U CARRIÈRE D'OFFICIER
que depuis la Révolution, tout au plus depuis rétablissement des armées permanentes, leur organisation définitive au milieu du dernier siècle. Jusqu'à la Révolution, une des classes de la nation a seule été destinée à fournir des officiers et, en échange des privilèges qu'elle recevait et qu'elle payait de son sang, elle servait dans les armées à ses frais et y mangeait son argent. Sans doute, elle n'achetait point les hauts grades — brigadier, maréchal de camp, lieutenant général — et un traitement y était attaché, mais ce qu'elle cherchait dans ces grades c'étaient les honneurs et non l'argent. Surtout elle n'en faisait pas une carrière et ce n'était pas pour elle un métier, puisque c'était sa vie.
Dès que le système change, dès que l'armée permanente arrive à un certain degré d'organisation — c'est-à-dire avec Choiseul — le problème de l'encombrement des cadres supérieurs commence à se poser. On essaie de le résoudre en faisant d'immenses promotions, de façon à amener aux grades les cadets en même temps que les aînés, en accordant des pensions sans nombre, et, pour les grades inférieurs, en donnant des brevets à la suite, en créant des emplois en second, etc. ; mais qui peut nier que ce n'ait été là une des causes directes de la Révolution? Or, malgré tout, lorsque la France commence la
6i CAVALIKllS DE NAPOLfiON
guerre, comme il faut Iticn prciulrc dans le cadre des licutenanls généraux, qu'est ce que ces cadres, vidés pourtant aux trois quarts par l'émigration, fournissent pour le commandement des armées? Un Rochambeau de soixante-sept ans, absolument malade et hors d'état de servir depuis quatre ans, obligé de se retirer après un mois d'un commandement où il n'a point fait une seule opération de guerre, et un Luckner de soixantedix ans, Bavarois de naissance, fils — ce prétendu baron ! — d'un brasseur de Champ, déserteur des armées de Bavière, de Hanovre, de Prusse, n'ayant fait la guerre jamais que contre la France, entré à son service en 1763 seulement, avec le grade de lieutenant général d'emblée, parlant à peine français, mais touchant dans toutes les langues. Voilà de quoi il faut se contenter et ce qui, immanquablement, eût amené la ruine de la nation si les événements n'avaient fait replacer ces momies dans les musées et, en accélérant singulièrement le mouvement, n'avaient substitué aux généraux la masse des officiers inférieurs et même des sous-officiers.
Mais, à partir du moment où la Révolution se tasse, où, l'éruption terminée, la lave se refroidit, où, sur les ruines de la société ancienne, une société s'établit, ayant pour but suprême de rendre ceux qui la composent pareils
LA CARRIERK D'OFFICIER 65
à ceux qui occupaient antérieurement et qu'elle a expropriés, les mêmes causes amènent les mêmes effets — seulement ils sont bien autrement graves. Les généraux d'hier, sauf les condottieri à la Luckncr, étaient des hommes indépendants, pour qui le militaire était une profession sans doute, mais non un métier, ni même une carrière. Ils n'attendaient point après leur solde et ne faisaient point fonds pour leur avenir sur leur avancement. Ils étaient eux-mêmes avant d'être maréchaux de camp ou lieutenants généraux. Gentilshommes d'abord, ils servaient, parce que c'était un devoir et un plaisir, non parce que c'était pour eux une obligalioii matérielle. Ils ne tenaient point à leur état au point qu'ils y sacrifiassent leurs opinions politiques ou religieuses. Que l'on compare l'attitude de l'état-major général de l'armée en 1702 et en 1814. En 1792, on citerait àgrand'peine dix généraux de l'ancienne armée qui n'aient point émigré ou démissionne, qui n'aient point par suite renoncé à leurs appointements et brisé ce qu'on appellerait aujourd'hui leur carrière. Combien citerait-on de généraux de 1814 qui, sous la Restauration, n'aient point sollicité la flétrissante faveur d'être employés ?
On ne saurait dire que, chez un grand nombre d'officiers généraux de l'armée de Napoléon, le
66 CAVALllinS DE NAPOLÉON
dévouement pour sa personne et pour les principes qu'il représentait ait été moins ardent que n'avait été, à la fin de la Monarchie, l'allachemciil à Louis XVI et à la Royauté. Si les ciïels ont été aussi différents, c'est que la qualité, l'origine, l'éducation des hommes et surtout les habitudes de vivre et de penser différaient absolument. Pour les uns, il était aussi naturel et simple de s'en aller, quille à vivre de misère et à traîner par l'Europe leur vagabond exil, que, pour les autres, il était naturel de rester, de prétendre à tout prix poursuivre une carrière qui leur assurait les honneurs dont ils étaient ambitieux, tout au moins une existence matérielle agréable, quitte à renier des lèvres durant quinze ans les dieux qu'ils avaient adorés — qu'ils adoraient toujours.
Donc, les difficultés que pouvait rencontrer un souverain d'ancien régime en présence d'un corps d'officiers généraux gentilshommes et tenant à la Cour, si grandes qu'elles pussent être, n'étaient rien à côté de celles que Napoléon avait à surmonter et qui tenaient ainsi, les unes à la transformation de la société, les autres à des causes secondes et qui ne sont pas moins importantes.
En effet, si Napoléon, ayant organisé lui-même l'armée comme la nation, l'a fait avec des hommes presque tous ses contemporains; si les cadres