‹ Cavaliers de NapoléonChapitre 57 sur 76 · D'OU VIENT LE CAVALIER LÉGER · texte numérisé non relu

D'OU VIENT LE CAVALIER LÉGER

OU une éducation telle que, à force d'ingéniosité, l'homme civilisé parvienne à apprendre et à sentir ce que le sauvage trouve comme de lui-même. En des individus élevés fort mesquinement, bourgeoisement , pour un métier de négoce , l'Eglise ou le Palais, il arrive que, subitement, la vocation se déclare et que, à la vue d'un régiment qui passe, au son lointain d'une trompette, le commis, le clerc ou le séminariste soit pris en ses moelles d'une telle passion d'aventure qu'il lui faille s'engager sans retard. Quelque atavisme lointain s'est éveillé et a remonté à la surface : De quelque ancêtre oublié, si reculé dans les temps que nul souvenir n'en est conservé, cette hérédité s'est transmise à travers les générations inconscientes pour s'épanouir après des siècles en une fleur de gloire. Tel Murât. Une légende veut qu'il descende d'un de ces Sarrazins qui, avec Abd-el-Raman, vinrent au secours du duc d'Aquitaine et dont le gros fut détruit à Poitiers par Charles Martel : Un Amurat ou un Mourad s'échappa, s'établit dans le Qucrcy, y fît souche d'obscurs maîtres de poste. Pourquoi pas? Murât ne fait-il pas penser à ces cavaliers de légende et de poésie, couverts d'or et de soie, pompeux en leurs habits comme en leurs discours, pleins de projets et de ruses, d'irrésolution et d'audace, aussi faciles à tromper qu'à séduire, dont les

310 CAVALItlJS DE NaPOLÉUN

divisions ont permis ;i l'Espagne chrétienne de se reprendre et de se ressaisir? Mais si nul mieux que Mural n'incarne le cavalier léger, si nul n'est plus digne que lui de mener celte grande chasse de 1806 où il s'immortalise, s'il est le grand maître de la cavalerie, de la cavalerie légère surtout, il n'a pas, comme d'autres l'ont eu, le sentiment, la conscience de la responsabilité cl cela parce qu'il lui a manqué l'apprentissage nécessaire : de son atavisme, il a gardé celte fougue qui l'eût fait charger seul, cravache en main, contre un régiment, mais il n'a point appris l'art de préparer et de ménager les forces qu'il doit employer. Nul ne sait comme lui ébranler, remuer et diriger les grandes masses de cavalerie, les enflammer, sans pourtant qu'il fasse autre chose que jeter seulement au passage un mot de commandement cl se ruer le premier, invincible comme invulnérable. Mais Murât est un général d'ancien régime transporté dans le nouveau : il n'a rempli aucun des grades subalternes; à peine s'il a passé par un régiment; il n'en a jamais commandé; par suite, il n'a jamais su conserver ni les chevaux ni les hommes, et il a constamment ignoré qu'ils eussent quelques besoins de nourriture ou de repos.

Mural est sans nul doute un être d'exception; sa carrière est sans analogues, mais pour ses

Page 1