LES ÉTATS-MAJORS ET LEUR RECRUTEMENT
Lorsque, à minuit, l'Empereur mort passe aux Champs-Elysées la grande revue de ses compagnons, et que, brandissant le sabre ou la lance dans leurs mains de rêve, hurlant de leurs bouches d'ombre des cris que nul vivant ne perçoit, les cavaliers défilent d'un galop d'enfer, à mesure qu'ils débouchent du nuage et durant qu'ils sont devant Lui, Il se découvre et II les nomme. Pareils à des entités sublimes incarnées en des spectres, on voit leurs uniformes grisâtres dont la tombe et la nuit ont éteint les couleurs, mais on ne voit point leurs visages. Nul d'eux ne porte sa propre gloire ; pour tous ensemble, il n'y a qu'un nom, un nom commun et collectif, celui du corps où ils ont servi et combattu. Et ce nom trouvé et prononcé par Lui suffît pour qu'ils soient immortels.
'- CAVALIERS DE NArOI.ÉON
GrenaJiers, Cuirassiers, Cliovau-lt'gors, Dragons, Chasseurs, Hussards, Gardes d'honneur, ils passent dans le rêve, à ce point grandis par l'imagination des peuples, à ce point héroùiucs et superbes que nuls soldats des temps passés ne sont pour leur être comparés, qu'ils em[)lisscnt et bouchent l'histoire.
Vainement, voudra-t-on rendre populaires et fameux d'autres noms que les leurs. Vainement, rcpandra-t-on d'autres images et s'cITorcera-t-on i\c dresser des autels officiels à des morts de rencontre; ceux-ci qui attendent 'encore les statues promises et décrétées par l'Empereur, n'ont pas besoin que leur effigie se montre sur une place publi([uc pour que la Nation se souvienne de leur gloire.
Sans doute, pour quiconque est patriote, pour quiconque porte au cœur la passion de la France, ce serait un spectacle à mourir d'enthousiasme et de joie de voir dresser enfin dans l'avenue triomphale qui mène au Temple de la Gloire, sur ce pont où depuis près d'un siècle les piédestaux restent vides, les représentations des grands cavaliers tombés au champ d'honneur, Lasalle, Espagne, Auguste Colbert, de voir enfin un d'Hautpoul, fait du bronze des canons qu'il avaitconquis à Eylau, montrer à nos jeunes soldats comme il faut combattre et vaincre; mais peut-être vaut-il
LA RELIGION iNATIONALE 3
mieux qu'il en soit ainsi et que les honneurs officiels manquent à ceux qui ont donné leur sang et non leur salive.
Plus lard, si les temps doivent revenir de bataille et de gloire; si, du sein de ce peuple las d'ignominies et de hontes, sort le Héros, celui que vainement nos pères et nous aurons attendu; si, après avoir mené vers le Rhin nos drapeaux frissonnants, il revient traînant des trophées de bronze, comme jadis après la campagne de l'an XIV, assez de trophées pour en fondre une colonne triomphale; alors, que les victorieux se souviennent des ancêtres; que, dans l'aurore de leur gloire nouvelle, au milieu de fêtes militaires où toute la nation sera conviée, ils élèvent ces statues aux vainqueurs d'Austerlitz , d'Iéna, d'Eylau, d'Essling, de Wagram, de la Moskowa, aux grands cavaliers dont les ombres leur auront montré la route.
Jusque-là, que le Peuple conserve au profond de son âme le souvenir religieux et confus des morts illustres. Qu'il le grandisse encore de son rêve; qu'il l'élève au point de leur rendre un culte. Nul besoin d'images. Ce n'est pas tel ou tel dont il faut servir la mémoire. C'est eux tous, ce sont tous les soldats de la Grande Armée qu'il faut avec leur Chef immortel confondre dans une commune religion; tous ont leurs droits à
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renlhousiasmc île la Nation, car tous l'oiil servie jusqu'à donner dix fois leur vie pour elle.
Ils ont été les derniers chevaliers. Avant que la guerre se transformât de façon à rendre, en théorie, presque nul l'etTort individuel; avanlque, j)ar la perfection des moyens de détruire, elle ne piil, au moins sur le papier et dans les livres — car nul ne sait ce que donneraient les faits — ce caractère de sauvagerie scientifique qui prohibe le développement des vertus personnelles, il s'est trouvé un espace de vingt années où l'homme a donné un libre jeu à ses instincts de combalivilé, a montré ce que son cœur peut contenir do dévouement et d'abnégation, a mis l'intelligence la plus aiguisée au service de la force brutale la mieux exercée; et il a ainsi clôturé l'âge héroïque par le plus magnifique des poèmes.
A présent, et pour jamais peut-être, c'est fini des grandes chevauchées à travers l'Europe, ou du moins jamais ne reprendront-elles ce caractère qu'elles ont eu. Il a fallu pour qu'elles fussent possibles le caractère national exalté presque au délire, des hommes jeunes commandés par de jeunes hommes, la passion de la gloire excitée par Celui qui seul en était alors le distributeur, l'attrait de tout ce que la gloire donnait alors :