‹ Cavaliers de NapoléonChapitre 16 sur 76 · LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE

qu'on apprend dans les livres ou sur les champs de manœuvre, oppose au jeu classique, lent, froid, mesuré, où telle attaque doit amenertelle riposte et tel engagementdufer telle parade, unjeu romantique, tout d'inspiration, de souplesse, de force, tout de jeunesse, nécessairement le vieillard est battu par le jeune homme. C'est là sans doute une des raisons majeures des succès obtenus pendant les guerres de la Révolution : les généraux étaient jeunes ; ils avaient cette vertu suprême de n'avoir point Vexpéi'ience, — c'est-à-dire l'âge, — et d'oser. Ils pouvaient commettre des fautes contre les règles de la stratégie, mais, ces règles, est-il bien utile de les connaître, si, en les suivant, on est battu, et si, en ne les suivant pas, on est victorieux? Leurs adversaires ne se fussent point permis un mouvement qui n'eût été prévu par de bons auteurs, approuvé par les maîtres de l'art, tous hommes instruits et à ce point expérimentés qu'ils ne pouvaient plus même se tenir à cheval ; eux, ayant, en réalité, fait leur éducation militaire sur le champ de bataille en quelques jours à peine, suppléaient à cette science fort discutable par l'audace. Si, ayant pris quelque notion de la stratégie en vogue chez l'ennemi, ils avaient tenté d'appliquer les principes qu'il pratiquait, sans doute ils eussent été battus, mais ils n'étaient point si sots. Ils allaient de l'avant parce qu'il

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fallait marcher, que leur tempérament les poussait et que, s'ils ne faisaient point quelque chose, le Tribunal révolutionnaire les guettait. A force de soigner ses combinaisons et de perfectionner ses mouvements selon les règles, l'ennemi un jour donnait prise. Les nôtres avaient bonne vue, étaient adroits et agiles ; dès qu'ils avaient aperçu le trou, ils s'yjetaient, etcomnie ils étaient tenaces et forts, ils ne hk-haicnt point la bêle. Sans être des hommes de guerre tels que Napoléon, sans avoir son génie pour multiplier leurs forces et se trouver toujours supérieurs sur le point où l'ennemi était le plus faible, ils avaient, avec l'instinct de la combativité, l'ardeur de la jeunesse, la volonté de s'illustrer et la passion de la guerre et leur ignorance les servait autant que leur science nuisait aux autres.

Or, cette qualité sans laquelle il n'est point de soldat, cette vertu suprême. Napoléon l'appréciait au point qu'il disait : t A quarante ans, on est trop vieux pour faire la guerre. » A quarante ans, on aime ses aises, on prise son chez soi ; on aune femme, des enfants, une fortune acquise. On ne vit plus dans l'avenir et pour lui : il n'est plus sans limite et, par suite, on a plus de peine, d'ennui, de tristesse à le risquer parce qu'on le sent plus court. Si l'âme, parimpossible, est demeurée telle qu'aux beaux jours de la vingtième année,

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aussi ardente, aussi désireuse d'impossible, le corps ne répond plus à ses mouvements. La lourdeur est venue ; la souplesse, l'habileté des gestes n'est plus pareille, la vue baisse; on se tient en selle, mais sur un cheval habitué ; désarçonné, l'on ne bondit plus sur un coursier de hasard pour renouveler la charge. Une nuit de bivouac, une journée sans pain, un orage qui survient, la pluie, le froid, les misères qu'on n'évite point à la guerre, autant de troubles portés au jugement; car, où le corps souffre, l'esprit cesse d'agir, de cette action presque physique qui touche à l'instinct, qui emploie tous les organes ensemble et les veut parfaits. Entre deux partis, l'on est amené à prendre celui qui permet le plus de repos et donne le plus de facilités d'existence et non celui qui, à tout risque, amènerait un résultat.

Tous les hommes de guerre de l'Empire ont constaté ces vérités : tous — et Napoléon le premier — ont attribué à la fatigue et à l'âge des commandants de corps les échecs des trois dernières grandes campagnes. Or, bien peu avaient alors cinquante ans ; la plupart alleignaient leur quarante-cinquième année, comme le maître, et ne sait-on pas que, en l'année 1812, et surtout en l'année 1813, c'est-à-dire quand il avait quarante-quatre ans, l'Empereur fut terrassé plusieurs fois par la maladie, rendu incapable d'action et de pensée.

Si lui qui. nécessairement, avait plus un ses aises que tous les autres, se trouvait ainsi atteint, si dès 1810 il hésitait devant l'inévitable fatigue d'une campagne en Espagne qui probablement eût tout terminé de ce côté, remis les hommes en bride et placé les choses au point, comment les autres, tous les autres, n'eussent-ils point été las au même âge, après de telles campagnes qui, sans interruption, duraient depuis vingt ans?

Combien plus, à mesure qu'on descendait les échelons, que la vie avait été plus rude, moins confortable et par métier plus active encore ! Les maréchaux d'Empire, arrivés très jeunes à la plus haute des dignités, avaient trouvé les facilités que comportait leur commandement, avaient pu se procurer les douceurs compatibles avec le pays où opéraient leurs troupes. Mais ceux qui suivaient n'avaient point eu les mêmes agréments ; nourriture, logement, fatigue physique tout avait été pire; les hommes s'étaient donc usés davantage, en sorte que, quelque bonne volonté qu'ils eussent, le moral déjà affaibli n'était plus servi que par des organes presque hors d'usage.

Il semblerait à première vue que la nécessité du rajeunissement des cadres supérieurs n'a pu se poser devant Napoléon qu'à la fin du règne, alors que les générations, sorties de la Révolution

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et par elle arrivées aux grades supérieurs, avaient vieilli et qu'il fallait combler les vides. Mais il n'en était pas ainsi. Trois cléments, on l'a vu, avaient, dans la cavalerie, iburni les officiers généraux : les vieux officiers, les vieux sous-officiers, puis les jeunes gens sortant à peine de l'École militaire ou engagés au début de la Révolution. De ces trois éléments, un était résistant, les deux autres ne purent fournir une longue carrière. De deux cent vingt-sept généraux de brigade inscrits à l'Annuaire de l'an IX, quatrevingt-douze figurent seuls sur les listes de 1813. De ces quatre-vingt-douze, quarante-six sont généraux de division; quarante-six sont restés généraux de brigade, mais presque tous sortent de l'infanterie et tous, ou presque tous, sont employés dans les commandements de places ou les commandements territoriaux. Des cent trente et un généraux de division de l'an IX, quaranteneuf sont sur les listes de 1813. Qu'on retranche de ces quarante-neuf, quatorze maréchaux d'Empire, on reste à trente-cinq, et tous ceux qui peuvent encore servir sont des fantassins.

Il y a en 1813, vingt et un maréchaux d'Empire, six colonels généraux, deux cent six généraux de division, et trois cent quatre-vingt-douze généraux de brigade employés. Ce sont donc cent quatre-vingt-quatre maréchaux ou généraux de

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division qui ont été nommés depuis l'an IX et trois cent quaranle-six généraux de brigade. En douze ans, les cadres ont été renouvelés et l'on peut croire encore que quantité de généraux nommés depuis l'an IX ont déjà disparu de l'aclivilé durant les années suivantes, non pas tant par suite de mort ou de blessures graves que parce qu'ils étaient hors d'état de servir.

Qu'on prenne une autre base d'information : la liste des officiers généraux et des officiers supérieurs de cavalerie qui ont reçu l'étoile de la Légion à la promotion du 19 frimaire an XII, et qu'on recherche combien peuvent être employés encore à la fin de l'Empire. Cette promotion fournit cent vingt et un noms d'officiers appartenant à l'arme de la cavalerie, déjà généraux dès ce moment ou qui le sont devenus par la suite. Sur ces cent vingt et un, vingt, en totalité, ont pu rester en activité jusqu'en 1814, et qu'on veuille bien faire attention à la date de leur naissance; ce sont Arrighi de Casanova, duc de Padoue,' né en 1778, général de brigade en 1807, divisionnaire en 1809; Belliard, né enl7G9, général de brigade de l'an IV, général de division de l'an "VIII; Defrance, né en 1771, général de brigade en l'an XIII, général de division en 1811 ; Digeon, né en 1771, général de brigade en 1807, général de division en 1813 (ne sert pas en 1815) ; Dou-

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raerc, né eu 1767, général de brigade en 1806, général de division en 1811 (employé comme inspecteur de la cavalerie en 1813); Grouchy, né en 1766, général de brigade en 1792, général de division en l'an II, employé en 1814 en qualité de commandant de la cavalerie jusqu'à la bataille de Graonne, élevé le o avril 1815 à la dignité de maréchal de France et commandant de corps d'armée dans la campagne de Belgique; Lefebvrc-Dcsnoëttes, né en 1773, général de brigade en 1806, général de division en 1808; Milhaud, né en 1766, général de brigade de l'an VIII, général de division en 1806; Pajol, né en 177:2, général de brigade en 1807, général de division en 1812; Rapp, né en 1772, général de brigade de l'an XI, général de division de l'an XIV; Reille, né en 1774, général de brigade de l'an XI, général de division en 1806; Saint-Germain, né en 1761, général de brigade en l'an XIII, général de division en 1807 (non employé en 1815); Sébastiani, né en 1772, général de brigade en l'an XI, général de division en l'an XIV (non employé à l'armée en 18lo); Waltier Saint-Alphonse, né en 1770, général de brigade en l'an XIV, général de division en 1811. A ces quatorze noms, on peut à la rigueur ajouter ceux de Préval, né en 1776, général de brigade en 1806, malade depuis 1807, employé au Conseil d'État et dans les commissions, mais ayant

en 1813 fait quelque service actif, et de TrcUiard, ne en 470 V. uéncral de brigade en l'an "VII, général de division en 1800, employé depuis 1807 dans les dépôts et les commandements territoriaux, mais rappelé en 1812 à l'aclivilc aux armées d'Espagne, en 1814, faisant brillamment la campagne de France et retraité à cette date. Puis Soult, né en 1770, le frère du duc de Dalmatie; Fouler de Relingue, né en 1709, qui a fait près de l'Empereur uniquement un service d'écuyer; Fresia, qu'on prétend être né en 1740, ce qui lui donnerait soixante-huit ans en 1814, qui depuis 180'J n'est guère employé que dans des commandements territoriaux, mais qui, pourtant, semble avoir fait une partie de la campagne de 1813 à la tête d'une divison de cavalerie; et Maurin, né en 1771, prisonnier de guerre en 1808, mais qui, rentré en 1814, a fait les campagnes de France et de Belgique.

Ainsi un général de soixante-huit ans, un de cinquante-trois ans, un de cinquante ans, deux de quarante-huit ans, un de quarante-sept, deux de quarante-cinq, deux de quarante-quatre, trois de quarante-trois, deux de quarante-deux, un de quarante et un, un de quarante, un de trente-six ans, voilà ce qui reste sur cent vingt et un. Encore, Grouchy et Keille doivent-ils être tenus pour des commandants de corps et non pour des

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