D'OU VIENT LE CAVALIER LÉGER
qualités incomparables, il mérite encore plus l'attention, parce qu'il est par essence un instinclif. D'études militaires, aucune. Ce n'est pas certes aux Hussards-braconniers qu'il s'est instruit. Ensuite, il bat le pavé de Paris. Puis Vendémiaire, et tout de suite, chef de brigade et aide de camp de Bonaparte; quatre mois après, général. Nulle école militaire à l'origine : quelques mois dans un régiment comme simple chasseur, c'est tout, et il en sort le plus illustre des cavaliers de l'Epopée.
A côté de Murât tout nom pâlit. Combien l'on en pourrait citer pourtant qui, comme Murât, n'ont rien dû qu'à la nature et à l'instinct. N'estce pas ce que dit de Brack : On ne se fait pas Lasalle. On naît Lasalle.
Donc, parmi les cavaliers légers, les plus illustres ont été des hommes d'instinct et, chez eux, l'instinct a primé même toutes les qualités acquises. Si les qualités d'expérience, agissant sur un cerveau bien organisé, viennent se joindre à une part suffisante d'instinct, l'on a le cavalier léger tel que de Brack l'a représenté dans son bréviaire : Lasalle, Curély ou Montbrun. Autrement, l'on n'a rien, moins que rien : l'officier qui sait par cœur la théorie, qui sert bien en temps de paix, qui y est une machine à instruction et qui, en temps de guerre, est une machine à défaites.
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Pour arriver aux hauls grades cl à la grande illuslralion, le temps a manqué, sous l'Empire, à quanlilé d'hommes qui avaient, au même degré que les grands généraux, l'inslinct et la vocation ; (jui, dans des commandements de régiments, avaient acquis l'expérience et qui étaient dignes de la même fortune. Ces hommes appartenaient presque tous à des familles militaires et s'étaient enrôlés par goût, par plaisir et par vocation. Il est tel régiment, le 7* Chasseurs par exemple, qui, sur huit colonels, de 1709 à 1815, en a six dont les familles sont nobles, huit qui sont des engagés volontaires, de ceux que la guerre appelle, soldats pour faire la guerre, qui ne cherchent que la guerre et n'imaginent pas qu'on soit soldat pour autre chose. La vie de garnison n'est point pour eux. Ils y portent sans doute des façons qui ne plaisent pas aux mères de famille; ils n'y ménagent rien ni personne, brisent après dîner toute la vaisselle, les meubles qui sont dans la chambre, quelque peu de la maison et un certain nombre de têtes. Ils ont parfois avec les autorités civiles, môme lorsqu'ils sont eux-mêmes d'un haut grade et qui devrait les retenir, des légèretés de conduite que l'Empereur n'excuse que parce que c il n'y a qu'un Lasalle ». Aussi ne les laisse-t-on point en garnison ; à peine cantonnent-ils entre deux campagnes, en France ou
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hors de France, ici comme là saccageant les cœurs et les verres, gais, charmants, heureux de vivre et prêls à mourir. Qui n'a lu cette conversalion entre Lasallc et Rœderer, à Burgos, en pleine guerre d'Espagne, qu'a sténographiée Rœderer? C'est la vie même.
En France, on passe tout aux cavaliers légers, parce qu'on sait d'où ils viennent, on pressent où ils vont, et, s'ils font le train, comme ils disent, leur gloire excuse tout, et leurs périls à venir font tout endurer. Sur un signe de l'Empereur, du matin au soir, départ. Et, de la vie la plus dépensière, la plus prodigue, la mieux employée en repas et en beuveries, d'une vie de Cocagne où ils ne se refusent rien de ce qui s'achète, où on ne leur refuse rien de ce qui se donne, sans transilion, ils replongent dans une vie de coups de sabre et de coups de fusil, et ce qui est pis, une vie de noire misère. Pas à compter sur l'Intendance et sur les distributions : « J'ai fait huit campagnes sous l'Empire et toujours aux avantpostes, a dit de Brack; je n'ai pas aperçu pendant tout ce temps un seul commissaire des guerres; je n'ai pas touché une seule ration des magasins de l'armée. » De Brack ne s'en plaint pas : « L'Empereur, dit-il, avait jugé qu'il était impossible que ce fût, que vouloir soumettre à la régularité des distributions une troupe irrégu-
lii-ro dans tous ses mouvemciilsclail folie. » Donc, on vivait comme on pouvait, certains jours bien, mal le plus souvent; on prenait les repas comme ils claienl, et l'on assaisonnait d'une aussi franche gailé un vieux croùlon de pain noir qu'une dinde aux IrufTos. Que do fois ils se trouvent heureux de recevoir dun de leurs soldats un morceau de viande, un bout de pain maraudé. Leur grade leur interdit d'aller en chercher eux-mêmes et pourtant il faut vivre. Sans leurs hommes, qui partagent avec eux, ils mourraient de faim. Or on n'a des vivres que par la réquisition ou par la maraude. La réquisition suffit en un pays riche, civilisé, organisé; mais lorsqu'on aborde la Pologne, l'Espagne, la Russie, certaines parties de l'Allemagne, à qui s'adresser? Il faut bien prendre où l'on peut, et l'on prend. En général, on ne gâche pas. « En paix, gâcher est un tort, a dit de Brack; en guerre, c'est un crime. » La preuve que Ton ne gâche pas, c'est l'accueil que font les paysans aux cavaliers légers dans le pays qui, depuis 1792, a été constamment le théâtre de la guerre, en Allemagne. Jusqu'en 1810, c'est, dans l'armée française, une seule voix : € Les bonnes gens, les braves gens que ces Allemands! » La sympathie est mutuelle, et certes, les Allemandes la partagent. De la première incursion de Custine, quantité d'images populaires,