acte pratique part de là : sorte d'expérience, de ten
tative, marque à demi conditionnelle du bon vouloir envers l'autorité, — laquelle, comme je la suppose, a le pouvoir de rendre meilleur. (Cf. Schiffini : De Virt. inlis, p. 246).
En cela, point de contradiction, moins encore d'hypocrisie. Je veux être meilleur. On m'indique un moyen. Sans être sûr encore, je l'emploie par volonté de bien faire, comme le malade emploie, pour se guérir, un remède dans lequel il n'a qu'une demi confiance.
Voilà comment nombre de gens retrouvent la foi. Ils acceptent de poser un acte de chrétien. Ça ne les abêtit pas, selon le mot que l'on prête faussementà Pascal et sans en expliquer le sens. C'est un acte d'humilité qui atteste leur bon vouloir.
Le confessez-vous d'abord du P. de Ravignan reste à jamais la réponse la plus justifiante de notre cercU vicieux.
A PROPOS Je préparais un jour au mariage
D'UN MARIAGE. xiTï jeune homme qui ne voulait pas REGARDEZ ! gg confesser. Sa fiancée me l'avait envoyé, comptant sur cette démarche, plus que sur ses cadeaux de noce, comme élément de son bonheur
futur. Lui, il exigeait d'abord que je le fisse croire.
— C'est précisément là mon intention, lui dis- je, en vous invitant à vous confesser.
— Me confesser ! Si je me confessais, je croirais. Je m'agenouillerai quand vous m'aurez convaincu que je dois le faire ; sans quoi je remplirais une formalité d'hypocrite.
— Et pour vous convaincre, vous exigez. . . ?
— La preuve du précepte supérieur de la confession et de son origine divine.
— Et si je vous montre ce précepte dans l'Evangile de Jésus-Christ, dans la Tradition . . .
— Vous feriez mieux de me donner d'abord les preuves de la divinité de Jésus-Christ, des sacrements et de . . .
— Ce serait long, mon ami, un traité de Verho incarnato, de l'Eglise, de la grâce, des sacrements. . . Votre fiancée s'impatienterait pendant tout ce temps-là... Aujourd'hui les jeunes filles sont pressées. . . elle ne voudrait peut-être pas attendre. Acceptez donc plutôt avec confiance mon moyen. Vous allez voir comme ça abrège.
Je sentis qu'il était mal à l'aise. Il me vit sourire. II n 'avait pas un seul argument sérieux pour discuter ; il avait trop d'orgueil pour se rendre ; et il ne voulait pourtant pas être venu pour rien.
Je repris :
— Savez-vous ce que je dirais à un homme enfermé depuis longtemps dans les ténèbres et qui nierait l'existence du soleil et refuserait de croire aux rayons de sa lumière illuminant le monde 1
— Ça dépend : si c 'était un ignorant, vous vous eu tireriez comme avec le charbonnier : vous affirmeriez. Mais avec un homme instruit, vous sauriez bien recourir aux preuves de la physique, de l 'astronomie . . .
— Eh bien, non !
Je me levai, j'allai à ma fenêtre ; c'était un bel après-midi de juin : j'ouvris les persiennes. Puis j'achevai :
— Je lui dirais : regardez !
Je vous invite de même à ouvrir les persiennes d,^* votre conscience. Vous les tenez fermées depuis longtemps. Ouvrez-les ! Après, vous aurez mieux que les preuves de la lumière du Soleil de vérité : vous verrez clair.
ÇA SE PERD. — Votre cercle, plus imaginaire que vicieux, mon ami Lejeune, ne fait donc pas perdre la foi. Il faut chercher ailleurs la cause de cette perte,
— car, aussi bien, elle se perd, la foi. — Je m'en assure tous les jours.
L'énigme est difficile à débrouiller ; elle est compliquée, diversement enchevêtrée, selon les individus. C'est déjà tout un problème d'analyser l'homme, double par lui-même, ange et bête ; à ce problème s'ajoute ici l'analyse de deux forces contraires et extérieures : la grâce et la tentation.
Pour y voir clair, il convient, je pense, d'y mettre un peu d'ordre et de discerner trois choses bien distinctes dans le croyant: 1° la conviction de la vérité du christianisme ; 2° V adhésion volontaire à l'autorité révélatrice ; 3° le sentiment de l'une et de l'autre.
Perdre la foi, c'est perdre l'adhésion volontairement. Mais l'adhésion perdue, il se peut que la conviction demeure. De là, les colères des apostats, colères difficilement explicables en dehors d'une conviction persistante malgré les révoltes de l'esprit.
Enfin, il arrive souvent que l'on s'imagine perdre la foi, alors qu'on n'en perd de fait que le sentiment. D'oii s'explique l'extrême facilité à tout retrouver I « en ouvrant les persiennes », je veux dire par un acte 1 humble de christianisme. Une heure douloureuse f sonne, on assiste au spectacle d'un héros mourant ; pour sa religion, la mort frappe et endeuille le coeur,
la Patrie en danger crie : aux armes ! et pousse au feu et à l'honneur ses enfants en bataillons pressés, — et, soudain, un réveil prodigieux s'opère. Nous apercevons, non plus un individu seulement, mais des foules t entièreSjdans le coeur desquelles la foi semblait éteinte, I levant leurs mains au ciel dans un élan de confiance ^ surnaturelle et courant au confessionnal, avant de courir à la frontière menacée.
En ces moments-là, la prière se retrouve sur les lèvres des écrivains, des intellectuels, « des anciens croyants », comme sur celle du jeune soldat qui ne sait pas lire et qui s 'en va mourir.
Yvonne Sarcey, trouvant une médaille de la vierge Marie pendue au cou d'un petit zouave expirant après la bataille de la Marne : « Comme il avait dû bien se battre, le petit, s'écrie-t-elle, et de quel coeur il dut faire le don de sa jeunesse, de sa force et de sa vie ! » Puis elle le transporte là-Haut, sur les ailes d'une pensée à laquelle le « sentiment » en apparence perdu de sa foi nous avait peu habitués, dans les bras de « la Mère de douleurs, celle qui pleura, elle aussi, au Golgotha, son divin Fils. »
liE RESIDU. Un autre écrivain, compté, lui aussi, parmi les incrédules, définissait naguère cette foi dont on n'a perdu que le sentiment. Il l'appelle le dernier résidu de l 'idéal chrétien au fond d 'une âme. « Je ne connais pas, en l'espèce, avoue-t-il, de mot plus sinistre que ce mot de résidu, qui, hélas ! est juste. De tout ce qui a fait vivre, palpiter, lutter nos ancêtres, notre génération n'aura eu que cela pour héritage : un résidu, dont elle n'arrive même pas à secouer le charme indiciblement douloureux.
« Nous ne savons et ne saurons jamais rien de rien : c'est le seul fait acquis (ce n'est pas encourageant pour les rationalistes). La vraie science n'a même plus cette prétention d'expliquer, qu'elle avait hier. Chaque fois qu'un pauvre cerveau humain d'avant-garde découvre le pourquoi de quelque chose, c'est comme s 'il réussissait à forcer une nouvelle porte de fer, mais pour n'ouvrir qu'un couloir plus effarant, plus sombre, qui aboutit à une autre porte plus scellée et plus terrible. A mesure que nous avançons, le mystère, la nuit, s'épaississent et l'horreur augmente... C'est alors que le résidu chrétien essaie encore de protester doucement au fond de nos âmes . . . nous nous raccrochons à l'idée qu'il existe quelque part une Pitié suprême vers qui jeter, à l'heure des grands adieux, le cri de grâce qui, autrefois, s'appelait la prière. »
Et qui s'appelle encore du même nom chez tous ceux qui prient sans rhétorique.
Que d'autres, comme Pierre Loti, en ces temps derniers de misères et de gesta Dei dans les âmes, l'ont jeté ce cri de la foi qui s'éveille.
L'auteur de Jérusalem entonne lui-même cette prière, dont il emprunte la formule aux Disciples d'Emmaus, de Jean Aicard :
Ah ! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté, Eeste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste î Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste, Sur tout notre néant, seule réalité !
Seigneur, nous avons soif. Seigneur, nous avons faim !
Que notre âme expirante avec toi communie !
A la table où s'assied la fatigue infinie.
Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.
Les vallons sont comblés par l'ombre des grands monts, Le siècle va finir dans une angoisse immense ; Nous avons peur et froid dans la nuit qui commence, Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t'aimons !
Songez souvent, mon ami, et avec crainte, à la foi qui se perd. Mais en réfléchissant sur ce qui est adhésion, conviction et sentiment, tâchez de ne pas confondre.
N'en exigez pas davantage aujourd'hui.
Je vous salue.
UNE DOUCHE Nous n'avions pas causé, Lejeune AU PROGRES, et moi, depuis plusieurs jours.
Or, voici qu 'au matin du 20 septembre dernier, tandis que je m'installais sur la banquette d'un wagon du Canadien-Pacifique, en route pour Saint-François de Sales, mon jeune ami me salue d'un gai bonjour et s'assied à mon côté.
Il tenait en main un numéro du Scientific american.
— N'est-ce pas prodigieux ! me dit-il, encore sous l'impression de sa lecture. Voyez donc le progrès que ces gens-là ont fait.
Son exclamation ne produisit pas l'effet attendu. Nous venions de quitter la gare. Nous longions le fleuve et j'avais l'attention fixée sur une goélette dont on repliait les voiles et sur un énorme steamer, qui s 'avançait avec lenteur dans le courant, tandis que, entre l'île Sainte-Hélène et les quais, les eaux vertes du Saint-Laurent scintillaient comme un prisme sous le soleil du matin.
— Regardez-moi cette gravure insista mon compagnon.
Il ouvrit son magazine et m'indiqua la page. La
gravure représentait les canons de siège et autres engins de guerre avec lesquels les Allemands détruisirent Liège et Anvers.
— En voilà qui avancent ! fit-il avec un geste montant.
— Ils reculeront, j 'espère.
— ]Mais en ont-ils assez fait de progrès ! sommesnous assez loin des vieux sabres et des anciennes gâchettes !
— On tue le monde beaucoup mieux qu'autrefois, c'est sûr.
— A la guerre, comme partout ailleurs, c'est le progrès, c'est le génie de l'homme qui découvre et lutte....
— Et détruit.
— Il ferait mieux, je suppose, de se laisser détruire et de stationner là, quand tout avance. Est-ce cela que vous voudriez ?
— Non, je constate seulement, une fois de plus, qu'à certaines merveilles humaines, il y a un contrepoids, et qu'à votre admiration flambante, il faut une douche.
— Je vous remercie.
— Vous êtes trop gentil : je recommencerai.
.MÉDECINS ET — Vous m'y avez habitué, d'ail- MARTYRS. leurs, à vos douches. Vous m'en avez
versé une, l'autre jour, parce que je maudissais l'âge des empereurs romains et tous les bourreaux qui ont failli noyer l'Eglise naissante dans le sang et l'étouffer dans la boue.
— Parce que, exclusif et pessimiste, vous ne voyez que cela.
— Devais-je louer leur justice et leur douceur ?
— Pas précisément. Mais sans eux nous n 'aurions pas des millions de martyrs fécondant le sol de l'Eglise. C'est ça, le contrepoids.
— Et c'est pour mettre un contrepoids aussi aux progrès incontestables de la médecine et de la chirurgie, que vous m 'avez forcé, le mois dernier, à si bien en rabattre.
— Je n 'ai pas nié ce progrès, bien au contraire.
— Pourquoi alors insister sur la moyenne décroissante de la vie humaine et me répéter, comme si c'était une découverte heureuse : nous mourons plus jeunes que nos ancêtres ! les santés sont plus débiles !
— Parce que c 'est vrai. Avez- vous peur de le savoir ? vous, un gaillard si solide !
— En êtes-vous bien sûr, de cette décroissance ?
— J'en suis sûr, comme vous êtes sûr de vos pro-
grès : je l'ai lu dans les magazines. Mais je n'y tiens pas plus que cela. . .
— C 'est dans ces lectures-là aussi que vous découvrez toutes les infirmités nouvelles dont vous nous affligez et toutes les maladies modernes, inventées exprès, semble-t-il, pour déprécier la médecine.
— Ah ! dame, celles-là, si je les découvrais dans les magazines, je les y laisserais ! Je n'ai pas besoin de les lire pour les connaître. J'en pâtis assez et j'en vois pâtir assez d'autres, qui les portent dans les nerfs, dans l'appendice, dans le foie et le sang, dans la tête, l'estomac, les mains et les pieds, dans l'organisme . . .
— Cela ne prouve rien contre la médecine.
— Cela en prouve, au contraire, la nécessité.
— Ni contre la chirurgie.
— Non ; mais qu'elle a plus d'organes à couper.
— Et si elle les coupe admirablement ?
— Je l'en félicite. Mais croyez- vous que je vous féliciterais, si vous aviez un bras admirablement coupé f Ce n'est pas mépriser la médecine que d'aimer mieux se bien porter, que d'être bien soigné ! Ni la chirurgie que de préférer ses deux jambes au progrès qui les ampute. Et je n'ai pas dit autre chose, et je n'en dirai pas davantage contre votre magazine et les progrès dans l'art de tuer le pauvre monde.
Au fond, mon cher, le progrès doit être surtout dans l 'ordre moral, — étant de lui-même l 'avancement dans le bien. Il est dans le libre arbitre de l'homme, dans la maîtrise de sa volonté et l'usage qu'elle fait des choses, — indifférentes en soi, — pour le bien ou pour le mal. Et comme dans l'ordre moral, l'homme est resté à peu près pareil à lui-même, en dépit du progrès dans l'ordre des connaissances et des moyens, il convient de parler de progrès sans pessimisme, mais aussi sans emballement.
LES DOGMES Maurice roula son Scientific ame- MOMIFEÊs. rican, le déposa sur le siège d'en face, d 'où une femme, trois enfants avec une demi-douzaine de paniers et de paquets venaient de déménager. Nous étions à la station de Bordeaux.
Mon compagnon, les bras croisés et se tournant vers moi, reprit sur un ton plutôt frondeur :
— Vous n 'en direz pas davantage contre mon magazine, avez-vous conclu ; soit ! mais les réserves, les demi-réponses, les façons de reprendre d'une main les concessions de l'autre. . . vous savez. , . ça ne me va
guère ; je crois que c'est cela, des réponses de jésuite.
— Et moi, je crois que c'est cela, une accusation gratuite et un inepte cliché. Si ma réponse est fausse, montrez-le. Si elle est juste, est-elle nécessairement jésuite pour ça ?
— Pardon. Ne vous froissez pas pour si peu. C 'est que je veux en venir à autre chose.
— Je vous vois venir. Vous avez l 'humeur combative, ce matin.
— Là, dites-moi, mais dites-le, s 'il vous plaît, sans réserve, sans distinguo : les catholiques se défient du progrès, ont des préjugés contre lui, ça les ennuie comme une menace quand on le leur rappelle et leur démontre.
— Et pourquoi donc ?
— C'est juste ce que je me demande : pourquoi ? On dirait que tous les secrets dérobés à la nature par la science sont autant de vols commis contre la foi. Pourquoi ?
— D 'abord, ce n 'est pas vrai. Si c 'était vrai, ce serait absurde, idiot, comme la conduite d'un artiste exposant son tableau, ou d'un architecte vantant le plan merveilleux d'une cathédrale, et qui fuirait la lumière.
— Vous ne niez pas, du moins, que le progrès, c 'est
SCIENCB ET FOI 165
le mouvement, c'est ravaneement : vous l'avez dit. Les dogmes catholiques, au contraire, c'est la fixité, c'est le statu quo. Ils sont, ils étaient, ils seront toujours les mêmes dogmes. Ils sont figés dans la révélation, momifiés.
— Et cela explique, vous pensez, notre antipathie pour le progrès ?
— Au fait, c'est agaçant, quand tout avance, d'être planté là ; quand tout monte vers une vie nouvelle, de stationner à la porte d'un cimetière.
— Vous avez l'imagination joliment débridée, pour un combatif en train de raisonner. Vous seriez vousmême surpris et attristé de voir partir l'Eglise avec ses dogmes, en manière de conquérante échevelée, à la suite des sciences et des mille théories nouvelles et changeantes.
— J 'aimerais mieux la voir les devancer.
— Pour les devancer, mon cher Maurice, il lui faudrait aller dans la même direction et vers le même but. La science souvent tourne le dos à l'Eglise, va, vient, s'étourdit, tente fortune ailleurs et partout. Elle est comme l'enfant qui lâche la main de sa gouvernante, trop lente à son goût, court,gambade, s 'aventure et tombe dans le ruisseau.
— Vous me parlerez d'imagination, après cela.
Assez de figures, n'est-ce pas ? Serrons les mots, s'il vous plaît, et rentrons les métaphores au garage.
— En voici une qui n'aurait jamais dû en sortir. . . Et, en mots serrés, vous dites ?
— Je dis, comme beaucoup de savants et après eux : tout progresse dans la science, tout est stagnant dans l'Eglise. De là l'esprit chagrin et vos antipathies contre. . ,
— Tout est stagnant, parce que ... ?
— Parce que l'Eglise est ancrée à des dogmes immobiles.
— Ça la sauve du naufrage.
— Oui, mais ça n'avance pas l'humanité en course.
— Bon ! encore des figures.
— Je ne fais que poursuivre la vôtre.
— Et bien, j 'y renonce. Vous êtes arrivé où je vous voyais venir. Le sujet mérite d'être pris au sérieux.
— Tant mieux ! je vous écoute.
OU L'ON Y EST. — Commençons par les « dogmes immobiles ». D'abord, je ne crois pas que vous croyiez à l'antipathie de l'Eglise pour les savants. Les plus
illustres, vous le savez, sont ses enfants. Elle en a canonisé un grand nombre, en a protégé, cultivé bien d'autres ; elle les convoque tous au travail, les pousse vers tous les sommets, ouvre pour eux des bibliothèques, des universités, des concours ; leur redit sans cesse la parole du Christ, son fondateur : Ego sum Veritas, je suis la vérité : il faut que la vérité brille dans la lumière, toujours dans plus de lumière !
— Et s'il n'y a pas de progrès dans la foi, comment voulez- vous qu'elle brille toujours plus ?
— Ne confondez pas entre foi et dogme. Vous lancez, comme ça, des mots au hasard ! Dans l'ordre de la connaissance, un dogme désigne une vérité certaine enseignée d'autorité ; tandis que la foi est l'adhésion à cette vérité en vertu de l'autorité.
— C 'est ça ! après les figures, les subtilités.
— Ne faites pas le myope ! Je dis donc : la vérité révélée est communiquée une fois pour toutes, et, dans ce sens, elle ne progresse pas. C 'est un dépôt confié à la garde de l'Eglise, et c'est pour en conserver l'identité de sens qu'elle dogmatise.
Ce qui n 'empêche que, pour les dogmes, il y ait deux façons de progresser : la première, par les définitions de l'Eglise ; la seconde, par la vue nouvelle qu'en acquièrent les fidèles ; ou, en d'autres termes, par les
j progrès que font les fidèles dans la foi et la foi dans I les fidèles.
Cette distinction vous paraît-elle trop subtile ? Trouvez- vous encore que c'est une réponse de jésuite?
— Subtile, peut-être non ; mais claire, non plus.
— Reprenons cela par partie alors.
— Par définition de l'Eglise, vous entendez, n'est-ce pas, l'autorité dont elle use pour faire un dogme avec ce qui n'en était pas un ?
— Dites plutôt : l 'autorité dont elle use pour le proclamer.
— Ça m'est égal.
— Oh! mais c'est que ce n'est pas égal du tout !
— En tout cas, que devient, avec ces définitions nouvelles, votre vérité communiquée une fois pour toutes ? où était, dans cette fois pour toutes, votre dogme proclamé î
— Il était là.
Quand un dogme non défini vient à l'être, la définition ne le crée pas. Elle le suppose. Jusque-là il était implicitement contenu dans la révélation ; sa proclamation par l'Eglise le rend explicite à la connaissance des fidèles. Autour de lui désormais brille une lumière plus nette ; il s'impose avec une obligation plus stricte. Et c'est en cela qu'il a progressé. Avant sa
définition, le catholique qui le niait était un fils témé- / raire, même rebelle ; après, il serait étranger. /
— Ce n'est donc pas l'Eglise qui a fait le dogme de l 'Immaculée-Conception, par exemple, et celui de l'Infaillibilité ?
— Elle les a définis et proclamés.
Ces définitions dogmatiques ne contredisent aucunement des définitions antérieures. Elles supposent et invoquent une tradition constante ; elles remontent à la révélation même.
UNE COMPARAISON. Mon interlocuteur me regarda de cet air vague, qui ne veut rien dire ou tout au plus signifie : je ne suis pas plus avancé qu'avant.
— Me refuserez- vous, repris-je, d'entendre une nouvelle figure, une comparaison ?
— Tout ce que vous voudrez, pourvu que je voie clair.
— On a disputé, je suppose, depuis longtemps sur le nombre de pierres précieuses qui ornent la couronne de la reine d'Angleterre. D'aucuns ont contesté leur valeur. Plusieurs l'ont exaltée. J'en ai compté cent.
dit l'un ; plus, reprend un autre ; et moi plus encore- Un jour, on décide de terminer ces contradictions et ces doutes. Les personnages autorisés : lords, nobles, ministres et courtisans, se rendent auprès du conservateur des bijoux royaux et lui disent : « Rassureznous ; combien y a-t-il de pierres précieuses dans la couronne de la reine ? »
Le gardien ouvre l 'écrin et, en présence des témoins, il prend la couronne, il examine, il compte, puis il proclame le nombre. Et le doute est disparu. Il n'a rien créé, rien retranché, rien changé arbitrairement. Il a constaté un nombre, les témoins ont contrôlé en connaisseurs son calcul, et il a dit le résultat.
Ainsi fait le pape avec le trésor de la révélation. Quand il veut définir une vérité concernant le dogme et la morale, il ouvre l'écrin de cette révélation inaliénable, laquelle, partie des origines de la religion, descend de siècle en siècle, de génération en génération, par la tradition écrite ou orale, jusqu'à nous. Il regarde, compte, recherche, scrute dans l'écrin pour voir si cette vérité n'y est pas contenue et si elle n'est pas venue à la connaissance et à la vénération de tous les âges chrétiens. Lorsque ce travail est achevé, cette élaboration à laquelle ont pris part les plus saints travailleurs de Dieu, venus des quatre coins de l'univers,
apportant chacun sa lumière à l'éclatant faisceau de lumières qui va éclairer le monde, alors le dogme est | prêt : Visum est Spiritui sancto et nohis, dit le Pon- ^ tife, comme Pierre au premier concile de Jérusalem : i « Il nous a paru, à l 'Esprit-Saint et à nous » ; et la définition tombe des lèvres du vicaire de Jésus-Christ.
Le pape n'a rien innové, rien inventé. Il a compté, lui infaillible, en présence des témoins les plus augustes, un nombre, et il l'a dit.
S'il ne l'avait pas trouvé dans le dépôt des vérités révélées, il ne l'aurait pas, il n'aurait pas pu le proclamer.
Un jour. Pie IX, avec pleine certitude et infaillible autorité, a découvert, parmi toutes les pierres ciselées de Dieu même et serties dans la couronne de la Vierge, une perle unique, celle qui, des profondeurs de l'éternité, avait été réservée à la seule mère de Dieu ; et, confirmant avec une clarté décisive la tradition commencée le jour même de l'Eden perdu, réunissant dans sa voix de docteur et de Pontife les échos de toutes les voix et de toutes les générations, qui avaient chanté l'éclat de cette perle au front virginal de Marie, ému des voeux et des soupirs des siècles à genoux dans la prière et l'admiration au pied de la mère du Verbe, il proclama le dogme de l'Immaculée- Conception.
Saississez-vous maintenant en quoi le dogme a progressé ?
— Fort bien ! Et non moins bien, je pense, en quoi il est resté identique à lui-même.
AUTRE PROGRES. Nous Venions de quitter la station, à la bifurcation de Saint-Martin. Par la fenêtre du wagon soufflait un vent frais ; il faisait une température à ravir. Nous traversions un bois et des taillis dont les feuilles étaient déjà teintées par l'automne. J'indiquai le spectacle à Maurice, pour l'inviter à parler d'autre chose. Il n'y céda pas :
— Allons plus loin, insista-t-il.
— Oui, allons au moins jusqu'à Saint-François-de- Sales.
— Evidemment, je vous ennuie, fit-il en souriant, avec le geste de reprendre son Scientific american.
— Mais, pas du tout ! Au reste, ne vous ai- je pas moi-même parlé d'une seconde forme de progrès dans les dogmes ? le progrès des dogmes dans l'intelligence des fidèles ?
— Et c'est cette forme-là surtout que j'attends.
Aussi bien, si claire que soit la première, elle fait peu d'impression sur les savants. Que leur importe, à eux, qu'un dogme soit défini, s'il est toujours le même.
— Ils aimeraient mieux, pensez-vous, lui voir subir toutes les vicissitudes des sciences et des opinions philosophiques ?
— Vicissitudes et opinions tant que vous voudrez : ils veulent qu'on avance.
— On peut avancer même en rebroussant chemin et à rebours . . . Les dogmes, eux, avancent dans les esprits. . . tenez, dis-je à Maurice, en lui montrant la locomotive que nous apercevions dans une courbe du chemin, comme cette locomotive.
— Bon ! encore une comparaison. J'espère dv. moins que celle-ci va nous mener vite au but.
— Elle est moins juste que l 'autre ; mais enfin, va, puisque j 'y suis engagé.
La locomotive est la même de Montréal à Québec. Et pourtant que de changements sur son parcours, dans les campagnes dont elle anime et aide la vie et le progrès, dans l'intelligence acquise et l'utilisation de sa force par les hommes, dans tous les moyens qu'elle fournit et les services qu'elle rend à l'industrie, à l'agriculture, aux voyageurs qu'elle mène au but !
• — Si j 'étais encore en rhétorique, je continuerais :
de même . . . ainsi ... tel . . . comme nous faisions autrefois.
— Moquez-vous de la forme, si cela vous amuse ; je vous l'abandonne. Respectez le fond.
Les dogmes ont traversé le monde, foncièrement les mêmes. Mais dans le long trajet, que de progrès ils ont fait dans les intelligences ! Combien d'esprits divers ont progressé en eux et, par eux, ont été amenés à leur but ! même quand ce but était purement scientifique. Ne vous souvenez-vous plus de notre conversation sur « l'intelligence en cage », pendant une promenade dans la montagne, un beau dimanche du mois de mai dernier? Vous n'allez pas me contraindre de la reprendre ?
— En fait de cage, voici des oiseaux qui y sont pour tout de bon . . .
Il me montrait du doigt le pénitencier de Saint- "V incent-de-Paul.
— Ils ont volé autrement qu 'avec les ailes de la foi, hasardai- je entre parenthèse. Ça mène là souvent, les dogmes ignorés, méconnus, inertes dans la conscience, tout comme votre humeur, agressive en apparence, mène aisément à la plaisanterie.
Et donc, pour en finir, l'immobilité des dogmes n'est pas la stagnation. C'est l'idée vraie, immuable en soi,
par cela qu'elle est vraie ; mais vivante, en mouvement, progressive par toutes les lumières apportées par elle aux idées nouvelles, évoluant, s 'adaptant aux fluctuations, féconde dans les âmes en modalités neuves, et prêtant avec une souplesse sûre d'elle-même, à toutes les vérités acquises, son principe de stabilité, f
— Semblable, je suppose, au phare immobile dans le mouvement perpétuel des flots — je puis y aller de ma petite comparaison, moi aussi, — mais dont les feux tournants plongent plus loin dans les horizons et éclairent plus sûrement la route des marins, selon qu'est plus clairvoyant l'oeil qui s'y oriente et qu'on perfectionne davantage les réflecteurs projetant Ici rayons.
— Bravo ! Votre phare vaut mieux que votre cage. Suivez votre idée, avancez, vous allez conclure ... ?
— Que le dogme peut progresser dans les intelligences mieux éclairées, et que l'Eglise n'a pas plus peur de la science qu'un phare, si un phare pouvait avoir peur, n 'aurait peur des perfectionnements de ses réflecteurs ; qu'elle n'est pas plus antipathique aux savants qu 'un phare ne saurait l 'être au verrier imprimant à ses glaces la concavité, les courbes et le poli propres à multiplier la puissance des miroirs paraboliques.
— Vous y êtes, — autant du moins qu'une comparaison, toujours un peu clochante, peut y être.
DE LA RAISON Maurice, satisfait de lui-même, AU FAIT. hasarda une dernière remarque.
— Démontrer, dit-il, que l'Eglise n'a aucune raison d'être chagrine devant les découvertes modernes ne prouve pas grand 'chose, si, de fait, elle l'est.
— Si c'est injuste et ridicule de l'être, c'est déjà une forte présomption qu'elle ne l'est pas. Si c'est même contre ses propres intérêts, concluez comme vous avez fait tout à l'heure qu'elle ne l'est ni en fait ni en droit. Peut-être reviendrons-nous plus tard sur le fait.
— Et en attendant, je garde donc pour acquises deux manières pour le dogme de progresser.
— C 'est sa façon d 'évoluer. Faites attention en interprétant ce double progrès de ne pas encourir l'anathème du concile de Trente contre quiconque prétendrait que « peut-être un jour, avec le progrès de la science, il faudra donner aux dogmes professés par l'Eglise un sens différent de celui qu'elle y a vu et y voit. »
Affirmez avec assurance à ceux qui parlent dédaigneusement de momie, de stagnation dans la foi, la légitime évolution du dogme, et, si vous avez bonne mémoire des mots, saluez-en les perspectives d'avenir avec les f ières expressions de saint Vincent de Lérins : « Qu'elle grandisse, donc, qu'elle progresse, de plus en plus, tant en chaque fidèle qu'en tous, en chaque homme et en toute l'Eglise, à mesure qu'avancent les temps et les siècles, l 'intelligence, la science, la sagesse ; mais dans la ligne qui convient, c'est-à-dire dans l'identité du dogme, de l'idée, de la pensée ! »
— Je ne me souviendrai pas des expressions ; mais j 'en tiens le sens. Merci, c 'est assez.
— Voilà le coup de sifflet d'arrivée. Je descends. Adieu et bon voyagee !
— Voilà, mon Père ; merci, me dit un soir Maurice, en posant deux ou trois volumes et des brochures sur ma table. Ces livres s'ennuyaient chez moi de ne plus servir. Je les ai gardés trop longtemps. Pardonnez-le-moi.
HOMJMES ET — Vous ont-ils au moins été utiles ? LIVRES. — Pas tous également ; mais, en somme,
beaucoup. Tenez, en voici un, par exemple, — et il posa son doigt sur la Bête, du P. de Bonniot, — un vrai semeur d'idées et de celles qui germent le mieux.
— C 'est pour le fond et non pour la forme que vous le préférez ?
— Pour l'un et l'autre. On ne saurait dissimuler plus de science sous une simplicité qui s'abandonne et dans plus de clarté. De l 'écrivain-né il a l'aisance, la verve et la bonne grâce. Des maîtres, il a gardé la tradition en y ajoutant un tour qui n'est qu'à lui.
— Oui . . . ceci me paraît très juste.
— Il excelle à illustrer : ses exemples nombreux font vivre ses doctrines en reposant le lecteur ; on y assiste, on les voit en oeuvre sous les yeux ; ses pages sont comme un champ d'action, où brille le soleil et où les personnages pensent, parlent, gesticulent et démontrent. Même quand la vérité jaillit de sa plume en forme lapidaire, elle reste accessible à tous et claire. Si elle passe, comme cela lui arrive souvent, en des mots spirituels, provoquant le sourire, la réflexion n'est pas lente à la découvrir profonde et concluante. Ce que le P. de Bonniot en a jeté de regards aigus sur toutes choses et pénétré de contradictions humaines !
— Et celui-ci, de l'Académie française, Gratry ?
— Il me va moins. Ce serait prétention ridicule à moi de le critiquer. Veuillot l'a fait pour nous tous, d'ailleurs, à l'occasion de ses brochures et de ce qu'on appelait ses « intrigues », au concile du Vatican, et il me paraît l'avoir réduit juste à la taille congrue. Même dans ses pages de pur mysticisme, sa piété est trop académique : trop de lieux communs héroïques, trop d'efforts éclatants ; il a trop fait applaudir ses beaux sentiments.
Et puis, est-ce que vous n'avez pas remarqué dans
sa vie, — malgré ses livres, qu'il faut lire tout de même et faire lire, — à combien de doctrines, d'initiatives, de mouvements romains il s'est opposé ? Puis, quand le mouvement avait réussi sans lui, contre lui, il s'en mettait, — comme ces braves qui volent toujours au secours de la victoire.
— Tout ceci, mon cher, c'est l'homme, et c'est de ses oeuvres que nous nous occupons.
— C 'est vrai. Je suis trop impressionnable sans doute. Mais quoi que je fasse, le livre me paraît inséparable de l'homme ; celui-ci diminue ou accrédite invinciblement celui-là.
— Et Lacordaire ? continuai- je en regardant le titre d'un des volumes, intéressé par les réflexions de mon jeune critique.
— Oh ! celui-là, il m 'enlève, il me ravit, autrement mieux que Monsabré et Félix, qui m 'instruisent davantage.
— Un de ces jours, je vous donnerai la liste des auteurs plus récents, plus au point. Ceux-là, sans être démodés, répondent moins bien aux adversaires de l'heure.
L'ARGUMENT Je crus que Maurice allait se lancer D'AUTORITE, à fond dans une dissertation oratoire; mais non, il s'en sauva et moi avec lui. Il tira de sa poche une brochure : la Causerie du P. Van Tricht, S. J. sur la Foi. Il la remit avec les autres livres, sur mon bureau.
— L 'avez-vous lue ?
— Et même relue, pas à cause de sa profondeur : il n'y a rien de moins profond. Mais parce que, tout en étant d'une lecture agréable, elle est d'une sévérité piquante et peu avertie pour les savants, auxquels elle porte des défis que ne justifie pas assez la légèreté de ses arguments.
— Vous n'aimez donc pas le P. Van Tricht ?
— Si. C'est un vulgarisateur charmant. Certaines de ses façons de prouver la vérité, toutefois, me semblent bien opposées à un conseil que vous avez souvent répété.
— Lequel ?
— Ne prouvez jamais, me disiez- vous, par une simple raison de convenance ce qu'une autre raison de convenance peut démolir. Au lieu d'aider la vérité, ça lui fait tort.
— Et le P. Van Tricht, dans sa causerie sur la Foi, recourt à ce procédé î Je ne le savais pas ; en êtesvous sûr ?
— Pardon, je me suis peut-être mal exprimé. En tout cas, il tire l'origine de la foi et nos raisons et obligations de croire d'une autorité qu'une autre autorité peut démolir. C 'est là ce qui me paraît faire tort à la foi au lieu de l'aider.
— Vous m 'étonnez.
— N'est-ce pas d'ailleurs le procédé de beaucoup d'autres apologistes, employé d'ordinaire auprès des hommes du peuple et même des gens instruits ? N'avez-vous pas vous-même usé de cet argument comme irrésistible : « Je crois avec les martyrs, avec les confesseurs et les pontifes, avec la science, la vertu et l'héroïsme ; je crois avec les docteurs et les Pères de l'Eglise, avec Augustin, avec saint Bonaventure, et Bossuet, et Moreno, et Arago, et Pasteur, et Brunetière ... ?»
— Et qu 'est-ce que vous trouvez à redire à cet argument entre beaucoup d'autres ? En quoi fait-il tort à la foi ?
— Je n'y ai rien à redire, pourvu que l'autorité des maîtres soit incontestable et s'impose. Mais le P. Vau Trieht ne remonte pas si haut et il est moins exigeant. Voulez-vous relire avec moi une de ses pages sur l'argument d'autorité ;
UN GROS GARÇON Comme je faisais en souriant SA MERE xin signe d'assentiment, Maurice
ET SON CURÉ. reprit la Causene, l'ouvrit à la
page 29, et, après un court préambule, pour ramener à son expression simple et dépouillée de détails la réponse du paysan, à qui on a demandé : « Pourquoi croyez- vous ? — Je crois parce qu'on me l'affirme », — il commença sa lecture :
« Voici, sur le seuil d 'une ferme de 1 ' Ardenne, un « gros garçon ... Je l 'interpelle ; il se lève sur ses « petits sabots, ouvre de grands yeux effarouchés et, « les mains pendantes, il me regarde. Je l'interroge ; « à ma demande, il fait son signe de croix. Le Père, « le Fils, le Saint-Esprit . . . qu 'est-ce que c 'est que « cela ?
— « C 'est la sainte Trinité.
— « Vous croyez donc qu 'il y a un Dieu, et un Dieu « en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint- « Esprit ?
— « Oui, monsieur.
— « Et pourquoi croyez-vous cela ?
— « C 'est maman qui me l 'a appris . . .
« Nous voilà renvoyés à la maman. Notez que dans « ces mots : c 'est maman qui me l 'a appris, se trouvent « renfermés ces autres : et maman doit le savoir, et « maman ne veut pas me tromper.
« Entrons, monsieur ; la mère est là, une de ces fortes « paysannes des Ardennes, vaillante au travail, dure «à la peine, s 'entendant à merveille à blanchir son « linge au soleil, à traire sa vache et sa chèvre, à cuire « son pain d 'épeautre ; mais profondément ignorante « de tout ce qui dépasse le clocher de son village et « des villages d 'alentour. Interrogez-la :
— « Pourquoi, bonne femme, avez-vous dit à votre « garçon qu 'il y a un Dieu, et en trois personnes : le « Père, le Fils et le Saint-Esprit ?
— « Parce que c 'est ma foi.
— « Et pourquoi le croyez-vous ?
— « Pourquoi ? Mais le curé de notre village nous « l 'enseigne ainsi . Nous voilà renvoyés au curé. « Allons-y, messieurs, et notons en chemin que dans « ces mots : le curé du village nous l 'enseigne ainsi, se « trouvent renfermés les autres : et le curé doit le « savoir et le curé ne veut pas me tromper.
« Sonnez à la porte du presbytère, interrogez à son « tour le beau vieillard qui vous ouvre, il vous renvoie « à l'Eglise : Je crois parce que l'Eglise l'enseigne. ».
— Voilà ! dit Maurice, interrompant sa lecture. Que pensez-vous de ce gros garçon-là et de l'affirmation sur laquelle il appuie sa foi 1
— Ce que j 'en pense ? Il a commencé par où commencent tous les enfants, comme vous et moi, comme tous ceux qui ont ignoré avant de savoir et ont été petits avant d'être grands.
— La belle autorité ! une paysanne et un curé de campagne !
— Voudriez-vous qu'il eût commencé par l'intuition ? ou par analyser Newman, Bellarmin ou Suarez ?
— Je ne veux ni ceci, ni autre chose, ni rien du tout.
— A la bonne heure ! C 'est plus facile à procurer que l'intuition des vérités de la foi à un gros garçon, même des Ardennes, ou que de lui débrouiller Suarez.
— Je dis seulement, — et, à mon avis, il n 'y a pas de quoi rire, — que le P. Van Tricht appuie la foi de ce garçon sur une autorité qu'une autre autorité plus grande peut détruire d'un mot. Cette autre autorité est peut-être là, tout près, dans le village prochain, parlant haut, sur les lèvres d'un notaire, d'un commis au conseil municipal, d'un bachelier de collège ou d'un avocat. Et c'est là, si je ne m'abuse, le procédé périlleux, léger, dont vous m'avez parlé.
— Pour le moment, c 'est vous qui faites le notaire, le bachelier . . .
— Supposez votre gros garçon, non plus des Ardennes, mais de Saint-François-de-Sales, interrogé non plus par le P. Van Tricht ou vous-même, mais par un journaliste ou un médecin, par quelqu'un de cette élite libre-penseuse et intellectuelle si nombreuse à Montréal . . .
— Et même à Saint- Vincent-de-Paul.
— « Tu crois à la sainte Trinité, mon garçon ?
— « Oui, c'est maman qui me l'a appris.
— « Pauvre naïf, va ; c 'est un conte de grand 'mère. « N 'y crois plus. Tout ce qu 'il y a de plus intelligent, « en ville et dans l 'univers, n 'y croit pas. »
Et vous savez s'il y a du vrai là-dedans ! (Pas dans le conte, mais dans le nombre des intelligents qui ne croient plus.) Que va-t-il répondre et croire désormais, votre garçon, balancé entre ces deux autorités ?
SAVANTS DE — Au fait, avez-vous remarqué, con- CHEZ NOUS. tinua Le jeune, sans faire mine de s'apercevoir comme il m'amusait, combien de nos hommes les plus intelligents ne croient pas ? — Non ; vous, vous avez observé cela ?
— Regardez donc, à Montréal, ceci est devenu presque une Recommandation, d'être esprit fort.
— Auprès de qui ?
— Auprès de tout le monde !
— T'exagères, mon vieux, V exagères. Ce n'est une recommandation ni auprès du peuple, ni auprès des honnêtes gens, ni auprès des hommes de bon sens moins instruits, ni auprès des catholiques bien renseignés.
— Voyez les médecins revenus de Paris : ils sont matérialistes, sans pratiques religieuses. . . Aussi, quels succès !
— Tu exagères de plus en plus, mon vieil ami. Ils n'ont pas tous tant de succès. Et c'est une calomnie de les compter ainsi en bloc parmi les matérialistes et les libres-penseurs. J'en sais un bon nombre, des plus distingués, retour de Paris, croyant et pratiquant comme vous et moi.
— Sinon tous en bloc, du moins la plupart d'entre eux.
— Et c'est d'eux que vous tirez votre contre-argument d 'autorité ? Et vous vous rendez à cette preuve ? Vous avez la conviction facile.
— Si l'enfant commence par croire à sa mère, la mère à son curé, un homme de science ordinaire, il n'y a pas tant de ridicule à croire à un médecin, à un
avocat, à un sociologue intelligent, cultivé, retour de Paris.
— D'abord, — avant de revenir au P. Van Tricht et à une réponse sérieuse à votre argument d'autorité, — notez ceci : vous n 'êtes plus un enfant. Votre mère ne vous conte plus de légendes sur ses genoux. Vous pensez, vous réfléchissez. En niant les vérités surnaturelles, votre Parisien sort de ses gonds, il lâche son sujet et sa matière pour se jeter dans l'inconnu. Il contredit un enseignement auquel il est étranger, il tente de briser une tradition dont il ne connaît pas les anneaux. Son sujet est la médecine; il y jouit d'une grande autorité. Ce n'est pas le vôtre. Il n'y a donc pas conflit de sujets, comment voulez-vous qu'il y ait conflit d'autorité ? Car enfin, — puisque vous avez choisi un médecin pour exemple, — dites-moi, qu 'a-t-il étudié,à Paris, pour se conquérir une pareille autorité ?
— La belle question ! Si je vous dis qu'il a étudié l'architecture ?
— Je vous demanderai pourquoi il pratique la médecine.
— Soit ! vous voulez que je sois naïf : il a étudié la médecine.
— Alors, pourquoi pratique-t-il la théologie ? Quel prestige ses études médicales lui ont-elles conféré eiî
matière de foi ? Vous apparaît-il plus intelligent de ce que, parti d'ici médecin et revenu de même, il se mêle à son retour d'apologétique et de droit canon ? Je sais plusieurs jeunes prêtres qui ont étudié à ilome, et avec grand succès, l'Ecriture et la théologie. Ont-ils prouvé la supériorité de leur intelligence, au retour, en pratiquant la médecine 1 D'autres ont suivi des cours de littérature, à Paris, à l'école des Carmes et ailleurs. Ont-ils, revenus à Montréal, ou à Québec, passé pour des autorités en peinture ?
— Laissons plutôt de côté, si vous le voulez bien, les applications faites à ceux de chez nous.
— Je ne les ai pas recherchées ; vous les avez choisies vous-même.
— Trouvons au dehors, au loin, le poids intellectuel des uns et des autres, croyants et incroyants.
— Fort bien : ça expose moins aux personnalités.
— Et aux allusions transparentes...
— Et humiliantes parfois.
UN ARGUMENT — Ne fermons pas, repris- je, " A SUIVRE. " votre brochure ; la page inachevée m'a donné le goût d'y revenir. Reprenez-la, s'il vous plaît ; cela m 'a paru fort incomplet comme sens.
Mon lecteur, confiant et sincère, reprit la Causerie sur la Foi ; et comme il cherchait le paragraphe où il s'était arrêté, je lui rappelai :
— Vous étiez arrivé chez le bon curé, lequel vous renvoie à l'Eglise : «Je le crois, parce que l'Eglise l 'enseigne. »
— C 'est ça, j 'y suis.
Et il acheva la lecture interrompue :
« Interrogez l'Eglise, elle vous répondra : je le crois « parce que Jésus-Christ Dieu l 'a enseigné aux hom- « mes.
« Et ces mots aussi en comprennent d'autres : « Jésus-Christ le sait, Jésus-^Christ ne me trompe pas.
« Si bien que, messieurs, en remontant la chaîne et « en développant les pensées de ces âmes. . . l'Eglise, «le prêtre, la mère, l'enfant croient parce que Dieu « l'affirme, parce que Dieu sait ce qu'il affirme et « que Dieu ne trompe pas . . .
« La foi religieuse procède-t-elle autrement que « votre foi humaine ?
« Que dit votre foi humaine ? Je crois parce qu'on « me l'affirme, qu'on le sait et qu'on ne veut pas me « tromper.
« Que dit ma foi religieuse ? Je crois parce que « Dieu l 'affirme, que Dieu le sait et que Dieu ne « trompe pas. »
— Maurice, fis-je en l'interrompant d'un geste, voilà qui est plus complet. Nous avons maintenant toute la chaîne qui unit à Dieu votre garçon des Ardennes ou de Saint-François-de-Sales.
— De fait, nous l 'avons, s 'il suffit pour former cette chaîne d'une affirmation de plus ou de moins.
— Croyez- vous qu 'entre le « on » de la foi humaine, — on me l'affirme, — qui connaît et ne veut pas tromper et sur lequel se fondent toutes nos certitudes, et « Dieu », qui connaît et ne veut pas tromper, cette mère paysanne ne saura pas choisir et croire, en dépit de toutes les affirmations contraires de tous les notaires et bacheliers de toutes les villes et villages, retour de tous les Paris ? Est-ce qu'elle ne sait pas, et de science vraie, inébranlable, que ce «on», c'est le oui d'une intelligence bornée, tâtonnant, errante, dans le brouillard de l'ignorance, sous l'empire d'une volonté encline aux défaillances et à la malice ; tandis que Dieu, c'est la science infinie, la lumière indéfectible et l'éternelle bonté ?
Elle le sait, très bien ; sa conscience, comme celle du charbonnier, le lui crie plus fort que toutes les voix des avocats, des journalistes, des bacheliers et des commis-voyageurs.
— Et si l'un d'eux lui rétorque : il n'y a pas de
« oui » de Dieu, il n 'y a que le « oui » des ignorants, contre le « non » des savants ?
— Ah! dame, vous n'allez pas me ramener, je suppose bien, à toute la série des preuves populaires, des réfutations, des démonstrations déjà vingt fois redites.
— Non, ce n'est pas mon intention. Mais nous n 'avons guère causé encore, si ma mémoire est fidèle, de l'argument d'autorité tiré de la science incrédule et de bonne foi. Elle est d'un grand poids, croyez-moi auprès de beaucoup d'esprits hésitants ; elle leur vient à point pour se bâtir à leur tour une bonne foi relative.
Je ne parle plus évidemment, nous venons d'en convenir, du médecin qui s'impose à la foi du paysan avec toute l'autorité de ses pilules ; mais des savants illustres par leurs oeuvres, leurs découvertes, l'éclat de leur art, leur génie universellement admiré. Ne pensez-vous pas qu'ils sont une réponse vivante, ad hominem, faisant contre-poids aux noms de nos plus célèbres croyants et apologistes ?
— Vous voulez enfin que nos adversaires puissent dire : « Je crois avec Voltaire », comme nous disons : « Je crois avec Thomas d'Aquin », et avec la même sécurité ?
— Je ne veux ni n'apprécie cette méthode, calquée d'ailleurs sur la vôtre. — Je dis seulement qu'ils le disent, et — je le regrette — avec un succès contagieux.
— Soit ! alors faisons le rapprochement des hommes, de l'objet rais en cause, du but et des moyens de l'atteindre, du résultat final obtenu de part et d'autre. Si ces conditions, hommes et choses, — ou plutôt, si ces prémisses ne sont pas identiques des deux côtés, vous admettez, n'est-ce pas, que les conclusions déduites par nos adversaires et par nous ne sauraient l'être.
— C'est juste : de prémisses diverses, évidemment on ne tire pas une même conclusion . . .
— Et pour qu'une négation détruise une affirmation, il faut qu'elle lui soit opposée ; de même qu'une force, pour en annuler une autre, doit agir en sens contraire et en opposition avec elle.
— J'admets tout cela ; mais je ne vois pas oii vous voulez en venir avec cette précaution, avec ces conditions diverses, qui empêchent la négation des uns d 'infirmer l'affirmation des autres. . .
— Comment pourrait-elle l'infirmer, si elle ne s'y oppose ou ne nie pas ce qui est affirmé ? Ce que je veux dire, c'est qu'il y a, entre les croyants et leurs contradicteurs, de telles divergences que leur oui et
leur non ne vont pas toujours à l'encontre l'un de l'autre, — vu que celui-ci s'exprime dans de telles conditions souvent, qu'il n'a, contre celui-là, aucune valeur.
— Et vous êtes bien sûr que ces divergences existent ? qu'elles peuvent fournir une réponse suffisante, générale, applicable à tous les cas particuliers, contre l'autorité négative et la science des incrédules?
— Assurément, elles existent ; je vais vous signaler les quatre qui forment cadre et les renferment à peu près toutes. Quand on ne les retrouve pas les unes et les autres chez un incrédule, on en trouve au moins l'une ou Vautre.
PREMIERE — Commençons, mon cher, par
DIVERGENCE, l'humilité ; ce point de départ nous permettra de mieux voir les autres divergences entre les antagonistes.
— Pourquoi l'humilité ? Qu'est-ce qu'elle a à faire ici ?
— Elle est une des conditions essentielles à la foi. \ Elle nous permet de commencer par une leçon du \
Dieu « qui donne sa grâce aux humbles ». Vous vous souvenez que, dans l'état présent, l'acte de foi étant un acte surnaturel, aucune force de la nature ne suffit à le produire : il y faut la grâce de Dieu.
Il importe donc de discerner tout de suite, avant de mesurer en matière de foi, l'autorité des hommes que nous comparons, ceux qui posent ou ne posent pas les conditions requises pour croire. De sorte que, dans le jugement définitif, on soit moins autorisé à dire : celui-ci, qui ne croit pas, est plus instruit, et celui-là qui croit, est plus ignorant ; mais bien plutôt : celuici ne croit pas, empêché par son orgueil, celui-là croit, aidé par son humilité.
'Cette vertu nous invite de plus à placer en tête des divergences d'idées et d'action des hommes dont nous invoquons le témoignage pour ou contre la foi, un petit tableau d'évangile, qui me paraît contenir en raccourci le portrait de tous ces hommes divers.
Notre-Seigneur vient de prononcer des malédictions contre les villes qui ont méprisé sa lumière et rejeté les preuves de son enseignement. Sous le souffle de l 'Esprit-Saint, il tressaille et, levant les yeux au ciel, il dit : « 0 Père, ô maître du ciel et de la terre, je vous loue et vous bénis d'avoir caché ces vérités aux savants, aux habiles, et de les avoir révélées aux petits.
« Oui, Père, tel est votre bon plaisir et je vous en bénis.
« Toutes choses m'ont été données par mon Père ; personne ne connaît la nature du Fils si ce n'est le Père, et personne ne connaît la nature du Père, si ce n'est le Fils et celui à qui il plaît au Fils de la révéler. »
— Dès lors, fit Maurice, si je comprends bien, les savants n'ont rien à y voir, ça ne leur a pas été révélé; ce n'est que pour les petits.
— Non. Car, dans le texte grec les adjectifs « savants « et « habiles » pris substantivement ne sont pas précédés de l'article. Le sens n'indique pas que Dieu a caché la vérité religieuse à tous les savants, mais à « ces savants », à « ces habiles », c'est-à-dire à cette catégorie d'orgueilleux, pour qui il n'y a de vérité que celle tirée de leur propre fond.
Les « petits » sont les humbles, si savants soient-ils, prêts à soumettre leur intelligence et leur volonté à la parole d 'en-Haut et à répéter, avec l'aveugle du saint Livre : « Domine ut videam ». La prière attire la grâce, qui est lumière, et l'humilité constitue le milieu à travers lequel ses rayons pénètrent dans l'homme. « Un moment de recueillement, d 'amour et de présence de Dieu, avouait Maine de Biran, fait voir et
entendre plus de vérités que tous les raisonnements du monde. » Bien avant lui, saint Augustin avait écrit : « S 'il n 'y avait pas d 'orgueil, il n 'y aurait ni héritiques ni schismatiques, ni Juifs obstinés. » lie prie-Dieu, que Joubert trouvait si utile au bon ordre des idées, fournit aussi son appoint de force à la volonté ; — et, vous vous en souvenez, nous l'avons assez dit, la foi n'exige pas seulement l'action de l'intelligence, mais aussi celle de la volonté, — de la volonté humble.
Et donc, avant de s'autoriser de tel savant pour ne pas croire, il importe de se demander : « Est-ce que ce savant ne croit pas parce qu'il est savant, ou parce que l 'orgueil a fermé dans son coeur la porte à Dieu ? »
— L'enquête ne se ferait pas sans peine. Et avant l'enquête vous me semblez bien, de ce chef, envelopper parmi les orgueilleux tous les intellectuels et les érudits incrédules. C'est aller vite et loin.
— Tous, vous me faites trop dire. Il y a d'autres causes à l'incrédulité et d'autres divergences, dont nous parlerons. Nous ne pouvons pas les mettre toutes à la fois.
Contentons-nous de dire, pour le moment, que cette condition essentielle à la foi, dont nous parlons, l'humilité, n 'est pas le défaut habituel (les savants. L 'or-
LES INTELLECITUELS 199
gueil s'enfle même chez plusieurs à ce point et leur donne des proportions tellement grotesques, que les plus simples charbonniers ne se trompent ni sur eux ni sur leur autorité. Comme chez un Victor Hugo, par exemple, à genoux devant son propre génie et se qualifiant avec modestie de dieu ; comme chez un Ernest Renan, primus inter pares, chez qui l'orgueil oblitère tout sens moral et lui fait trouver bon de nous confier, entre autres choses modestes, qu'à peine entré au séminaire d'Issy, on s'aperçut qu'il était d'autre race que ses condisciples, d'une race supérieure, et que, seul en son siècle, il a pu comprendre Jésus et François d'Assise, — qu'il fut toujours un modèle de désintéressement, de patriotisme, d'humilité, de sincérité ! La Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1880, si vous aimez les confidences, vous en fournira bien d'autres de ce genre.
Reconnaissez-vous dans cette fatuité des traits ressemblant à l'humilité — et à l'autorité — d'un Bonaventure, agenouillé au pied de son crucifix, afin d'obtenir « la lumière sans laquelle les lumières de sa science ne sont que ténèbres ou lueurs vacillantes » ? Reconnaissez-vous dans ce Renan infatué le digne antagoniste ou l'émule d'un Pasteur, lequel entend la messe et communie avant de se livrer aux travaux
bienfaisants de son génie, et part d'un dogme catholique et de ce qu'il appelle « l'idéal évangélique » pour monter plus sûrement vers ses découvertes merveilleuses ?
Reconnaissez-vous dans le matérialisme prétentieux d'un Berthelot rien qui égale, en grandeur et en lumière conquérante, cette prière qu'écrivit l'ordonnateur de l'espace, le vieux Kepler, en promenant un dernier regard sur les cartes du ciel : « 0 toi qui, par la lumière de la nature nous a fait soupirer après la lumière de ta grâce, afin de nous révéler la lumière de ta gloire, je te rends grâce, mon créateur et mon Dieu, de ce que tu m'as permis d'admirer et d'aimer tes oeuvres. J'ai maintenant terminé le travail de ma vie avec la force d'intelligence que tu m'as accordée ; j 'ai raconté aux hommes la gloire de tes oeuvres aussi bien que mon esprit en a pu comprendre l'infinie majesté. Que mon âme loue son Créateur ! C'est par lui et en lui que tout existe, le monde matériel comme le monde spirituel, tout ce que nous savons et tout ce que nous ne savons pas encore ...»
— Oh ! la belle et humble prière ! s'exclama Maurice.
— En ai-je assez dit pour bien marquer notre première divergence ? pour bien établir l'immense diffé-
rence, en matière de foi, dans l'autorité de ces deux catégories d'hommes, placés aux antipodes les uns des autres : les premiers réduits aux simples lumières de leur science orgueilleuse et à qui les choses de Dieu « sont cachées » ; les autres joignant à une science au moins égale, l'humilité à qui Dieu «se révèle».
VERS — Vous m'avez donné là, objecta
UNE DEUXIEME mon interlocuteur, dans sa hâte DIVERGENCE. d'aller plus vite que la raison, l 'exemple de deux ou trois individus . . .
— Oh ! vous pourriez aisément allonger la liste !
— Peut-être ; mais quelques individus ne constituent pas une réponse définitive à l'objection générale, bien connue, que voici : les esprits cultivés, les intellectuels comme nous disions forment un contingent notable dans l'armée des incrédules ; ils peuplent nos sociétés savantes, nos chambres législatives, nos administrations publiques, nos chaires universitaires. Plusieurs des écrivains poètes et journalistes, qui ont pourtant fait de la question religieuse l'objet de leurs études, vivent et meurent sans croyances.
— Vivent, c'est encore assez vrai ; mais meurent....?
— N 'est-ce pas, dit-on, une preuve de la fausseté du christianisme, ou tout au moins de son caractère hypothétique ?
— C 'est là toute la question primitive, mon cher ami. Vous ne faites que la renouveler en la précisant.
— Oh ! si vous vouliez aussi préciser la réponse !
UNE REPONSE — Eh bien, considérons la ques-
QUI C03IMENCE ^jq^ gQ^g ^jjg nouvelle face, pour '' • mieux voir encore une fois si la
négation de vos savants vient bien en conflit avec l 'affirmation des nôtres.
Posons en deux mots une vérité préalable : Pour que le « non » des uns détruise ou contrebalance le « oui » des autres, il faut que les deux se rapportent, sous le même aspect, au même objet. . .
— Voilà une vérité de la Palisse qui se donne des airs de profondeur.
— . . .Or, c'est précisément ce qui n'arrive pas.
— Pourquoi cette face de surprise ? Vous y voyez clair, parbleu !
— Au contraire. Jusqu'ici, je ne vois que ceci de clair : si le christianisme est la vérité, les plus clairvoyants doivent le voir, et ils doivent être les premiers à croire. Or, ils sont les derniers, ou plutôt ils n'y sont pas du tout.
— Eh bien, commençons par la f in . . . voir si ce sera moins obscur.
Les incroyants, après leurs recherches et avec ce trait bien accusé de leur confiance en eux-mêmes, concluent : « La vérité de la foi, c 'est le mystère, c 'est r Inconnaissable de Spencer, Donc inutile de s'y attarder. »
Les croyants disent de même : « Les vérités de la foi, c'est l'inconnaissable »; mais ils ajoutent: «Nous démontrons qu'il est raisonnable d'y croire. »
Voyez-vous la différence d'objet et comment le non et le oui ne viennent pas en conflit ? Ils nient la possibilité d'expliquer un mystère : nous aussi. Ils ne veulent pas s'y attarder : nous non plus. Nous nous transportons aussitôt sur le terrain des motifs d'y adhérer : ils n'y viennent même pas. Ils nous répondent par une fin de non recevoir. Comment voulezvous qu'il y ait opposition d'affirmation ?
Il ne nous reste plus qu'à leur dire : « Comment ! vous voulez soumettre au seul tribunal de votre intelli-
gence une vérité surnaturelle, et vous vous arrêtez en chemin dès qu'on vous dit qu'en soi elle n'est pas connaissable ? Avancez plus avant, venez avec nous ! Vous savez qu'il nous faut sur Dieu et ses attributs, sur les trois personnes en Dieu, sur notre origine et notre fin, sur nos relations de Créateur à créatures, des solutions claires, certaines, adaptées à l'esprit des petits et des grands, et vous ne comptez pour les connaître que sur votre raison ? L'histoire de l'esprit humain atteste, avec une abondance de témoignages écrasante, son impuissance à construire, sans mélange d 'erreurs, un édifice de science religieuse, et vous voulez sans cesse recommencer, tout seuls, à le rebâtir ? Vous le recommencez, et sur le même plan, alors qu'après de laborieux tâtonnements, les philosophes modernes sont arrivés, sur nos destinées et nos origines, à quelques vérités indécises et changeantes, au scepticisme, au chaos, au singe, à l'huître et à cet aveu loyal enfin des rationalistes sincères : la science a fait banqueroute ?
— Mais ils sont tout de même arrivés à des découvertes admirables !
— En matière religieuse ? Ils sont arrivés, et ils l'ont annoncé tapageusement, à des vérités de gros bon sens, vieilles de milliers d'années.
Voulez-vous maintenant une explication de leur conduite ; — car on peut d'une certaine façon l'expliquer sinon l'excuser.
Outre l'humilité, dont nous avons parlé, nécessaire en toute vertu morale, et dont ils sont d'ordinaire dépourvus, il y a une considération d'un autre genre propre à nous éclairer sur leur procédé, — propre surtout à rendre indulgent envers les incrédules, sans toutefois accroître le poids de leur autorité.
Les sciences expérimentales et mathématiques occupent aujourd'hui un rang suprême dans les études. Les savants y ont contracté l'habitude — et elle est digne d'éloge — de n'accepter aucune conclusion qui ne soit démontrée avec une évidence excluant tout doute et forçant l'esprit à l'assentiment, — l'évidence du soleil et de deux et deux font quatre.
Cependant, avec cette certitude absolue, physique, mathématique, métaphysique, il en existe une autre, parallèle, qui n'exclut pas au même degré toute possibilité du doute et du contraire : c'est la certitude morale. Elle ne trompe pas cependant. Sur elle s'appuie notre conduite ordinaire, se fondent même nos affaires les plus graves. Sans elle, la vie même du savant habitué à toute la rigueur mathématique deviendrait paralysée, butterait à tout bout de champ,
donnerait dans tous les panneaux, serait enfin une vie invivable.
C'est avec cette certitude, suffisante à toute notre vie pour n'être pas trompée, que se présente l'enseignement de notre foi, — pourquoi ne suffirait-elle pas !
UN BEAU DESIR. —Et pourquoi, reprit Maurice, l'Eglise se refuserait-elle de nous laisser arriver à la certitude mathématique ?
— C 'est un beau désir. Il me fait penser aux enfants qui demandent la lune.
— La foi serait bien plus maîtresse des esprits, et avec quel accord tous l'accepteraient !
— L'Eglise ne s'y refuse pas, mon cher, parce que l'Eglise n'a pas besoin de se refuser aux impossibilités. Et votre certitude mathématique en la matière, en est une impossibilité. Les termes du mystère échappent à notre compréhension; il est impossible à l'intelligence finie d'embrasser l'intelligence infinie. Et puis si nous pouvions avoir la compréhension des termes du mystère, comme cela arrive dans les mathématiques et dans les sciences expérimentales, la foi n'en
deviendrait pas plus maîtresse des esprits pour cela : 1 elle n'existerait plus ! î
La foi, en effet, étant une vertu morale, principe et i fondement de nos mérites, l'acte doit en être libre. Or, i où est la liberté de nier le soleil ? quelle récompense \ puis-je attendre pour avoir admis le « deux et deux font quatre » ? Je ne crois pas que la somme des angles d'un triangle égale deux angles droits : je le sais.
Donc, quand vos intellectuels analysent les mystères et nos motifs de crédibilité comme un composé chimique, ou se proposent, au bout de leur recherches, de trouver la foi, ainsi qu'une vérité physique ou mathématique au bout d'une expérience ou de la démonstration d'un théorème, ils procèdent par antilogie et ne sauraient arriver à une conclusion rationnelle. Ils aboutissent à une contradiction, ou, si je puis dire, ils mettent le nez sur le mur.
Et si alors, comme les coqs orgueilleux, ils nous chantent : « Nous n'avons pas vu ! Donc. . . » nous leur répondons simplement : « Nous non plus ! et vous ne pouviez pas voir ! » Où est en cela le contrepoids, l'opposition de leur autorité à la nôtre ? Nous nous accordons, bien au contraire. Quand Benan . . .
— Vous le citez bien souvent !
— Pardonnez-le-moi. Vous savez combien d'autres en usent et en abusent.
— Son prestige, de fait, a été si grand !
— Oui, mais si profondément tombé, comme du reste beaucoup de ses palinodies, et comme tombent fatalement tous les succès de scandale.
Quand donc Renan dit : « Je ne rejetterais pas ma foi, si Dieu me donnait en ce moment cette illumination intérieure qui fait toucher l'évidence et ne permet pas le doute», nous lui répondons avec Euler, qu'il est absurde « de prétendre à des démonstrations géométriques pour prouver la vérité de la religion ». Dieu ; lui-même ne saurait donner cette illumination de l'évi- / dence, parce qu'il ne peut opérer cette chose contradici toire, que la foi ne soit pas la foi, ou qu'elle soit en 1 même temps une vertu morale et sans mérite.
Vos esprits cultivés ne marchent pas dans la même direction que nous ; ils professent des sciences exactes, nous professons une vertu morale ; ils veulent voir comme des élus, nous nous contentons d'avoir raison de croire comme des hommes. Leur acte de foi consis- \ terait à dire : je crois parce que je sais, tandis que de j sa nature il consiste à dire : je crois parce qu'il l'a dit.
— Je saisis, fit Maurice, en se levant pour me quitter ; je comprends cette seconde divergence.
— Et si VOUS l'exprimiez sous la forme d'une proposition, comme nous aurions dû faire plus haut ?
— Si nous n'avions commencé par la fin. . . je dirais qu 'une contradiction n 'infirme une affirmation, que si elle vient à l 'encontre et est opposée au sens même de cette affirmation.
— Sinon, que penserez-vous de l'autorité des contradicteurs ?
— Qu 'elle peut être très puissante en soi ; mais qu'elle ne fait pas plus équilibre à l'autre, que ne se font mutuellement équilibre deux poids sur des balances diverses ; elle ne l 'annule pas plus que deux forces motrices ne s'annulent en produisant indépendamment l'une de l'autre des tractions différentes.
— Ce qui veut dire, pour conclure ?
— Que l'argument d'autorité tirée des savants incrédules — de ceux, au moins, qui entrent dans cette seconde catégorie — ne fait pas contre-poids à l'autorité des savants du christianisme et ne la détruit aucunement.
— Quod erat prohandum ! Jusqu 'au plaisir de vous revoir !
TROISlE>rE Dès le lendemain soir, mon jeune
DIVERGENCE, ^^^j ^^^^|. j^^ g^g^^g pj.^g ^q jj^g^ fenêtre
ouverte. Malgré la pluie fine, tombant du ciel noir, fouettée par le vent d'automne, il paraissait vivre un de ses bons quarts d'heure de gaieté satisfaite et qui ne regrette rien.
— A cette heure,commença-t-il, nous pouvons reprendre notre conversation d'hier. Si j'abuse, dites-le-moi, nous causerons d'autre chose.
— Et si je vous ennuie, ne dites rien, nous causerons de la même chose.
Il répondit par quelques gentillesses, y intercala deux ou trois plaisanteries et, de plus belle, je revins à l'objection des intellectuels :
— Pour que leur témoignage détruise celui des savants catholiques, il doit de plus, ce me semble, revêtir le même caractère de probité. Vous ne trouvez pas cette condition exorbitante ?
— Non, j 'estime nulle, en pareil cas et en tout autre, l'autorité de l'homme improbe.
— Remarquez bien, il ne s'agit plus ici des objectants de l'ignorance, de la légèreté mondaine, ou de ceux qui ne veulent pas de réponse. Ceux-là, nous avons naguère assez vidé leur cas pour n'y plus revenir. Nous nous en tenons encore à l'argument des
objectants de bonne foi, tiré de rautorité des savants.
— Et dont vous dites qu'ils manquent de probité V
— Parfaitement, et partant d'autorité. Beaucoup d'entre eux, en effet, — pas tous, car les divergences que nous établissons varient avec les individus et ne conviennent pas à chacun, — laissent fortement suspecter leur sincérité. Et pour les juger ainsi, il n'est pas nécessaire de sonder leurs intentions et leur conscience, — ce qui n'appartient à personne, — il suffit de connaître leurs propos et leurs écrits.
Ce qu'on ne saurait contester, c'est leur intelligence : ils sont intelligents, puisqu'ils s'appellent des intellectuels ! Or, est-ce qu'un homme intelligent peut être sincère quand, renonçant à toute pratique religieuse, il combat même les principes élémentaires de la morale et de l'honnêteté ? Est-ce honnête de n'apporter aux problèmes religieux ni l'attention, ni les recherches possibles, nécessaires en matière si essentielle, de se contenter d 'une demi-sécurité et de la proclamer absolue, en posant en incrédule tranquille ?
Peut-on croire, par ailleurs, qu'un petit nombre au moins de nos adversaires ont scruté les enseignements catholiques pour s'en faire une juste idée, avec toute la pénétration et l'érudition qu'ils apportent aux sciences profanes ? Ne serait-ce pas leur faire trop d'honneur et être dupe que de le croire ?
Combien, sur les questions religieuses,sont plus ignorants que les simples dont ils se moquent ! Combien dans leurs discours et leurs écrits ne peuvent parler des dogmes sans les travestir, sans en confondre les termes, la matière et l'objet ! Combien d'autres sont incrédules par pure indifférence !
Une seule question n'a aucun place dans leur vie, n'apporte aucune préoccupation à leurs travaux : la seule question nécessaire, celle de la foi et du salut. Pour plus d'un, l'incrédulité n'a été, — comme chez ce Savignan, de Bourget, — qu'une mise d'accord de leur esprit avec leurs actes : n'ayant pas vécu comme ils pensaient, ils ont fini par penser comme ils avaient vécu.
Et l'on voudrait que leur autorité, dans cette question dont ils n'ont cure, annulât l'autorité des saints et des savants du catholicisme !
ff
UN CONTRASTE —Par contre, ajoutai- je, procu- DE PLUS. rez-vous la liste de dix, de vingt, de
cent, de tous les noms sur lesquels nous fondons notre argument d'autorité, et dites-moi si vous en rencon-
trez un seul qui soit amoindri, je ne dis pas par la preuve, mais par le simple soupçon d'une pareille improbité.
Ces savants ont démontré des dogmes se résolvant en obligations pratiques, et ils les ont acceptées toutes. Du travail de leur esprit se déduisaient, dans plus de lumière, des devoirs nouveaux, ardus, et ils les ont vécus tous. Pas de contradiction entre leurs pensées et leurs actes. Ils n'ont laissé personne dans la demisécurité, rien affirmé dont ils n'aient été sûrs, jamais travesti par intérêt ou par légèreté l 'enseignement des autres, jamais changé de simples opinions en maximes absolues. Ils ont pâli sur leur sujet, afin d'en parler en toute connaissance de cause ; ils n'ont imposé au prochain aucun fardeau, depuis le jeûne et l'abstinence jusqu'à la confession, qu'ils ne l'aient porté euxmêmes plus lourd et plus entier que personne. Plus ils ont été croyants, plus ils ont prouvé à eux-mêmes et à nous tous qu "il fallait l 'être, et plus la tenue de leur intelligence et de leur coeur a été probe.
Ceux d 'entre eux qui sont des convertis, ramenés à la foi par la puissance de la vérité et la constance de leurs recherches, le sont devenus pour être meilleurs, plus pauvres, plus mortifiés dans leurs sens, plus dévoués au service des autres, plus privés de jouissan-
ces et de libertés. De combien de transfuges, passés à l'anticléricalisme ou versés dans l'hérésie, pourriezvous en dire autant ? Combien de vos savants, pensezvous, pourraient nous dire : « J 'ai apostasie, ou bien je suis devenu et demeure incroyant, afin d'être plus chaste, plus charitable envers le prochain,plus honnête, plus détaché des biens matériels, moins envieux, moins orgueilleux et moins menteur ? » Faites, quand vous en aurez le loisir, le rapprochement des représentants des deux sciences : le seul contact des personnages fait éclater le contraste. Il y a des noms célèbres que vous ne pourrez pas accoler à d'autres sans les faire jurer.
Un Flammarion à côté d'un Secchi ! une vie austère d'astronome consciencieux, dont le génie a peur du bruit, de l'apparat, du cliquetis de la gloire, et n'exprime ses loi^ sidérales, ses phénomènes prévus et ses déductions qu'après des données certaines, des observations réitérées et minutieuses, — comparée à la vie d'un vulgarisateur en vogue, dont les connaissances astronomiques s'étalent bruyamment dans des décors de roman et éblouissent par l'éclat des affirmations gratuites, des postulats, des illogismes et des contradictions savantes !
— Vous choisissez, tout de même, un peu à votre aise
et à votre avantage, répliqua Maurice. Vous ne feriez pa^ crouler si piteusement dans la comparaison un Berthelot ou un Strauss.
— Et bien, soit ! Allons-y de Berthelot et de Strauss. Ce dernier s'est trop souvent contredit, et le clair esprit français, même des rationalistes, a fait trop bonne justice de ses nuages allemands pour qu'il entre ici en ligne de compte.
Berthelot ne s'est jamais occupé du problème religieux. Il s'est cantonné dans sa chimie et sa thermoehimie, a excellé dans une thèse sur les Combinaisons de la Glycérine, a même fait de la politique en dilettante dans le ministère Bourgeois, puis il a terminé — lisez son discours à l'Académie des sciences — par l'aveu de l'a peu près et de l'hypothétique dans ses propres travaux et conclusions.
Ne sentez-vous pas dès lors quel contraste choquant vous faites saillir en rapprochant son autorité de celle d'un Branly, d'un Pasteur et d'un Claude Bernard ? Y a-t-il une comparaison possible et qui ne flaire l'injure entre cette philosophie faite chair, Balmès, ce converti illustre, Newman, dont on se demande si c'est le génie des lettres, de la théologie ou de la plus tendre piété qui l'emporte en lui, - et cet abbé excommunié, Loisy, pris du vertige de la suffisance et perdu dans la
poussière de ses parchemins historiques, ou cet Hyacinthe Loyson, absorbé par son ménage sacrilège et perdu par la femme ?
Une comparaison comme d'égal à égal entre un saint Augustin, la plus belle intelligence peut-être que Dieu ait donnée à la terre, dont le retour à la foi signifie sacrifice, apostolat, mortification, renoncement à tout ce qu'il a aimé, — avec cette canaille de Voltaire qui a tout renié, afin de mieux railler, trahir, voler et détruire? ou avec un Sainte-Beuve, critique disert et fin, de tous les critiques le maître assurément, mais dont la probité des idées et de la vie ne fut qu'un long mépris de la pudeur et ne sut pas s'affirmer avec plus d'éclat, dans sa vieillesse de vieux garçon, que par cette profession de foi savante et ce défi plein de bravoure : un dîner au porc le vendredi-saint ? Non !
— Un jour maigre, c'est sûr !
— Que pensez-vous . . .
— Je pense à son indigestion. . . Pardon; je pense comme j'ai pensé et dit : il n'y a pas d'autorité sans
probité.
— Vous n'osez pas croire à l'homme improbe, insincère, dont la vie dit, se dédit et se contredit î
Non ; ça ne me paraît pas sûr.
— Et bien, concluez. Que pensez-vous aussi de
l'autorité de ceux qui, aux heures de sincérité, ont fait des aveux contraires à toutes leurs théories ? Que devient-elle en face de l'autorité des catholiques, dont les paroles, les doctrines, la conduite constante, toute la vie et la science, forment un tout unique et infrangible. ?
— De ceux-là, nous parlerons plus tard, n'est-ce pas?
— C'est bien. Et ce sera notre quatrième divergence.
LETTRE D'UN Avant de reparler de cette der-
APOLOGISTE nière divergence, Maurice m'ar-
BATIE SUR CELLE ^.-^^ p^j, jg courrier, quelques
D'UN AUTRE. i + j ti f ' --t.
semaines plus tard, il se taisait
auprès de moi apologiste à son tour. Dans une lettre
courte, coupée de citations longues, il m'envoyait une
bonne moitié du Mutisme athée, de Paul Bourget. Il y
glissait des commentaires à sa façon.
Jj 'article était transcrit de l'Echo de Paris, fin de décembre 1914.
Il traite des prières publiques demandées pour les soldats tombés au champ d'honneur, et que le gouvernement français refusa de rendre officielles.
Bourget, comme Gabriel Hanotaux, comme Maurice Barrés, comme Henri Lavedan, comme les foules anonymes, y souhaite passionnément que la France sorte de son athéisme absurde et fasse un geste national prouvant qu'elle croit en Dieu. Il s'indigne devant l'acuité du problème religieux qu'une « équipe de politiciens » s'obstine à ne pas résoudre, même sous la main de Dieu agissant par la guerre. Il accuse ces politiciens de représenter la France aux nations étrangères « comme si profondément dépravée qu'elle est sortie non seulement de la chrétienté, mais de cette simple foi en quelque chose de supérieur, la première lueur de civilisation chez les sauvages. »
— « Vous m'avez prêché assez longtemps, m'écrivait Maurice Lejeune, c'est à mon tour à le faire aujourd'hui.
« Ohé ! écoutez ; je vous parle du haut de Bourget, et, sans plus, je vous le livre. C'est sa voix, dans la mienne, que vous entendez. Et quelle voix ! comme elle vibre et saisit !
« Vous m 'avez cité, dans notre dernier entretien, des cas isolés de savants, proclamant comme certaines leurs hypothèses, niant le surnaturel parce qu'introuvable dans leurs cornues et leurs creusets, aboutissant, dans leur improbité, à l'illogisme, à la vieillerie, à la
femme et à la mangeaille. Voyez comme Bourget, lui, ne les isole pas. Il les exécute en bloc et il exécute plus impitoyablement encore les politiciens attardés à les suivre.
« Qu'il y en a d'idées dans ce seul article ! Elles débordent, elles violentent le cadre, elles le font éclater. D'autres auraient besoin de tout un livre pour les y mettre et ne les y mettraient pas. Quel portrait de la douleur française causée par le mutisme athée des gouvernants, alors que pour les coeurs endoloris le plus noble besoin, le plus saignant, est de croire en Dieu et de le prier. »
Mon jeune correspondant était sincère, — comme d 'habitude d 'ailleurs ; mais sa sincérité ne l 'empêchait pas toujours de passer des hauteurs de la foi combative au doute stagnant et à l'objection.
" LISEZ-MOI ÇA ! " continuait-il, de sa plus ferme écriture, soulignant chaque mot, comme dans ses crises de bleus ou d'enthousiasme, il soulignait, scandait, martelait les syllabes. Lisez-moi ça ! et dites-vous : mou Le jeune est convaincu. Il ne se demande plus si
l'argument du gros garçon des Ardennes, tiré du bon sens et du besoin de parler à notre Père qui est aux cieux, vaut bien celui de tous les scientistes : il le sait. L'argument de Bourget rejoint celui du paysan et forme le cercle parfait.
La France souffre, écrit l'auteur de Z'Etape, et conwie toute créature humaine qui souffre, elle a besoin de Dieu, parce qu'elle a besoin que cette douleur ait îin sens. Croire en Dieu c'est d'abord cela. C'est affirmer qu'il y a une signification à la vie et à la mort, qu'une intelligence, une justice, un amour infini nous accompagnent à travers les épreuves, dont 7wus ne comprenons pas pourquoi nous les stibissons. Croire en Dieu c'est espérer devant l'agonie, c'est affirmer que cet effroyable écrasement de tout l'être sensible n'est pas une destruction, que notre existence n'est pas un guet-apens brutal et stupide où, nous aurions été jetés sans l'avoir demandé pour y être égorgés sans l'avoir ménté. Croire en Dieu c'est à cette minute, pour le soldat qui tombe loin de son père, de sa mère, de sa femme, de son enfant, de ses amis, pouvoir se dire : « Quelqu'un a pitié de ma détresse ! » Et pour ce père, cette mère, cette femme, ces enfants, c'est pouvoir répondre à travers l'espace au cri déchirant qu'ils devinent : « Tu ne nous a pas perdus. » Croire en
Dieu, c'est dans le suprême danger, pouvoir implorer un secours. C'est penser, c'est sentir que l'univers n'est pas un implacable mécanisme de rouages aveugles qui, tôt ou tard, nous troient, mais qu'il y a un jeu flexible des lois nécessaires, une part de liberté dans l'ajustage, d'indulgence dans leurs intentions, et, à cause de cette intime confiance, croire en Dieu, c'est pouvoir prier.
« Cet 'élan vers le Consolateur, aussi bienfaisant à l 'âme qu 'il lui est naturel, comment s 'est-il arrêté dans tout un groupe d'hommes et ceux-là précisément qui, ayant, dans des heures tragiques, la charge et la responsabilité du destin national, devraient, semble-t-il, chercher en Lui tous les appuis pour leur faiblesse et la nôtre ?
« Mon Père, confessait Maurice dans sa candeur et en interrompant cette longue page, si j 'avais oublié les prières de ma mère, je les réapprendrais ! Et si jamais le fatras du scientisme dix-neuvième siècle m 'éblouit encore ou m'ébranle du poids de son autorité, je relirai pour me remettre d'aplomb le passage cijoint :
Ne dites pas, reprend Bourget, parlant des gouvernants incrédules, ne dites pas : c'est faire trop d'honneur à des manœuvriers issus du suffrage universel
que de les supposer mus par une doctrine. Il y a dans toutes les équipes de politiciens un ensemble d'idées générales qui leur sont communes et qui leur constitxient, sinon une doctrine, — le mot est hien sérieux, en effet, pour ces gens-là, — du moins une mentalité. Nos gouvernants actuels sont, intellectuellement, imprégnés de scientisme. Nous avons là un exemple typique de la manière dont les systèmes philosophiques, si éloignés, croira-t-on, de la politique quotidienne, agissent sur elle à distance. Vej-s le milieu du siècle dernier, l'extraordinaire développement des sciences a littéralement hypnotisé la pensée française. De ces sciences une conclusion se dégage : tout a des lois. Il semblerait que la conséquence immédiate doive être : si tout a des lois, il y a un législateur. L'ordre suppose une puissance ordonnatrice. . .
— « Oui, oui ! s'exclame, en marge, mon correspondant ; un de vos bons garçons de Saint-François-de- Sales aurait trouvé ça ! »
Puis, allégé sans doute par cet applaudissement, il continue de transcrire :
Nos grands aînés de 1850 07it raisonné autrement. Voici quel fut le schéma de leur système: tout a des lois, donc tout s'accomplit impersonnellement. Tout a des lois, donc il n'y a pas trace dans l'univers de volon-
tés personnelles. Avec une telle vue des choses, que devient Dieu ?. . . Un « axiome éternel ». Mais on ne prie pas un axiome. On ne prie pas une loi. On n'aime pas une loi, et elle ne nous aime pas. Elle a pour caractère d'être universelle et de ne pas tenir compte de l'individu. Il existe pourtant cet individu, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous. Il y a une personne au moins dans le monde impersonnel: la nôtre. . .
« Précisément ! continue Maurice, tenant à mêler un peu du sien à celui de Bourget, — avec cette indignation propre à la jeunesse qu'éblouit la vérité et en face de l'erreur malfaisante. Et quand je proteste contre cette loi sourde et muette, parce qu'elle me brise, quand mon âme issue de «l'axiome éternel», qui n'en a pas d'âme, lui, demande au nom de la justice et de l'amour, la valeur de la vie et le prix des larmes d'un père et d'une mère, versées sur leur fils tué sur la ligne de feu, quand je demande de m 'expliquer mon « moi » chétif , puisqu 'on explique les infiniment petits, les combinaisons chimiques, les trajectoires et la marche des soleils, qui donc va me répondre? va seulement m 'entendre et m 'aimer ? Va-t-on, parce que je suis ignorant, se contenter de me répliquer : tu dois tout subir aveuglément, car tu n'es qu'une partie méprisable dans le tout immense ? Eh bien, cette partie
souffre, et puisque vous expliquez le tout, expliquezmoi la partie ! »
C'était raisonner d'or, et non seulement après Bourget, mais comme lui. La citation reprit :
Telle est la conception que vous trouverez, reproduite avec des expressions et d'après des tempéraments divers, dans presque toute notre littérature philosophique, critique, romanesque même et poétique, durant la fin du second Empire et dans les débuts de la troisième République. C'est cette conception dont nos gouvernants actuels ont été pourris. Qu'elle se soit vulgarisée et abaissée en pénétrant chez les politiciens, qu'ils y aient vu un moyen de poursuivre des fins très peu philosophiques, il 7i'importe. C'est le fond de leur pensée. Celui d'entre eux qui a déclaré à la tribune le ciel vide et les étoiles éteintes n'a fait que donner tme forme métaphorique à une théorie secrètement admise par eux tous, et qu'ils croient celle du progrès. Ils retardent de pUis d'un quart de siècle, mais ils l'ignorent. Cette conclusion exclusive. . . qu'elle est loin et que nous l'avons dépassée !
« Ils s 'y tiennent pourtant encore, mon Père, les « manœuvriers » de 1915, à l'ancre, hors du chenal où vogue la Vérité qui porte le monde. Les savants d'aujourd 'hui ont détruit les principes mêmes sur lesquels
posaient les savants de 1850. Un Jules Tannery, un Henri Poinearé, un William James et même un Boutroux, les font mentir ou n'en tiennent pas compte. Et c'est avec eux, Père, que je saisis l'existence des vérités d'intuition, des vérités de coeur, d'affirmations populaires, que la science, non plus des Charcots minuscules de village ou de Paris, mais la science avec une grande S, ne saurait anéantir, La vraie science, comme affirme si justement Bourget, a détruit le scientisme par son propre développement, et elle a rendu enfin leur place à ces puissances de sentiment dont Pascal disait avec tant de sagacité, qu'elles ont leurs raisons que la science ne comprend pas.
a Lisez encore ceci qui m'éclaire et m'enchante : Quel contraste ! . . . D'un côté, des dirigeants qui se croient éclairés, qui s'intitulent des hommes de progrès et qui restent figés dans leur étroitesse de pensée.. . de l'autre côté, un peuple que des événements tragiques achèvent d'instruire et qui, dans son instinct y voit si net là où les autres y voient si trouble ! C'est avec ce peuple héroïque et illuminé par le coeur qu'est aussi l'intelligence . . . Il sent que nous assistons à une de ces catastrophes que les motifs humains ne suffisent pas à expliquer. . . Il sent que ce fléau épouvantable ne s'explique point par le seul hasard, ou alors
le monde serait vraiment, comme disait Chamfort, V oeuvre du diable devenu fou. Il y a un sens à ce cataclysme, et toutes les religioiis sont unanimes à reconnaître dans tout le malheur national une expiation par la réversibilité: « J'ai payé la dette qui n'était pas la mienne. » Ce verset si troublant de l'Ecriture qui proclame le rachat des fautes par la substitution de la victi7ne innocente, le peuple n'a pas besoin d'en lire la lettre pour en avoir en lui l'esprit. Il n'a pas besoin de méditer sur les Soirées de Saint-Pétersbourg, pour sentir que certaines épreuves subies collectivement ont été méritées collectivement. Ce que des civilisations comme les nôtres renferment d'iniquités cachées et non châtiées, il ne l'ignore pas davantage. « Vous comprenez qu'après cette lecture, il ne m'est pas plus difficile d'accepter la conclusion de l'auteur, que celle de notre dernière conversation. Le peuple accepte la solidarité des peines. Mais il y a une autre solidarité après laquelle il soupire, c'est la solidarité de la supplication. Pourquoi la lui refuse-t-on f Son iiifaillible instinct lui dit : s'il y a un sen^ à la vie et à la mort, Dieu existe, et si Dieu existe, il peut écouter l'homme l'implorer, l'exaucer. . . De cette croyance, le scientiste sourit. Laissons-le sourire et plaignons-le, mais plaignons aussi la France religieiise de n'être pas
mieux comprise et plus tendrement aimée, — elle si dévouée !
« Vous saisissez trop bien, mon Père, comment cet article se rattache à l'autorité des savants dont nous avons causé et la confond, pour que j'aie à m 'excuser de vous en avoir fait lire de si longs fragments. La joie de les lire moi-même ne vous explique pas moins pourquoi je n'ai pu me retenir d'y joindre mes pauvres réflexions. — Ce n'est pas vous d'ailleurs qui reprocherez un peu d'enthousiasme à votre vieil ami Le jeune. »
UNE QUATRIEME —Tiens ! dis- je surpris, un DIVERGENCE. dimanche matin, à Maurice qui
traversait la sacristie de l 'Immaculée-Conception, vous, ici !
— Moi-même, mon Père, pour vous dire bonjour.
— Etes-vous venu à la messe chez nous parce que ce n'est pas votre paroisse, ou parce que le sermon y est plus court ? Je le dirai à votre curé.
— Il en sera bien aise : il hait la critique à mort, et moi j 'en vis.
— Allons ne vous calomniez pas, et venez vous asseoir chez moi que nous causions.
Deux minutes suffirent à l'expédition des nouvelles du jour. Il avait hâte, et moi de même, de reprendre le sujet interrompu le mois d'avant. Il commença en toute confiance, en homme arrêté à un point précis et qui se souvient de tout ce qui précède :
— Votre énumération n'est pas achevée, n'est-ce pas, des divergences destinées à prouver la disparité entre les savants incrédules et les savants de l'Eglise. Vous continuez de croire, je suppose bien, que Tautoririté des uns est légère en comparaison de celle des autres.
— Cette fois, mon cher, et grâce à vous, nous pouvons arriver sans transition à une quatrième divergence. La transition est toute faite par l'admirable article de Paul Bourget, pour lequel, encore une fois, je vous remercie.
— Est-il assez dans le mouvement de& idées ! et saitil en faire la synthèse ! En voilà un qui y a gagné en restant fidèle à la tradition, en se rapprochant toujours plus des dogmes, en se soumettant définitivement à l'autorité de l'Eglise ! Connaissez-vous beaucoup d'écrivains qui, comme lui, approchant de leurs soixante-dix ans, dépassent par chaque oeuvre nouvelle leur dernier chef-d'oeuvre ? Chacun de ses écrits, livres ou articles,s 'illumine de plus de gloire littéraire.
au fur et à mesure que son esprit s'illumine de plus de foi.
— Fort bien ! Je vois que vous êtes encore tout chaud de l'article de décembre dernier.
— Dame, le temps m'a un peu refroidi ; mais l'effet solide reste.
— Tout pour le mieux ! Ça va au-delà du quart d'heure intense, et je vois que Lejeune vieillit.
REMISE — Nous refusons, disions-nous l'autre
AL POINT, jour, au moment de votre départ, de reconnaître une parité d'autorité entre les scientistes et les apologistes chrétiens, à cause des aveux de ceuxlà à ceux-ci. Ceux-là, je veux dire les intellectuels de tout rang, ont fait des aveux contre eux-mêmes et leurs conclusions scientifiques, et ils les ont faits alors que les circonstances en garantissaient mieux la sincérité; ils les ont motivés et ont dû les faire. Ceux-ci n'en ont jamais fait aucun, et ils ont dit pourquoi ils n'ont pas voulu et n'ont pu les faire.
— C 'est encore « la science détruite par la science même », dit Maurice, en citant Bourget.
— Supposez un saint Augustin, après toutes ses luttes contre le manichéisme, avouant un jour : « Je me suis trompé : le manichéisme, c'est la vérité ! » Ou simplement un Pascal, un Ampère, un Leibnitz, un Descartes, un Cauchy, un Newton, déclarant à la fin : « Dieu n'existe pas! le Christ n'est qu'un homme ! >> ou encore un Bellarmin, le marteau de l'hérésie, ou un Bossuet, après l'Histoire des Variations, prononçant devant ce qu'il croit être l'évidence : « La Réforme est dans le vrai ! » ou enfin, un Joseph de Maistre reniant d'un mot tout son livre : «Le pape est faillible !» quel poids nous resterait de l'autorité de tous ces maîtres? Ce qu'il reste d'un vase précieux, brisé par le potier lui-même.
— Et c'est ce qui reste, pensez- vous, au point de vue religieux, de l'autorité des savants incrédules ?
— Ai-je besoin de vous le dire, à vous qui avez admis l 'écroulement de « l 'axiome éternel » et de toute la science échafaudée par la moitié du dix-neuvième siècle ?
— Et ces aveux, et ces savants détruisant d'une main ce qu 'ils avaient bâti de l 'autre ... ?
— Vous ne me les demandez pas tous, n 'est-ce pas ? Le volume qui les contiendrait n'est pas encore composé, et il en faudrait plusieurs.
Vous pouvez affirmer sans crainte d'être contredit que pas un des intellectuels dont s'autorisent la librepensée et la légèreté n'a assez peu vécu, parlé, écrit, pour n'avoir pas laissé échapper quelques-uns de ces aveux.
Ce défi global peut ressembler à une gageure et à de la forfanterie, mais je serais heureux qu'on essayât de le faire mentir, dans le nombre comme dans le temps: depuis Julien l'Apostat vaincu par le Galiléen, à Luther empêché de se convertir par le seul désespoir devant son «char trop embourbé», à Voltaire dont «les perles recueillies dans le fumier de ses oeuvres » forment tout un livre d'apologétique, à Berthelot s 'affaissant à bout d'haleine en face de ses expériences, dans un doute universel et navré, à Georges Sorel confessant, après avoir fouillé le monde et essayé de toutes les théories sociologiques, qu'il n'y a de salut que dans la vérité de l'Evangile, à tous les convertis enfin, revenus de loin de toutes les philosophies, initiés à toutes les écoles, ayant pris la mesure de tous les orgueils, vécu dans tous les milieux, séché sur tous les problèmes, entendu tous les pourquoi des hommes et des choses, et qui n'ont respiré, tranquilles, certains et forts, que dans l'immuable foi divine.
— Tous ces aveux en bloc, Père, sont du domaine
commun des lecteurs et j'avoue qu'ils me suffisent. Toutefois, si on me demandait une de ces « confessions » textuelles ? L'aveu, par exemple, d'un intellectuel, romancier ou artiste,qui forme et mène aujourd'hui l'opinion ?
LE DERNIER — Ouvrez Victor Giraud : vous RESIDU. allez en trouver tout plein. C'est
précisément dans ses Maîtres de V Heure que je lisais ce matin cette phrase de Pierre Loti : « Je ne pourrai jamais marcher avec les multitudes qui dédaignent le Christ et l'oublient.» Et cette autre : «Oh ! la foi bénie et délicieuse ! ... »
— Entend-il par là la foi au surnaturel î
— Assurément ! celle dont il a dit, dans sa réception de Jean Aicard à l'Académie française, qu'elle a fait vivre, palpiter, lutter nos ancêtres, et qu'elle reste « dans son âme, comme un résidu dont il n'arrive même pas à secouer le charme ». La même dont il écrit dans son livre, Jérusalem, qu'elle le jeta à genoux sans résistance : « Voici que je pleure, moi aussi, que je pleure enfin toutes les larmes amoncelées et refoulées pendant mes longues angoisses anté-
rieures ... Le Christ ! Oh ! quoi que les hommes fassent et disent, il demeure bien l'inexpugnable et l'unique ! . . . Il est le maître des consolations inespérées et le prince des pardons infinis. »
Il avait pourtant, pensait-on, fait table rase de ses croyances, le bel esprit païen qui écrivait Pêcheur d'Islande ; et beaucoup d'autres beaux esprits tournaient autour de lui, dans ce que Marcel Prévost appelle « la mascarade philosophique des snobs de notre époque. »
Théodore Jouffroy consomme, dans cette nuit inoubliable de décembre que vous savez, l'apostasie de sa foi. Il révoque en doute toutes ses croyances. Il démolit et jette au vent du malheur tout ce qui a guidé son intelligence et abrité son âme. Puis, philosophe acharné à ses recherches, il tourne tristement tous les systèmes, tel l'esclave tournait autrefois sa meule ; il explore tous les domaines afin d'y bâtir sa certitude avec de nouveaux matériaux ; enfin, après de longues souffrances, de douloureux détours, il arrive à cet hommage : « Il y a un petit livre qu 'on fait apprendre aux \ enfants et sur lequel on les interroge à l'église. Lisez ce petit livre, qui est le catéchisme : vous y trouverez une solution de toutes les questions que j'ai posées, de toutes sans exception. » /
LA PLUS BELLE Quand Maine de Biran, conti- DECOUYEKTE. nuai-je, commença le travail d'épuration de son âme et sa montée vers la lumière, lui dont Royer-Collard disait : « Il est notre maître à tous », et que Victor Cousin appelait : « le plus grand métaphysien qui ait honoré la France depuis Malebranche », il ne se contenta pas d'aveux seulement ; son coeur rasséréné se fit apôtre. Il écrivit à La Place : « Laissez pour quelques instants reposer les mathématiques . . . La plus belle, la plus importante découverte vous reste encore à faire et à publier : c'est celle d'un Dieu créateur, père et juge suprême, devant qui doit s'humilier la raison la plus superbe et qui mérite l'adoration de tous les coeurs dignes du nom d'humains. »
L'aveu de Royer-Collard n'est pas moins significatif. Absorbé par la politique et ne professant encore aucune religion, — comme cet autre politique illustre, Castelar, — il n'en écrivit pas moins à Paul Andal, y son petit-fils : « Soyez chrétien, mon enfant ; ce n'est I pas assez, soyez catholique. Il n'y a de solide en ce • monde que les idées religieuses ; ne les abandonnez jamais, ou, si vous en sortez, rentrez-y. »
Plus d'un maître de la Sorbonne d'alors pense ainsi, même en parlant autrement.
Victor Cousin, traitant de l'immortalité de l'âme et des conséquences des bonnes et des mauvaises actions, avoue à son disciple et ami, Santa-Rosa : « C 'est là une probabilité sublime qui échappe peut-être à la rigueur de la démonstration, mais qu'autorisent et consacrent, et le voeu secret du coeur, et l'assentiment universel des peuples. »
Que d'autres textes semblables vous recueilleriez dans Cousin, si vous lisiez sa vie par Paul Janet, ou par Jules Simon.
— Plus catégoriques, je suppose, que ce dernier ; car, vous me le concéderez, celui-ci se teint d'assez de scepticisme, dit Maurice, qui, jusque là avait écouté avec patience la lecture de mes feuilles de notes et de mes aveux.
— Vous en trouverez de clairs comme notre acte de foi. « Quelques-uns d'eux, disait Edgar Quinet, me confondent. »
— Je les lirai si c'est possible. Car Cousin, je pense, est celui dont la marque est plus profonde dans le demi-siècle de scepticisme rappelé par Bourget.
— Et Schérer ? Personne plus que lui ne s'est fatigué à découronner Jésus- Christ de ses miracles évan-
géliques, à canoniser la Science et celui qu'il nommait saint Marc-Aurèle. Personne, de son propre aveu, n 'est arrivé comme lui à l 'angoisse, à « l 'infini qui est dans toute âme humaine », à « la blessure saignante au flanc ».
LES POETES. — Voulez-vous maintenant un aveu de poète ?
— Cela peut être de moindre conséquence ; mais puisque vous glanez chez les intellectuels de tout rang. . .
— Il est de François Coppée. Permettez que je le retrouve dans la collection du Messenger,de New York, où je l'ai cité, en 1908, dans une biographie de l'illustre converti.
Le poète, encore victime du scepticisme, mais déjà travaillé par le besoin du retour, contemple le sanctuaire de son âme, dévasté par le doute :
Je sais une chapelle horrible et diffamée Dans laquelle autrefois un prêtre s'est pendu. Depuis ce sacrilège effroyable on a dû La tenir pour toujours aux fidèles fermée.
Plus de croix sur l'autel, plus de cierge assidu, Plus d'encensoir perdant son âme parfumée : Soiis les arceaux déserts une funèbre armée De feuilles mortes court en essaim éperdu.
Ma conscience ,est cette église de scandale ; Mes remords affolés bondissent sur les dalles : Le doute, qui faisait mon orgueil, me punit.
Obstiné, sans grandeur, je reste morne et sombre, Et ne piiis même plus mettre mon âme à l'ombre Du grand geste du Christ qui plane et qui bénit.
— Pour citer Alfred de Musset, ajoutai-je, je n'aurais qu'à cueillir au hasard de la main dans sa prose et surtout dans ses Nuits.
Parmi ses aventures, mouillées de tant de larmes, — ce sang de l'âme, — le tourment de l'infini dominait en lui l'autorité des philosophes,
...ces faiseurs de systèmes, {Sophistes impuissants qui ne croient qxi'en eux-mêmes,
et il se ramenait sans cesse lui-même au même point : Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.
D'autre fois et chez d'autres écrivains, le témoignage se double d'une tristesse poignante. C'est l'aveu
de l'homme séduit par la vérité qu'il montre de la main, tandis que sa volonté se débat en vain dans une chaîne d'ordre moral. Ici, je songe à cet auteur tant aimé, — celui peut-être que j'ai le plus aimé, avec Lemaître et Daudet, dans le monde exclusif des lettres et en dehors des écrivains catholiques, — à ce Maxime du Camp, vieilli dans des oeuvres bienfaisantes, panégyriste émouvant de la charité dont il a chanté tous les héroïsmes, dont il a si bien montré la source unique, divine, sans savoir s 'y abreuver, comme le chameau du désert qui porte les outres et meurt de soif.
Il a su, lui du Camp, et il a vu plus que personne peut-être, combien souvent la libre-pensée n'est qu'un passe-port délivré par le monde à la libre vie, un billet d'entrée à la comédie humaine, une étiquette collée au front qui veut porter haut sans rougir.
Un jour, — et je tiens ce fait d'un témoin bien sûr, — on l'exhortait à revenir à la foi de sa mère et à remplir ses devoirs envers Dieu. C 'était peu de temps avant sa mort. — « Oui, je le devrais, répondit-il, avec une douceur pleine de mélancolie ; mais je me souviens des conditions requises pour recevoir les sacrements. J'ai deux femmes, il me faudrait en renvoyer une : je ne veux pas faire cela. »
Voilà comment cet écrivain de génie, si aimé, après
avoir procuré tant de jouissances intellectuelles à ses admirateurs, a fini en les faisant pleurer.
DEUX ESPRITS QUI — Enfin, dis-je pour en finir, SE RENCONTRENT, est-ce assez d'aveux ?
— Plus qu'il n'en faut, je l'avoue, pour établir votre quatrième divergence et la conviction dans un esprit sincère. Merci.
Je les garde, ils me serviront. Je vais essayer d'en trier d'autres parmi les écrivains les plus en vogue cette année. Car l'actualité, vous savez comme on aime l'actualité ! Et les écrivains, c'est un peu comme la mode chez les femmes : ils sont plus ou moins portés selon les saisons.
— Vous n'aurez d'ailleurs, pour coUiger les aveux plus récents, qu 'à suivre les commentaires des derniers événements et du réveil religieux en France. Vous allez en trouver des liasses, tombées des lèvres et de la plume des écrivains les plus accrédités.
On pourra faire — on le fera sans doute — un magnifique livre apologétique do la guerre, en réunissant des fragments d'articles de Frédéric Masson, de Lave-
dan, de Clemenceau, de Barrés, de Boutroux et même de Hervé.
— Il semble que la guerre les ait tous ramenés au nid, comme des oiseaux blessés.
— Tiens ! est-ce une réminiscence de Melchior de Vogiié ? Votre comparaison me le rappelle.
— Preuve que l 'esprit le plus modeste peut se rencontrer avec le plus grand. Je ne l'ai jamais lu.
— C'est bien lui, si je ne me trompe, qui a parlé des âmes déçues par la Science et qui tournoient cherchant un guide, comme les hirondelles rasant les marais sous l 'orage, éperdues, dans le froid et le bruit . . . Essayez de leur dire, commentait-il, qu'il est une retraite où l'on ramasse et réchauffe les oiseaux blessés, vous les verrez s'assembler, toutes ces âmes,' monter, partir à grand vol, par delà les déserts arides du doute, vers celui qui les aura appelés d'un cri de son coeur,
— S'il n'était mort il y a quatre ou cinq ans, on dirait bien qu'il écrit pour les hirondelles d'aujourd'hui.
— Ce qu'il a écrit de mieux encore, pour les âmes de tous les temps, écoutez-le bien, je vais vous le lire, — du moins aussi textuellement que le porte cette feuille volante à laquelle je l'ai confié : c'est le dialogue entre la tour Eiffel et les tours de Notre-Dame.
Une belle page d'anthologie. Elle fut d'abord publiée dans la Revue des Deux-Mondes, puis dans un volume intitulé : Remarques sur l'Exposition du Centenaire en 1889.
UN BEAU Melchior de Vogiié s'était attardé
DIALOGUE, g^^ sommet de la Tour bien avant dans la nuit. Tout à coup deux faisceaux de lumière électrique partirent des flancs du colosse de fer et s'arrêtèrent sur les tours de Notre-Dame, qu'ils baignèrent de leur clarté.
«La Tour, écrit-il, n'est pas muette. Le vent qui frémit dans ses cordes de métal lui donne une voLx. Elle dit : — Vieilles tours abandonnées, on ne vous écoute plus. Ne voyez-vous pas que le monde a changé de pôle et qu 'il tourne maintenant sur mon axe de fer ?
« Je représente la force universelle disciplinée par le calcul. La pensée humaine court le long de mes membres. J'ai le front ceint d'éclairs dérobés aux sources de la lumière. Vous étiez l'ignorance, je suis la science. Vous teniez l'homme esclave, je le fais libre. Je sais le secret des prodiges qui terrifiaient vos fidèles. Mon pouvoir illimité refera l'univers et trouvera ici-bas
votre paradis enfantin. Je n'ai plus besoin de votre Dieu, inventé pour expliquer une création dont je connais les lois. Ces lois me suffisent ; elles suffisent aux esprits que j'ai conquis sur vous et qui ne rétrograderont pas. »
— Voilà, où je n'y comprends rien, interrompit Maurice, la science prise du vertige de l'orgueil !
— Vous comprenez très bien. Et je m'en réjouis; la réponse des Tours va faire résonner plus clairement à vos oreilles la pensée de saint Augustin, à savoir que le coeur ne peut se reposer hors de Dieu : irrequietum est donec requiescat in te :
« Fille du savoir, répondent les tours de Notre- Dame, courbe ton orgueil. Ta science est belle et nécessaire, et invincible ; mais c'est peu d'éclairer l'esprit, si l'on ne guérit pas l'éternelle plaie du coeur. Tu es fière de ton savoir, tu sais peu de chose, puisque tu ne sais pas prier. Tu peui étonner les hommes; ils iront s'égayer chez toi, ils viendront pleurer chez nous. Fantaisie d'un jour, tu n'es pas viable, car tu n'as point d'âme. . . Tu ne régneras vraiment sur le monde que le jour. . . où dans l'accord de la science et de la foi, tu rendras au malheureux ce qu'ils trouvaient chez nous : une immense compassion et un espoir divin. »
— Magnifique ! et combien vrai, s'écrie Maurice en se levant. Il n'est pas surprenant qu'une pareille page soit dans toutes les mémoires.
— C 'est le dialogue de deux mondes aux antipodes, universel, souvent inconsciemment repris, le dialogue des deux hommes en chacun de nous. Heureux ceux qui le concluent dans la foi sincère de ces braves gens ! — d 'un geste vers ma fenêtre, j 'indiquais la foule sortie de la grand 'messe et dévalant dans la rue Raehel.
J'ajoutai :
— Mais pour conclure avec sincérité comme nos paroissiens, il faut pratiquer comme eux, et, comme eux, venir sous les vieilles tours prier avec humilité.
— Me permettez-vous d'apporter cette feuille ?
— A quoi bon ? vous la trouverez partout.
— C 'est possible ; mais si vous me la donniez, je n'aurais plus à la trouver.
— Allez, je vous la donne.
— Je vous offre tous mes respects, mon Père, et mille mercis.