ÉCLAIREURS
ont-ils été? Peut-être, — car c'est à Sainte-Hélène qu'il a posé cet axiome, — a-t-il entendu ces Lanciers et ces Chevau-légers lanciers qu'il avait créés dans ses armées et dont la Pologne lui avait fourni plusieurs régiments intrépides, et ces Eclaireurs, qu'il avait attachés aux régiments de la Garde, mais étaient-ce bien là les éclaireurs tels qu'il les entendait, et ne peut-on penser que son esprit a, selon les temps, subi deux courants différents?
Au temps où, n'ayant affaire qu'à des armées européennes et n'ayant besoin de leur opposer que des moyens analogues à ceux dont elles disposaient, il était occupé surtout d'appuyer par des feux d'infanterie sa cavalerie lancée à grande distance, il rêvait un corps plus mobile encore et plus leste que les dragons, n'ayant pas comme ceux-ci l'embarras des chevaux à tenir pendant le combat, l'attirail obligatoire du cavalier, la propension tentatrice à s'ériger en homme de cheval et à substituer la latte au fusil.
A ce moment (frimaire an XII), sa pensée s'arrêtait à former, dans chaque bataillon des régiments d'infanterie légère, une compagnie qui eût été dénommée compagnie à cheval ou compagnie d'expédition ou compagnie de partisans, et qui, composée d'hommes depetite taille (4 pieds
33i CAVALIERS DE NAPOLEON
11 pouces au maximum), armée de fusils légers et, les cadres, de carabines rayées, eût été exercée à suivre la cavalerie au trot en se tenant tantôt à la botte du cavalier, tantôt à la queue du cheval. Ce qu'il imaginait alors, c'était un retour au syslônit' des compagnies franches mixtes. Mais il posait cette condition que la portion d'infanterie liit la troisième compagnie de chaque bataillon — et non une autre. Il la voulait prise d'un régiment d'Infanterie légère, soumise à une discipline aussi sévère, organisée de même façon que si elle n'eût pas eu chaque jour à se risquer dans les pires dangers, que si elle n'eût couru que des hasards pareils à ceux des autres corps. Il la voulait attachée à un rcgimeut de cavalerie qui n'aurait eu nul avantage particulier et qui, comme commandement, comme effectif, comme uniforme, comme instruction, en tout et pour tout, eût été strictement tenu comme tout autre régiment de l'armée.
Cette théorie, exposée par lui au ministre de la Guerre, entrait dans la pratique et recevait une forme précise et légale par l'arrêté du 22 ventôse an XII, visant l'Infanterie légère seule et créant dans chaque bataillon une compagnie de voltigeurs; puis le principe se trouvait étendu à tous les régiments d'infanterie de ligne de l'armée par le décret impérial du 2* complémentaire
ÉCLAIREURS ET VOLTIGElinS 335
an XIII. Seulement, par les bureaux, par la routine administrative, l'idée napoléonienne se trouvait dépouillée le plus possible de ce qui en faisait l'originalité et l'utilité. Déjà, en étendant à l'infini le nombre de ces Voltigeurs, on se mettait hors d'état de les recruter, de les instruire, de les exercer comme l'Empereur l'eût souhaité; on se gardait bien de leur donner, comme Napoléon l'avait décidé, un uniforme plus leste et un fusil très léger, modèle de dragons. L'équipement n'était en rien déchargé et, pour le fusil, il pesait simplement quelques onces de moins que celui de l'infanterie de ligne et était plus court de deux pouces. Quant au rattachement des compagnies de voltigeurs à des régiments de cavalerie, de façon que les deux corps se fondissent ensemble, contractassent de mutuelles obligations, prissent un esprit commun, et à la fin, sans doute, ne formassent plus qu'un corps unique par le retour net et formel à la Légion , c'eût été l'horreur des horreurs et le département de la Guerre ne pouvait tolérer une telle profanation.
Déjà, ces voltigeurs avaient quelque chose de singulièrement déplaisant et tout devait être combiné pour les faire rentrer dans le rang, les empêcher d'acquérir une éducation qui les eût distingués outre mesure, de se créer par leurs services une autonomie qui eût fait une colonne à part
dans les étals, suiioul de prendre une indépendance dont pût résulter quelque jour une atteinte à l'uniformité.
Or si, particulièrement dans la guerre de la Succession d'Autriche, les conjpagnies franches ont rendu d'émincnts services, c'est que, créées, organisées, montées en vue de la guerre et d'un certain système de guerre, elles n'obéissaient point à un règlement, à une ordonnance combinée par des officiers bureaucrates, mais à l'instinct de défense personnelle, à l'allrait de la combativité, au goût des pillages et de la bonne vie. Dès que, de ces compagnies franches, la plupart comprenant fantassins et cavaliers — tels les Chasseurs de Poncet, de Monet, les Volontaires de Belloy, de Valgra, lesVolontaires liégeois, les Volontaires de Cambefort, de Geschray, de Beyerlé, etc. — on voulut faire du régulier et, selon les formules classiques, composer des corps soumis aux règles administratives, ce qu'on trouva de mieux ce fut le type de la Légion, comprenant un tiers de cavaliers et deux tiers de fantassins; mais, bientôt, la Légion même fut condamnée : la routine bureaucratique, jointe à la folie d'uniformité, dispersa ces troupes légères; les fantassins formèrent quelques régiments d'infanterie que durant un temps encore on appela infanterie légère; les cavaliers servirent à constituer une partie des régimentsdeChasseurs.