‹ Cavaliers de NapoléonChapitre 49 sur 76 · DRAGONS A PIF.D · texte numérisé non relu

DRAGONS A PIF.D

représenté un dragon à pied, celui-ci n'est reconnaissable du dragon à cheval que parce qu'il n'a pas d'éperons à ses bottes. On ne saurait prendre pour un document un joli dessin d'Horace Vernet (jui, d'ailleurs, se rapporte aux premiers engagements de la journée de Friedland, époque où les Dragons à pied ne semblent plus exister. On est donc en droit, jusqu'à plus ample informé, de penser que la division Baraguay d'IIillicrs a fait celle rude campagne, où l'Empereur n'a certes pas épargné les jambes de ses soldats, dans une tenue singulièrement peu appropriée.

Quoi qu'il en soit, l'expérience é^ait loin d'être décisive : et, jusqu'au moment où l'histoire de la division des Dragons à pied aura été sérieusement écrite, il sera permis de préférer les mentions au Bulletin à des assertions qui se trouvent contredites par des documents sérieux. Ce ne fut pas en fll'et le grand parc de l'armée qui fut pris au combat d'IIaslach, mais le parc de la division Du Pont; et Du Pont, dans la relation qu'il a laissée de cet engagement, ne fait aucune allusion ni à cette prise, ni à la conduite des Dragons à pied. Si le fait était exact, comment l'Empereur auraitil écrit à Berthier, de la Malmaison, le o avril 180G, la lettre suivante [Correspondance n° 10,038; : t Mon cousin, vous trouverez ci-joint la justification du général Baraguay d'Hilliers. Je désire que

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Tous la lisiez avec allcnlion et que vous la communiquiez au maréchal Ney avec les noms des onieiers cités en témoignage; car ii est juste que, s'il y a eu impossibilité pour le Général Doraguay dHillicrs de se trouver à l'affaire du 19 vendémiaire, il soit entièrement lavé et gu aucune ombre de soupçon ne plane sur sa tête. Faites tlrcsser un procès-verbal en règle des faits. S'il y a de sa faute, il doit être puni; mais s'il a fait son devoir, il ne doit rester aucune prévention contre lui. » Donc, ce dont Baraguay d'Hilliers était accusé, ce n'était pas d'avoir laissé prendre le parc et les bagages de la division Du Pont, cétait de ne pas s'être trouvé àrafTaire d'ilaslach. Cela change les choses et l'erreur de M. le général Thoumas paraîtrait inexplicable si l'on ne pouvait penser qu'il a confondu la division des Dragons à pied avec le 17° régiment des Dragons à cheval, lequel, par ordre de Du Pont, mit pied à terre pour combattre, fut chargé par les dragons de La Tour, eut son colonel, le brave Saint-Dizier, haché à coups de sabre et, malgré la vigoureuse défense de quelques dragons et en particulier du chef d'escadron Dautrecourt, fut culbuté et perdit la plupart de ses chevaux. Mais de ce qu'un régiment d'ailleurs excellent — car le 17*^ est le corps appelé d'abord Volontaires de Saxe, puis volontaires de Friezen et enfin Schomberg-Dragons —

R été malheureux un jour, faul-il en conclure que le système du combat pied à terre des dragons est condamné? Dans la même campagne, à Werlingen, n'est-ce pas avec un détachement de dragons pied à terre que le général Beauraont s'est emparé du pont par lequel devait passer la colonne et, quelques instants plus tard, le 9^ Dragons étant arrêté dans les rues de Werlingen par les tirailleurs, n'est-ce pas avec un escadron pied à terre que Beaumont en a eu raison?

Sans doute, comme cavaliers, les Dragons curent, dans les deux campagnes de l'an XIV, des pages plus glorieuses encore que comme fantassins : ils s'illustrèrent à Wertingen où le 1^'', son colonel Arrighi à sa tête, enfonça deux régiments de cuirassiers, fit mettre bas les armes à un bataillon hongrois et prit six pièces de canon; où Maupetit, chargeant avec le 9^ qu'il commandait, reçut neuf coups de baïonnette en traversant les bataillons autrichiens formés en carrés et s'empara de quatre pièces de canon et de trois drapeaux; où le colonel Wattier, avec le 4", le chef d'escadron Gobrecht avec le 2®, s'immortalisèrent.

A Diernstein, à Austerlilz, dans toutes les rencontres de cette mémorable campagne, les Dra-

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gons eurent les pages les plus brillantes. Aussi ne saurail-on doutor que ce fut pour récompenser l'arme tout entière que, par le décret du 15 avril 180G, l'Empereur créa un régiment de Dragons dans sa Garde. Ce régiment dut être organisé comme les Grenadiers et les Chasseurs : c'est-àdire qu'il fut composé de cinq escadrons dont un de vcliles — chaque escadron au complet de deux cent quarante- huit hommes, officiers et sous-officiers compris, divisé en deux compagnies — et d'un état-major ccmprenant un colonel commandant, deux majors, cinq chefs d'escadron, un chef d'escadron et un capitaine instructeurs, un quartier maître trésorier, deux adjudants-majors, cinq sous adjudants-majors, trois adjudants liculcnants, quatre porte-étendards et cinq officiers de santé; dans le petit état-major, vingt et un sousofficiers ou maîtres ouvriers, un trompette-major, trois brigadiers trompettes et un timbalier.

De fait un tel régiment équivalait à une brigade de l'armée, le décret stipulait donc que, en campagne, chaque régiment de la Garde formerait deux régiments, composés de deux escadrons, l'escadron divisé en deux compagnies dites de manœuvre. Les majors prenaient chacun le commandement d'un régiment et le colonel faisait fonction de général de brigade.

L'uniforme des Dragons de la Garde — que le

peuple baptisa Dragons de U Impératrice — était pour la coupe entièrement semblable à celui des Grenadiers à cheval, mais ce qui était bleu chez les Grenadiers était vert chez les Dragons et ceuxci remplaçaient le bonnet à poil par un casque de cuivre rouge, à crinière noire pendante, surmonté l'un plumet rouge. L'armement était le sabre, les pistolets et le fusil de dragon. Le régiment devait cire monté en entier en chevaux noirs.

A sa création, le régiment, devait, pour les hommes, se recruter dans l'arme : chaque régiment de la ligne fournirait la première année douze hommes ayant au moins dix ans de services et la seconde dix. Mais les Dragons de la Garde ayant été entièrement organisés dans le courant de 1806, il fut prélevé en réalité vingt-deux vieux soldats sur chaque régiment de ligne.

Les Grenadiers et les Chasseurs à cheval de la Garde devaient fournir les deux tiers des officiers et la totalité des sous-officiers et brigadiers. Mais luette proportion des officiers venant de la ligne, [);ir rapport aux officiers venant de la Garde, ne paraît pas avoir été suivie. En iSOG, sur cinq offii.iers supérieurs de l'état-major, trois viennent de la ligne; en 1807, sur dix, sept au moins. Pour les capitaines de même. On a forcément écrémé les régiments pour fournir des éléments dignes de la Garde.

2f.4 CAVAMKIIS l>b ^Al•Ol.l;oN

L'Empereur semble avoir porlé à ce régiment une all'eclion si parliculicre qu'il lui clonii.i successivement pour colonel commandant deux de ses cousins, les seuls parents qu'il avouai, qui servissent dans ses armres, dont il se fût occupé dès leur jeunesse et qui eussent mérité sesfaveurs: Arrighi et Ornano. La mère de Jean-Toussaint Arrighi de Casanova, née Antoinette Bcnielli, était la fille d'Antoinette Pietra-Santa, sœur de Madame Ramolino, en secondes noces Madame Fesch, grand'nf\èrc de Napoléon. Arrighi était donc le cousin issu de germain de l'Empereur par sa mère. Ornano était au même degré du coté paternel; sa mère, Isabelle Bonaparte, était fille de Napoléon Bonaparte, lequel était fils de Joseph, père de Charles et grand-père de l'Empereur. Arrighi recevait sur la cassette du Consul dos gratifications parfois très fortes (ainsi 24,000 francs le 4 vendémiaire an XII) mais il n'avait pas de traitement fixe. Ornano, durant le Consulat, touchait 750 francs par trimestre et avait de temps en temps des gratifications (4,800 francs le 4 brumaire an XII par exemple) mais moins fortes qu'Arrighi. LadifTérence qui se trouva entre leurs deux fortunes tint uniquement aux six années qui les séparaient. L'un, dès le Consulat, était d'âge a tout recevoir; l'autre, quoiqu'il eût, dit-on, commencé à servir à l'âge de treize ans, avait

seize ans à l'avènement de Bonaparte au pouvoir. Ces six ans mirent la seule inégalité dans les honneurs qu'ils reçurent.

Arrighi, colonel à vingt-deux anS; général de brigade à vingt-neuf, était à trente et un ans général de division et duc de l'Empire avec 288,000 francs de dotation annuelle, sans compter l'hôtel de la rue du Mont-Blanc, ses dotations italiennes et ce que l'Empereur lui avait donné d'argent comptant; Ornano, avec ses six ans de moins, arrivait seulement au milieu de l'Empire à un haut grade : colonel à vingt-deux ans comme Arrighi, il était général de brigade à vingt-sept, général de division à vingt-neuf, il avait trente ans lorsque l'Empire s'écroula. Il était comte de l'Empire du 22 novembre 1808 avec 100,000 francs de dotation. Quelle fortune l'Empereur ne lui rcservait-il pas? Pour des honneurs il n'en manqua point, mais il ne les tint point de l'Empereur.

Tandis que Arrighi, entièrement et passionnément fidèle, se dévouait à la famille à laquelle il appartenait et, après la proscription, se faisait le chargé d'affaires des Bonaparte, Ornano, porté lui aussi sur la liste d'exil, rentrait en France après un court séjour en Belgique, reprenait du service en 1828, était employé sous Louis-Philippe qui le nommait pair de France, siégeait à l'Assemblée constituante et à l'Assemblée législative et sous

266 CAVAI.IKIIS UK KAI'OLtON

Napoléon III élail succcssivemcnl nommé séna- Icur, grand chancelier de la Légion d'iioiuieur, gouverneur des Invalides. Il recevait enfin le i avril le bAlon de maréchal de France.

Certes, la fortune de ces deux hommes a été surprenante et leur parenté n'ynHÎsit point, mais on peut dire qu'ils y étaient presque égaux jiar leur cœur et par leur instinct de la guerre.

Arrighi entré en l'an V, à dix-neuf ans, dans la 75" demi-brigade en qualité de lieutenant d'une des compagnies franches levées en Corse, venait d'être adjoint aux adjudants généraux lorsque fut signée la paix de Léoben. Attaché alors à l'ambassade de Joseph à Rome, il assiste au meurtre de Duphot, et revient à Paris à temps pour prendre part à l'expédition d'Egypte. Blessé à Salahich et promu capitaine sur le champ de bataille, il est un des premiers à la brèche de Jaffa, il est de tous les assauts de Saint-Jeand'Acre où il reçoit une blessure que l'on croit mortelle. Il se remet à peu près, arrive en France, retrouve sa place dans l'état-major de Berthier et charge avec fureur à Marengo.Il y gagne le grade de chef d'escadron et est désigné pour le l*"" Dragons dont il devient colonel le 13 fructidor an XI. Il s'immortalise à la tête de ce régiment dans la Campagne de l'an XIV et son nom est inséparable du combat de Wcrtingen. Quoiqu'il y eût

dans l'arme quantité de colonels plus anciens que lui, sa nomination dans la Garde ne pouvait passer pour une faveur de Cour. On le vit bien à léna et surtout à Friedland où il fut nommé général de brigade; on le vit mieux encore pendant la courte campagne d'Espagne, à Benaventeoù il mena la charge, et en Autriche, à Essling, où il fut nommé général de division, et où, appelé à commander une division de Cuirassiers, il dut quitter ses Dragons.

Il n'eutpointOrnano pour successeur immédiat. Son remplaçant fut le comte de Bonardi de Saint- Sulpice, officier distingué, mais déjà vieux, qui avait fait une partie de sa carrière dans les Di-agons, y avait débuté à seize ans, le 29 septembre 1777, comme sous-lieutenant et y avait gagné tous ses grades jusqu'à celui de colonel auquel il avait été nommé le 12 juillet 1792. Suspendu comme noble par les Représentants du peuple, replacé en l'an III comme adjudant général, Saint- Sulpice avait été aux Chasseurs à cheval, puis dans la Cavalerie, avant de passer, en l'an XI, général de brigade. Écuyer cavalcadour de Tlmpéralrice en l'an XIII, il n'en avait pas moins fait les campagnes de Prusse et de Pologne, et avait été blessé à Eylau; général de division en 1807, comte de l'Empire en mai 1808 avec

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50.000 francs de dotation annuelle, colonel des Dragons de la Garde le 12 juin 1809, il reçut encore en 1812, après la mort de Gudin, le gouvernement de Fontainebleau, mais il ne paraît pas avoir répondu, pendant la campagne de Russie, à ce que l'Empereur attendait de lui, car il fut mis à la retraite le 17 janvier 1813 et, le 21 du même mois, il lut remplacé aux Dragons par Ornano.

Celle fois on ne pouvait se plaindre que le colonel fût trop vieux — il n'avait pas trente ans — et qu'il ne fût pas du corps, — car c'était comme dragon qu'il s'était le plus fait remarquer. Sous-lieutenant au 9*^ Dragons à seize ans, il avait fait les campagnes d'Italie de l'an VII à l'an IX, puis, comme aide de camp, avait suivi Leclerc à Saint-Domingue ; k son retour, il était entré comme capitaine dans l'état-major de Berlhier. A la tète des Chasseurs corses, il se bat vaillamment à Auslerlitz, à léna et à Lubeck. L'Empereur le nomme colonel du 25" Dragons et ce sont de nouveaux exploits en Prusse, en Pologne et surtout en Espagne où il est nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuenlès d'Oûoro après une charge des plus brillantes. Commandant d'une brigade de cavalerie légère en Russie, il se distingue dans toutes les rencontres, est général de division cinq jours avant

la Moskowa où il obtient des avantages marqués sur les cosaques de Platow et dégage l'aile gauche de l'armée. Mais c'est surtout pendant la retraite, à l'arrière-garde, sous les ordres de Ney, qu'il sesignale.il est le héros de Malo-Jaroslawetz et est laissé pour mort à Krasnoé. Sa récompense est l'emploi de colonel des Dragons de la Garde, mais bientôt il monte plus haut encore, car, après la mort de Bessières, c'est lui qui commande toute la cavalerie de la Garde et qui la mène aux charges célèbres de Dresde, de Baulzen, de Leipzig et d'Hanau. En 4814, il est chargé du commandement général des troupes de la Garde qui se trouvent à Paris et il prend une part considérable à la défense.

Pourquoi faut-il que le colonel des Dragons de l'Impératrice ait recherché sous la première Restauration le commandement du Corps royal des Dragons, sous la seconde une inspection de cavalerie, sous Louis-Philippe une pairie ?

La dignité — c'en était presque une — de colonel d'un régiment de la Garde obligeait à suivre la Cour; l'Empereur ne ménageait point au colonel de ses Dragons, surtout à d'Ornano, les missions particulières; par suite, tout le poids du régiment retombait sur les majors qui, en fait, — sauf durant le commandement du duc de

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Vadoue, — étaient les véritables chefs du corps. De CCS majors, un est reste depuis la création des Dragons de la Garde jusqu'à Tieurus, où il est tombé glorieusement en menant à la charge les escaiirons de service, c'est Letort, un héros. Comme Lepic les Grenadiers, celui-ci incarne les Dragons. Lepic est plus populaire sans doute, mais Letort, s'il n'a pas la hardie et brillante repartie de Lepic, est l'homme qui a donne tout son sang et que Napoléon a salué le brave.

Il est né à Saint-Germain-en-Laye en 1773, est parti volontaire en 91, et, son bataillon incorporé dans la 140*= demi-brigade, il a fait dans ce corps les grades de lieutenant et de capitaine. Aide de camp alors du général Huet, il sert pendant trois ans près de lui et près de Ilochc. Mais c'est à l'intérieur, à l'Armée des côtes de Cherbourg, dans l'Eure ou la Seine-Inférieure, et Letort s'ennuie de ne pas être aux coups avec les étrangers. Pour être employé dans la cavalerie à l'Armée d'Italie il offre de partir simple soldat. On lui laisse pourtant l'épaulette d'officier et il est désigné, en l'an V, sous-lieutenant au 9*^ Dragons. Lieutenant sur le champ de bataille en l'an VII, il est capitaine la même année, avec la jambe cassée d'une balle. Chef d'escadron en l'an IX après une admirable charge à Monlebello, il passe en l'an XII major au 14<= Dragons dont il

paraît avoir commandé le dépôt pendant la campagne d'Autriche. Le 8 octobre 1806, il est nommé colonel-major des Dragons de la Garde et, pour ses débuts, six jours après, en chargeant à léna, il est blessé d'un coup de sabre. 11 se signale en Silésie contre les partisans qui tiennent la campagne, en Espagne, en Autriche, en Russie et est fait général de brigade en janvier 1813; blessé grièvement à la tête à Wachau en menant à la charge les Dragons et les Lanciers de la Garde, quinze jours après, à Ilanau, il est le premier aux coups; il y court la tête bandée, sarib casque ni chapeau, et il a un cheval lue sous lui. En 1814, le 24 janvier à Colombey, sur la route de Chaumont, avec deux mille fantassins et quatre cents cavaliers, il a une belle affaire contre le corps entier du prince de Wurtemberg. Le 12 février, à Château-Thierry, il se jette avec ses Dragons sur huit bataillons russes formés en carré et les détruit. Le lendemain, l'Empereur vient aux Dragons de sa Garde et, se découvrant: « Brave Letort, dit-il, je vous fais général de division et comte de l'Empire. » Grade et titre ne sont rien, mais quelle épithète désormais attachée à ce nom ! Letort désormais est letort LE BRAVE. Et il est tel jusqu'au dernier jour, tel à Méry-sur-Seine où, passant le fleuve à gué, il s'attache au prince de Wurtemberg et lui prend

un équipage de pont; tel à Arcis, tel à Saitil- Dizior. Napoléon tombé, Louis XVIII roi, les Dragons sont maintenus comme Corps royal et conservent leurs officiers. Aussi, lorsque Napoléon revient de lîie d'Elbe, Lelort pris entre son dévouement à son ancien maître et le nouveau serment qu'il a prêté, hésite quelques jours; il empêche même ses Dragons de crier : vive l'Empereur! Mais la patrie a besoin de lui. c Letort, a dit plus tard Napoléon, était un des officiers de cavalerie les plus distingués : on n'était pas plus brave ; nul officier ne possédait à un plus haut degré l'art d'enlever une charge et de communiquer l'étincelle électrique aux hommes comme aux chevaux : à son exemple, les plus timides devenaient intrépides. » L'Empereur le fait appeler, le convainc, le conquiert, le nomme son aide de camp et l'emmène comme son homme de main. Le 15 juin, à cinq heures après midi, l'Empereur a en face les Prussiens de Ziethen adossés au bois de Fleurus ; au moment où il va prononcer l'attaque, les Prussiens refusent le combat et se retirent. L'Empereur ne veut pas qu'ils lui échappent; il n'a sous la main que les escadrons de service, ii les donne à Letort et les lance à la charge. La position est tournée et enlevée. Letort enfonce trois carrés, met en déroule les 20% 27' et 28"^ régiments prussiens, leur sabre quatre à

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cinq cents hommes et leur fait quinze cents prisonniers, mais il tombe frappé d'une balle dans le ventre, dont il meurt deux jours après. Il est mort au moins dans son rêve de victoire et ne sul point Waterloo. L'Empereur fut profondément affecté de la blessure de Letort. c Je regrette beaucoup la perte du général Letort, » écrit-il à Joseph. « Noire perte, légère quant au nombre, dit-il dans le Bulletin, a été sensible à l'Empereur par la blessure grave qu'a reçue le général Letort, son aide de camp, en chargeant à la tête des escadrons de service. Cet officier est de la plus grande distinction. »

Letort est le héros des Dragons de la Garde et près de lui, l'on ne saurait placer, si distingués soient-ils, les autres majors du régiment.

Fiteau pourtant mérite une mention : c'est lui qui, à Kaiserlautern, le 6 ventôse an III, lieutenant quartier-maître aux Partisans de l'Armée du Rhin, se fît jour avec quatre hommes au travers de quinze cavaliers tenant un défilé dans un bois et les mit en fuite; qui, près de Valeggio, le 12 prairial an V, lieutenant au V bis de Hussards, aborda avec vingt-cinq hommes, deux escadrons napolitains et prit leur chef de sa main; qui, en Egypte et en Syrie, se signala par vingt traits de folle intrépidité. Sortant du 3® Dragons où il

avait ôlô placé chef de brigade provisoire le 1" voiidriniairc au IX, il fut nommé, le 13 septembre 1806, colonel-major des Dragons avec lescjuels il servit jusquau 25 mai 1800 où il fut nommé général de brigade. Fileau reçut à Wagram une blessure grave qui obligea l'Empereur à l'employer à l'intérieur; mais, comblé de faveurs, titré comte de Saint-Élienne avec 12,000 francs de dotation, nommé commandant du département du Léman, Fiteau, dans un accès de folie, se tua d'un coup de pistolet.

Marthod aussi vaut d'être nommé : c'est un Savoisien qui a débuté à la Légion allobroge, et est passé de là lieutenant au 15® Dragons. 11 a fait toutes les campagnes d'Italie et d'Egypte se signalant à chaque affaire, surtout à Vicence, à Arcole, à Redesir, à Alexandrie. Chef d'escadron en l'an XI, major au 23° Dragons en l'an XII, il passa aux Dragons de la Garde en qualité de chef d'escadron, le 8 juillet 1807. Il fit la campagne d'Espagne avec le corps dont il fut nommé major en 1809. Il semble être resté en Espagne jusqu'en 1811, et ne revint que pour prendre part à l'expédition de Russie : le 2o septembre 1812, Marthod, envoyé en reconnaissance aux environs de Moscou avec un escadron du régiment, est attaqué par une nuée de cosaques. Il les charge, les culbute et rompt ensuite un régiment de cuirassiers;

mais l'ennemi grossit à vue d'œil : bientôt, c'est à quatre mille cavaliers que les Dragons ont alTaire ; ils se défendent avec une intrépidité admirable, mais ils succombent à la fin. L'ennemi fait prisonniers cinquante hommes tous blessés. Marlhod pour sa part a l'épaule gauche brisée de deux coups de sabre, le bras droit cassé, la cuisse gauche ouverte de deux blessures, le corps criblé de coups de lance. Il mourut dix jours après.

Le dernier major des Dragons, Pinteville, fils d'un député de la Noblesse aux États-Généraux, était aussi un vétéran de l'arme et avait dix-huit campagnes à son actif : Allemagne, Côtes de l'Océan, Irlande, Saint-Donîingue, Espagne, Pologne, Russie. Il remplaça Marthod en 1813, mais à la bataille de Kulm, il fut blessé si grièvement qu'il fut dès lors hors d'état de servir.

Il est impossible de rapporter les états de service des chefs d'escadron. Il en est un, Testot Ferry, dont la biographie a été l'objet d'un intéressant travail et qui peut servir de type. C'est de la bravoure, de la loyauté, de l'honneur à revendre. Ces corps de la Garde, à les regarder homme par homme, sont pour imposer du peuple français, du vrai peuple, tel qu'il est sorti de la Révolution, une idée si haute qu'elle en est décourageante pour qui vit un siècle après eux.

Et pourtant, même parmi eux, combien en eiterait-on qui volontairement, sans idée de retour, brisèrent leur épée quand leur maître tomba, ne tirent nulle démarche pour se faire accueillir des nouveaux venus, se retirèrent franchement froidement, résolument, à l'écart et, ayant eu cet honneur de prêter leur serment entre les mains de l'Empereur, tinrent que rien, pas mémo I;i mort, ne pouvait les dégager. Arrighi fut un des deux ou trois hommes qui agirent ainsi et il faut au moins le dire.

Malgré la gloire qu'ils se sont acquise, les dragons de la Garde ne sauraient d'ailleurs être égalés aux Chasseurs et aux Grenadiers. Ils n'ont pas comme ceux-ci décidé d'une de ces grandes journées où la fortune de la France était en péril. Ils n'ont point eu, comme arme, une autonomie et une façon de combattre qui leur fût spéciale. De fait, à partir de leur création, par leur constitution même elles éléments qui y avaient servi, ils ont doublé en quelque façon les Grenadiers et ont été bien plutôt grosse cavalerie que Dragons. Cela était inévitable et a eu une action indiscutable sur l'arme entière où le combat à pied a été de plus en plus dédaigné pour le combat achevai et le fusil pour le sabre. Enfin, à partir du moment où l'Empereur veut constamment près de sa personne, sur le champ de bataille, cette ré-

serve composée d'un escadron de chaque régiment delà Garde, qu'il tient toute sous sa main pour la jeter à son heure sur le point où le combat devient douteux, il est bien difficile de distinguer, dans ces charges des escadrons de service, les faits qui appartiennent à tel ou tel corps. Pour collective qu'elle est, la gloire n'en est pas moindre, mais c'est la cavalerie de la Garde tout entière qui la recueille.

La création des Dragons de l'Impératrice marque l'apogée de l'arme entière et prépare sa décadence. On a, pour former en si peu de temps cet énorme corps équivalant à une brigade, écrémé les régiments, pris les officiers les plus distingués et les plus vieux soldats. C'est un prélèvement de près de mille hommes, tous de première ligne. Néanmoins, au début de la campagne de Prusse, les dragons se montrent encore merveilleusement. Napoléon n'a pas renoncé, comme il semble à quelques-uns, au système de formation des dragons à pied, puisque le 13 septembre il ordonne la constitution de six — puis seulement quatre — bataillons de Dragons à pied rattachés à la Garde par les officiers supérieurs qu'il leur donne ; mais dès le 23 octobre, ce corps

2M CAVALlEllS DE NAPOLÉOX

est enlièreraeiit remonté avec les chevaux de la cavalerie saxonne, en môme temps que le sont, avec des chevaux de prise ou de réquisition, les dragons non montés de chaque régiment (300 sur 915 au complet).

Les Dragons prennent une part des plus actives à cette chasse gigantesque, ce rabat organisé avec un art si consomme qui porte à son comble la renommée de la cavalerie française et assure celle de Murât. Mais ces marches jour et nuit, de la Saale à l'Oder et à laVistule, tuent les chevaux et épuisent les hommes. Ce sont des régiments fantômes qui arrivent à la frontière de Pologne.

De plus, par une étrange coïncidence, dans le courant de cette campagne presque tous les régiments de l'arme ont perdu leur ancien colonel pour en recevoir un nouveau. On trouve de l'année 1806, Delort promu au 24*, Lallemand au '21°, Dommanget au 10% d'Oullembourg au 1°% de la Fitte au 18", de Séron au 7«, Laroche au 13% Giraux au 12", Vial au 16°, Bouvier des Eclaz au 14®, Grézard au 3', de la Moite au 4", Girardin au 8% Queunot au 9", de Beurmann au 17'^; de l'année 1807, on trouve Ornano promu au 20", Ghamorin au 26*, Frossard au 22% Picquet au 6*, Ismert au 2% Dejean au 11**, Treuille de Beaulieu au 15*=; le 19% le SS*-' et le 30* changent aussi de

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colonels. Ainsi sur trente régiments vingt-six ont perdu leur commandant en 1806 et 1807. Or il ne faut pas qu'on s'imagine que ce soit là, sous l'Empire, la proportion normale des mutations. De 1700 à 1815, chaque régiment de dragons n'a eu en moyenne que cinq colonels différents : encore pour arriver à ce chiffre, faut-il comprendre ceux qui se trouvaient en fonctions en 1799 et dont beaucoup dataient de 1793. Ce renouvellement presque intégral du cadre supérieur est donc surprenant. A quoi est-il dû? Est-ce la mort qui a fauché ainsi tous les colonels de Dragons? Non. Sur vingt-deux on en trouve trois qui ont été tués dans la campagne : Beckler du S^, tué le 24 novembre 180G au combat de Nazielsk; Bourbier du 11®, mort le 9 février 1807 des blessures qu'il a reçues à Eylau; Le Baron, tué le 6 février 1807 à Hoff-Saint-Dizier du 17% tué à Albeck dans la campagne de l'An XIV, ne semble avoir été remplacé par de Beurmann que dans les premiers jours de 1806, mais Saint- Dizier n'est pas tué dans la campagne de Prusse. Bien plus que la mort, la formation de la nouvelle Cour et la création des Dragons de la Garde prennent des colonels. Aux Dragons de la Garde vont Arrighi du 1" et Fileau du 3'^. Dans la maison du prince Joseph, Cavaignac du 10® et Lafon- Blaniac du 14''; dans la maison du prince Louis,

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Caulainoourt du lO' et de Broc du 13"; dans la maison du prince Jérôme, Lcfcbvre-Desnorltos du 18". Or, si les ccuycrs de l'Empereur, de I Impératrice et des princesses, pour qui le service de guerre passe avant tout, paraissent à leur régiment, la situation est autre pour les écuyers des princes, car ces princes ont eux-mêmes à ce moment des commandements : Joseph à Nnpios, Louis en IIoUaiKle, Jérôme en Silésic. Sept colonels sont donc enlevés de ce chef.

Cinq ont été mis à la retraite : le 24 frimaire an XIV, Trouble du 24« (53 ans); le 14 novembre 1806, Terreyre, du ^V (49 ans); le 22 brumaire an XIV, Laveran du 7' (51 ans); le 16 février 1807 — onze jours après Eylau — Delorme du 26'' (50 ans), enfin Dupré du 30", a été contraint par l'état de sa santé à demander un commandement à l'intérieur.

Onze enfin ont été promus généraux de brigade : Rigau, du 25®, le 12 janvier 1807; Pages, du 12', le 4 nivôse an XIV; Clément de la Roncière, du 16®, le 31 décembre 1806; Privé, du 2**, le 14 mai 1807 (il était indisponible depuis Eylau où il avait été grièvement blessé); Wattier, du 4®, le 3 nivôse an XIV ; Maupetit, du 9", le 30 décembre 1806; Barthelmy, du 15% le 4 avril 1807 ; Carrié de Boissy, du 22®, le 13 mai 1807; d'Oullembourg, du l®*", le successeur d'Arrighi, le

4 avril 1807; Reynaud, du 20«, le 31 décembre 180G et Delres, du 28^ le 4 avril 1807.

Or, la plupart de ces colonels commaadaienl leurs régiments depuis sept ans au moins, plusieurs depuis dix à douze ans; ce fut donc une désorganisation complète; qu'on y joigne le prélèvement d'anciens soldats , d'anciens officiers pour les Dragons de la Garde, les mises à la retraite sans nombre amenées par une campagne aussi vive, par les fatigues, la rigueur de la saison et le feu de l'ennemi et l'on ne s'étonnera pas si, dans la seconde partie de la guerre, les Dragons, décapités en quelque sorte, se montrèrent au-dessous de leur réputation. On sait que Milhaud, promu divisionnaire le l^' janvier 1807 et placé à la léte d'une division de Dragons, vit, le 14 février, cette division prendre fuite devant une charge de cent cosaques et de deux cents hussards et qu'il écrivit à Murât : < Je déclare que je ne veux plus commander à de pareilles troupes. » A la suite de diverses affaires analogues, les loustics de l'armée baptisèrent les Dragons, gibier de cosaque et l'on put penser qu'ils ne s'en relèveraient pas.

Mais leur infériorité en Pologne ne tenait qu'à l'absence d'officiers et de vieux soldats, à un afflux inusité de recrues qui n'étaient point suffisamment instruites. Lorsque les Dragons eurent

passé quelque temps en Espagne, le pays qui mieux que tout autre semblait approprié à leur arme, qu'ils se furent aguerris par des escarmouches quotidiennes et qu'ils eurent acquis cette expérience plus nécessaire peut-être pour eux que pour les autres corps, ils redevinrent la troupe la plus redoutable et la plus utile qui fût dans l'armée. Ils eurent, pied à terre, d'admirables affaires, telles que celles de Puente Ferreira et de Bcrceira en 1808, celle d'Usagre et du Col d'Ave en 1811, celle surtout de Valencia de San-Juan en 1813, où ils se montrèrent aussi hardis fantassins que, ailleurs, comme à Alba de Tormes, à Tudela, à Ocafia, à Medellin, à Fuentes de Onoro, ils se montrèrent intrépides cavaliers.

C'étaient des hommes de fer les dragons d'Espagne, lorsqu'ils vinrent unir leurs elTorts aux débris de la grande armée d'Allemagne pour repousser l'invasion. Jamais ils ne furent plus héroïques que durant la campagne de France, à la Rothière, à Nangis, à Saint-Dizier, à Provins. Ils se taillèrent alors dans l'histoire une page que le temps ne saurait abolir; sur leurs chevaux déferrés, qui les portent à peine, se redressant sous leurs uniformes en guenilles, sans chaussure, sans pain, sans solde, ils passent toujours prêta aux batailles, la compagnie d'élite avec le haut

CIIEVAU-LÉGERS POLONAIS ItE LA GARDE 2S3

bonnet à poil, les compagnies du centre avec cet admirable casque dont le cuivre s'est noirci à la poudre; ils chargent, les dragons de Milhaud et les dragons de Kellermann , et au milieu des carrés russes éventrés par leurs sabres, ceux-ci arrivés d'Espagne, ceux-là venus d'Allemagne, ils se rencontrent, se retrouvent et s'embrassent.

L'impression produite sur l'esprit de l'Empereur par la conduite des Dragons durant la campagne de Pologne, ne pouvait s'atténuer que par le temps, par des exploits nouveaux et une nouvelle gloire. Or, à ce moment même (1807-1808) apparaît un corps qui, par une action presque incroyable, attire l'attention et la bienveillance de l'Empereur , et qui bientôt , par suite du hasard d'un combat, réhabilite une arme oubliée, introduit de nouveau dans la tactique des éléments qui semblaient surannés, et détermine Napoléon à transformer presque entièrement l'armement de sa cavalerie. Sans doute, l'Empereur maintient tout entière sa théorie sur le feu de la cavalerie; il y tient, peut-oh dire, plus encore, puisqu'il va décider que cavaliers lourds comme cavaliers de ligne et cavaliers légers, tous seront armés désormais du mousqueton, mais ce qu'il

semble abandonner, non parce que le principe lui en semble faux, mais parce que les hommes ne sont ni suffisamment instruits, ni suffisamment aguerris, c'est le système du combat à pied. Certes, il ne le fait pas disparaître du règlement, et ce règlement est appliqué avec un succès indiscutable lorsque les hommes ont la valeur et l'enlraînement nécessaires, mais le cas est rare; il semble que Napoléon n'y a plus la même confiance et que les difficultés qu'il a éprouvées l'ont dégoûté.

Durant le séjour de l'Empereur à Varsovie, une garde d'honneur s'était spontanément formée à rimilalion de ce qui se passait dans les Bonnes Villes de l'Empire, lorsque le souverain y faisait momentanément sa résidence. Ici la garde était d'autant plus brillante que l'enthousiasme des nobles polonais était plus vif. Elle avait pour chef Vincent-Corvin Krasinski, le neveu du martyr de l'Indépendance, du saint évêque de Kamienieç, et les hommes qui la composaient appartenaient tous à de grandes familles.

Une partie de ces jeunes gens accompagnèrent l'Empereur durant la campagne d'Eylau et, par leur tenue, leur éducation, leur dévouement, méritèrent sa confiance. Avant ce temps même, il avait proposé au Gouvernement provisoire de

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