‹ Cavaliers de NapoléonChapitre 42 sur 76 · NÉCESSITÉ D'UNE CAVALERIE DE RÉSERVE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D'UNE CAVALERIE DE RÉSERVE

Maison du Roi décuplée, — une cavalerie de réserve considérable, en même temps qu'une cavalerie d'élite — a été rétabli par les soins de Napoléon.

Ainsi se trouva de nouveau affirmée celte vérité d'évidence : c'est que la nécessité avait créé les organes nécessaires; que ces organes s'étaient modifiés selon les circonstances, s'étaient adaptés aux milieux, et que, s'ils conservaient peut-être quelques vieilleries d'apparence à cause des temps très lointains d'où ils venaient, quelques lambeaux, si l'on veut, attestant des organismes abolis, ils n'en étaient pas moins les seuls qui répondissent aux besoins; que, supprimés par des sots qui peut-être étaient des traîtres, ils furent, tels qu'ils avaient été antérieurement, rétablis par l'homme qui fut vraisemblablement de tous les gens de guerre celui qui sut le plus parfaitement adapter les organes aux fonctions.

Et ce ne fut pas pour rechercher une vaine tradition, ni pour relier la chaîne des âges et dans l'armée nouvelle faire passer l'armée du passé. Cela — la Maison du Roi — était mort depuis trop longtemps; une légende était formée qu'on eût vainement tenté de contredire; on avait, à la Cour même, dès 177G, par haine de certains, pour faire niche à d'autres et les ruiner, trop distillé de calomnies, trop furieusement attaqué

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les privilégiés, trop déclaré qu'on allait en finir avec CCS abus du passé, trop loué les belles réformes qu'on allait faire, pour que, en l'esprit ilu peuple, il n'en fût pas, même après quinze et vingt ans, resté contre la Maison du Roi un préjugé invincible et qu'on ne pouvait braver sans danger.

Ce ne fut donc pour rien de monarchique ou de traditionnel, mais parce qu'une grosse cavalerie était indispensablement nécessaire à la stratégie, que Napoléon rétablit quelque chose qui, à tant d'égards, rappelle la Maison du roi.

Cette Maison du Roi avait bien tous les droits à être appelée la grosse cavalerie; car, on elle, se continuait la tradition des Compagnies d'ordonnance telles que Charles VII les avait constituées et, par ces compagnies même, elle se rattachait aux époques les plus glorieuses de la chevalerie. Sans doute, avec les temps, avaient disparu peu à peu ces armures dont l'homme et le cheval étaient jadis couverts. C'était au plus, à présent, si, en temps de guerre, on enfonçait dans la calotte du chapeau une calotte de fer, si on couvrait la poitrine du cavalier d'une demicuirasge. Rien ne rappelait plus dans la tenue des

corps à cheval de la Maison les âges héroïques, tandis que dans les services à pied plusieurs corps avaient conservé dans leur costume des détails datant des époques les plus anciennes; ainsi la cote d'armes des Gardes de la manche et le hoqueton des Gardes de la prévôté; mais, si les compagnies des Gardes du corps, des Gendarmes et des Chevau-légers avaient, en présence du progrès des armes à feu qui, disait-on, rendait inefficace la protection des armures, renoncé à se barder de fer; si, par leur armement et leur équipement, elles ne différaient plus sensiblement des régiments de l'armée; par la taille des chevaux, par l'espèce des hommes, au physique et au moral, elles demeuraient à part et constituaient essentiellement les réserves.

Qu'il s'agit, par un effort suprême, d'enlever le gain d'une bataille, ou par une charge désespérée, d'arrêter les progrès d'un ennemi victorieux, de procurer la retraite et d'empêcher un désastre, c'était à elle qu'on faisait appel et elle ne savait point manquer à sa mission. Elle en donna des preuves tant que les rois de France furent des rois guerriers, tant que se maintinrent dans la dynastie bourbonnienne les grandes traditions militaires par qui elle s'était élevée et dont l'abandon entraîna la chute de la monarchie.

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L'eiïoclif de la Maison du Roi avarié, mais on peut le fixer approximalivernenl, durant un siècle, à près de Imis niille hommes partagés à la guerre en deux divisions.

La première division était composée des quatre compagnies de Gardes du corps, formant à la guerre huit escadrons, chacun de trois brigades de cinquante-six hommes. Cette division de mille six cents cavaliers sous Louis XIV, de quatorze cents environ à partir de 1737, était commandée de droit, en campagne, par le capitaine de la première compagnie, la plus ancienne, puisqu'elle datait de 1440, la compagnie appelée écossaise parce que, originairement, et durant un siècle, elle avait été composée de gendarmes de celle nation.

Par mesure de prudence et de singulière suspicion, en temps de paix, nulle compagnie n'était entièrement de service ou, comme on disait, de quartier. Le capitaine qui était en service avait sous lui les lieutenants d'une autre compagnie, et les gardes eux-mêmes étaient tirés, pour le quartier, de chacune des quatre compagnies. Ainsi nulle possibilité qu'un capitaine profitât de son influence sur sa compagnie pour s'emparer de la personne du Roi; mais aussi, s'il s'agissait de monter à cheval et de charger.

nulle cohésion, nul esprit de corps, nulle confiance des hommes dans un chef accidentel, parfois inconnu et, qui pis est, suspect.

Sauf des distinctions de couleur aux bandoulières, étendards, banderoles de trompettes et équipages des chevaux, l'uniforme commun aux quatre compagnies était bleu turquin galonné d'argent, avec parements, retroussis, doublures, veste et culotte rouge : à pied, les bas rouges. Il n'y avait pas de robe obligatoire pour les chevaux, sauf pour les officiers qui tous, dans la Maison du Roi, devaient être montés en chevaux gris. Bien que la plupart des officiers des Gardes du corps eussent dans l'armée un grade supérieur à celui que leur eût assigné l'ordonnance, il est utile de constater que, de droit, les capitaines avaient seulement rang de colonel, ainsi que les lieutenants et les majors généraux; puis, l'échelle descendait de grade en grade jusqu'aux simples gardes, sous-Iieulenants tant qu'ils étaient surnuméraires, et lieutenants lorsqu'ils étaient en pied.

Les Gardes du corps s'étaient recrutés longemps non seulement dans la petite noblesse, mais dans la bourgeoisie hors du commun, et il n'y avait alors de preuves à faire que de nationalité, d'âge et de religion, si l'on avait la taille (cinq pieds quatre pouces pour le moins) et qu'on

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fût bien face. Mais Louis XVI qui, par une première ordonnance de 1775, avait réduit l'cfTectii de chacune des compagnies ; qui, par une seconde ordonnance de 1788, avait réformé, un escadron sur deux et établi le subsistant à deux cent quatre-vingt-onze hommes, compris les officiers, et non compris les surnuméraires, Louis XVI, donc, avait formulé des règles infiniment plus sévères que les rois ses prédécesseurs quant aux preuves de noblesse qui devaient — sauf pour les fils de chevaliers de Saint-Louis ayant servi dans le corps — être faites rigoureusement devant le généalogiste de la Cour. Non content d'écarter ainsi les bourgeois vivant noblement, il avait, en rehaussant de deux pouces la taille exigée, en la portant à cinq pieds six pouces (un mètre huit centcinquante-six millimètres), éliminé un nombre considérable de candidats ; il avait, en réduisant la solde à six cent dix livres pour la plupart des gardes, en la supprimant entièrement pour les surnuméraires, pris à tâche de fermer à la noblesse pauvre l'entrée de sa Maison.

Néanmoins, malgré ces réductions successives et cette hostilité déclarée, le principe de l'institution était demeuré, et bien en prit au Roi, puisque ce furent les Gardes seuls qui sauvèrent, au prix de leur sang, la Famille royale au 6 octobre et qui plus tard aux Tuileries, comme dans le voyage d(

Varennes, fournirent à la royauté ses derniers serviteurs et ses derniers amis. Si, le G octobre, les quatre compagnies s'étaient trouvées à Versailles sous le commandement d'un chef énergique et que ses tendances personnelles n'eussent pas rattaché aux hommes du mouvement; si, à ce moment, libérés d'ordonnances et de règlements qu'avaient inspirés les défiances des souverains, les escadrons avaient eu leurs propres officiers pour les conduire contre l'émeute, qui peut dire ce qu'aurait produit une charge rondement menée, hardiment poussée à la française contre la horde féminine de Maillard et même contre les bataillons de La Fayette? Mais, là comme au 10 août, il fallait vouloir et l'on ne voulut pas être sauvé. Il ne resta aux Gardes du corps qu'à mourir à Paris ou à aller se faire tuer à l'armée des Princes. C'est le parti qu'ils prirent et quand, à Coblentz, on fit l'appel, combien manquèrent? Cette conduite aux derniers jours est d'autant plus remarquable qu'elle offre un contraste plus complet avec les corps à pied de la Maison. On sait ce qui est advenu des Gardes françaises en juillet, mais, antérieurement à cette époque, la compagnie des Gardes de la Prévôté de l'Hôtel avait tourné. Dès le début des Etals Généraux, cette compagnie avait été chargée par le Roi d'assurer aux Menus-Plaisirs la garde d'honneur et

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de police. Le "20 juin, au Jeu-de-Paume, les gardes de service refusèrent d'obéir à leur chef^ le Grand prévôt, et allèrent demander les ordres de Bailly et de l'Assemblée. En récompense, ils furent le seul corps de la Maison du Roi qui fut conservé dans l'organisation nouvelle de l'armée. Ils écbangèrent simplement leur titre de Gardes de la prévôté contre celui de Grenadiers-gendarmes près la Représentation nationale, en attendant qu'il devinssent Grenadiers de la Représentation nationale, Grenadiers de la garde du Corps législatif, enfin Grenadiers de la Garde des Consuls et qu'ils formassent le noyau des Grenadiers de la Garde impériale.

Cette fidélité des Gardes du corps dans les temps de troubles civils ne doit pas faire oublier l'éclat de leurs actions de guerre. Ils ne marchaient à la vérité que lorsque le Roi ou le Dauphin marchait, mais il n'y eut pas une campagne où, le Roi commandant en personne, ils ne se soient distingués par des faits d'armes héroïques. Depuis Louis XI jusqu'à Louis XV, durant trois siècles pleins, ils ont, de leur sang, arrosé les champs de bataille où leur souverain daignait paraître et s'il s'est trouvé que, depuis Lawfeld, ils n'ont point essayé la trempe de leur épée, cela tient non à eux, mais à celui qu'ib devaient accompagner devant l'ennemi.

On voit que celle première division de la Maison du Roi élait profondémenl allciute par le Roi même avant que, dans un but politique, l'Assemblée nationale en décrétât la suppression le io juin 1791 ; quant à la seconde division, il ne faut point accuser la Révolution de sa disparition, c'est Louis XVI lui-même qui, volontairement, par une série d'ordonnances remontant aux premières années de son règne et se poursuivant sans interruption jusqu'en 1788, l'a successivement réduite, réformée, et enfin détruite.

Ainsi les Gendarmes de la Garde avec leur admirable uniforme écarlate à galonnage d'or et à parements de velours (deux cent dix hommes) sont, par ordonnances des 15 septembre 1773 et 19 janvier 177G, réduits à soixante- deux gendarmes, officiers compris, et sont enfin entièrement réformés le 30 septembre 1787, en même temps que la compagnie des Chevau-légers de la Garde du Roi, la compagnie d'ordonnance du Roi lui-même, dont le Roi seul est le capitaine et dont il porte l'uniforme quand il est en campagne, le corps invaincu qui n'a jamais perdu à l'ennemi ni un étendard ni une timbale. Avant cette réforme totale, les Chevau-Légers ont, en 177o, subi la même réduction que les Gendarmes, puis, par une étrange inconséquence, ils ont été augmentés de huit officiers en 1777. Plus tôt, dès le lo dé-

ccmbrc 1773, ont disparu les deux compagnies de Mousquolaires, malgré leur vieille gloire et la popularité qui s'allache à leurs exploits, et, quelques jours après eux, les Grenadiers à cheval , troupe d'élite, combattant à pied et à cheval comme les Mousquetaires, mais choisie parmi les grenadiers des régiments d'infanterie « grands, forts, braves et portant moustaches ».

De même, la Gendarmerie de France, déjà atteinte en 1763 et réduite alors de seize compagnies à dix par la suppression des compagnies de Chevau-légers est, dès 1776, attaquée par Louis XVI qui réforme deux compagnies et licencie définitivement le corps en 1788. La Gendarmerie étaitelle donc un corps privilégié et uniquement composé de gentilshommes? Non pas. Non seulement la Gendarmerie, comme la plupart des corps de la Maison du Roi, se recrutait dans les bourgeois vivant noblement, mais on ne serait pas embarrassé de montrer que, chez elle, l'accès était infiniment plus facile : une classe spéciale de fils de fermiers et de petits bourgeois s'y engageait volontiers, mettant en certaines familles, point nobles et n'ayant point deprétention à la noblesse, l'orgueil que tous les garçons passassent parla; et cette Gendarmerie de France, intermédiaire entre la Maison du Roi et l'armée proprement

dite, perpétuant le souvenir des Compagnies d'ordonnance, fournissait ainsi à qui avait le goût d'être soldat, un état plus relevé que celui de simple cavalier dans un régiment, une sorte de moyen d'avancement social et, avec moins d'espérance encore de gagner des grades, une considération s'altachant à l'ancienneté du corps, aux privilèges acquis, au bel uniforme, à la splendide tenue, à la bravoure incontestée, aux chefs tirés de la plus haute noblesse et placés sous les ordres directs du Roi et des Princes de son sang.

On ne s'engageait pas là à la racole, en quelque cabaret, le verre en main. On y venait librement; on entrait sur recommandation de frère ou de cousin. On ne vivait pas non plus de la vie de simple soldat, à la caserne et militairement. On avait, dans des garnisons d'habitude, en des petites villes de Flandre, de Normandie, plus tard de Lorraine, une sorte d'existence de gentilhomme chasseur, faisant la cour aux bourgeoises et n'en trouvant guère de cruelles, tant ce rouge justaucorps galonné d'argent seyait aux beaux hommes, avec la veste et la culotte chamois, la cravate noire, la bandoulière aux couleurs de la compagnie.

Des quatre premières compagnies. Gendarmes écossais, Gendarmes anglais. Gendarmes de Bourgogne et de Flandre, le Roi seul était capitaine.

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El les Gendarmes écossais, dans leur histoire, vieille de Irois cent soixanlc-six ans, présentaient à l'admiration tant d'actions fameuses que leur gloire, plus ancienne que celle des Bourbons, rehaussait pour ainsi dire celle du maître qu'ils servaient; et les Gendarmes anglais perpétuaient sous les lis le souvenir du loyalisme britannique des gardes de Charles II, renvoyés de leur patrie par le Parlement parce quils étaient demeurés fidèles à leur Dieu et à leur roi et engages alors par Louis XIV au service de la France; et les Gendarmes bourguignons et flamands disaient comment le Roi était rentré en ses provinces de Franche-Comté et des Pays-Bas; et ceux qui venaient après, les Gendarmes et les Chevaulégers de la Reine, du Dauphin, de Berry, d'Artois, de Provence, d'Orléans, tous datant de Louis XIV, créés de 4045 à "1690, dès leur création, par ce fait du rapprochement des compagnies du Roi, participaient de leur passé, se mêlaient à elles et s'y fondaient pour faire aussi bien.

Voilà la grosse cavalerie de la monarchie.

e On n'a pris une ville, a-t-on dit, que lorsqu'on est maître de la citadelle : tant que la Maison du Roi n'avait pas donné, la bataille n'était pas perdue. »

Qu'on évalue la première division, celle des Gardes du corps entre douze et seize cents hommes,

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