‹ Cavaliers de NapoléonChapitre 40 sur 76 · C.WAl.lKUS !»!•: N'Arol.l^ON · texte numérisé non relu

C.WAl.lKUS !»!•: N'Arol.l^ON

tête de laquelle rFlmpcreur inellail le général Defrance, son ancien écuyer — honinio dcxtrème bravoure, d'extrême sévérité et d'extrême dévouement, signalé par les aclions d'éclat et d'abnégation les plus rares, mais homme de petite naissance, fils du médecin du collège de Rebais, et, depuis le début de la Révolution, ayant servi cl combattu dans les armées de la République, y ayant montré son goût pour la tenue et son aptitude à mettre un régiment en bon ordre. L'Empereur l'avait fait son écuyer, l'avait titré comte de l'Empire, lui avait donné î<0,000 francs de dotation, le collier de commandant de la Légion, mais Defrance avait gardé de ses origines, de son service aux Armées du Nord, des Ardennes, de Sambre-et-Meuse, d'Helvétie et d'Allemagne, peut-être aussi de son mariage avec Mademoiselle Foncier, la fille du bijoutier de Joséphine, une tournure d'idées qui le rendait tout à fait propre à la mission qui lui était destinée.

A ce moment, le l*"" régiment comptait trentecinq officiers et sept cent soixante-trois gardes; le 2*, quarante et un officiers et neuf cent quarante-huit gardes; le 3®, trente-trois officiers et mille quatre cent quatre-vingt-trois gardes; le 4^, soixante-trois officiers et mille huit cent vingt gardes : soit, au total, cent soixante et onze officiers et cinq mille quatorze hommes. C'est le

moment sans contredit où les effectifs sont le plus forts, où tout ce qui a pu rejoindre a rejoint, et voila, avec les déchets, les hommes à l'hôpital, les indisponibles et surtout les désertés, ce qu'a produit la levée des dix mille hommes.

Cet instant est le seul dans l'histoire des Gardes d'honneur, où l'on puisse avoir de leurs régiments une situation exacte et à peu près complète. Dès les premiers jours de janvier 1814, l'ennemi passe le Rhin brusquement et coupe la ligne. Le 2* régiment presque entier est renfermé dans Mayence; un escadron du 3" se jette dans Landau ; une partie du 4^ se réfugie à Strasbourg. Les débris qui restent forment deux brigades. l'une sous les ordres de Piquet, l'autre sous ceux de Ségur, tous deux placés sous le commandement de Defrance.

C'est ici, dans cette suprême campagne, en face du danger imminent de la Patrie envahie, quand, au lieu de l'unanime effort qui lui permettrait de lutter et de vaincre, il ne rencontre dans une certaine classe que pusillanimité et trahison, c'est ici que Napoléon peut juger à quel point il a été bien inspiré lorsque, dans son désir de réconcilier et d'unir tous les Français, il a provoqué la rentrée dans ses armées des jeunes gens de la noblesse ancienne. En eux, il savait trouver, outre l'esprit de commandement, outre la tradition qui

les faisait de naissance conducteurs d'hommes, ce sentiment commun de l'Honneur qu'il avait prétendu restituer dans la Nation et que, malgré tout — 1814 le prouve — il n'était point parvenu à restaurer eu entier. Cet Honneur qui oblige chacun dans ses moelles, et non pour les autres mais pour soi, à ne point reculer, à ne point déserter son drapeau, à ne point abandonner son chef, qui est supérieur à toute tentation, qui n'admet ni compromission, ni lassitude; qui fait supporter toute disgrâce, endurer toute misère et mépriser tout argent; l'Honneur qui ne pactise point, qui ne se rend pas, cet honneur-là, combien de soldats, et des meilleurs, en seront à ce point pénétrés qu'ils le porteront hors du champ de bataille et qu'ils le garderont toujours dans la vie, hors de toute intrigue, de toute décoration, de toute flétrissu^e? Combien se tiendront au serment qu'ils ont prêté et s'y accrocheront pour l'existence sans connaître qu'il en est d'autres plus avantageux et que l'on rend après s'en être servi? Combien, et des plus vieux compagnons, ayant comme banni de leur mémoire tout souvenir importun de la Révolution et de l'Empire pour n'y laisser place qu'à leur vanité satisfaite, se montreront les plus âpres à persécuter les anciens soldats, les plus dévots à suivre les processions jésuitières, les plus généreux à élever des monu-

ments à ceux mêmes qu'ils ont fusillés? Des noms? — A quoi bon? Il y en aurait trop I

Or, voici des jeunes gens dont la plupart détestent la Révolution que Napoléon incarne, dont beaucoup n'ont jamais eu l'intention de servir dans ses armées, qui n'ont rien reçu de lui, qui ne lui ont point prêté serment, qui n'ont point même, planant au-dessus de leur têtes, des aigles qu'il leur ait confiées, et il suffit que ces jeunes gens aient pris ou acheté un uniforme, qu'ils aient été placés — même de force — dans le rang, qu'ils aient flairé la poudre et frappé leurs premiers coups, pour que le bon sang qui est en eux, ce sang qui ne sait point mentir, les égale aux meilleurs soldats, les rende sourds aux appels qu'on leur prodigue pour les ramener à la cause qui était la leur, les fasse dans le combat pour la Patrie, dignes de leurs pères, ces bons ouvriers qui, de leur épée, ont fait la France et qui comme les Chateaubriand, eussent pu sans crainte, sans fatuité, ni vanité, parce que cela est vrai et que les morts en sont les témoins, prendre pour devise : Mon sang teint les bannières db France.

Ils y vont poicr leur compte, avec cette intelligence, cette initiative, cette sorte d'instinct qu'on ne rencontre dans l'histoire à un degré pareil que dans la Maison du Roi, dans les bataillons nobles

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do l'Armée de Condé, dans quelques bataillons à rArniée de Sambre cl Meuse cl à rArmée d'Italie. Tous comprennent ce qu'on attend d'eux; tous sont capables autant qu'un chef de discuter ou de critiquer les opérations, et, dans les mouvements qu'ils exécutent, portent une façon qui n'est qu'à eux, parce qu'ils ne sont point des machines qu'on fait mouvoir, mais des êtres sensitifs qui se meuvent d'eux-mêmes.

Où ils le montrent, ce n'est pas dans leur engagement du 2 février avec les Cosaques sur la route de Lesmont à Piney, ni dans leur charge à Montmirail sur les carrés russes, le 11 ; cela, n'importe quels braves gens l'eussent pu faire; c'est le 12, quand un parti de cinquante gardes, sur la route de Château-Thierry, enlève sept pièces de canon, après avoir surpris et dispersé le bataillon d'escorte ; c'est le 7 mars, devant Reims, quand la seconde brigade défile homme par homme à portée de l'ennemi, au travers des fossés de la grande route, pour se joindre à la première et charger avec huit cents sabres un corps ennemi de douze cents chevaux; c'est le même jour, quand leur aspect seul, leurs rangs dédoublés, leurs manœuvres adroites intimident au point de les contraindre à la retraite huit mille Russes appuyés de vingt pièces de canon; c'est surtout le 11 mars, dans cette charge mémorable

d'un seul escadron contre huit cents hommes, à travers les rues de Reims, celte charge où Ségur qui la conduit est grièvement blessé, où Briançon de Belmont est tué, mais où les Gardes d'honneur méritentd'ètreinscritsdans le bulletin « pour avoir pris à l'ennemi mille cavaliers et leur artillerie ». Le lendemain de ce jour, glorieux entre tous, le troisième régiment de Gardes d'honneur se rencontre avec les Grenadiers de la Vieille-Garde dans le défilé du faubourg de Reims. Qui passera d'abord? Ce sont les vieux qui, d'eux-mêmes, cèdent et se retirent : « Laissons passer ces braves Gardes d'honneur, disent-ils, ce terrain est bien à eux; ils y peuvent être fiers. >

Ils allèrent jusqu'au bout, ils frappèrent leurs derniers coups de sabre sous les murs de Paris. Mais ensuite, pour eux, l'honneur était satisfait. Quelques-uns de leurs chefs prirent une part active au rétablissement des Bourbons. Euxmêmes, presque tous, entrèrent dans les nouvelles compagnies de Gardes du corps, surtout dans la Maison Rouge quand elle fut rétablie ou obtinrent des brevets de sous-lieutenants dans l'armée royale. Là aussi, ils demeurèrent fidèles. Ils ne pouvaient, comme l'ancienne armée, comme les soldats de la Révolution, porter à Napoléon, revenant de l'île d'Elbe, une passion qui leur fit

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oublier leurs serments. L'Honneur leur avait jadis commandé de servir de leur mieux sous ses ordres; l'Honneur leur commandait à présent de suivre dans l'exil, dans la misère, dans le noir de celte tombe, le roi de leurs pères, redevenu leur roi. Que, pour beaucoup, ce fût une douleur suprême de se retrouver ainsi des émigrés, de briser les liens qui les avaient unis sur le champ de bataille aux hommes de la nouvelle Trance, de se faire les alliés des étrangers contre la Patrie, qui peut en douter? Qui peut dire en môme temps si, à Waterloo, sur les carrés de Wellington, les sabres des Gardes d'honneur n'eussent pas pesé du même poids que jadis, à Fontenoy, les sabres de la Maison du Roi sur la colonne du duc de Cumberland ?

Quinze ans plus tard, hésitèrent-ils ces mêmes jeunes gens, devenus alors de vieux officiers occupant tous de hauts grades dans l'armée, hésitèrent-ils à sacrifier ce qu'on appelait leur carrière, à briser leur épée et à rentrer dans l'obscurité et le silence plutôt que de prêter serment au roi qu'ils tenaient pour usurpateur, et n'eston pas assuré de trouver chez eux toujours la même fidélité, un dévouement pareil et un héroïsme égal quand on les voit, eux et leurs neveux, ouvrir le siècle par la charge de Reims et le fermer parla charge de Patay?...

Donc, Napoléon a idit preuve d'une connaissance supérieure du tempérament, de l'esprit, des appropriations du peuple français, lorsque, à quatre reprises différentes, il a ouvert les rangs de sa cavalerie aux jeunes gens appartenant à l'aristocratie de la Nation. Pour eux, il a su mettre de côté les règlements imbéciles, rédigés par les officiers de bureau pour leur gloire et leur commun avancement, — armes toujours chargées avec lesquelles les médiocres tuent les vaillants. Il leur a aplani la route afin que leur sang, qu'ils eussent inutilement versé s'ils fussent demeurés soldats, ils pussent en faire plus noblement, plus utilement pour la Patrie, le sacrifice comme officiers. Il a su discerner que les mêmes causes doivent nécessairement oroduire les mêmes effets, que d'une race l'on doit attendre des vertus d'un certain ordre, disposées par la tradition, développées et cultivées par l'éducation : il n'a point demandé que, pour s'avancer, se mettre en vue, prouver sa valeur et sa capacité, un soldat fit des devoirs, apprît des leçons et subit, comme un écolier, des examens dont aucun n'eût porté sur son métier; il a prétendu recruter un corps d'officiers qui se battit et qui fût victorieux, non pas former une Académie. Il ne lui fallait point à lui des docteurs qui posent des équations quanc' il s'asit de mettre le sabre au clair, qui pronon

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cent des discours lorsqu'on se bal aux avantposles, qui savent Ihisloire, la gcograpliie, les inalhémaliques, la politique, la littérature et les langues étrangères, qui savent tout hornnis comme on enlève des hommes cl comme on les mène se faire lucr. Or, quoi qu'on dise, c'est là le grand art, c'est là l'unique science et c'est là surtout la sublime vertu.

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