LOUIS XVI ET LA CAVALERIE DE RÉSERVE
la seconde (en y comprenant les Grenadiers qui marchent avec les Gardes du corps) entre seize cents et deux mille hommes, voit-on de quelle force imposante, de quelle réserve nécessaire, Louis XVI et ses conseillers ont privé la France et la monarchie, oubliant, pour l'une comme pour l'autre, le rôle que ces corps d'élite avaient joué aussi bien dans les troubles civils que dans les batailles ? Mais il semblait — pour ne retenir que ce qui est du militaire — que vingt-cinq années de paix eussent complètement faussé les notions que l'on devait se faire de la guerre. A la série d'idées erronées que répandaient complaisamment les faiseurs étrangers, engagés presque en masse après la Guerre de Sept ans pour régénérer l'armée française et y introduire les procédés par lesquels on s'imaginait que les Prussiens l'avaient battue, était venue s'adjoindre, après l'expérience de la Guerre de l'indépendance des Etats-Unis, une nouvelle série d'idées plus erronées encore, que prônaient les faiseurs libéraux, sur l'organisation et le recrutement des armées. Et tandis que ceux-là soutenaient que tout en France devait se passera la prussienne, et que, pour former les bons soldats, rien ne valait le bâton, sinon peutêtre le plat de sabre, ceux-ci n'étaient pas loin d'affirmer que, pourvaincre, un peuple n'a besoin que d'être libre, que des milices nationales valent
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n'importe quollo armée organisée et que la c.ipitulalion de Yoi'kUnvn a marqué la fin du vieux préjugé militaire; et ces deux écoles, dont les théories sur tous les points, paraissaient si contradictoires, ne se mettaient d'accord que pour demander qu'on en finit avec les corps dits privilégiés : l'une paréconomie mal entendue, par une application étroite du système prussien, par la pensée de former exactement l'armée française sur ce modèle, de n'admettre nulle distinction, nul grade, nulle tenue qui ne fussent point familiers aux Poméraniens; l'autre, par esprit d'égalité, par dédain des services de la cavalerie — aux Etats-Unis, en elTet, la cavalerie n'avait joué nul rôle — peut être par dessein arrêté de désarmer la royauté ; toutes deux par haine contre la France ancienne et ses traditions historiques, démolissaient morceau par morceau ce dernier rempart de la monarchie, décapitaient l'armée.
En 1789, il ne restait plus aucun des corps dits privilégiés qui avaient fait la force toujours active de la monarchie, ni Maison du Roi, ni Gendarmerie de France ; mais U!i corps subsistait qui bien que classé dans la cavalerie légère à un rang même assez éloigné, b'^en quiissïmilc prcquj
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pour la tenue aux autres régiments, bien que recruté presque de la même façon qu'eux, se distinguait à ce point par son instruction, sa discipline, son organisation, son eiïectif, l'instruction des hommes et la beauté des chevaux, qu'il tenait dans l'armée une place à part, qu'il y représentait à lui seul la cavalerie de réserve et que le besoin qu'on avait de lui, la nécessité où l'on se trouvait de l'employer de préférence à tout autre, lui valut, même de la part de la Révolution, une distinction éclatante. Le règlement du l'^'" avril 1791 lui donna le pas sur toute la cavalerie et, au temps où sévissait le plus violemment la folie d'égalité — en février 1793 — cette distinction lui fut maintenue.
Ce corps qui, seul de tous les corps de l'ancienne armée, devait survivre au licenciement de 1815 et qui ne perdit son nom qu'après la guerre de 1870, comme punition d'avoir fait partie de la seconde Garde impériale, c'est cet admirable corps des Carabiniers qui déjà sous la monarchie occupait un rang intermédiaire entre la Maison du floi et les régiments de cavalerie et qui, la Maison du Roi disparue, se trouva appelé à remplir une partie des devoirs qui lui incombaient.
A l'origine, en 1693, le corps avait été composé de toutes les compagnies d'élite formées trois ans
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auparavant dans chacun des rcgimonls de cavalerie, à riniilalion des compagnies de grenadiers d'infanlcrie. Ces compagnies au nombre de cent, furent {)arlagées en cinq brigades, équivalant chacune à un régiment, puisque la brigade élail de quatre escadrons et l'escadron de cinq compagnies. Ces cinq brigades constituaient une division recrutée et administrée d'une manière spéciale, puisque nulle charge n'y était vénale, que les emplois y étaient donnés directement par le Roi aux officiers qu'il jugeait le plus méritants, que les hommes fournis non par voie de recrulcrnent direct, mais par un prélèvement sur les régiments de cavalerie, devaient être « d'une taille de cinq pieds quatre pouces au moins, âgés de vingt-cinq à quarante ans, non mariés, d'une taille et d'une figure convenables, gens de valeur et de bonnes mœurs, ayant au moins deux ans de service et devant rester encore trois années sous les drapeaux ».
Les Carabiniers avaient le privilège de combattre à pied comme à cheval et, pour armes, outre la carabine, les pistolets et le sabre, ils portaient la baïonnette pour attester la gloire qu'ils avaient acquise à la journée de Guastalla.
Ils avaient, en 1763, trois uniformes : une grande tenue, une petite tenue et une tenue de manège. Le grand uniforme, pour les officiers.
était l'habit bleu à revers, parements et doublure écarlale avec larges broderies en paillettes d'argent, bouton d'argent, veste et culotte blanche, chapeau bordé en lames d'argent, panache blanc; pour les hommes, mêmes coupes et couleurs, mais ce qui, chez les officiers, était en broderie en paillettes était, chez eux, en galon d'argent d'un pouce de largeur. De plus, les hommes portaient la giberne suspendue à une large bandoulière jaune. Ils avaient les contre-épaulettes blanches en forme de patte d'oie ; un galon d'argent en manière de fer achevai marquait la taille autour de laquelle se bouclait un ceinturon en peau de daim jaunie avec agrafe dorée. Un plastron d'acier, orné d'un soleil doré devait, d'après le règlement, couvrir la poitrine des cavaliers, mais était remplacé le plus ordinairement par la veste blanche.
Le petit uniforme des officiers était l'habit bleu à revers et parements écarlates, avec petite broderie en paillettes d'argent, veste et culotte blanches. Les hommes, au lieu de broderie, avaient des galons de fil blanc.
Enfin, la tenue de manège, si intéressante, puisque à partir de 1763, époque de leur établissement à Saumur, les Carabiniers y ont eu l'école d'équitation la plus florissante et bientôt l'unique du royaume, était, pour lesofûciers, l'habitveste
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couleur chamois, avec parements et collet rouge, galonné en lame d'argent, doublure blanche, boulons d'argent, veste et culotte blanche. Celte tenue était, avec les guêtres blanches, celle de l'exercice h. pied. Les hommes avaient le galonnage en fil blanc au lieu d'argent.
Sans doute, dans ces conditions un carabinier coûtait au Roi plus cher qu'un simple cavalier. D'après un calcul récent, le cavalier de régiment revenait à six cent dix-huit livres par an, le carabinier à sept cent trente-six livres, le gendarme à huit cent quatorze ; puis, dans la Maison du Roi, le grenadier à cheval à neuf cent soixante-dix livres, le mousquetaire à mille quatre-vingt-six, le chevau-légcr à mille quatre-vingt-huit, le gendarme de la Garde à mille cent cinquante-six et le garde du corps Ix mille cinq cent soixantequatre.
Un homme d'élite dans un corps d'élite coûte toujours plus cher qu'un mauvais soldat dans un mauvais corps. Reste à savoir ce que rapportent l'un et l'autre. Reste à savoir combien, en temps de guerre, l'homme d'élite vaut de ces mauvais soldats, gibier d'hôpital ou de prévôté, qui s'attardent sur les derrières de l'armée, désertent, pillent, maraudent et qui, s'ils sont contraints de se trouver à la bataille, se battent mal et sont toujours prêts aux sauve-qui-peut. En
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pareille matière, les larges dépenses font les bonnes économies, mais ce n'était pas ainsi qu'on pensait sous Louis XVI et il fallut, pour qu'ils fussent épargnés, que les Carabiniers eussent un protecteur capable de tenir tète à tous les démolisseurs de l'armée. Heureusement, ils apparlenaien,t, de nom au moins, à Monsieur, Comte de Provence, frère du Roi, et cela fit qu'on eut pour eux ces ménagements. En 1776, au milieu de la fièvre de réformes, les cinq brigades furent supprimées et le corps fut réduit à un seul régiment formé de huit escadrons, chaque escadron d'une seule compagnie de cent quarante-cinq carabiniers et cinq officiers, avec un état-major de trois officiers supérieurs et quinze officiers ou sous-officiers de détail; mais, trois années plus tard, avec cette fixité d'idées sur le militaire qu'on rencontre durant tout ce règne, le corps fut remis à deux brigades, chacune de cinq escadrons de cent cinquante-six hommes, plus six officiers. L'état-major de chaque brigade fut fixé à trois officiers supérieurs, un aide-major, un quartier-maître, cinq porte-étendards, et quatre sous-officiers de détail. Il y eut de plus un état-major pour le corps composé de trois officiers supérieurs et de quatre officiers spéciaux.
En cet état, le corps des Carabiniers formait, en
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réalité, deux régiments et lorsque, en 1788, l'armée fut opfianisée sur un nouveau plan, il devint simplement une brigade de cavalerie, composée comme toutes les autres de deux régiments. Il ne conserva du passé qu'un colonel titulaire et un colonel-lieulenanlinspccteur permanent avec un petit état-major des plus réduits. Un décret de ITDl supprima simplement l'état-major du corps, rendit les deux régiments indépendants pour l'administration, mais, en maintenant Var77ie des Carabiniers, lui donna, avec le titre de 6r7*<?na(/i<?rs des troupes à cheval^ le bonnet à poil et l'épaulette rouge.
Les Carabiniers tiennent donc durant toute la Révolution la tôte de la Cavalerie et sont considérés comme la troupe d'élite par excellence, ainsi que le proclame la loi du 21 février 1793; les généraux en cbef s'arrachent Vétonnant corps des Carabiniers, ceux que, comme à Fontenoy, l'on appelle les bouchers de l'armée ; les Jacobins même n'osent protester quand, aux cris de : Vive la Montagne! les Carabiniers ripostent :
« Au f la Montagne! Vive la Plaine pour la
cavalerie !» 11 y avait dans ces mots-là de quoi faire couper le col à quantité de braves gens. — Mais on n'osa.
En toute occasion les deux régiments témoignaient leur mépris pour les Jacobins. Tantôt,
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les jeunes gens du corps, se trouvant de passage en quelque ville révolutionnaire, faisaient la partie d'aller au club débiter des motions plaisantes, mystifier le président et la société; tantôt, ils complotaient d'enlever les prisonniers qu'on diri gcait sur le tribunal révolutionnaire. A Laon, quand le l^"" régiment y arriva, l'Armée révolutionnaire se vanta de le mettre au pas et, d'abord, de faire efTacer l'inscription qui était sur les lames des sabres : Vivat Rex Christianissimus. On commença par des rencontres isolées, puis on continua par des espèces de combats réglés, où sans peine, les carabiniers eurentl'avantage et tuèrent leurs adversaires. Dégoûtés, les braves de l'Armée révolutionnaire vinrent au club demander la dissolution de ce corps infecté d'aristocratie, mais, lorsqu'il fallut passer des paroles aux actes, — on n'osa.
On n'osa pas davantage toucher à leurs officiers. Au commencement de 1794, quand survint le décret obligeant tous les nobles à se retirer de l'armée, le 2*^ Carabiniers avait pour colonel, Jean de Bassignac, comte d'Anglars, descendant de Guy d'Anglars, un des cent gentilshommes venus d'Ecosse pour former la Garde écossaise du roi Charles VII, M. d'Anglars qui, longtemps avant la Révolution, avait servi aux Carabiniers, qui y était revenu seulement en septembre 479^, allait
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s'éloigner, les Rcprésenlanls ilu peuple ayant repoussé toutes les instances des officiers et des cavaliers de la brigade pour le conserver à leur tète. Alors les Carabiniers s'assemblent et se portent devant le quartier des Représentants criant : « Point d'Anglars I point de Carabiniers ! » et les Représentants cédèrent.
Une telle troupe devait avoir les faveurs du Premier Consul et l'on put s'en apercevoir des le début. Il leur avait prodigué les armes d'honneur bien que les chefs de la brigade, peut-être sur les incitations de Morcau, leur général àllohenlinden, eussent d'abord refusé de fournir des étals de proposition, disant : « Tous ont fait leur devoir dans l'occasion et il n'y a pas lieu d'en accorder plutôt à l'un qu'à l'autre. » Ayant toujours combattu à l'armée du Nord et à l'armée du Rhin, ils en avaient l'esprit de fronde.
Ainsi, eussent-ils privé de son brevet d'honneur cet admirable Benoit qui, quelques jours après le passage du Danube, avait, lui cinquième, chargé un peloton entier de Manteaux rouges et l'avait mis dans la plus complète déroule après en avoir tué cinq de sa main; Benoît qui, de l'an II à 1815, fit toutes les campagnes et parvint en 1813 au grade de chef d'escadron. Et ce Leroy qui, entré aux Carabiniers en 1791, fit toutes les
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campagnes de 1792 à l'an IX, ne parvint brigadier qu'en l'an V, maréchal des logis qu'en l'an VIII et atteignit le grade de sous-lieutenant le 30 octobre 1806, après vingt actions d'éclat ; en 1811, il passa aux Grenadiers à cheval et continua à y servir jusqu'au 6 décembre 1813 où, épuisé, il rentra dans ses foyers : il était alors officier de la Légion et lieutenant en premier sous-adjudant major.
Et Normand; celui-ci, né seulement en 1773, n'était entré aux Carabiniers qu'en l'an II; il avait fait toutes les campagnes, mis cinq ans pour arriver brigadier — et quelles cinq années! — A Dillingen, le 30 prairial an IX, accompagné de deux carabiniers et de deux cuirassiers, il s'avance jusque dans la ville malgré le feu le plus soutenu et fait mettre bas les armes à deux cents fantassins. Cela et quantité d'autres faits d'armes lui vaut son sabre d'honneur. Il est sous-lieutenant en Tan XII, gagne son grade de lieutenant sur le champ de bataille d'iéna et est retraité le 7 juin 1810.
Et Vanroye qui, ayant débuté lieutenant au premier bataillon de Bergues, le 16 vendémiaire an II, et n'ayant pas été confirmé dans son grade, s'engage simple carabinier au deuxième de l'arme, met six ans pour arriver maréchal des logis, est enfin promu sous-lieutenant en l'an XII
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et, criblé de blessures à Auslerlilz, meurt quelques jours après à l'hôpital de Brûnn. Et Duplant, entré aux Carabiniers en 1784, ayant fait avec honneur toutes les campagnes de la Révolution qui, en avril 1703, à Saarbruck, avec dix autres carabiniers enlève quarante-cinq chevaux escortes par vingt-cinq fantassins prussiens et cinq cuirassiers; qui, la même année, à Arlon, simple brigadier, tous les officiers et sous-officiers de sa compagnie, étant tués, blessés ou démontés, en prend le commandement et mène deux fois à la charge les vingt-sept hommes qui lui restent. Il est sous-lieutenant à vingt-trois ans de service, le 3 avril 1807, et prend sa retraite en 1811. Ce sont là les heureux, ceux qui décrochent l'épaulelte, mais combien d'autres se retirent n'ayant que cette consolation de leur arme d'iionneur et, après, l'étoile de la Légion qu'ils obtiennent de droit. Ainsi Boullet retraité en 1805, David mort au commencement de celte même année, Dumaine entré en 180o aux Grenadiers à cheval. Menant, Monet, Pillard, Tholingre, retraités en 1804, Perrier mort sous les drapeaux la même année, Priolat retraité en 180G, Rapp ou Reep le trompette, retraité en 1807, Lecesnc mort le 6 germinal an XII, Lesseline passé en 1804 dans la gendarmerie, mort en 1807...
En vérité, les chefs en parlaient à leur aise et les Carabiniers avaient droit à souhaiter des commandants qui poussassent moins loin la rigidité de leurs principes et surtout l'opposition aux idées qu'apportait le Premier Consul. Cela était surtout le cas pour le premier régiment, car, au second, d'Anglars avait maintenu des traditions différentes et le colonel qu'avait reçu le corps en l'an VIII, après la retraite de d'Anglars, était de race pareille et de pareille éducation, l'un de ces hommes qu'un gouvernement qui a le respect de lui-même, se plaît à montrer à ses amis comme à ses ennemis, en paix comme en guerre. Armand- Louis-Augustin de Caulaincourt, d'une famille de Picardie, qui a fourni un nombre considérable d'officiers généraux, eût pu se parer d'un titre de marquis de 1714, s'il n'eût mieux aimé se recommander de ses services de guerre. Aussi était-il difficile, pour la première mission de compliment diplomatique qu'eût à donner le Premier Consul, de choisir un représentant mieux tourné que le colonel du 2® Carabiniers. Outre que son nom, sa naissance, son éducation, sa bravoure à l'épreuve, la réputation de ses hauts faits le mettaient hors de pair, ce n'était pas sans importance que de présenter un tel homme sous le plus beau, le plus riche et le plus imposant des uniformes qu'eût alors l'armée française, de lui donner pour
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l'accompagner quelques-uns de ses compagnons d'armes, dignes par leur origine de lui servir de genlilshonimes d'aml)assade et de prouver ainsi, devant l'Europe, ce qu'clait au vrai l'armée des sans-culottes, cette armée dont on avait fait des risées tant qu'elle n'avait point vaincu, cl (lue, même victorieuse, on traitait encore de haut dans le militaire européen, chez qui il était de tradition qu'elle ne savait ni servir, ni s'habiller, qu'elle ne portait que des loques, était un ramas de bandits, non une armée.
L'arrivée à Pétersbourg, de Caulaincourt chargé, au nom du Consul, de complimenter le nouvel empereur Alexandre P"" sur son avènement au liône, fut pour changer tout cela; d'autant qi:e Caulaincourt était accompagné de plusieurs officiers du régiment — entre autres du capitaine de Berckheim — qui n'avaient point été choisis parmi les moins élégants. On pensa qu'il y avait décidément un gouvernement en France et une armée, et le fait traça assez profondément pour que six années plus tard, Caulaincourt lui dût d'être appelé à représenter en Russie, comme ambassadeur, l'Empereur des Français.
L'honneur, qui là était fait au colonel, rejaillissait sur tout le corps. Et, s'il fallait une preuve que les Carabiniers avaient alors dans l'armée une place à part, cette preuve se trouverait four-
nie. Ce colonel était Caulaincourt, soit, mais surtout il était carabinier et s'il avait été choisi, c'était au moins autant parce qu'il était l'un que parce qu'il était l'autre. De montrer un marquis à l'Europe, on eût été moins embarrassé qu'on ne pense, mais un marquis qui fût en même temps le chef des bouchers de l'armée, c'était plus singulier et plus rare. Si le Premier Consul l'avait ainsi voulu, quand il avait à ses ordres tant de généraux et de ceux qui n'étaient pas de second ordre, ce n'était pas sans dessein, et il était impossible que, de cette mission, les Carabiniers ne bénéficiassent point comme leur colonel.
Lors de l'organisation de la hiérarchie impériale et de la création des Grands officiers de l'Empire, Napoléon, à l'exemple de la monarchie ancienne, rétablit pour la plupart des armes de la cavalerie une charge, d'ailleurs sans fonctions, de Colonel général. Il distribua d'ordinaire ces charges à ceux de ses compagnons d'armes qui, remarquables par leur bravoure et leur dévouement, n'étaient point susceptibles d'être nommés maréchaux d'Empire. Mais la dignité de Colonel général des Carabiniers, il la conféra à son propre frère, le prince Louis, connétable de l'Empire. Louis, nommé le 26 mai, fut reçu et reconnu à la tête de la brigade en qualité de Colonel général le
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10 décembre 1804. Sans doute le souvenir du Comte de Provence, colonel propriétaire, avait pu ne pas être étranger h celte nomination, mais il n'en est pas moins vrai que, sous l'ancien régime, le corps avait toujours dépendu du Colonel général de la cavalerie et que c'était \in surcroît d'honneur de l'ériger ainsi en arme.
Bien mieux : aux fêles du Sacre, l'armée était représentée par ses députalions, mais la Garde impériale seule semblait devoir faire le service d'honneur et d'escorte ; or, brusquement, les Carabiniers qui étaient à leur garnison à Lunéville, sont appelés à Paris par courrier extraordinaire. Us sont casernes à VAve Maria et, dans cette journée du 11 frimaire, qui voit le nouvel empereur sacré par le Pape, ce sont les huit escadrons des Carabiniers, qui, ayant à leur lêlc le prince Mural, gouverneur de Paris, ouvrent la marche du cortège, des Tuileries à Notre-Dame. De même le 14, jour de la distribution des Aigles et dans toutes les grandes cérémonies.
Ces honneurs attribués au corps, ne présageaient point, comme l'imaginaient certains officiers, l'entrée des Carabiniers dans la Garde ; il y eut déception elle corps qui n'était point d'ailleurs parmi les enthousiastes du nouveau régime, en fut encore refroidi. L'Empereur du reste, à qui de
bonnes ùmes faisaient remarquer que les Carabiniers criaient peu, répondit : < Je sais qu'ils ont peu d'affection pour moi, mais ils ne se battront pas moins bien à l'occasion. » Il n'avait point à se reprocher de les avoir leurrés d'une fausse espérance, car la seule nomination d'un Colonel général signiliait suffisamment que les Carabiniers ne feraient point partie de la Garde, laquelle avait ses quatre colonels généraux, un par chaque arme. De plus, dans la Garde, les Carabiniers eussent, aussi bien pour la tenue que pour la fonction, fait double emploi avec les Grenadiers à cheval; enfin, le but de l'Empereur semblait êtro de rétablir cette sorte de rang particulier, intermédiaire entre la Maison du Roi et la Cavalerie proprement dite, qui avait été sous l'ancienne monarchie celui de la Gendarmerie de France et où une tradition, d'ailleurs peu exacte, voulait qu'eussent, en droit, été placés les Carabiniers, tandis qu'ils n'y avaient été qu'en fait.
Ainsi, au début de la campagne de 1809, la Garde impériale n'ayant pas encore rejoint, ce fut la brigade de Carabiniers qui fut chargée de la remplacer près de l'Empereur et de fournir l'escorte et les escadrons de service.
Antérieurementjla nomination du princeCamille Borghèse comme colonel du premier régiment avait dû passer pour une marque de faveur sio-
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gulière. Le second mari de Paulelle Bonaparte, « celui h qui était remis le soin de rendre heureuse la sœur d'un héros et la veuve d'un brave.» comme disait François de Neufchateau, avait, par un sénatus-consulte du 6 germinal an XIII, reçu les droits de citoyen français L'Empereur, presque aussitôt, avait nommé ce bel homme chef d'escadron aux Grenadiers à cheval, et, le 4 thermidor, il l'avait fait inviter par Bessières, et sur un ton qui ne permettait pas la réplique, à se rendre à Boulogne, * où l'on devait lui faciliter tous les moyens d'apprendre son métier ».
C'était là, à la vérité, le dernier des soucis du prince ; mais il n'avait qu'à s'incliner. Il lui fallut degré ou de force faire la campagne d'Austerlilz. Il n y brilla point. Sa bravoure parut suspecte et on lui attribua, sur une égralignure qu'il avait reçue, des interjections de désespoir qui firent rire tout Paris. N'importe : il n'en était pas moins beau-frère de Sa Majesté, iî n'en était pas moins c prince de Borghèse, prince et duc de Guastalla », et il fallait bien qu'il fût avancé après une telle campagne. Lel"" janvier 1806, il reçut le grade de colonel au 1®"" Carabiniers. A la vérité, pour lui servir de mentor et le suppléer dans son commandement, l'Empereur permit qu'il emmenât, comme major aux Carabiniers, le capitaine La Roche, des Grenadiers à cheval, officier d'une rare
distinction, d'une belle tournure, brave comme son épéc et sous lequel le régiment loin de péricliter gagna encore comme instruction et comme tenue. Borghèse occupait donc la place qu'avait avant la Révolution, le colonel propriétaire, et il était vraisemblable que, pour peu qu'il prît goût au métier et s'y distinguât, dans un temps rapproché, les deux régiments seraient, comme avant la Révolution, réunis sous son commandement en seul corps. Déjà, il s'agissait de transporter leur garnison de Lunéville à Versailles; l'Empereur y avait consenti et avait donné l'ordre que le mouvement s'opérât dès que les escadrons de guerre, encore en Allemagne, auraient rejoint les dépôts et que les régiments seraient au complet.
En attendant leur arrivée, pour former Borghèse au métier et lui apprendre ses devoirs, il lui avait confié les fonctions de major-général du camp de dix mille hommes formé à Meudon dans la plaine qui entoure le parc. Sans doute, l'Empereur s'était plu à rétablir au profit de ses frères et beaux-frères une partie des honneurs et des prérogatives qu'avaient les Princes du sang sous la monarchie des Bourbons, mais il entendait que les anciennes sinécures fussent à présent remplies et que ces nouveaux princes, si disposés qu'ils fussent déjà à se croire tels par la grâce de Dieu, servissent régulièrement et méritassent par
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leur assiduité que les faveurs dont il les comblait ne parussent point à la fois odieuses et ridicules. Il ne s'agissait pas sans doute qu'ils fussentdegrands guerriers, mais qu'ils donnassent exemple de subordination et de discipline. Borghèse ne devait donc s'éloigner du camp ni le jour ni la nuit. Il n'avait pour consolation, lui et ses courtisans intimes, que de manger et de boire, car, par ordre, il tenait table ouverte, mais il se plaignait de ne point même en jouir tranquillement. « Trop souvent, au milieu de dîner, les tambours, les trompettes et le nom de l'Empereur crié de toutes parts, venaient interrompre les convives. A peine lEmpereur était-il signalé que déjà il parcourait le camp, voulait tout voir, ouvrait toutes les tentes, jetait feu et flammes s'il y apercevait un minois féminin, faisait aussitôt appeler les chefs, lesgourmandailet disparaissait. Pour n'être plus surpris à l'improviste, onavait, du camp jusqu'àSaint Cloud, établi des vedettes de distance en distance. Vaine précaution... Trompant les espions, tombant dans le camp comme une bombe, trouvant toujours tout le monde en défaut, il fulminait de plus belle. Ce n'était pas tout. Aujourd'hui le camp était en long, trois jours après en carré. On ne connaissait pas un moment de repos; il n'y avait de constant que sa fureur contre ces jolis oiseaux de passage portant plumes etdenlclies. »
CARADINIERS 173
Malgré cette surveillance constante, ces brusques arrivées, ces perquisitions, cette volonté bien arrêtée de l'Empereur de contraindre son beaufrère à apprendre le métier, Borghèse venait presque toutes les nuits coucher à Paris. Enfin, son supplice cessa : la guerre avec la Prusse était imminente et après un dîner de six cents couverts, oITert aux officiers et sous-officiers, le camp fut levé.
Ce fut alors un autre tourment pour Borghèse. 11 dut aller, pourla campagne, prendre le commandement efTectif de son régiment qu'il rejoignit le ") octobre 1806, à Bamberg, où le lendemain il fut reçu en qualité de colonel. Ce qu'il fit est assez mal connu. Le Moniteurdu 3 avril 1807 contient, sous la rubrique Intérieur, Paris, l'^'" avril, un article fort élogieux. 11 y est dit : « A la charge de cavalerie de Willenberg, le prince de Borghèse, à la tête du l^"" Carabiniers, a passé, lui troisième, sur le pont devant la ligne ennemie. Ses carabiniers eurent à peine débouché du pont qu'il les rangea par escadron et fit une charge qui enfonça la cavalerie ennemie. Ce prince a montré dans ce combat autant d'intelligence que de bravoure. » Mais les traditions du corps, recueillies dans ce curieux Manuso^it des Carabiniers qu'a publié le général Vanson, ne font aucune mention de l'héroïsme de Borghèse. On
ly présente comme peu dévoué aux hommes, portant une incroyable négligence à leur faire rendre justice, absent pour cause d'indisposition le jour même de la grande revue de la cavalerie passée par l'Empereur à Elbing, et on y constate la satisfaction du régiment lorsque, promu au grade de général, il quitta les Carabiniers et y fut remplacé par le major La Roche.
L'absence et l'indisposition du colonel n'avaient pas empêché le corps d'avoir sa bonne part des faveurs impériales. A la grande promotion du 1 i avril 1807, chacun des deux régiments reçut huit décorations de la Légion et le 8 mai, à la revue, l'Empereur pour récompenser les Carabiniers, trouva de ces mots et de ces actes qui émouvaient les cœurs des soldats au point de les faire tout à lui. Avisant le maréchal des logis chef Chambrotte, magnifique soldat de six pieds de haut qu'il avait décoré de l'étoile de la Légion le 2o prairial an XII :
« De quel pays es-tu ? lui dit-il.
— Sire, répond Chambrotte, quand je vois l'étendard de l'escadron, je vois le clocher de ma paroisse. » (Il était enfant du corps, étant né à Saumur en 1764 et ayant été incorporé, dès 1773, comme enfant de troupe, puis comme trompette, enfin comme carabinier.)
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L'Empereur se met à rire et, se tournant vers le major, demande pourquoi ce brave homme^ n'a pas encore été présenté comme officier.
e C'est, réplique le colonel, qu'il ne sait ni Ijre ni écrire.
— Mais, dit l'Empereur, en remuant son bras avec vigueur, va-t-il bien de là?
— Oui ! ferme ! répond Chambroltc d'une voix vibrante, sans laisser au colonel le temps de répondre.
— Eh bien ! dit l'Empereur, je te fais officier! >
Un mois après, à Friedland, dans la charge héroïque que fournit son régiment, Chambroltc, sous-lieutenant au l*"" Cuirassiers, se faisait tuer après des actes d'étonnante audace.
Dans le corps, des hommes tels que CJiambrolte sont loin d'être des exceptions. Ainsi parmi les hommes décorés à la promotion du 25 prairial an XII, en même temps que lui, Cosne (capitaine) est entré aux Carabiniers en 1766, ^.annelongue (capitaine) en 1774, Biendiné (lieutenant) en 1778, Brauer (lieutenant) en 1778, Gasner (brigadier) en 1783 (il a été trois ans aux Grenadiers royaux). A la promotion du 26 frimaire an XII, Cardon, décoré comme capitaine, est entré aux Carabiniers en 1780, Girard (capitaine) en 1778, Che-
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villet (sous-liculenant) en 178;), le major Borcl y est entré en 1708, le colonel Cochois en 1774 (il venait de la Gendarmerie de France), Faucher (chef d'escadron) en 1774. Même ancienneté au deuxième régiment, Morin le colonel y est entré au service en 1782, le chef d'escadron Grinjhlot en 1786, le maître sellier Bcauve en 1771, le carabinier Chapuy en 1770, le carabinier Pied, dit La Flamme, en 1783, le carabinier Prévôt en 1773, le carabinier Ducay ou Duquel en 1786, le maréchal des logis Lanchy en 1769. Au 2° Carabiniers, sauf les quatre officiers supérieurs, aucun officier du cadre (à l'exception peut-être du lieutenant Jacquemin), n'était décoré de l'étoile de la Légion, tandis que dans les sous-officiers et simples carabiniers, il y avait un nombre considérable de légionnaires.
C'est que la plupart des officiers étaient nouveaux en l'an VIII. Durant les guerres de la Révolution, la bonne tenue du corps, son admirable conduite dans toutes les rencontres où il avait dû se multiplier, remplacer très ordinairement la cavalerie légère et remplir concurremment son rôle de cavalerie de bataille, venaient, en grande partie, de ce qu'il avait conservé, de l'ancien temps, un nombre relativement considérable d'officiers et un très grand nombre de sous officiers et de carabiniers. A force
d'être employés, d'être mis chaque jour à l'épreuve, les officiers avaient fini par disparaître les uns après les autres, non tant par le feu de l'ennemi que par les fatigues de guerre. Beaucoup, sans doute, avaient été remplacés parleurs sous-ordres, mais, là comme ailleurs, la matière dont on pouvait faire des officiers avait fini par s'épuiser. Si, pour exciter au suprême degré le zèle des hommes, l'Empereur, un jour de fête militaire, marquait sa sympathie à un très vieux soldat illettré en le nommant officier, ce ne pouvait être qu'une exception très rare, et les bureaux de la Guerre se chargeaient ensuite de mettre à la retraite le nouveau promu qui, du moins, emportait, avec la pension et les honneurs d'officier, le souvenir d'un de ces instants inoubliables qu'on ne payait pas assez de toute une vie.
Mais ce n'était pas ainsi que, régulièrement, le corps d'officiers pouvait se recruter. Napoléon, assurément, ne tenait pas à ce que tous fussent de grands clercs, et ce n'eût point été lui qui eût jamais subordonné l'avancement dans son armée à des espèces de concours littéraires, mais l'instruction primaire était au moins nécessaire et, quoi qu'on dise, elle était infiniment peu répandue parmi les Volontaires de 1792 et surtout parmi les jeunes gens qui, ayant grandi pendant la Révolution, arrivaient au régiment par la conscription.
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Celait donc ailleurs qu'il fallait, comme on l'a vu, trouver les éléments capables d'alimenter constamment le corps d'officiers, et plus le régiment avait de réputation, plus il importait de surveiller ceux qu'on y introduisait. Les Carabiniers étant l'élite de la grosse cavalerie, destinés par suite à un service d'honneur aussi bien qu'h. un service de guerre, il convenait — et ce fut un but que l'Empereur poursuivit — que les officiers retrouvassent les traditions de politesse et d'élégance qui avaient jadis fait une partie de leur popularité. On ne doit donc pas s'étonner si, dès le commencement de' l'Empire, à mesure que les institutions nouvelles fournissaient des jeunes gens de famille, de belle taille et de belle touru'ire. Napoléon les classait de préférence dans cette arme.
Avec le culte qu'il professait pour l'esprit de corps, la tendance qu'il avait marquée si vivement au début de son règne d'affirmer et de rétablir chez les Carabiniers les traditions de l'ancien régime, comment concilier le décret que l'Empereur rendit le 24 décembre 1809 et par lequel il transforma leur uniforme et leur armement? Sans doute, pendant la campagne d'Autriche, il avait déjà apporté à leur tenue une légère modification. Témoin des brillantes charges que les
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Carabiniers avaient faites sous ses yeux au combat de Ratisbonne, il avait remarqué que beaucoup de cavaliers étaient blessés à la tête, parce que les bonnets à poil « tombaient sous les coups de sabre ou autrement » ; il s'était étonné que les bonnets n'eussent point de mentonnières et il avait ordonné aux colonels de s'en pourvoir surle-champ, ce qui n'avait d'ailleurs pu être fait qu'à Vienne. Mais qu'importait ce détail qu'il ne conviendrait pas même de citer si le fait de ces hommes faisant la guerre de 1792 à 1809, coiffés d'énormes bonnets à poil, flottants en quelque sorte, non attachés, ni soutenus, n'était pour étonner. Sauf sur ce tout petit point, l'uniforme, au moins pour les lignes générales, avait été conservé jusque-là tel qu'il avait été réglé en 1791, et, sauf quelques agréments disparus, il maintenait les couleurs traditionnelles du corps : c'était toujours l'habit bleu à la française avec parements et revers écarlates, la bandoulière et le ceinturon jaune, la veste et la culotte blanches. Le col seulement qui était rouge dans l'ancien uniforme était bleu dans celui-ci ; mais cela n'était rien.
Or, le 24 décembre 1809, l'Empereur décrète que les deux régiments de Carabiniers seront cui* rassés, qu'il lui sera présenté un projet de cuirasse et de casque qui, en maintenant une dilTé-
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rcnce entre les Carabiniers el les Cuirassiers, procurent cependant aux Carabiniers les mêmes avantages. Ainsi, dun trait de {)lunie, il supprime la distinction précieuse accordée aux Carabiniers comme troupe d'élite, comme Grenadiers des troupes à cheval, du bonnet à poil et de l'épaulette rouge galonnée d'argent: Quant à la cuirasse, sans doute les règlements leur avaient attribué de longue date le plastron en fer bronzé, mais jusque-là, les Carabiniers avaient mis une sorte d'orgueil à ne point le porter.
Quel mobile avait pu faire agir l'Empereur? Etait-ce la pensée d'établir une différence plus grande entre l'uniforme des Grenadiers à cheval de sa garde et celui des Carabiniers ? Etait-ce une préoccupation d'uniformiser davantage encore la cavalerie de réserve et, les autres régiments ayant reçu la cuirasse en 1803, de la faire prendre également aux deux régiments qui faisaient habituellement division avec les Cuirassiers? Sans doute, — mais il est une autre raison d'ordre esthétique en même temps que d'ordre moral, dont il convient de tenir compte. Outre que l'Empereur tenait la cuirasse utile en tant qu'arme défensive, outre qu'il lui attribuait un singulier effet moral sur l'imagination do l'homme qui en était revêtu, il estimait que la cuirasse et le casque, Varinure, comme on disait
alors, et comme il disait lui-même, constituaient le vrai costume de l'homme de guerre.
Attribuant aux Carabiniers le premier rang parmi les régiments de grosse cavalerie de l'armée, il ne pouvait manquer de vouloir qu'ils eussent les marques extérieures de leur dignité. Cette assertion pourrait paraître discutable si l'Empereur n'avait donné lui-même deux preuves convaincantes de ses préférences en pareille matière.
En 1807, l'Empereur eut un instant pour luimême la velléité de prendre l'armure en même temps qu'il l'imposerait sans doute à tous les commandants de corps et aux officiers généraux de toutes armes. A cet cfîet, le prince de Neufchatel, ministre de la Guerre, fit confectionner sous la surveillance de M. Régnier, conservateur du Dépôt central de l'Artillerie et directeur du musée de l'Artillerie impériale, deux casques et deux cuirasses presque semblables pour l'Empereur et pour lui-même. Ces objets, emballés dans quatre caisses, furent expédiés, le 16 juin 1807 par le courrier Floquet, et par suite ne purent arriver que lorsque l'Empereur était déjà à Tilsilt.
Le casque est de forme antique. Le fond en est bronzé très foncé, noir. Il porte une visière en feutre noir avec bord en galon d'argent, attachée à un bandeau de peau noire. La bombe noire est
chargée au centre d'une étoile de la Légion en pierres de couleur, et ornée sur le tour d'une jiarnilure légère de feuilles de laurier, en relief cl dorées. Cette bombe noire est surmontée d'un cimier doré présentant de face une tète de lion et de profil des attributs militaires : à la pointe du cimier une sorte de fleur en filigrane d'or; par derrière une longue crinière noire.
La cuirasse est noire comme le casque, avec, au bord, en relief, une guirlande de feuilles de chêne d'or, soutenue par des clous d'or et accompagnée d'une grecque droite. La cuirasse est équipée de velours écarlale brodé de feuilles de chêne, et garnie de deux cpaulettes de velours rouge terminées par des têtes de lion dorées et attachées sur la cuirasse à des clous dorés. On dit que le jour où l'Empereur essaya cette armure, il se trouva si ridicule qu'il y renonça immédiatement et qu'il en fit présent à Berthier. Le prince de Wagram possède encore cette armure, ainsi que celle de son grand-père.
Si Napoléon avait ainsi repoussé ce casque, n'était-ce pas parce que le modèle lui déplaisait? Ne doit-on pas penser qu'il avait fait chercher un autre modèle plus seyant puisque l'on trouve sous le numéro 10, dans le paragraphe II de V Inventaire de sa garde-robe, en date du 11 août 1811, un casque en cuivre doré et bronzé
CARABINllil'.S 183
dont la destinée, depuis 1814, est restée inconnue et qui, certainement, n'est point le casque appartenant aujourd'hui au prince de "Wagram, puisque, de celui-ci, l'Empereur avait fait présent àBerlhier dès 1807?
D'ailleurs, il est un autre témoignage de la prédilection de Napoléon pour l'armure.
Par le décret du 15 août 1809, il a institué l'ordre militaire le plus élevé, le plus rare, le plus distingué qui puisse être, l'ordre des Trois Toisons d'or, où, pour être l'un des cent Grands chevaliers, il faut avoir commandé en chef, soit dans une bataille rangée, soit dans un siège, soit dans un corps d'armée d'une armée impériale dite Grande armée ; où, pour être l'un des quatre cents Commandeurs ou l'un des mille Chevaliers, il faut, officier ou soldat, avoir été désigné par son régiment comme le plus brave, avoir été blessé trois fois en trois actions différentes, être arrivé le premier sur la brèche ou avoir passé le premier un pont. Partant, semble-t-il, des statuts de l'ordre autrichien de Marie-Thérèse, il en a sublimé l'esprit, et il a porté l'institution nouvelle à la hauteur où seul il sait se placer. Donc, cet Ordre, lorsque par la suite il prétend lui donner sa forme définitive, moins encore que l'aspect à donner à l'insigne, ce qui l'inquiète, c'est le costume que porteront les Grands chevaliers dans les
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cliapilres solennels qui se tiendront chaque année, le 15 août, jour où toutes les promotions de l'Ordre seront publiées — et cet uniforme des Grands chevaliers, tel qu'il le règle le 3 août 1811, consistera dans l'habit français coupé droit, couleur chamois, brodé en or, avec culotte pareille, et bottines de forme ancienne de maroquin rouge garnies d'éperons d'or; épée en dague portée droite avec un ceinturon; cuirasse en or, devant et derrièi'e, entourée d'acier bleu avec ornements de chaînes de laurier et d'olivier, la garniture en velours à la couleur du ruban de l'ordre (ponceau liséré d'or) ; casque d'une forme simple, fond d'or avec les ornements en acier. Et l'armure est à ce point le costume, que les novices ne porteront la cuirasse qu'après avoir reçu l'ordre des mains du Grand maître.
On ne saurait donc contester que cette idée était bien celle de l'Empereur et, dès lors, il est explicable qu'il ait voulu que les Carabiniers portassent l'armure. Lui-même la choisit. Il voulut ce casque de forme grecque, en cuivre rouge, orné d'une chenille scarlate, avec la garniture blanche et l'N couronné sur le devant — casque dont cinq ans auparavant, au milieu des fêtes du Sacre, il avait eu le modèle sous les yeux, car, en le voyant, il est impossible de ne pas faire un rapprochement avec le casque que portait alors
le Colonel général des Cuirassiers et dont il existe une si agréable représentation par Isabey dans le grand ouvrage sur le Sacre. La chenille de ce casque à l'antique, exactement semblable au casque des Carabiniers, est à la vérité en peau d'ours noir, mais ici la couleur importe peu.
Pour la cuirasse, l'Empereur la choisit de même en cuivre rouge, ornée sur la poitrine, pour les olfieieis, d'un soleil blanc, avec le chiffre impérial au centre. Ce soleil rappelle sans doute le soleil de Louis XIV, Nec 2^lu)nbiis impar, qui à l'époque de l'institution des Carabiniers, brillait sur leurs vingt étendards de soie bleue, semés de fleurs de lis d'or, qui depuis se trouvait encore sur leurs plastrons de cuirasses, mais il pouvait aussi avoir été accroché à la pensée de l'Empereur par cette plaque de grand officier de la Légion que le Colonel général des Cuirassiers portait sur la cuirasse et qui faisait si bel elTet.
Restait à trouver le fond de l'uniforme : l'Empereur ne voulut pas du bleu national, qui eût pu faire confondre les Carabiniers avec les Cuirassiers. On proposait le noir que le ministre écarta, le bleu barbeau, qui, disaient les colonels, eût rapproché leurs hommes des soldats du train, le rouge enfin, et ce fut le rouge que choisit l'Empereur, disant : « Je veux que l'uniforme des Carabiniers réponde à la beauté de leur armure. »
ISG
Celait bien, le rouge, mais où trouver du beau rouge et qui ne coûtai pas trop clier? On sait quelle était alors, en France, la pénurie pour les couleurs de teinture. Par des procédés d'une ingéniosité extrême, mettant à profit toutes les richesses du sol national, les chimistes, encouragés, poussés, pressés — on peut dire, harcelés — par l'Empereur, cherchaient le moyen de délivrer encore la France d'un tribut énorme qu'elle payait à l'étranger. Mais, là non plus, on n'était point arrivé du premier coup à la perfection. Les bleus étaient médiocres, tirant sur le gris, des bleus de pastel. Le rouge surtout, le rouge de la garance était violacé, coulait à l'eau et n'arrivait point à ce qu'eût souhaité l'Empereur : un rouge vif, presque anglais, sonnant en fanfare sous l'or de l'armure. A défaut, on venait justement de trouver une couleur, qui n'était ni très jolie, ni très seyante, un bleu cru et un peu bctc, mais du moins ce bleu tenait à l'eau, et celte couleur avait l'avantage inappréciable d'avoir été baptisée du nom de la nouvelle souveraine des Français. Marie-Louise se parait volontiers de son bleu. Peut-être lui seyait-il, car elle était blonde, fraîche et fade, mais c'était à elle seule. Le ministre de l'Administration de la guerre saisit l'opportunité; n'ayant point à leur donner de beau rouge qui eût coûté trop cher, il vêtit les Garabi-
iiiers de blanc — ce qui épargnait la teinture — et il releva ce blanc d'un collet et de parements du bleu nouveau — (le l*^"" régiment eut les parements rouges). Sans discrétion cette fois, il employa ce bleu dans l'équipement et le harnachement du cheval, si bien que, par la suite des temps, ce fut ce bleu, atténué à la vérité, et de bleu Marie-Louise devenu bleu céleste, qui fit le fond de l'uniforme des Carabiniers.
Dans la campagne de Russie, le corps se montra comme valeur à la hauteur de son ancienne réputation, et surtout il donna de sa résistance et de sa discipline une idée singulièrement favorable, d'abord à la surprise de Winkowo, où seul avec le 1" Cuirassiers, il déconcerta les Russes et permit au corps de cavalerie que commandait Murai de se retirer sans trop de pertes; ensuite et surtout pendant la retraite, car lorsque, le 14 novembre, près de Smolensk, l'on forma, des débris de la majeure partie de la cavalerie, un corps de huit cents chevaux aux ordres du général La Tour Maubourg, la brigade des Carabiniers fournit à elle seule deux cents hommes montés, soit le quart de l'effectif total. Dans le corps de cavalerie à pied formé à Moscou des hommes démontés ou blessés, la première compagnie de trois cent soixante-quatre hommes et
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la seconde de deux cent vingl-six furent fournies par les Carabiniers et elles furent les dernières dans la retraite à se maintenir en bon ordre et à faire le coup de fusil.
Malgré tout, lorsque, à Maricnwerdcr, à la fin de décembre, les Carabiniers écbappés au désastre se comptèrent, ils se trouvèrent, du premier régiment, dix-huit officiers et vingt-huit sous-officiers et carabiniers, et du second à peu près autant.
Malgré l'efi'ort colossal fait par la France pour réformer l'armée de 1813, ce ne fut qu'après l'armistice que chacun des deux régiments fut porté à quatre cents sabres.
Après Leipzig et Hanau, il ne restait des deux régiments que deux cent soixante-six hommes qui, avec une centaine venant du 1" régiment de Cuirassiers, formèrent un régiment provisoire. Ce régiment prit sa bonne part de dangers et de fatigues durant la Campagne de France et, à la Restauration, les débris s'en rassemblèrent à Lunéville, où les deux régiments furent reconstitués. On eut pour eux des faveurs singulières; le Comte d'Artois fut nommé colonel d'honneur et, revêtu de l'uniforme, vint à la garnison présider une sorte d'orgie militaire, La brigade reçut pour commandant un lieutenant général, le comte des Cars, et il n'y eut pas de bonté qu'on ne lui montra. Il semble que ces grâces ne furent point
entièrement perdues et si, à Waterloo, le corps faisant partie de la division de réserve de Kellermann, combattit avec sa valeur accoutumée et prit une part brillante à la dernière charge de Ney sur le plateau de la Haie-Sainte, on ne peut s'empêcher de penser, que, par un reste d'ancien mécontentement, par un esprit d'opposition qui, chez les vieux de l'armée du Rhin, avait subsisté pendant tout l'Empire et que le changement d'uniforme n'avait point été pour modérer, peutêtre par suite des caresses qu'on leur avait faites et par l'espérance de voir le corps reprendre, par le Comte d'Artois, ses anciens privilèges, les Carabiniers marquèrent vers le nouveau régime une sympathie que l'on serait embarrassé de signaler ailleurs. Pourtant si, pour Napoléon, ils n'avaient point été les préférés, on ne peut nier qu'ils n'eussent été parmi les mieux traités
Au nombre des préférés, il faut ranger, non tout à fait au premier rang, — car ce premier rang fut toujours occupé par les Chasseurs de la Garde, — mais presque tout de suite après, les Grenadiers à cheval. Napoléon avait une mémoire imperturbable, il n'oubliait jamais les services qu'on lui avait rendus, et les hommes qui, les
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premiers, s'étaient volontairement attachés à sa fortune étaient assurés de ses faveurs. Or, au \ 8 brumaire, si certains corps de cavalerie Icls que le 9' Dragons firent plus cfTectivement pour la réussite de l'entreprise que la Garde du Directoire, il n'est pas moins vrai que celle-ci se décida au premier coup et qu'il n'y eut besoin pour l'cn- Irainer ni de promesses ni de discours.
Dès qu'elle connut le décret du Conseil des Anciens, la Garde du Directoire, se rendit du Luxembourg aux Tuileries, quartier général désigné, où le général Bonaparte la passa en revue et lui donna ses ordres. Aussi, dès que le coup d'État eut été légalisé et que le Consulat provisoire eut été établi, la Garde du Directoire prit le service auprès des Consuls concurremment avec la Garde du Corps législatif. Or, ces deux Gardes ne comportaient d'autre cavalerie que celle qui; officiellement, était désignée sous le nom de Cavalerie de la Garde du Directoire ou de Grenadiers de la Garde du Directoire.
Cette Garde à cheval du Directoire était formée de deux compagnies commandées par un chef d'escadron et composées, chacune, de un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, un maréchal des logis-chef, deux maréchaux des logis, quatre brigadiers, trente-neuf cavaliers et deux
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trompettes. L'uniforme était l'habit bleu national avec parements et pattes écarlales avec lisérés blancs, doublure blanche avec lisérés écarlates, retroussis agrafés garnis de grenades écarlates — pattes rouges en trèfle lisérées de blanc au lieu d'épaulettes ; veste blanche, culotte de peau blanche, bottes à l'écuyère avec manchettes de botte et éperons en acier bronzé; boutons blancs à l'habit, à la veste et au chapeau, ce bouton timbré d'un faisceau d'armes portant les mots Lkirde du Directoire; chapeau uni avec une ganse blanche, cocarde tricolore, marron et plumet rouges ; manteau blanc avec retroussis pareils ; portemanteau de drap bleu garni de galons jaunes. Les cavaliers étaient armés d'un mousqueton, de pistolets et d'un sabre avec dragonne rouge. La giberne chargée d'une grande grenade blanche était attachée à une bandoulière, le porte-mousqueton était blanc ainsi que le ceinturon.
Il semble que le chapeau n'avait pas tardé à être échangé pour le bonnet d'oursin, sans plaque, à jugulaire en cuivre, avec cocarde, cordon de laine jaune, au sommet grenade en laine jaune sur fond rouge et plumet rouge. Cette modification avait eu lieu presque dès le début, ainsi que le montrent diverses représentations graphiques, aussi bien pour la Garde à pied et à che-
val du Directoire que pour la Garde des Conseils.
Cet uniforme resta presque tel sous le régime consulaire; néanmoins l'habit bleu eut des revers blancs, taillés carrément comme celui des Grenadiers à pied, les boutons furent jaunes au lieu d'être blancs et portèrent, sous le Consulat, un faisceau de licteur et, sous l'Empire, un aigle couronné. Les Grenadiers reçurent l'aiguillette rouge qu'ils portèrent à droite, et, sur la plaque de ceinturon, figura l'aigle couronnée, de même qu'il y eut des couronnes aux angles de la housse de cheval. Les chevaux très habillés eurent des rosettes de tête et de queue en laine rouge et un frontail en laine rouge. Ces modifications furent pour la plupart postérieures à l'an XII et ne se firent sans doute qu'au renouvellement des effets. Au début, comme le dit le Moniteur, la Garde à cheval du Directoire devint purement et simplement la Garde à cheval des Consuls.
Quelques jours plus tard, Bonaparte ne trouvant cette garde ni assez nombreuse ni assez brillante, ayant d'ailleurs à récompenser des dévouements et à satisfaire des ambitions, désirant enfin appeler ses anciens Guides d'Italie et d'Egypte au partage de sa nouvelle fortune, adjoignit à la Garde à cheval une compagnie de cavalerie légère et, par l'arrêté constitutif du 7 frimaire, donna à la Cavalerie de la Garde, au
corps que, pour plus de clarté, il conviendrait de désigner dès à présent sous le nom de Grenadiers à cheval, une organisation beaucoup plus ample et toute différente de celle qu'il avait antérieurement.
La Cavalerie eut un état-major composé d'un chef de brigade, de deux chefs d'escadron, d'un adjudant-major, de deux adjudants sous-lieutenants, d'un capitaine instructeur; d'un capitaine quartier-maître, d'un sous-lieutenant porte-étendard, d'un chirurgien-major, de sept maîtres ouvriers, d'un vétérinaire, d'un trompette-major et d'un brigadier trompette.
Au lieu de deux compagnies, il y eut deux escadrons chacun de deux compagnies. La compagnie comprenait un capitaine, deux lieutenants. un sous-lieutenant, un maréchal des logis chef, quatre maréchaux des logis, un fourrier, huit brigadiers, quatre-vingt-seize grenadiers, un maréchal ferrant et deux trompettes. L'effectif se trouva ainsi porté de deux cent quatre hommes que comprenait la Garde du Directoire à quatre cent quatre-vingt-sept, sans parler de la cavalerie légère. En l'an IX, le Premier Consul ajouta au corps deux nouvelles compagnies et encore deux l'année suivante, en sorte que, à partir du 23 brumaire an X les Grenadiers à cheval formèrent un régiment de quatre escadrons, soit tout près de
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mille sabres. L'élat-major suivit la même progression. Outre un général de brigade commandanl^ il y eut on l'an XI un chef de brigade; les dcu.x chefs d'escadron furent portés h trois en l'an IX, de même que les adjudants sous-lieulenants; au lieu d'un seul porte-étendard, il y en eut trois en l'an IX et quatre en l'an X; enfin le corps reçut en l'an XI un second adjudant-major.
L'organisation h quatre escadrons subsista jusqu'en 1806 où fut créé un escadron de vélitcs; puis, cet escadron ayant été supprimé en 1811 par la promotion des vélites comme sous-oflieiers dans l'armée, le nombre régulier des escadrons fut porté à cinq, chacun de deux cent cinquante hommes et cette situation resta identique jusqu'à la fin de l'Empire.
En l'an IX, les étendards des Grenadiers étaient, comme on a vu, au nombre de trois : on en connaît un bleu, avec, au centre, un soleil d'or sur lequel est brodé un faisceau de licteur, surmonté d un casque d'or et accompagné de deux drapeaux aux couleurs bleu, blanc, rouge et de deux étendards rouges; au-dessous du faisceau le chiffre R. F. en petites lettres; au-dessus du faisceau, la légende Garde des Consuls sur un ruban bleu à envers rouge; le tout est entouré d'une large broderie d'or dont les quatre angles sont formés de quatre grenades, tandis que
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quatre foudres occupent le milieu des côtés. On ne connaît de même qu'un seul des étendards des Grenadiers à cheval de la Garde impériale; il est rouge et porte au centre une aigle couronnée ilcnant la foudre en ses serres et placée au centre d'une broderie d'or rayonnante. Le tout est entouré d'une large broderie d'or. La cravate est blanche à franges d'or.
Il est évident que, étant données ces origines du corps, on ne saurait établir un lien entre les Grenadiers des deux gardes, consulaire et impériale, et les Grenadiers de la Maison du Roi. Pourtant combien de rapprochements s'imposent à l'esprit qui ont pu se présenter à la pensée de Honaparte! Outre le nom semblable, n'est-ce pas un recrutement pareil parmi les vétérans de l'armée? Les uns comme les autres n'ont-ils pas Ihabit bleu, et, si le bonnet d'ourson des anciens Grenadiers est moins haut, moins large que celui des nouveaux, le dernier n'est-il point l'exagération du premier? Ne trouverait-on pas d'autres détails de tenue qui donneraient à croire que, si l'on n'a pas imaginé une succession impossible, du moins l'on a rien épargne pour rappeler à la mémoire un corps qui, depuis 1674, s'était acquis tant de gloire ? Le nouveau devait s'en acquérir maintenant bien plus encore.
1% CAVALIERS DE NAFOLl'ON
Les Grenadiers à cheval ont eu successivement pour chefs de brigade ou pour colonels durant le Consulat et l'Empire : Bessières, Ordener, Wal- Iher et Guyol. Bessières commandait les Guides du général Bonaparte depuis leur formation à, l'armée d'Italie; il avait été leur chef en Egypte ; il était donc tout naturel qu'il fût à la tête de la Cavalerie de la Garde : comme chef de brigade, il commandait à la fois les Grenadiers et les Chasseurs, et ce fut lui qui les mena à la charge à Marengo; promu général de brigade quclipes jours après, il prit alors le litre de commandant en second de la Garde des Consuls qu'il garda jusqu'au 23 brumaire an X où un arrêté régla que la Garde serait commandée par quatre officiers généraux : un pour l'infanterie, un pour la cavalerie, un pour l'artillerie et un pour le génie. (]et arrêté fut modifié le 7 fructidor où Davout fut nommé commandant des Grenadiers à pied, Soult commandant des Chasseurs à pied, Bessières commandant de la Cavalerie, et Mortier commandant de l'Artillerie et des Matelots. Bessières eut donc, d'abord comme général, puis comme maréchal d'Empire et colonel général, le commandement des Troupes à cheval; il le conserva jusqu'à sa mort, la veille de la bataille de Lgtzen, et eut pour successeur, moins fomme commandant de la Cavalerie que comme
GRENADIERS A CIIEVAL 197
colonel général, le maréchal Suchet, duc d'Albuféra.
Bessières est à part : qui écrira l'histoire de la Garde devra regarder avec attention ce personnage singulier qui, sous une froideur voulue faite pour glacer tout autour de lui, cache une ardeur de passion non commune. Tel il est physiquement avec ses cheveux poudrés à frimas entourant sa figure très jeune, tel au moral, ferme, droit, pondéré, avec, au profond, des éclairs de passion. De sa correspondance avec sa femme, toute sa correspondance conservée, qui va du jour de ses liangailles à la veille de sa mort, on n'a pas trouvé une phrase à extraire : pas une qui dise autre chose que ce qui se trouve dans les gazettes. C'est correct, affectueux, tendre, plein de douceur pour la femme et les enfants, sans un mot qui sourit, sans un baiser qui se cabre, uni, sec, droit : la correspondance la plus bourgeoise, la plus terne du mari le plus fidèle. Or, Bessières mort, on trouva son secrétaire plein de lettres de sa maîtresse, une fille d'opéra aux destinées tragiques dont tous les grands enlrelencurs sont morts violemment, et cette fille, il l'aimait de passion, il avait dissipé pour elle les sommes énormes que l'Empereur lui donnait en dehors de ses traitements allant à 150,000 francs par an,
198 CAVAI.lKllS DE NAPOLKON
ilo SCS dolalions de 263,000 francs de revenu, sans compter le mont de Milan, et il laissait près d'un million de délies que lEmpercur liquida. Dans le service, tout pareil, uni, sec, exact, pondéré; aux jours de bataille, rien en lui des einporlemcnts, des cnvolemenls, des coups d'aile d'un Mural, mais une fermeté indicible de volonté qui des hommes d'élite qu'il commandait obtenait tout; puis, à un moment, comme un coup do folie de bravoure, mais très rare et semblable à l'emballement d'un cheval blessé.
Tel qu'il est, il est digne de figurer le premier en cette liste de héros qui personnifient les Grenadiers à cheval, mais s'il les représente, il ne les incarne pas comme Ordener. Tout soldat qu'il est, et admirable soldat, il n'est que de 1791, de la génération des Volontaires ; il n'est point troupier fini comme ses successeurs ; il a, ou s'est fait, des manières, il est du monde et de la Cour. Les autres sont d'abord et demeurent avant tout soldats.
Ordener qui, en messidor an VIII, est nommé chef de brigade de la Cavalerie de la Garde, est un Lorrain qui a débuté, en 1773, aux dragons de la Légion de Condé, est passé avec son escadron, lors du licenciement de la Légion, dans les Dragons de Boufflers, puis dans le 4^ Chasseurs à
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cheval, devenu plus tard 10" de l'arme. Il a fait dans ce corps toutes les campagnes aux armées de la Moselle, du Rhin, des Alpes, d'Italie — et il y a gagne tous ses grades jusqu'à celui de chef de brigade que Bonaparte lui a conféré. Il a fait, toujours avec ce même régiment, les campagnes de 1708 et 1799 à l'armée du Rhin et sur le Danube, et c'est de là que le Premier Consul l'a appelé au commandement des Grenadiers. Il garde ce commandement du 29 messidor an VIII jusqu'au 20 mai 1806 et c'est, en cette qualité qu'il est promu général de brigade en l'an XI et général de divison le 4 nivôse an XIV. Si bien qu'il fasse à Âusterlitz, l'Empereur ne l'y trouve plus aussi énergique que par le passé. < Je crois, dit-il, qu'Ordener est usé. Il faut être jeune à la guerre. Nous n'en avons plus que pour cinq ou six ans. » Ordener venait d'avoir cinquante ans.
Mais, en lui donnant sa retraite, de quelle fai]on l'Empereur le traite-t-il? Il l'avait fait, en l'an XII, commandant de la Légion, il le fit en 1806 sénateur de l'Empire, et, autant pour honorer en sa personne l'armée entière que pour donner une leçon aux dames du faubourg Saint-Germain qui, entrées dans la Maison de Joséphine y prenaient des airs, il le nomma Premier écuyer de l'Impératrice ; c'était la plus grande charge de la Maison, celle d'où dépendaient toutes les autres'