‹ Cavaliers de NapoléonChapitre 26 sur 76 · RECRUTEMENT DES OFFICIERS · texte numérisé non relu

RECRUTEMENT DES OFFICIERS

était un autre tout à fait urgent celui-là et qui ne pouvait manquer d'éveiller dès le début toute son attention.

Dans les régiments de cavalerie, l'émigration et la guerre avaient eu pour conséquence de faire monter très rapidement en grade tous les hommes qui joignaient à de la bravoure un semblant d'instruction. Désormais la matière progressible, si l'on peut dire, était épuisée. Tout ce qui avait pu être fait officier était officier — même officier général ou officier supérieur. Il restait en bas de très bons et de très braves sous-officiers de carrière, ne sachant ni lire ni écrire, ou bien à ce point englués dans leur métier qu'il eût été impossible de les en tirer pour les mettre à la tête d'uB escadron. Excellents là où ils étaient, ils eussent été déplacés dans un autre milieu. Tout au plus pouvaient-ils — ceux qui apprenaient à lire — passer lieutenants.

La conscription versait chaque année des contingents; mais les conscrits étaient les pauvres et les illettrés. Tout ce qui était bourgeois, tout ce qui avait une certaine aisance achetait un remplaçant. Ce n'était donc point dans le contingent annuel qu'on pouvait trouver des officiers surtout des officiers de cavalerie.

Les engagements volontaires fournissaient à la vérité quelques sujets, mais dans le Tiers-Etat, à

Paris comme en province, le métier militaire était en ce temps des moins considérés. S'engager était faire acte d'indépendance ; être soldat passait pour un métier de paresseux, et cela était réservé pour les mauvaises tètes. La considération allait bien plutôt à celui qui avait payé trois remplaçants, car cela prouvait qu'il était riche, qu'à celui qui offrait sa peau. Soit qu'il fût resté du préjugé contre les racolés de l'ancien régime, soit qu'on craignît que les garçons ne prissent de mauvaises manières et des façons soldatesques, soit qu'on trouvât odieux d'avoir peiné à élever ses enfants pour qu'ils allassent se faire tuer, soit qu'on ne vît point dans ce métier la stabilité désirable pour une famille bourgeoise, pour toutes ces raisons et pour d'autres encore dont lu meilleure ou la pire est la répugnance instinctive dans cette classe contre tout danger spontanément affronté, ce n'était qu'à son corps défendant, contraint et forcé, qu'un père de famille tolérait un semblable coup de lélc.

De l'ancienne noblesse, de la classe de tout temps habituée à aimer et à manier les armes, quelques jeunes gens s'engageaient déjà volontairement dans l'armée; mais, si rapidement qu'on leur fit franchir les bas grades, n'était-il pas à redouter qu'ils ne trouvassent dans le métier de soldat des dégoûts qui les empêchassent de continuer?

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Sous-officiers, ne seraient-ils pas, pour l'avancement, en compétition avec ces sous-officiers de carrière qui, au point de vue slriclement du service et des faits d'armes, auraient des droits bien plus anciens et bien plus positifs? Faute d'une occasion de se produire, ne devraient-ils pas, dès lors, rester dans le rang ou faudrait-il qu'une faveur exceptionnelle vînt les y trouver, au risque de mécontenter leurs camarades et d'éveiller dans l'armée de l'Empire les mécontentements légitimes qui avaient tant contribué à la Révolution? Il n'y avait point à compter sur les écoles : à la vérité, dès l'an X, le Premier Consul avait institué l'École militaire de Fontainebleau et il pouvait en attendre quelques résultats, mais qu'est-ce que Fontainebleau pouvait lui fournir en raison de ce qu'il lui fallait? D'ailleurs, Fontainebleau n'était pas pour former des cavaliers : on n'y apprenait à monter à cheval que les six derniers mois qu'on y passait, et c'était de cavaliers tout faits, tout dressés, d'hommes de cheval que Napoléon avait besoin.

Enfin, ce n'était pas dans l'ancienne noblesse qu'il comptait recruter des élèves pour Fontainebleau et plus tard pour Saint-Gyr ou 'des cavaliers pour les escadrons de Vélites qu'il créa dans la suite. Ces deux institutions étaient plutôt destinées dans son esprit à attirer soit les jeunes

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gens de la bourgeoisie, soit surtout les fils d'anciens militaires : ouvrant l'école de La Flèche et les lycées impériaux à ces enfants dont il payait la pension, il les conduisait ainsi par la main jusqu'à l'entrée de la carrière militaire; quant aux autres, il pensait à bon droit que, à ce contact, beaucoup en prendraient le goût, que l'éducation étant tournée de ce côté, la lecture des bulletins de la Grande Armée, l'habitude des exercices, de l'uniforme, tout, jusqu'aux tambours remplaçant les cloches anciennes, porterait les enfants des bourgeois à désirer être officiers. Mais cela était pour l'infanterie surtout : ce n'était guère qu'un onzième des promotions de Saint- Cyr qui était destiné à la cavalerie.

Comment recruter les officiers de cavalerie, comment en former pour l'avenir, comment en trouver pour le présent? Pour l'avenir, il pouvait encore créer une série d'institutions combinées de manière à ramasser toute la matière dont on pouvait faire des cavaliers et à pomper de ce côté les forces vives qui seraient demeurées sans emploi. Il ne manqua point de le faire et le fil avec un tel esprit d'ordre que chaque institution correspond à une classe de la société. Comme, pour la cavalerie, il destinait d'abord les enfants appartenant aux familles dont c'était jadis le privilège d'approcher du souverain, il leur ouvrit

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l'école des Pages, au sortir de laquelle ils étaient nommés lieutenants ou sous-lieutenants. Le nombre en était limité sans doute : de 1805 à 1814, cent trente-quatre jeunes gens seulement entrèrent comme pages dans la Maison; mais on peut mesurer les services qu'ils rendirent à ce simple fait: lorsque, en 1811, l'Empereur prétendit, avant de doubler l'elTcctif des Pages, constater ce qu'avaient fait à l'armée ceux qui y avaient trois ans de service, c'est-à-dire qui appartenaient aux promotions de sortie de 180G, 1807 et 1808, l'on trouva que sur vingt-neuf jeunes gens, trois étaient morts des fatigues de guerre, trois avaient été tués, un (de l'Espinay) était chef d'escadrons, onze étaient capitaines, onze étaient lieutenants. L'histoire, jusqu'ici non écrite, des Pages de l'Empereur serait un beau livre à faire et qui montrerait sous un jour très neuf le rôle d'une institution mal comprise et mal interprétée.

Les Pages — et ceci on le prouvera plus tard — n'étaient admis que sur les demandes formelles, instantes et réitérées de leurs familles. Gela est à ce point vrai que, en 1811, pour quinze places, il se présente soixante-sept candidats, tous bien appuyés et rentes. Mais il était d'autres jeunes gens dont les familles pouvaient n'être point si désireuses de montrer leur adhésion à l'Empire qu'elles sollicitassent pour leurs fils l'accès de la

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Maison presque domesliquc du Souverain. Pour ceux-là, pour ceux que leur ùge, l'absence de protections, ou l'insuffisance des motifs d'admission écarleraienl des Pages, l'Empereur créa, en 1800, une École spéciale de cavalerie où les jeunes gens devaient entrer à seize ans, pour sortir sous-lieutenants après trois années d'études. Cette école élait installée dans l'ancien château de Saint-Germain-en-Laye. Le nombre des élèves élait fixé à cent cinquante par promotion et le coniplet qui ne fut jamais atteint, devait être de cinq cents. Outre un trousseau de l,i200 francs, ils devaient payer chaque année une pension de 2,400 francs. L'Écolo se trouvait donc de fait, sauf un certain nombre de places réservées aux boursiers de lEmpcreur, destinée uniquement à l'aristocratie de la nation. Cette aristocratie répondit à l'appel, mais dans une proportion moindre que Napoléon ne l'espérait : de soixante-huit au 1" janvier 1810, le nombre des élèves s'éleva à deux cent treize au 1'=' janvier 4813; cinq cents jeunes gens environ passèrent par l'École, de 1809 à 1814 et trois cent onze, presque tous appartenant aux familles qualifiées de l'Empire, en sortirent sous-lieutenants de cavalerie. La dernière promotion de soixante-sept élèves étant du 30 mars 1814, jour de la bataille de Paris, on peut compter que deux cent quarante-quatre élèves seulement ont servi aux armées.

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Ces institutions pouvaient à la grande rigueur, fournir un recrutement progressif, mais, créées successivement pendant la durée du règne, elles visaient l'avenir et non le présent. Et c'était dans le présent, c'est-à-dire des que le vœu unanime du peuple et de l'armée l'eut appelé à la magistrature suprême et qu'il eut à faire face, avec les éléments que lui avait légués la Révolution, à l'Europe de nouveau armée contre la France, que Napoléon avait le plus besoin d'officiers de cavalerie. Certes, il avait appelé à la rescousse tous ceux que la République avait chassés des rangs parce qu'ils étaient nobles et parlant suspects, mais c'était bon pour les hauts grades. (A-t-on remarqué, à ce propos, que ce furent trois hommes de noblesse, tous trois emprisonnés sous la Terreur — Desaix, Kellerrnann et Champeaux — qui contribuèrent le plus après Bonaparte au succès de Marengo ?) Pour les grades inférieurs, il fallait de la graine nouvelle. Or, Napoléon sentait qu'il y avait, dans la nation réconciliée par lui, des éléments qui ne demandaient qu'à se donner, des jeunes gens qui, comme de bons chevaux hennissent à la poudre, aspiraient l'odeur des batailles et rêvaient pour eux un peu

de celle gloire tlonl il élait comme le (.lislriluilcur suprême. 11 recevait des lellics comme celle-ci :

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