GÉNÉRAUX DE SOIXANTE ANS
L'exemple est à coup sûr le plus frappant qu'on puisse rencontrer. Voilà un brave homme, sans doute fort utile en son mclier d'instructeur et de maître de manège, mais fort inutile en ce métier de général auquel rien ne l'a préparé. Il est parvenu à son grade parce qu'il était des plus anciens, qu'on voulait reconnaître ses services techniques, qu'on l'avait sous la main et que sans doute il savait ne point se faire oublier. Mais, de ce qu'il eût obtenu ce grade en résultait-il qu'il fût capable de l'occuper? Les étoiles qui tombent sur des épaulettes portent-elles avec la science, l'énergie, l'activité, la connaissance des êtres et des choses, la force, l'agilité, toutes les qualités qu'il faut pour être général de cavalerie ? Et d'autre part, ce pauvre Verdière a seulement cinquante-deux ans. Il a vraisemblablement connu, en Vendémiaire, le général Bonaparte. Peut-être l'Empereur veut-il le mettre à même de gagner la retraite de général de division, de mériter une dotation, un grade de plus dans la Légion. Verdière sert mal et il en meurt.
On ne saurait prétendre que la règle ne comporte pas des exceptions. Ziethen à soixante et un ans se montrait l'un des plus audacieux et l'un des plus alertes cavaliers qu'on ait connus et décidait la journée de Torgau : mais Ziethen qui se maria à soixante-cinq ans et qui
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mourut h qualre-viiigl-six, peut bien passer pour un élrc d'exceplion. Par contre, SoyiUilz n'avait pas quarante ans à Rosbach et, à partir de quarante-cinq, il déclina, sa santé le rendit impropre à la guerre, et il mourut à cinquante-trois ans. Voilà la règle.
Au delà d'un certain âge — et cet âge ne peut être plus élevé que de quarante-cinq à cinquante ans — un officier général de cavalerie est impropre au service. Si le chef d'État, si le généralissime a le droit et le moyen de choisir; s'il peut, sur le tableau, prendre les jeunes, les actifs, les forts, pour leur confier sa cavalerie ; si le privilège du commandement n'est point déféré à Tancienneté; s'il s'agit d'une de ces guerres pour qui l'on forme une armée en en choisissant les éléments dans la masse des forces nationales, il n'importe guère que, dans des places ou des commandements territoriaux, de braves gens mangent leur solde en attendant leur retraite; mais, s'il s'agit d'un efTort à demander à la nation entière, s'il y a lieu de mobiliser et d'employer toutes ses ressources, il faut bien prendre ce qu'on trouve dans les cadres et, après ceux qui sont bons, utiliser ceux qui sont médiocres et ceux qui sont pires. C'est ce qui se produit à l'Armée d'Espagne et à l'Armée d'Allemagne.
C'est ce qui se produira fatalement lorsque l'on
L'ORDRE DU TABLEAU Cl
suivra l'ordre du tableau, lorsque les plus vieux se targueront de leur ancienneté pour obtenir un commandement comme s'il s'agissait de l'avancement dans un bureau, lorsque, sans avoir cgani à la vigueur intellectuelle ou physique, on prétendra simplement tenir compte des droits acquis. L'armée de la Révolution a été victorieuse parce qu'elle était une armée jeune opposée aux armées vieilles de la Coalition. L'armée de Napoléon a été victorieuse tant qu'elle a été une armée jeune. Elle a été vaincue — malgré le génie du chef suprême — lorsqu'elle a vieilli et qu'elle a eu en face des armées plus jeunes qu'elle.
Est-ce là une faute qu'il faille imputer à Napoléon, et n'est-ce pas plutôt une conséquence nécessaire de ce qu'on peut appeler la stabilité gouvernementale? Dès qu'une société se trouve avoir acquis ses organes nécessaires, il se crée pour servir chacun d'eux un personnel spécial. L'organe étant permanent, la fonction est permanente et chaque fonctionnaire s'y adapte. Il s'habitue à penser que l'État doit lui garantir, en échange du temps qu'il lui donne, un salaire d'abord, puis un avancement dans une hiérarchie constituée, enfin une retraite lorsqu'il aura
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accompli un cerlain nombre d'années de services. Par un fait qui est spécial au tempérament et au caractère français, une fois qu'il est engagé dans l'engrenage, il est incapable d'en sortir. Rien de plus rare qu'un Français qui, au milieu de sa vie, se reprend, recommence une carrière différente de celle qu'il a prise au début, et y réussit. Si, à un moment, pour une raison quelconque, sa fonction lui manque, il reste oisif, incapable de l'effort d'énergie nécessaire pour se remettre en selle et renouveler la charge.
Vis-à-vis de cet homme, un gouvernement qui se respecte lui-même, qui prétend être honorablement servi et n'avoir pas à choisir ses agents dans la tourbe des politiciens, des préparateurs d'émeute, des clubistes et des folliculaires, un gouvernement sérieux se croit d'ordinaire tenu à des égards. Il lui a pris sa jeunesse, il doit servir son ambition légitime, moyennant que de son côté le fonctionnaire remplisse honorablement son devoir, et il ne peut, sans des griefs légititimes, l'obliger à quitter le seul métier qu'il sache faire. Le contrat est bilatéral et, il faut le dire, dans la plupart des cas, en ce qui touche les carrières civiles, le gouvernement qui le méconnaît souffre autant et plus de sa rupture que le fonctionnaire.
Mais faire la guerre, être soldat n'est un métier