le guérir ? Saint Jérôme avait une façon plus sommaire de classer ces gens-là ; il leur collait au front un portrait ressemblant aux types d'aujourd'hui, comme si c'était une photographie d'hier ; Qm variam supellectilem et vilia opuscula fàbricanUir ahsque doctore esse non possunt quod cupiunt ; quod medicorum est
Promittunt medici, tractant fabrilia fahri.
Les maçons, dit-il, les menuisiers, les sculpteurs sur bois et sur métaux, les tanneurs apprennent d'un maître leur métier, comme les carabins la médecine d'un médecin. Il n'y a que la science des Ecritures — la plus difficile de toutes — qu'on réclame prétentieusement comme science infuse. Voyez-moi, ajoute-t-il, cette femme bavarde, ce vieux radoteur, ce sophiste verbeux, tous ces pédants en rupture de lettres, colportant, déclamant, enseignant audacieusement aux autres ce qu'ils ne comprennent pas. Non seulement ils ne le comprennent pas ; mais ils ne veulent pas même savoir qu'ils ne le savent pas.
— Sapristi ! il n'a pas le langage doux, saint Jérôme.
— Vous trouveriez bien d'autres douceurs méritées, si vous lisiez toute l'épître cinquante-trois à Paulin de Noie,
Sans traiter l 'auteur de votre article de « garrula anus » ou de « delirus senex », vous pourriez gentiment vous enquérir auprès de lui s'il s'est souvenu, avant de se prononcer si carrément sur les « horreurs » et les « contradictions » de la Bible, des sens divers que comportent les paroles de la révélation ? Sait-il bien la différence entre le sens littéral et le sens spirituel ? Possède-t-il au moins la notion élémentaire des nuances entre les sens mystique, conséquent, accom. modatice ? Un simple critique littéraire consciencieux n'oserait pas s'y aventurer sans cette connaissance première.
Et si ces sens divers rendent l'interprétation difficile, qu'en conclure, sinon — ainsi que conclut le bon sens avec l'Eglise — qu'il faut au code de la parole de Dieu, autant et plus qu'aux codes humains qui nous régissent, un tribunal qui l'interprète et une autorité qui nous l'impose et en marque les limites.
LES ABOMINATIONS. Comme mon interlocuteur semblait hésiter devant cette conclusion, j 'insistai : — Vous avez bien lu, n'est-ce pas : «des horreurs
l'objectant sincère 127
de cruauté » et des « abominations de moeurs » dans les Livres saints ?
Pour toute réponse, Maurice me tendit le paragraphe de sa feuille volante.
— D'abord, repris-je, il n'y a pas de livre plus impersonnel que la Bible. Pas un qui s'accommode mieux à toutes les diversités d'exposition, de mouvement, de ton et d'allure. Il n'y en a pas non plus dans lequel se réunissent, se suivent, se croisent, plus de genres littéraires. Au fond, ils s'y rencontrent tous. Mais tous, apologue, fiction, simple compilation, peintures ethniques, peuvent devenir matière de l'inspiration, s 'ils sont le véhicule d 'un enseignement divin. Les écrivains sacrés ont été tour à tour poètes et orateurs, historiens et prophètes ; ils ont chanté des odes triomphales ou murmuré des idylles, consigné des lois, raconté des faits, peint des tableaux, décrit des moeurs, des révoltes et des châtiments, exhalé des lamentations. Tout en restant lui-même l'auteur des Livres, Dieu a laissé à chacun des écrivains la forme de son génie. Il importe donc en les interprétant de tenir compte, et des latitudes propres à ces genres divers, et des sujets traités, et du génie des narrateurs.
— Mais enfin, toutes ces circonstances peuvent-elles excuser,dans un livre inspiré, des horreurs de cruauté ?
— Raconter des cruautés, en toute sincérité historique, n'implique aucune cruauté chez le narrateur, non plus que chez Celui qui l'inspire. Les moeurs que décrivent les inspirés sont abominables ; le tableau en a-t-il été chargé ? et le livre devient-il abominable parce que c'est vrai ? Un historien impartial nous racontera, sans doute, un jour la Grande Guerre, celle dont les lamentations d'un Jérémie ne suffiraient pas à égaler la douleur ; il remplira son récit des cruautés féroces et des tueries allemandes : son livre sera-t-il répudié parce qu'impartial ?
— Ce serait d'une ignorance trop grossière. Mais vous vous donnez là, il me semble, une victoire facile en réfutant des ennemis imaginaires. Raconter des horreurs réelles de cruauté et de moeurs n'a rien d'abominable, — et personne ne le dit. Ce qui nous scandalise c 'est que ces horreurs aient été ordonnées de Dieu.
— Des horreurs de moeurs ordonnées de Dieu ? Les inspirés racontent des horreurs de moeurs ordonnées de Dieu ? Vraiment ! Et vous me citez comme exemple ? . . .
— J 'ai peut-être trop dit. Des horreurs de moeurs, non ; mais de cruauté, oui.
— Dieu a commandé parfois des exécutions terribles, ou comme châtiment exemplaire, ou comme épreu-
l'objectant sincère 129
ve à son peuple. Il est le maître de la vie et de la mort : êtes-vous scandalisé de son droit de punir, de sauver, de ramener ses enfants au devoir par la douleur, de veiller au bien général en châtiant des particuliers ? Il en a quelquefois usé directement, par luimême ; allez-vous juger ses jugements et fixer des bornes à sa justice et à sa miséricorde ?
— Non, assurément ; et vous le savez bien. Toutefois, quand des hommes parlent en son nom et agissent sous ses ordres, je puis bien juger leur cruauté et leurs méfaits ; puis, logiquement, en faire rejaillir la responsabilité sur la cause première ?
— Jugez-les ! A condition de tenir compte des moeurs du temps, du milieu intellectuel, de la liberté dont ces hommes usent et abusent. C'est une des erreurs fréquentes aux lecteurs de certaines pages de la Bible, de replacer toutes choses dans notre milieu, de les assimiler à nos manières de voir, de faire et de sentir, sans se souvenir des civilisations passées et des rudesses dont on n'a plus idée. C'est par ce procédé assimilateur qu'on a tracé des portraits odieux de Charlemagne, de saint Louis de France, de Roland et même de Jeanne d'Arc. Avec ça, souvenez-vous que Dieu exerce envers la liberté des hommes une grande tolérance. Il respecte, par une sorte d'opportunisme
divin, si j'ose lui appliquer ce mot compromis, cette liberté. Il s'adapte aux usages. En manifestant ses volontés, il ne violente pas les causes secondes qui vont les exécuter ; il ne réforme pas tout d'un coup un siècle, il ne force pas ses agents de passer par dessus f des milliers d'années de civilisation, pour que soudain ils vivent et se traitent entre eux, comme vivront après eux d'autres races et d'autres civilisés. Il propose ses desseins et il donne ses ordres ; ce sont des volontés libres qui les exécutent, selon les modes d'action du temps, les préjugés, l'ignorance, l'équité, la force brutale ou la raison.
Seulement, Dieu sonde les intentions : intuetur cor. Il sait tout ce qu'excusent les moeurs du temps et où commence la malice formelle. Sa justice démêle, avec une maîtrise égale, les excès inconscients du sauvage et les élégances vicieuses du raffiné. Jamais il n'est l'auteur du mal ; ce n'est pas pour le mal qu'il a crée les causes libres. Seul il sait tenir la balance des pardons, des responsabilités, des récompenses, des châtiments, en tout équilibre.
l'objectant srtsroÈEE 131
ET LES me dit Maurice Le jeune.
CONTRADICTIONS ? — Eh bien, non, mon cher, il n'y en a pas. Il n'y a que les hommes qui jouissent du privilège de dire, redire et se contredire.
— On croit pourtant que c 'est en cela qu 'a excellé Renan: à faire ressortir les contradictions scripturales.
— Il a surtout excellé à voiler ses propres contradictions. Il fut doué pour cette oeuvre d'une souplesse géniale. Il est d'une impartialité sournoise ; malgré toutes ses concessions aux exégètes catholiques, on dirait toujours qu'il regrette de n'être pas capable de concéder davantage. Avec quel souci apparent d'exactitude il fait la part des choses! Il donne ouvertement d'une main, et reprend subrepticement de l'autre. Il s'avance, recule, se retourne, se déplace et disparaît. Puis il conclut ce qu'il veut. Le tout sans heurt, sans violence, avec une douceur sereine, dans les méandres d 'un style inimitable et visqueux, distillant le poison parmi des sourires, laissant juste la trace de la couleuvre qui glisse sous les fleurs. C'est son maître, Strauss, avec de la brutalité en moins, du dilettantisme persiffleur en plus, un pas moins lourd, des gambades plus littéraires, l'embrassement final dans la même apostasie.
Strauss avait fait de Jésus un mythe : — un grand garçon naïf, campagnard simple, se croyant une mission et souffrant d'accès chroniques d'hystérie. Il fallut l'arrêter, lui et les imbéciles qu'il avait mystifiés. On dut même recourir aux châtiments corporels, pour l'empêcher de vaticiner et d'accomplir ce qu'il appelait ses miracles. La punition fut telle, un jour, qu'il faillit en mourir. Il revint toutefois à la santé, — ce que ses tenants appelèrent une résurrection, — mais il ne s'en porta plus jamais bien.
A Renan, cette biographie paraît vraiment trop sommaire. Il admet la réalité historique de Jésus ; il en fait un homme « de vertu et de génie ». Il affecte pour sa personne un respect profond. Seulement, son Jésus, à lui, ment ; il est ambitieux et intrigant ; il manie à prodige la mystification et, pour être « un homme de vertu », c'était un « vil imposteur ! »
Voilà une contradiction d'ensemble qui laisse assez deviner celles du détail, — c'est une contradiction mère.
— N'a-t-on pas sommé Renan d'indiquer les contradictions dont il parlait, et, au fait, n'en a-t-il pas découvert quelques-unes dans l'Ecriture ?
— Il en a découvert d'apparentes, dont plusieurs tombent sur des points accessoires. Les exégètes y ont
l'objectant sincère 133
répondu, non sans embarras. Plus d'un texte est obscur, comme d'ailleurs il arrive dans tous les faits historiques étrangers, des âges lointains, où il faut chercher la vérité parmi des usages, des langues, des moeurs, des peuples, dont tout ce qui nous entoure ne donne aucune idée. Au reste, les passages obscurs s'éclairent mieux chaque jour avec les nouvelles découvertes de la science, avec les progrès de la linguistique, la paléontologie et l 'histoire. C 'est pour ceux qui s 'effraient trop aisément de ces contradictions apparentes et ne veulent pas attendre la lumière pour y voir, que Léon XIII, dans son encyclique Providentissimus, a écrit : Consequitur, ut qui in locis authenticis Lihrorum sacrorum quidpiam falsi contineri posse existimant, ii profecto aut catholicam divinae inspirationis notionem pervertant, aut Deum ipsum errons faciant auctorem. 'Ceux, conclut le pape, qui croient que dans des passages authentiques des Livres sacrés puisse se trouver une erreur quelconque, ou bien, assurément, pervertissent la notion catholique de la divine inspiration, ou bien ils rendent Dieu lui-même auteur de l'erreur.
UNE DISTINCTION — Et je tomberais sous le NÉCESSAIRE. dilemne de Léon XIII, ques-
tionna Maurice, si j'affirmais seulement que l'astronomie de la Bible est fausse ?
— Oui, si vous affirmiez qu'elle est fausse ; mais non pas, si vous vous contentiez de dire qu'elle n'est pas complète.
— En pareille matière, m'est avis que «pas complète » et « fausse » sont bien près l'un de l'autre. Et si vous n'aimez pas les mots malsonnants, vous en attribuez ici à l'Esprit-Saint, qui grincent, il me semble.
— Vous avez l'oreille trop délicate. Vous auriez peut-être raison, — et encore? — s'il s'agissait d'un livre de science proprement dit, d'un traité destiné à épuiser la matière, ou si l'Esprit-Saint posait en spécialiste astronome. Vous n'exigez pas cela de lui ? Pour vous donner raison contre son inerrance, ii devrait nier ce qui est, affirmer ce qui n'est pas, parler ou se taire de façon à créer une erreur invincible.
Or, souvenez-vous de ce que nous avons dit tout à l'heure : la Bible n'est pas un livre de science, ni d'astronomie, ni de paléontologie, ni de géologie. . .
Elle ne contient pas les cours du Saint-Esprit au^ Ihérauts de sa révélation. Elle touche à beaucoup do
l'objectant sincère 185
sujets, elle ne les épuise pas en spécialiste : elle s'en sert ; elle voit et décrit par le dehors, sans pénétrer leur nature intime, les objets dont elle a besoin pour transmettre des enseignements religieux. C'est son but. Et pour y atteindre, dit saint Thomas d'Aquiu (S. T. I., 50) l'écrivain inspiré adopte tous les genres littéraires, les façons populaires de dire, de comprendre, les figures, fictions et allégories. Quand la science s'aventure, comme on l'y invite, à observer, scruter la révélation, ce n'est pas pour la corriger, mais pour s'assurer jusqu'où son langage est ou n'est pas scientifique, et pour en fixer le sens littéral ou figuré.
Mon interlocuteur, pour toute réponse, me regarda avec un sourire sceptique.
— Eh bien, quoi, lui dis- je ?
— Rien qu 'à moitié convaincu.
— Il vous manque ? . . .
— Bien des choses ! entre autres une autorisation au Saint-Esprit pour confondre comme il fait les étoiles avec les planètes et appeler indistinctement du même nom les unes et les autres.
— C'est ainsi qu'on parlait alors. C'est une accommodation de langage pour arriver à un enseignement populaire. Si vous vouliez, même aujourd'hui, tirer des leçons et des comparaisons pour le peuple des
astres et des phénomènes célestes, eroiriez-vous commettre une erreur et seriez-vous moins compris de lui, parce que vous lui parleriez d'étoiles, sans lui définir au préalable la distinction entre l'étoile et la planète, les satellites, les constellations et les nébuleuses ? Ce serait peut-être le meilleur moyen de n'en être pas compris du tout. La Bible ne dit pas qu'on doive confondre l'une avec l'autre, que l'une soit l'autre, pour se contredire ensuite en affirmant le contraire. Elle se contente, dans un but tout autre que celui d'un cours d 'astronomie, de parler le langage populaire. Au fait, elle ne mentionne que l'étoile du matin et deux constellations, je crois, mettons trois, et je ne sais pas si elle leur donne au juste une place dans le ciel.
— Et pourquoi pas d'autres, puisqu'il y en a tant ?
— Parce qu'elle n'en avait pas besoin. Pas plus qu* les auteurs sacrés n'avaient besoin de tous les métaux, — ils n'en nomment que six, si je ne me trompe; ni de la flore entière, ni de toutes les espèces animales : ils n'en mentionnent qu'une centaine, la plupart comme termes de comparaison.
— Est-ce aussi parce que le Saint-Esprit n'avait pas besoin du temps qu'il a partagé les oeuvres de la création en jours et a placé Adam et Eve si près de nous, alors que ces données sont contredites par la science du meilleur aloi ?
l'objectant sincère 137
— Vous trouverez dans les manuels bibliques deux solutions à cette difficulté, l'une expliquant le sens propre de ces jours, l'autre en faisant des époques, dont l'Ecriture, pas plus que les exégètes, ne compte la durée. En tout cela, il n'y a de déterminé par la foi que la première apparition de l'homme sur la terre. Beaucoup de choses vraies n'y sont pas dites, rien de ce qui y est dit n'est faux ou contradictoire.
ORIGENE MIS — Abrégeons, mon ami, f is-je brus- EN CAUSE. quement, en rangeant sur ma table
des feuilles éparses et trois ou quatre volumes. En voilà assez. Vous ne m'accuserez pas, voyons, d'avoir attaché trop peu d'importance à la bonne foi douteuse de votre «malheureux», et d'avoir mis au panier, comme papiers méprisables, des négations écrites à l 'étourdi.
— Tandis que nous y sommes. Père, laissez-moi donc finir.
— C 'est bien ; mais à condition que vous continuerez de vous convaincre vous même en étudiant. Avant même d 'insinuer une seule « contradiction » dans
l'Ecriture vous consulterez les ouvrages indiqués. Vous lirez d'abord au moins la préface de la Vie de Jésus- Christ par Louis Veuillot, la réfutation de Renan par Mgr Freppel et les quatre ou cinq lettres de Brunetièro écrites à l'occasion des fêtes de l'inauguration et du monument Renan, à Tréguier.
— Soit ! Je ne demande que ça ; mais laissezmoi terminer.
Il reprit sa lecture :
Vous parlez à l'esprit négatif des millions de martyrs, il vous cite Origène lui-même pour en attester le très petit nombre. . .
— Allons, encore cette vieille loque d'objection ! murmurai-je. Faut-il qu'un « malheureux » soit aux abois pour la ramener et la secouer (Je nouveau !
— Laissez-moi finir, je vous prie : vous y reviendrez :
Oui l'esprit négatif est malheureux et à plaindre. Il ne comprend même pas ce que veut dire la septième note de la diviiiité de l'Eglise, la sainteté. Il est plus scandalisé du déportement des prêtres qu'il n'est édifié de leurs vertus.
Enfin, il veut voir des miracles. . .
— Et il n'en voit pas ! fis- je en l'interrompant. Assez ! Je vous dirai plus tard ce qu'il faut penser
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de sa guigne, et de Notre-Seigneur, qui ne se tient pas là, toujours prêt, comme un charlatan, pour satisfaire la curiosité des « difformes » et leur en donner pour leur argent.
Revenons aux martyrs. Tacite affirme que, sous le seul règne de Néron, il y en eut muUitudo ingens, une multitude immense. Les collégiens qui ont traduit les Annales, 15-44, n'ont pas oublié les détails de toutes ces tortures.
Sulpice Sévère décrit les neuf persécutions d'avant Constantin. De la dernière, il dit : « Omnis fere sacro martyrum cruore orhis infectus est : Presque tout l 'univers fut inondé du sang sacré des martyrs. »
Bien avant eux, Tertullien . . .
— Tacite, Tertullien, tous ceux que vous voudrez reprit Maurice ; mais enfin Origène devait le savoir et il était intéressé autant qu'un autre à ne pas mentir, pourquoi en compte-t-il un si petit nombre ?
— Eh bien, ce n 'est pas vrai, il n 'en compte pas uu petit nombre !
•Maurice me dévisagea, surpris, le nez en l'air, en point d'interrogation.
Je continuai :
— Le petit nombre d 'Origène est relatif. C'est par une canaillerie, en isolant un texte, qu'on le rend absolu.
Le mot parut trop violent à mon jeune ami. Je repris en me corrigeant :
— Quand je dis canaillerie, ce n'est pas votre homme que je traite de canaille. Lui, je ne le crois que plagiaire. Il répète le mensonge sans en être autrement responsable, comme le phonographe un air de tango.
Voici, pour vous, la réponse. Vous la pourriez trouver avec tous ses développements dans Origène luimême : Contra Celsum, 3-8, ou, plus aisément en français, dans Paul Allard : Histoire des Persécutions, t. 5, Paris 1885.
Origène écrivait contre le philosophe païen Celse, lequel prétendait que les empereurs romains avaient •' massacré tant de chrétiens, qui, selon lui, le méritaient bien, qu'il n'en restait guère plus, et que les rois, le sénat, les proconsuls, les préfets, le peuple entier, allaient bientôt en envelopper les derniers survivants dans une destruction définitive : Ut expugnarent nomen lesu et Israël simul.
A cette espérance brutale et à cette affirmation, Origène répond : Il est grand le nombre de vos victimes ; mais en comparaison des chrétiens qui survivent et naissent tous les jours du sang des martyrs, « pauci morte affecti sunt, il n'y en a qu'un petit nombre do morts. »
Faites dire à un Allemand : « Nous avons tué tant de Français pendant la guerre, qu'il n'en restera bientôt plus. » Et de partout la réponse va jaillir : « Tu sais mentir, ô Teuton, comme tu sais piller et tuer ; mais le nombre est petit de tes victimes comparé à celui des survivants de la France immortelle. »
Cela voudrait-il dire que la France ne pleure pas des milliers de ses enfants tombés au champ d'honneur ?
AUTOUR D'UNE — Vous avez lu, dis-je, en interro- SOTTISE. géant mon interlocuteur . . . com-
ment donc se lit le paragraphe suivant ?
Maurice reprit son journal et lut :
Oui, V esprit négatif est malheureux et à plaindre.. .
— Certainement ! L'ivrogne aussi, continuai-je, est malheureux et à plaindre ; mais il n'est que cela.
Mon lecteur poursuivit :
Il ne comprend pas même ce que veut dire la septième note de la divinité de l'Eglise. . .
— Ah ! dame, ici, mon vieux Faguet, tu proclamerais en riant la sottise complète.
— Pourquoi ?
— Parce qu 'il doit être embarrassant, en effet, même pour votre « difforme » de comprendre la septième note, attendu qu'il n'y en a que quatre.
— Vous m 'étonnez.
— Etonné de quoi ? Qu'il n'y en ait que quatre ?
— Non, mais qu'on puisse, comme ça, sans savoir, nous poser un sept.
— C 'est peut-être simple inadvertance, qui sait ? Le pauvre garçon aura été distrait par les sept péchés capitaux. Ou bien il a oublié son catéchisme, comme cela est arrivé d'ordinaire à ceux qui parlent ainsi de théologie.
— Et vous n'y trouvez rien d'étonnant ?
— Allons donc ! Vous étonnerez-vous également de voir un pareil écrivain refuser de croire à la sainteté de l'Eglise, à cause « des déportements des prêtres » ?
— Non, car sur ce point je sais mieux à quoi m'en tenir.
— Observez bien : il dit « des » prêtres, pour lea envelopper tous évidemment dans les mêmes « déportements ». 'C'est la calomnie coutumière. Et c'est la coutumière tactique des « difformes ».
Un homme d'Eglise a-t-il des faiblesses secrètes ou publiques, ils s'en emparent, s'en scandalisent, les proclament, afin de déshonorer, avec ce membre gâté, le
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corps entier, et de nier la sainteté de la loi parce que ce misérable l'a violée. Le même individu tombe-t-il de faiblesse en faiblesse jusqu'à l'apostasie, les «difformes» le comblent d'éloges et en font l'un des leurs, très honoré.
Souvenez-vous de Renan, de Loisy, de Loyson, et de bien d'autres, même de chez nous.
Il y a dans le champ de l'Eglise de l'ivraie et du bon grain, et il y en aura tant que le Maître n'aura pas vanné la moisson dernière.
Par ailleurs, la sainteté, seconde note positive de l'Eglise de Jésus-Christ, ne consiste pas dans la sainteté de tous ses membres : elle est sainte dans son auteur, source de toute sainteté ; dans son but, sauver les hommes en les purifiant ; dans ses moyens, ses doctrines et ses sacrements. Elle est sainte dans beaucoup de ses membres, et, dans ceux qui acceptent pleinement et suivent toutes ses directions, sainte d 'une sainteté éminente, héroïque.
— Merci, Père, ces quelques mots me remettent en mémoire une des premières démonstrations de la divinité de l'Eglise que vous m'avez fait lire.
Au reste, les conclusions tirées d'un scandale sacerdotal ne m'impressionnent plus. Je les trouve stupides. J'ai assez d'autres spectacles à admirer chez les saints
de l'Eglise. Mon intelligence et mon coeur s'y nourrissent de doctrines et d'exemples assez purs, pour n'éprouver aucun besoin de recourir aux pâtures scandaleuses. Je n'ai aucune espèce de confiance dans 1g goût dépravé de l'individu qui méprise et repousse des mets délicieux, sans cesse en quête de piments malsains et de plats faisandés. Vous savez le mépris attaché à l'oiseau qui se nourrit de charogne.
— Oh ! là, ne finissez pas, de grâce, sur ce mot : on vous rangerait parmi les lecteurs de Zola !
— Ce que je ne voudrai jamais de la vie, oh jamais ! Corrigez plutôt ce mot qui est propre, ou retranchezle.
— Si propre qu'il vous paraisse, il vaudra mieux désormais le laisser aux disciples de la pornographie.
— Vous ne m'en voulez pas, j'espère, fit Maurice en se levant pour sortir, de vous avoir apporté cette découpure de journal ? Moi, je m'en félicite.
— Et moi aussi.
— Merci. Moins vide et moins prétentieux, l'article n'aurait peut-être pas fourni prétexte à tant d'explications et de réponses. Voilà un « difforme « qui m'a permis de réformer plus d'une idée dans ma tête.
Mon cher Maurice,
Votre billet, pour bref qu'il est, exige une réponse plutôt longue.
Nous avons déjà parlé, je crois, à propos du rationalisme, du rôle de l'intelligence dans la foi. Mais puisque vous y revenez, parlons-en de nouveau.
Si je me répète, vous l'aurez voulu ; si c'est didac tique et sec, tant pis pour vous ! Essayons au moins d'être clair. «J'ai compris, l'autre jour, m'écrivezvous, la part de la volonté chez le croyant, pas assez celle de l'intelligence. Est-ce que la foi ne l'amoindrit pas en s 'imposant à elle ? Malgré ce que vous m'en avez dit, la vérité de foi n 'est-elle pas antiscientif iqu© ? N 'y a-t-il pas un cercle vicieux, quand on laisse entendre, ou à peu près : il faut pratiquer pour croire, après avoir dit qu'il faut croire pour pratiquer ? De pareils cercles font plutôt perdre la f oi . . .
« Ces questions, posées en toute confiance, viennent, ai-je besoin de vous le dire, d'un objectant de bonne f oi . . . »
UNE ANTITHESE. Vos deux premières questions se tiennent ... à moins qu 'elles ne s 'excluent. C 'est à savoir que l'une bien comprise renferme l'autre, ou que l'autre bien expliquée anéantit la première.
Votre foi antiscientifique redonne le jour à l'ancienne antithèse entre la foi et la raison . . . laquelle fut autrefois suivie par cette autre, non moins perfide : Entre la science et la foi. . ., dont les rationalistes et les « savants » ont longtemps abusé, pour y marquer une incompatibilité toute gratuite.
Antiscientifique ? Oui, la foi serait antiscientifique, mais à une condition : ce serait d'être en contradiction avec une vérité réellement démontrée par la science. Ce qui nous amènerait à demander si cette vérité est vraie.
Si elle l'est, vraie, comme il n'y a point de vérité contre la vérité, il ne saurait exister à'anti ou d'opposition entre l'une et l'autre. Il reste donc à la science incrédule à établir, — ce qu'elle a maintes fois tent^ en vain, — en principe général ou dans des cas particuliers, cette contradiction.
UNE DISTINCTION. Vous seriez tombé plus juste en me demandant si la foi est extrascientifique. Cela signifie : est-elle totalement étrangère à la science, à tel point que celle-ci puisse et doive en faire une entière abstraction.
Telle est la prétention hautaine d'aujourd'hui.
Pour être sec et clair autant que je l'ai promis, laissez-moi distinguer deux moments logiques :
1" Antérieurement à l'adhésion de l'esprit, la vérité de foi est-elle extrascientifique ?
En elle-même : quelquefois. C'est le cas de tous les mystères.
Dans son mode de notoriété ou de la connaissance : toujours. Qu'elle qu'en soit la nature, en effet, c'est la révélation divine qui la fait vérité de foi.
Dans son motif de crédibilité : jamais. Car ces motifs se confondent avec les preuves de l'existence de Dieu ; ces motifs, c'est Dieu existant, Dieu infaillible, vérité scientifique ; c'est Dieu ayant parlé, question historique et donc scientifique. Conséquence : la foi est introduite et commandée dans l'intelligence par deux faits de la science.
2° Postérieurement à l'adhésion de l'esprit, la vérité de foi est-elle extrascientifique f
Non. La science ne peut pas tout sur elle, cela va de soi. Mais elle peut y ajouter sa lumière, modifier nos attitudes vis-à-vis d'elle, et beaucoup. Elle ne peut pas pénétrer jusqu'au fond la vérité de foi, non plus que la changer ou la perfectionner en elle-même. Elle peut la travailler, ainsi que nous avons dit, s'y enfoncer dans une certaine mesure, comme dans les filons d'une mine d'or, la défendre du reproche d'absurdité, en faire jaillir au contact du bon sens et de l'esprit des étincelles et des rayons et, portée sur ses ailes, s'élancer dans l'atmosphère de la plus sereine, de la plus lumineuse et de la plus noble des sciences : la théologie.
UNE CONCLUSION. Voilà Comment la réponse à votre seconde question m'amènera, par une conclusion, à répondre à la première :
Donc, il en est de la foi par rapport à l'intelligence, et du surnaturel par rapport à la nature, comme de l'enseignement de Jésus-Christ par rapport à la loi
juive : Non veni solvere legem, sed adimplere, elle ne la détruit pas, ne « l 'amoindrit » pas j elle la complète.
Permettez-moi d'insister : la foi complète l'intelligence en V enrichissant de vérités nouvelles et inaccessibles ; elle la complète en confirmant par une autorité nouvelle et supérieure plusieurs enseignements de raison ; elle la complète en éclairant indirectement les vérités purement scientifiques.
Prenez les aveux de Pasteur, par exemple, et vous allez voir comment la lumière répandue sur l'hommo et sur le monde par le dogme du péché originel l'a conduit à ses plus bienfaisantes découvertes.
Partout la même grande loi se retrouve : la nature ne refuse de s'élever au-dessus d'elle-même que pour retomber au-dessous. C 'est une vérité frappante dans V ensemble, comme elle l'est dans les individus : la révélation a pu assurer et populariser les grandes vérités, même naturelles, indispensables à la fin dernière. Lisez à ce sujet la Vie et la Vile conférence de Monsabré à Saint-Thomas-d 'Aquin.
Frappante dans les individus : la foi, disait Mme Swetchine, nous garde de la crédulité. Qui refuse de croire devient crédule. Qui écarte Dieu et l'Eglise tombe sous le joug d'un homme, ou, chose pire, sous
j le joug de l'opinion, en attendant bien d'autres jougs. Et donc, pour conclure cette conclusion, et bien situer l'intelligence à sa place : la foi demande à l'esprit humain de s'avouer pour ce qu'il est, c'est-à-dire fini. A ce prix, elle l'élève au-dessus de ce qu'il est. S'il refuse, il tombe au-dessous.
MON CERCLE —Je VOUS ai dit le rôle de la VICIEUX. volonté, et je viens de rappeler som-
mairement celui de l'intelligence dans la foi, — laquelle, souvenez-vous-en, est une vertu surnaturelle dans son principe et dans son objet.
J'ajoute, et tenez-en bien compte : elle est de plus une habitude, c'est-à-dire une qualité stable disposant à adhérer aux vérités à croire.
Comme telle elle subit des influences. Influences héréditaires d'abord ; la foi est infusée au baptême, c'est vrai ; mais la profondeur, la vivacité rapide de la foi semblent se transmettre avec le sang. C 'est une chose mystérieuse, en partie, et pourtant d'une incontestable réalité. Influences du milieu, du temps : la foi est bien plus facile quand nous la respirons, pour ainsi dire, dans l'atmosphère. Elle exige des luttes
douloureuses, au contraire, comme nous l'avons dit eu parlant du rôle de la volonté, quand elle ne pénètre pas l'organisme moral en même temps que les leçons d'une mère, ou que l'éducation ne se donne pas dans uu milieu chrétien.
Influences de l'exercice, chez les baptisés surtout. La foi est le principe logique des actes de christia- 5 nisme, mais les actes de christianisme sont aussi un • principe moral et pratique de foi. ;
Il faut croire pour pratiquer, car la volonté suit I l'intelligence. Mais dans un sens vrai, il faut prati- , quer pour croire, et c'est une vérité d'expérience constante.
Cercle vicieux, dites-vous.
N'y tournez pas, comme un enfant, ça vous donnerait le vertige. Voyez plutôt.
Il est de la nature de tout exercice et de toute habi- '. tude de mettre en acte une aptitude initiale et incom- j plète. S'habituer, c'est développer et compléter par , la répétition des actes cette aptitude.
Ainsi en est-il de la foi. Avant le premier acte de |
christianisme — chez l'adulte, évidemment en voie \
de conversion — il faut au moins une disposition ini- i
tiale, incomplète, peut-être hésitante. Le premier l