‹ CausonsChapitre 6 sur 9 · EN MARGE DE LA FOI · texte numérisé non relu

EN MARGE DE LA FOI

RETOUR DE Maurice Le jeune venait de terminer L'ABORD-A- une retraite fermée à notre maison PLOUFFE. Saint-Martin. Il en était revenu rayonnant de joie communicative, prêt à toutes les oeuvres de zèle, plus convaincu que jamais des vérités catholiques, fermement décidé à les défendre et à les propager partout. En cela d'ailleurs, il ressemblait à tous les retraitants retour de 1 ' Abord-à-Plouf f e. Ceux qui ont fait, là-bas, dans le silence et la paix du coeur, les Exercices, ne s 'étonneront pas des ardeurs généreuses et combatives de mon jeune ami.

En rentrant chez lui, il m'écrivit la lettre qui suit :

Mon révérend et cher Père,

Au cours de nos conversations sur la foi, il nous est arrivé souvent de nous arrêter sur des matières de morale. Vous remettiez toujours à plus tard vos réponses à mes questions, afin de garder plus d 'homogénéité à nos sujets. Ce serait un complément, il me semble, à

ce que vous m 'avez dit, si vous consentiez à y répondre aujourd'hui.

Ce serait une lacune de moins, sans ajouter ce que vous appelliez un hors-d'oeuvre de plus.

Vous souvenez-vous de m 'avoir dit un jour : « Vous perdez votre temps en démontrant la divinité de la confession à un individu qui refuse de se confesser, parce qu'il a volé vingt-cinq piastres et ne veut pas restituer » ?

Vous établissiez donc une relation entre le vol et le doute, — celui-ci né de celui-là ou lui servant au moins de prétexte et de lien.

Je profite de cette sortie sur le terrain de la justice pour vous poser deux questions. — Il me servirait beaucoup en ce moment d'en avoir les réponses :

1° Le droit de propriété varie-t-il avec les circonstances et le temps ?

2° Notre vie moderne ne rend-elle pas quelquefois justifiable ce que le public appelle des vols ?

Si cela ne vous ennuie pas de me voir revenir à cette question de justice, vous répondrez à un retraitant qui veut être juste autant que croyant.

Je vous dis à l'avance de grands mercis.

Maurice Lejeunb.

CE QUE Les jours suivants ne me laissèrent

N'EST PAS LA pas le loisir de répondre. PROPRIÉTÉ. J'avertis Maurice que j'allais par-

tir pour Sorel et y prêcher une retraite à des jeunes gens. Il m'attendit le soir même sur le pont du bateau.

— Vous voyez, me dit-il, que je ne me tiens pas facilement pour battu.

Et, sans transition, il me posa de nouveau ses deux questions.

— Il n'est pas facile, repris- je, d'y répondre par un oui ou un non.

Dans les deux cas il s'agit de là justice, invariable, absolue comme la vérité. Or, qui dit justice dit respect du droit d 'autrui ; et parler de droit, c'est parler de propriété. Vous aurez déjà une réponse suffisante à votre première question, si nous définissons clairement le sens de ce mot. Il suffira ensuite de l'appliquer à des théories diverses pour voir comment elles s'accordent avec lui, ou saisir comment elles violent le droit dans la pratique.

— Je croyais bien savoir un peu ce qu'est la propriété.

— Savez-vous aussi ce qu'elle n'est pas ?

— Si j 'en croyais certains économistes et législateurs que j'ai consultés, comme on écoute les témoins du demandeur avant ceux de la défense, je serais tenté de répondre qu'elle est tout ce qu'ils ne disent pas, ou le contraire de ce qu'ils disent.

Quand Proudhon, par exemple, affirme que « la propriété c'est le vol», il commet une monstruosité trop répugnante pour qu'il soit besoin de le réfuter. Il a pourtant fait école, sinon parmi les théoriciens, du moins parmi les intéressés à suivre ses théories. Et ceux-là sont sans nombre, attendu qu'il y a toujours une multitude de gens heureux d'entendre absoudre par l'intelligence les malhonnêtetés du coeur.

Quand Montesquieu enseigne «qu'elle est un droit civil », et que Mirabeau, la définissant à son tour, ajoute : « La propriété particulière est acquise par la force des lois et c'est la loi seule qui la constitue », il semble que ces définitions ne produisent plus dans les esprits la même répugnance, — si peu différentes qu'elles soient.

Vous savez comment se traduit aujourd'hui par des actes la théorie de Bismarck : « La force prime le droit», ou, comme d'autres l'ont rapporté en tradui-

sant ses paroles au Reichstag allemand : « Quand on ne possède pas une propriété, on la conquiert, et c'est alors la force qui crée le droit », vous savez, dis-je comment cette doctrine barbare, sanctionnée par la Kultur des intellectuels de Berlin, se réalise aujourd'hui dans les vols sacrilèges et les tueries d'une guerre effroyable. Un peuple fort et fou d 'orgueil pousse les théories bisraarkiennes jusqu'à leurs conséquences ultimes ; on les lui a fait boire, il en est ivre et trouve une gloire féroce à raser des frontières et des serments jurés, à massacrer un petit peuple comme des sauvages massacreraient une famille, parce qu'elle a refusé de leur ouvrir sa porte, à brûler des bibliothèques et des musées, à voler des trésors, du vin et des objets d'art, à bombarder des cathédrales, à fusiller et à tuer à coups de pied des prêtres, des enfants et des mères, et à achever des blessés.

UN CAS DE Vous savez au surplus, que cette

SIMILITUDE, définition du droit, révoltante pour les Prussiens de chez nous, quand ils la considèrent chez les Prussiens de là-bas, ressemble comme une soeur jumelle à celle qu'on voudrait appli-

quer à la minorité française de certaine province du Canada. L'intérêt peut empêcher de la voir dans sa hideur, les préjugés peuvent la voiler aux yeux de l'ignorance. — Elle est en fait la même. — On n'a pas plus le droit d'arracher à un peuple sa langue et sa foi, qu'on a le droit de lui voler sa terre.

Et donc, la différence entre ces concepts divers est plus apparente que réelle. Somme toute, ils ne diffèrent les uns des autres que par ce que la loi civile ajoute à la force brutale. Mais comme la loi est souvent un parchemin arbitraire, sur lequel une révolution a écrit ce qu'une autre révolution rature, la propriété soumise à ces hasards peut être équitable au jourd 'hui et être le vol demain, — avec cette différence que le vol y est sans le nom : il s'appelle loi.

UNE DÉFINITION. La propriété remonte plus haut que la loi écrite. Elle remonte à Dieu, qui en a écrit le droit dans notre nature même.

La loi civile ne nous crée pas ce droit ; elle le protège, le reconnaît, le consacre si vous voulez, rien de plus. Et si elle s'arroge le pouvoir de démolir le droit natu-

rel, elle se ment à elle-même, et le droit reste. Il reste à l'homme avec la pleine facult-é de posséder, de disposer à son gré des biens matériels, à moins d'une juste prohibition.

— N'est-ce pas dans ce sens, dit Maurice en lisant dans son calepin, qu'on a pu écrire : «La propriété, « c'est le travail sur la matière fournie par Dieu. Et « si, objecte-t-on, la matière toute préparée se donne à «l'homme sans travail, et s'il est des pays plus heu- « reux que le pays où fleurit l'oranger, où les fruits « sollicitent la main de les cueillir ? je réponds : il « faut les cueillir ! Ce geste, c'est votre travail, et ce « travail crée votre propriété. Il n'est plus libre à « votre voisin de prendre l 'orange dans votre main ou « l'orange sur la branche. Celle-là, c'est la vôtre ; il « le sait, vous le sentez, la nature à tous deux le crie ; « c 'est un droit naturel. »

— Il y a beaucoup de vrai dans votre note ; mais elle n'est pas complète.

— Je devrais ajouter, je le sais, sans entrer dans les détails de cette question complexe, que le travail créant le droit de posséder crée également le droit de transmettre ce que l'on possède, et, par conséquent, à celui qui le reçoit le droit de le garder.

DEUX — Fort bien. Cependant laissez-

REMARQUES. moi ajouter deux simples remarques, — car une conversation n'est pas un cours 1° En faisant remonter l'origine de la propriété au fait unique du travail et de l'occupation, vous avez tort de restreindre à cet élément la notion même élémentaire du droit. Les manuels de sociologie et de philosophie morale que je vous indiquerai vous serviront à compléter cette notion : — Ch. Antoine, par exemple, ou le Manuel social de l'Action populaire.

2" Le droit — faculté de posséder. . . — suppose un être moral, c'est-à-dire doué d'intelligence et de liberté. Il suppose aussi une idée de prééminence du possesseur sur la chose possédée, de dépendance morale par rapport à l'homme de l'objet dont il peut disposer à son gré. La propriété suppose l'appropriation, — ou bien transitoire, sur les choses qui se consomment, ou bien stahle et permanente, s'il s'agit de fonds, d'immeubles. . .

Pour être propriétaire, il faut être soumis à l'ordre juridique et légal, à la loi naturelle, divine, humaine.

Et c'est pourquoi on ajoute à la définition : à moins de prohibition légale.

Un droit naturel, c'est à savoir inné dans l'homme, gravé en lui par l'auteur même de la nature et en vertu duquel il possède la faculté d'acquérir les biens extérieurs. Cette acquisition se fait de deux manières : a) en faisant sien par un fait juridique ce qui n'appartient à personne ; &) en possédant légitimement des choses qui appartenaient à autrui. Le premier occupant est propriétaire du bien nullius qu'il a occupé ; le second, parce qu'il l'a légitimement reçu en héritage ou l'a acheté.

Sans ce droit, exclusif de tout autre, la nature ne fournit plus à l'homme les moyens nécessaires de conservation ; et sans ce droit stable, elle ne lui laisse plus les ressources nécessaires à des besoins permanents, à sa vieillesse, à ses facultés perfectibles, à son travail et à ses talents. Sans ce droit, ni la famille elle-même, ni la société ne peuvent exister, pour lesquelles cependant l'homme est fait par nature.

Ce droit ne change pas, ne s'enseigne pas, ne s'apprend pas. On fait acte de propriétaire, avant même de savoir ce que c'est que la propriété. Otez à un enfant le gâteau que sa mère lui a donné ou le jouet qu'il s'est fabriqué, et tout son petit être se révolte ;

ses mains crispées, ses yeux où brillent des éclairs, sa voix perçante d'indignation enfantine, vous crient avec le désespoir de la faiblesse et toute la conscience du droit : « C'est à moi, c'est ma propriété ; tu es un voleur ! »

Qu'est-ce donc qui parle dans cet enfant, dont l'intelligence n'est encore qu'une vague lueur à travers une masse de chair rose ? C'est la nature, et cette nature spontanée affirme le principe de la propriété.

J'ajoute : — encore que cette réponse ne soit pas appelée par votre question : — ce qui est vrai de l 'individu-enfant l'est également d'un peuple-enfant, enfant par l'âge ou par la faiblesse. Qu'une nation puissamment armée s'arroge sur lui des droits, parce qu'elle a des ambitions voraces, des canons, de gros bataillons, des généraux de toutes les médailles, qu'elle se mette à démolir comme un vieux mur les frontières de ce petit peuple, à envahir son territoire pour le démembrer et le partager ensuite, ainsi que les prises d'une chasse, entre les vainqueurs affamés, comme la Prusse et la Russie se partagèrent la Pologne, ou bien pour l'annexer violemment comme on annexe un homme à une croix en l'y crucifiant, alors ce peupleenfant se dresse dans son indignation, les mains crispées sur le trésor national qu'on veut lui arracher, et

il pousse un cri dont le monde retentit, qui vibre du désespoir de la faiblesse et de toute la conscience du droit : « C 'est à moi, c 'est ma propriété, tu es un voleur ! »

Est-ce là une réponse suffisante à votre première question ?

— J'y vois, merci. Et la seconde ?

— Nous y voici.

PAS DE BRKCHE — La justice est invariable, A L'ABSOLU. absolue comme la vérité. C 'est là

une première réponse et, à la rigueur, elle pourrait suffire. La vie la plus moderne ne saurait rien changer dans l'absolu. Elle peut inventer des modalités nouvelles dans l'application des principes, des courses à la fortune, atteindre et battre des records, chauffer des ambitions, aiguiser les esprits, les fausser et les endurcir à toute délicatesse, créer des ressources multiples et les dépasser toujours pour des besoins nouveaux, creuser des fringales insatiables de gain ; elle ne saurait changer le principe du mien et du tien, non plus que le commandement : Le bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras sciemment.

En faisant allusion à des manières de voler particulières à notre temps, vous n'insinuez pas, je suppose, que les vieilles manières soient mortes et qu'on ne veuille plus être un vulgaire escroc parce que c'est passé de mode ?

— Oh, dame non !

— En pareille matière, les vieilles modes ne s'en vont jamais. Elles s'ajoutent toujours aux autres. Dans le vol, le progrès ne laisse rien en arrière. Il ne soustrait pas, il additionne.

Votre question ne concerne donc pas les escarpes effrontés, ni les pauvres gueux aux doigts crochus qui ont subtilisé, dans la poche d'un voisin, cet objet si léger à porter quand il est plein et si lourd quand il est vide, un porte-monnaie ; elle n'a rien à voir avec les pensionnaires de Bordeaux, ces monstres en rupture de justice pour avoir cueilli un pantalon à une devanture, un pain chez l'épicier, de l'eau et du gaz à la ville, un loyer au propriétaire, ou une bouteille chez l'aubergiste. Ceux-là, sans conteste, sont «les pelés, les galeux », auxquels il faut, évidemment, ôter le soleil et bien d'autres choses.

— De vrais voleurs, enfin, mais peu embarrassants n'est-ce pas ?

— Les embarrassants, ce sont les vôtres, ceux de « la vie moderne ».

VOLS Autrefois, on volait, mais ou

D'AUJOURD'HUI savait au moins, et on se l'avouait, ET VOLS qu'on était voleur. On vivait et on

D'AUTriK'P'Om

" mourait quelquefois sans restituer,

mais on comprenait, et c'était clair, qu'on s'en allait chez le diable.

Aujourd'hui, ce n'est pas tout à fait cela. L'industrie, l'échange, le papier-monnaie, l'argent devenu marchandise, le capital-actions, le trust, la noblesse déplacée et l'honneur remplacé par la fortune, la vitesse et l'affolement, ont créé un monde d'affaires compliqué et dans lequel il est urgent de jouer au plus fin, de manoeuvrer des coudes, de bousculer et d'écraser ses rivaux, à condition seulement de n'être pas pincé par la loi.

— Mais on s'arrange pour n'être pas pincé, fit ]\Iaurice en souriant.

— Aussi bien, la loi civile, qu'est-ce, si ce n'est l'obstacle posé à l'homme par un autre homme. Mais ce qu'un homme a posé, est-ce qu'un autre homme ne peut pas le contourner ? Et c'est justement ce que font vos voleurs, tant qu'ils ne rencontrent pas cet autre obstacle posé par Dieu, celui-là, la conscience.

Dès lors, il ne reste que cette ressource tant usitée, violenter ou assouplir sa conscience.

On prend, par exemple, de bons vieux mots illusion- | nants qui la caressent dans le bon sens, et auxquels on J donne une signification idoine. L'escroquerie s'ap- | pelle l'habileté : est-ce que la conscience condamne / l 'habileté ? Le prix d 'achat d 'une âme ou d 'une com- .^ plicité ténébreuse s'appelle une récompense : est-ce que la conscience condamne les récompenses ? L'intrigue et la ruse étranglant la droiture s'appellent de la finesse d'esprit : est-ce que la conscience fait un crime d'avoir de l'esprit ? Les pots-de-vin s'appelpellent des magnificences : ne peut-on plus en conscience être magnifique ?

Quand le coupable s'est couronné de toutes ces épithètes honorables, sa conscience assouplie lui dit enfin tout bas : toi aussi, tu es honorable. Tu n'iras pas en prison.

Et l'on voit cette grande noble dame qu'est l'Honnêteté, frayer avec des filous, des intrigants, des faiseurs habiles, des tricheurs, des menteurs heureux, forcée de s'y trouver à l'aise afin de leur permettre de se dire honnêtes en volant.

On disait à Voltaire, qui a faussé l'histoire vous savez combien : a Vous êtes le plus grand inventeur du siècle.

— Et comment cela, reprit-il ?

— Parce que vous avez inventé l'histoire.»

Votre « vie moderne » a battu Voltaire.

— Oui ? Et comment donc ?

— Parcequ'elle a inventé les honnêtes voleurs.

On ne dit pas si les inventeurs ont trouvé pour leur vie, non plus vécue, mais courue, brûlée, trépidante, le bonheur et la gloire. On ne dit même pas qu'ils ont du génie, attendu que pour faire fortune souvent, ce n'est pas du génie qu'il faut, mais de la délicatesse . . . qu'il ne faut pas.

LA VIE MODERNE. — Revenons, mon ami, à votre expression, la vie moderne.

N 'enveloppe-t-elle pas dans sa généralité vague une sorte de nécessité, subie, non voulue ?

— Puisque c 'est la vie qui nous pousse dans ses bagarres d'affaires, il faut bien, au risque d'être étranglé, s'en tirer comme on peut, se battre contre les concurrents de corsaire à corsaire et demi, avec leurs tactiques et leurs armes. C'est la vieille histoire, que voulez-vous, de hurler avec les loups, de tricher avec les tricheurs.

— C'est ça, voilà l'équivoque ; elle tendrait à assimiler la situation du voleur à celle du malheureux qui tue en cas de légitime défense.

Or, rien ne se ressemble moins que ces deux situa-

tions : l'une, involontaire, violente, laisse à l'homme tout le droit de défendre sa vie contre un injuste agresseur ; l'autre, prévue, recherchée par l'individu qui s'y accule sans motif suffisant et s'y maintient par passion périlleuse et aimée.

Tous ces mots qu'on jette pour étourdir et pour s'étourdir : « Tout le monde fait comme ça ! les temps sont changés ! les honnêtes gens d'autrefois mourraient de faim aujourd'hui avec leurs scrupules ! » n'excusent rien ni personne. Au reste, la vie moderne, abstraite et impersonnelle, sous laquelle on dérobe, pour les justifier, toutes ces brèches à la justice et ces accrocs soi-disant forcés au bien d 'autrui, porte des noms plus concrets, quand on la tire des nuages de la généralité. Elle s'appelle la fièvre de faire fortune vite, l'ambition tournant au vertige dans la mêlée financière, le luxe, le triomphe de la haute vanité, la table, les femmes, la sensualité victorieuse et devenue distinguée parce qu'elle coûte cher, les bijoux, les chambres bien capitonnées, tout le prix enfin requis par l'âme achetée et la bête entretenue.

L'AGIOTEUR. C 'est la fièvre de la fortune faite vite qui a engendré l'agioteur ; — celui-là devait naître dans un accès de fièvre. L'agioteur qu'on nous impor-

tera sûrement un jour, si ce n'est déjà fait, le parasite social qui, ne produisant rien, accapare le produit des autres, échange des valeurs factices pour des sommes réelles, jette sur le marché, avec la panique, d'un coup de télégraphe ou d'un coup de téléphone, des milliers de dollars de marchandises qu'il n'a pas, ou achète des amas de denrées dont il ne prendra jamais livraison. C'est l'être odieux, dont l'âme méprisante n'aime personne, dont le coeur est de métal, dont les doigts mécaniques s'ouvrent toujours pour prendre et jamais pour lâcher prise ; c'est le joueur endiablé qui a pour église la banque, pour sanctuaire la Bourse, pour prêtre le courtier, pour sacrifice et pour victimes les naïfs immolés par lui au dieu 'Mammon ou bien jetés sur le pavé ; c'est l'étranger — que le ciel nous en préserve ! — sorti hier d'une masure ou échappé d'un ghetto en traînant ses guenilles, et qui sera demain le grand personnage devant lequel ou lèvera droit son chapeau, pour le rabaisser révérencieusement à la hauteur du coeur. Les petits financiers s'empresseront, comme pour lui demander la permission de vivre, de lui presser la main, avec des trépidations d'espérances ou des craintes d'être poussés en bas. Ils l'interrogeront comme un sphinx dans le fond des yeux, pour voir s'il va consentir à la hausse ou à la baisse.

C'est cet arriviste enrichi qui, un beau soir, dans une extravagance de royal parvenu, s'étalera tout entier. Dans quelque grande salle flamboyante, parmi des buées de Champagne, des monceaux de victuailles, des toilettes criardes et dont le prix monte, semble-t-il, à mesure que baisse leur décence, il fera comprendre et amèrement sentir à d'honnêtes bourgeois, à des magistrats, des politiciens, des employés, d'honorables et anciennes familles, qu'on a maigrement fait manger et danser son monde, quand on n'y a dépensé que quelques centaines de dollars. — « Hein ! contemplezmoi cela : j 'établis un record ! »

LES HUISSIERS. Et voilà que pour l'égaler tous ces braves gens se fendent, s'esbrouffent, se cassent le cou, poussés par leurs femmes, lesquelles sont poussées par leurs fils et leurs filles, lesquels sont poussés par leur vanité,laquelle est grande et aveugle prétentieusement.

Les revenus y passent; après les revenus viennent les dettes ; avec les dettes se présentent les créanciers ; marchands de vin, d'épices, de bijoux, de soieries, ou les bonnes faiseuses ; après les créanciers, le mari se voit dans l'alternative de recevoir des huissiers ou de céder à une grande tentation.

Il cède quelquefois . . .

— A quoi ?

— Tâchez de le découvrir dans les comptes de l'administration publique, dans les livres de quelque grande compagnie, dans les trahisons politiques, dens certaines transactions louches, dans des revirements inattendus d'opinion, dans des manières d'épargner les riches et d'écraser les petits et les pauvres, qui laissent trop voir le marché.

LES VOLS — Voilà ce que vous avez enveloppé HONNETES, dans votre terme abstrait de vie moderne. Y trouverez-vous encore une excuse aux vols honnêtes?

— Je les trouve plus vols et moins honnêtes.

— En regardant un peu autour de vous, vous pourriez y découvrir d'autres conséquences désastreuses. Même quand les huissiers ne menacent pas et que le jouisseur ambitieux ne cède pas à la tentation du vol pour couvrir de folles dépenses, combien de fois des fournisseurs, de pauvres modistes, vivant du travail du dernier jour et de la dernière nuit, ont à attendre leur salaire, à rabattre, à souffrir ! C'est de cette manière honnête de voler que parlait le P. de Ravignan, quand, avec sa rude franchise, dans une réunion de grandes dames parisiennes qui lui avaient demandé de leur prêcher les hautes vertus de la piété parfaite.

il dit presque dès le début : « Mesdames, payezvous vos dettes ? »

Moi, je crois bien que nos dames paient leurs dettes. Un jour pourtant, dans une maison superbe d'une de nos plus belles rues, une pauvre fille, une couturière, se présenta pour solliciter au moins une partie de l'argent qu'on lui devait. Depuis un mois, elle et sa soeur malade s'étaient employées aux toilettes de madame et de sa jeune fille, pour une soirée de « début ».

Madame lui fit répondre par sa domestique : « Dites-lui que ce n 'est pas pendant les dépenses du carnaval qu'on vient demander son argent ! »

La pauvre fille s'en alla. Elle s'assit en pleurant près du lit de sa soeur qui toussait ses poumons et qui mourut pendant la nuit, dans une chambre sans feu.

Cela ne vous donne-t-il pas l'envie de crier : «Un peu de coeur, mesdames, et payez vos dettes ! »

Si l 'on se donnait la peine de scruter la vie moderne, on exposerait bien d'autres de ces misères, comme des plaies vives au grand jour.

Vous y verriez le locataire, dont le loyer en souffrance ne sera pas payé ; — il avait pourtant assez d'argent, lorsque sont venus des chanteuses d'opéra et des acteurs célèbres, pour offrir à sa femme, tapageusement mise, le luxe d'une baignoire très en vue au

théâtre. Vous y rencontreriez le touriste se payant les voyages les plus à la mode, en pullman l'hiver et en extra-première des bateaux l'été, tandis que ses vici times économisent et se privent pour avoir commis la charitable sottise d'accepter et de renouveler ses billets promissoires. Vous y contempleriez sur des plages choisies, tièdes dès l'avril et fraîches en juillet, dans l'hôtel le plus sélect d'une ville d'eau, avec toute leur famille, des gens très fiers. Et si vous désiriez savoir le secret de ces jouissances distinguées, vous n'auriez qu'à examiner les livres de la procure de certaine maison d'éducation, où des religieux tâchent de vivre pour quinze sous par jour, ayant renoncé à se faire payer soixante ou quatre-vingt mille dollars do dettes perdues, et dont les débiteurs posent en grands seigneurs au bord de la mer, du Golfe ou des lacs, ont chevaux et voiture, chapeaux huit-reflets et fourrures rares ; — leur carte indique à la meilleure société leur jour de réception, et le plus beau monde envoie à ^Monsieur, à Madame, ses invitations. . .

— ]\ronsieur ? madame ?

— Cela dépasse l'euphémisme, n'est-ce pas ? On ne nomme pas ainsi les gens qui détiennent le bien d 'autrui, dans les cercles où l'on appelle les choses par leur nom.

NE CONFONDONS — Vous ne le dites pas clair e- PAS. ment, Père, dit Le jeune, mais

vous m'avez bien l'air d'envelopper dans la même réprobation l'amour de la fortune et le vol, l'agioteur et le courtier, l'habile filou et le financier de génie, le guet-apens et la Bourse.

— Si c'est là votre impression, je regrette de l'avoir causée, et je m'explique.

Il y a entre ces noms et ces choses des différences essentielles. De l 'une à l 'autre, il y a l 'espace de plus d'un pas ; vous l'avez franchi sans moi. C'est assez pour franchir une frontière, un pas, comme il suffit d'un trait poussé à la charge pour transformer le portrait le plus ressemblant en caricature.

Toutes les fortunes vite faites ne sont pas malhonnêtes ; je n'ai pas souvenance de l'avoir dit et ne saurais le dire. La passion de faire fortune vite expose seulement à le devenir, malhonnête, et émousse singulièrement les délicatesses de la conscience. De même, je me garde bien d'affirmer, comme je voudrais me garder des détails de ce sujet, que la Bourse soit un moyen illégitime de conquérir cette fortune. C'est ici que votre objection, tirée des conditions des temps présents, retrouve toute sa valeur. La vie moderne explique même et suffit à justifier, dans de justes limites, les trusts qui permettent à plusieurs, par l'union de

leurs forces et de leurs capitaux, de mettre en valeur pour le bien commun des ressources que l'initiative individuelle ne saurait exploiter. Elle suffit même, si vous voulez bien me comprendre, à légitimer ce que l'argot anglo-français de la Bourse appelle de vingt noms devenus malsonnants.

Ne confondons pas, je vous prie ; ne condamnons pas avant de définir et d'entendre.

LA BOURSE. Et la Bourse ?

— Vous voulez donc m 'amener à dire ce que j 'en pense ?

Vous n'en tirerez pas le plaisir d'une surprise. Ma pensée sur ce sujet est très ordinaire, très comme tout le monde.

Le jeu de bourse, est légitime en soi. Il est sur le s pied de toute autre spéculation, à condition d'être soumis aux règles qui le doivent régir et en garantir la moralité. Ces règles, disent les économistes comme les théologiens, peuvent se réduire à quatre :

1° Il faut que le joueur puisse disposer des valeurs mises au jeu. Il ne saurait sans injustice exposer le bien d 'autrui, ni engager ce qu'il n'a pas.

2° Qu'il consente librement à jouer et n'y soit

entraîné par aucune sollicitation captieuse ou fausse promesse.

3° Qu'il observe avec fidélité les règlements du jeu, sans fraude ni supercherie. . .

4° Enfin, qu'il y ait équilibre ou égalité entre lui et les autres intéressés, clients ou concurrents, c'est à savoir, en dehors de l'habileté particulière à chacun, que les chances de gain ou de perte se balancent de part et d'autre.

A ce compte, je le répète, la Bourse est sur le même pied de moralité que toute autre spéculation.

TYPE — Cependant il n'y a pas que la

D'AMBITIEUX. Bourse. Dans toutes les autres spéculations aussi, il y a l'ambition du spéculateur dont nous avons parlé plus haut qui donne le vertige et pousse aux malhonnêtetés déguisées.

Un homme entre dans la finance, jeune, plein de santé, l'oeil bien ouvert, la poigne ferme, de l'instruction autant qu'il en faut, deux coudes solides et souples pour manœuvrer à travers la foule, deux épaules fermes et bien carrées pour porter les fatigues, les angoisses, la croix des spéculations, qu'il trouvera toujours légère si elle est d'argent.

Il se dit : Je vais devenir riche !

— Pourtant, s 'il est intelligent, remarque Maurice, il devrait savoir qu'il y a autre chose qui vaut mieux que la richesse : le bonheur tranquille de la vie et, ensuite, le salut.

— Non, il faut d'abord devenir riche ! Le bonheur, pense-t-il, viendra en même temps, et le salut ... on j verra, après. Le bonheur tranquille ne vient pas . . .

— Et le salut ?

— Nous savons seulement qu 'on ne l 'achète pas avec de l'argent.

Le voilà donc dans la mêlée. Elle est étourdissante. Il a assez de principes pour se dire : " Je ne veux pas voler.» Mais assez d'ambition aussi pour s'affirmer quand même : « Ce n'est pas volé. »

Toutes les affaires d'ailleurs ne sont pas si claires que cela : les unes sont obliques, les autres ne présentent que la moitié de leur face, d'autres reposent sur des termes équivoques ; puis, il y a les subterfuges de la loi, les griefs contre les concurrents, les vols des autres avec lesquels on voudrait justifier les siens ; enfin, dans une belle affaire d'or, un seul petit droit d 'autrui qu'un coup de pouce peut faire sauter. Par dessus tout, le désir dominant d'arriver. Et, tout près, devant, avec son magnétisme, le but convoité : tant pis

pour les autres s'ils sont écrasés ! c'est le sort des batailles. Moi, je marche en avant et j 'arrive !

Ah ! s'il pouvait s'arrêter un instant et regarder, il verrait bien que ce marché est malhonnête, que ce procédé est injuste ; mais en a-t-il le temps ? Plus il avance, et plus il est étourdi ; il roule dans sa tête, le jour, la nuit, des calculs, des projets, des schemes, des extorsions de consentement, des surprises à la bonne foi, des roueries ; et son désir activé par le succès, toujours fixé sur le même but, lui crie : riche, plus riche !

LA COXSCIENCE. Mais voici qu'un jour, dans un moment de calme ou d'épreuve, il se place en face de lui-même, comme devant un miroir. Il s'aperçoit que cet argent qui lui a coûté la tranquillité, l'honneur, l'estime des autres, n'est pas tout à lui. Son regard se fixe malgré lui sur une, deux, trois, dix transactions commerciales ; il a beau chercher à les effacer, à en torturer les chiffres, elles reparaissent toujours plus claires et plus accusatrices. « Ça, ce n'est pas à toi ! »

Oh ! alors, il se fait en cet homme tout un écroulement : Quoi! pas à moi? se dit-il. Non, je me trompe; ce sont des délicatesses, des scrupules. N'y pensons pas, n'y pensons plus.

Ah ! mais vive Dieu ! la conscience n'est pas un

complice qu'on achète. Elle crie plus fort, quand on veut plus la bâillonner. « Eh bien, reprend-il, en se rassurant, consultons du moins un moraliste qui va la faire taire. »

Et il consulte, en atténuant les circonstances, en tâchant d'amener la justice à lui, au lieu d'aller à elle. Le théologien consulté, malgré qu'il veuille, est forcé de répondre :

— « Ce n'est pas à toi !

— Mais alors, quoi donc ? Restituer ? Le rendre ? rendre ce que je voudrais encore grossir ? rendre quand plus que jamais ma vie converge vers la richesse ? N'être plus riche quand je n'ai voulu que cela, quand ma santé en est délabrée, quand le travail des combinaisons m'a fait vieillir avant l'âge et que tout me parle déjà de vieillesse ! Y songez-vous ? Et mes enfants ? et mes amis ? et mon crédit ? Attendez, je vais me remettre à la spéculation, au travail, et gagner assez d'argent pour combler la restitution, sans toucher à ma fortune. »

Et le voilà de nouveau à l'assaut des profits. Il compte acquérir de l'or auquel il sera moins attaché et qu'il pourra plus facilement remettre, — comme si l'or pouvait détacher de l'or, comme si en buvant aujourd'hui, un alcoolique ne se préparait pas pour demain une soif plus ardente.

Les années s'en vont. Notre financier a abandonné ses devoirs religieux, S 'il est allé à confesse, le prêtre a exigé de lui au moins des promesses de satisfaction. Il les a faites, ne les a pas tenues ; il les a refaites peutêtre, pour ne les pas mieux tenir.

— Et le salut ?

— Nous savons seulement qu'on ne l'achète pas

avec de l'argent.

LA RESTITUTION. Vous avez touché à la restitution, dites-moi, je vous prie : Quand est-on obligé de restituer ? et doit-on le faire toujours ?

— Quand ? Tout de suite. L 'obligation de restituer commence au moment où l'on constate qu'on possède le bien d 'autrui. Et on doit restituer toujours, selon ses moyens, en entier ou en partie.

La somme n'y fait rien. Petite ou grande, volée à un pauvre ou à un riche, en nature ou en argent, si elle n'est remise, le péché qu'elle constitue ne saurait être pardonné. Minime, elle constitue un péché véniel qu'il faudra expier jusqu'au dernier reste dans le purgatoire. Si elle suffit à la matière d'un péché mortel, et si le débiteur a pu la restituer et ne l'a pas fait, sciemment, l 'eût-il confessé cent fois, eût- il reçu cent fois l'absolution du prêtre abusé, on ne peut dire qu'il a été sincèrement pénitent, et il devra, s'il meurt ainsi,

l'expier par la damnation avec les éternels voleurs. Ce qui fait le voleur, en effet, c'est la violation du droit d "autrui, et il continue d'être voleur tant quo, sciemment et volontairement, il prolonge cette violation.

C'est en cela surtout que le vol diffère des autres péchés et attache mieux ses victimes.

Dans les autres péchés, le repentir du coeur suivi de Ja confession de désir ou de fait, purifie ; dans celui-ci il y faut joindre l'acte ou la volonté efficace de se départir, de se déposséder des fruits du péché. / Aucune faute n'est plus aisée à commettre, aucune ' n'est plus malaisée à réparer. De même, aucune n'est plus réfractaire à tous les palliatifs : le voleur a beau la couvrir de prétextes, d'excuse^ adroitement combinées, elle remonte toujours à la surface. Il traîne son boulet, même quand une solution favorable, extorquée à un confesseur par de fausses représentations, tente de lui faire croire qu'il en a rompu la chaîne.

UX CAS D'USUlîîER — Il y a quelques années,dans "lîOODLKR". une ville de l'Ouest américain,

un vieillard vint me voir. Il m'avait entendu, la veille, dens une conférence sur les caisses populaires et l'usage chrétien de l'argent.

De toutes mes remarques sur la justice, les procédés honnêtes et l'économie, il avait surtout noté mes éloges sur les succès des catholiques dans les affaires, la nécessité du nerf de la guerre pour les luttes et les oeuvres de la foi, sur la beauté du travail et sur l'honneur de ne pas rester au second rang, dans la finance, quand on peut monter au premier.

— Bon ! avait-il pensé, voilà qui fait mon affaire.

Il avait laissé de côté tout le reste, comme un naufragé, en face de la mort, laisse de côté le vaisseau d'où il est tombé et se cramponne à une planche. — En cela, d 'ailleurs, il agissait comme beaucoup d 'auditeurs de tous les temps.

Me jugeant, sans doute, comme je ne voudrais pas être, il avait dit à deux ou trois amis :

— « Ça, c'est mon homme, il faut que je le voie ! » Il s'amena donc, me déclina ses nom et prénoms,

insista sur son travail et sa fortune, — elle était grande, — et me remercia du soulagement que je lui avais apporté en louant les hommes actifs qui ont su faire de l'argent.

— Il n'y a pas, en cela, de mérite à moi, repris-je. Ce n'est que l'éloge, mal répété, de Notre-Seigneur au personnage évangélique qui a fait valoir et multiplié ses talents. C'est avec des fortunes comme la vôtre

que Jésus continue dans le monde, pour les foules dont il a pitié, la multiplication des pains.

Il garda le silence, courbé, songeur.

C'était un homme de soixante-douze ans, et il les portait mal. Au poids des années s'en ajoutait un autre plus lourd qui l'inclinait vers le cercueil, où il allait bientôt culbuter. Une tristesse de vieillard inquiet lui voilait les yeux et toute la physionomie ; une ride unique et profonde lui creusait le front,comme si un même souci l'avait labouré toujours à la même place.

Parmi des atténuations, des demi-aveux, des faux fuyants, des réticences où se mêlait encore de la ruse, j'appris clairement qu'il était usurier.

A l'usure s'ajoutaient des histoires d'affaires inouïes et très payantes. Dès qu'il touchait à sa conscience de voleur, il en jaillissait, ainsi que d'une éponge pleine, une confession nouvelle, dont il observait l'effet sur ma figure. Il avait été mêlé à la politique, à l'administration municipale de deux ou trois villes. L'autorité et les honneurs dont il avait joui avaient avant tout rapporté des chèques, pour lui. Il avait commandité des exploitations, répandu des prospectus menteurs, majoré des valeurs, réalisé des profits monstres, en noyant dans de l'eau malpropre des actionnaires qui avaient cru acheter de lui du vin pur. Vers

sa fortune, il avait fait couler, comme dans un pool sans fond, les ruisseaux les plus divers : la confiance de ses amis, l'entremise des comparses à tout faire, l'héritage des fils à papa, les viveurs affamés et les paresseux à l'affût de l'argent qui se fait tout seul, l'héritage d'une douzaine d'orphelins, l'épargne des petites servantes. Habile, il l'était dans tout le sens retors du mot. Il avait joué au plus fin. Longtemps, il s'était vanté d'avoir roulé les plus roublards.

Aujourd'hui, c'est sa conscience qui le roulait.

Il avait encore la foi, — du moins, il en avait ce minimum assoupli, qui ne crie pas trop fort de frayer avec l'argent d 'autrui.

— Voyons si vous allez penser comme les autres, me dit-il, après m 'avoir raconté, dans un long monologue, sa vie de financier.

Je l'avais écouté jusqu'au bout, suivi dans ses détours, dans ses restrictions jointes à chacune de ses affirmations, comme autant de soustractions aux sommes volées. Son récit était tout d'arithmétique, et son arithmétique toute en soustraction.

Je tins compte des acquisitions évidemment frauduleuses ; je fis la part des doutes et lui en donnai tout le bénéfice, — une loi douteuse, ou une loi certaine appuyée sur un fait douteux n'obligeant pas, même à la restitution, — je défalquai de la somme totale ce que

la justice absolue et ma conscience me permettaient, et, tout compte fait, j 'arrivai à une quarantaine de mille dollars mal acquis.

— Ça, lui dis- je, ce n'est pas à vous. Il faut le rendre à qui de droit, si c 'est possible, sinon en œuvres de charité à votre choix. Trouvez-vous cette somme trop élevée ?

— Non, murmura-t-il, avec un mouvement des nerfs, effrayé de son propre aveu.

— Cette somme, d'ailleurs, repris-je doucement, n'est qu'une fraction de vos biens, et, de la remettre va vous procurer plus de jouissance que ne vous en ont jamais apporté vos profits, croyez-moi.

— On me l'a déjà dit, fit-il, en fronçant le sourcil, en fermant obstinément les yeux jpour ne point voir la lumière troublante, et en enfonçant dans ses poches ses deux mains, comme pour y mieux retenir ce que le di.able y avait glissé.

— Allons, vous n'allez pas vous perdre vous-même, et votre éternité, pour cette maudite somme qui vous torture ? Dites-moi, n'est-ce pas, que vous la rendrez; je vais vous y aider. Puis, vous allez vous agenouiller ici, pour vous confesser et demander pardon à Dieu. L'occasion est bonne et le moyen facile ; profitez-en! Vous n'aurez jamais été si heureux, je vous le jure.

Il prit son chapeau, épongea ses sueurs, tout trem-

blant à la pensée du péril auquel il avait failli ne pas échapper.

— Je vous reverrai, mon Père, dit-il en sortant, sans oser lever les yeux sur moi.

Le lendemain soir, il revint. Il refit toute la même histoire. — J'arrivai, comme lui d'ailleurs, à la même conclusion. Il recommença dix fois, atténuant toujours plus les circonstances, ajoutant sans cesse de nouvelles excuses. Dix fois, il se heurta aux mêmes objections, pour conclure à la restitution. Presque toute la nuit y passa.

Dans un suprême effort, il me parla d'un testament réparateur : ce dernier recours des voleurs qui, ne voulant pas se séparer du bien mal acquis, en chargent les héritiers et la mort.

Il fit, en effet, son testament, le refit, le défit, eu déchira plusieurs, brûla le dernier, et mourut sans testament.

Deux procès ruineux divisèrent ses biens entre l'Etat, les avocats et les huissiers. Des héritiers, qui l'avaient haï, maltraité, se disant dans leurs désirs dt? jouisseurs ingrats : « Quand mourra-t-il donc, le vieux m. . . !» — se partagèrent le reste.

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