‹ Cavaliers de NapoléonChapitre 65 sur 76 · ÉCLAIREURS · texte numérisé non relu

ÉCLAIREURS

OÙ elle se trouva en présence d'individus agissant pour leur compte, n'ayant d'autre loi et d'autre but que de se tirer le mieux possible de la lutte engagée pour la vie, se mouvant sur leur terrain, à leur guise, dressant des embûches à leur façon et non selon les manuels, ce jour-là, elle fut inférieure, parce que l'homme civilisé, pour défendre individuellement son existence et pour attaquer celle des autres, pour inventer des embuscades, enlever des traînards, se diriger par les steppes ou les montagnes, suivre des pistes, écouter et voir, est nécessairement inférieur à l'homme qu'on peut dire primitif, celui dont toute l'attention ne se concentre que sur ce point, dont toute l'existence n'a été exercée qu'à ce métier, dont tous les sens ne se sont développés que dans ce but.

Guérilleros ou Cosaques, c'est tout un, mais les Cosaques surtout sont redoutables. L'Empereur le sent si bien que, à ces éléments, il prétend opposçr des éléments analogues; qu'il mobilise les lanciers de la Vistule pour les jeter sur l'Espagne; que, en vue de l'expédition de Russie, il crée en Pologne, en Allemagne et en France des forces qu'il s'imagine être semblables à celles qu'il veut combattre; mais il se trompe sur la parité de forces : on ne fait pas de ces Cosaques. Ce n'est pas une troupe, c'est un peuple. Ce ne sont pas,

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si l'on peut dire, des soldais : ce sont des hommes. Leurmêlhode de combat ne tient pas une instruction donnée; elle dépend d'une tradition peut-être, mais surtout elle est inspirée par la nécessité.

Avec son esprit d'ordre, son esprit mililaire, Napoléon répugne, répugnera toujours à employer de ces forces irrégulières dont on ne sait ni qui les commande, ni où elles vont, ni d'où elles viennent, qui agissent pour leur compte, ne fournissent pas de situation, n'ont pas d'effectif fixe, apparaissent et disparaissent, des forces qu'on peut appeler d'insurrection. Il y fera appel, mais uniquement pour y prendre des hommes, en grossir des régiments, les soumettre à une règle et une discipline. Elles cessent alors, et par cela même, de valoir ce qu'elles valaient, et, au lieu de partisans rendant des services, on n'a que des soldats médiocrement disciplinés et qu'attire la maraude. L'histoire est là pour le démontrer : nulle troupe légère n'a valu les premiers hussards, ceux à qui, en 1G9I, le maréchal de Luxembourg donnait passeport pour aller à la petite guerre, ceux qu'amenaient en troupe Bercheny ou Esterhazy : Hongrois, Saxons, Polonais, Turcs au besoin, ne sachant que la guerre, ne vivant que de la guerre et peu soucieux à coup sûr des arts delà paix. Enrégimentés, disciplinés, assagis, ce furent des soldats comme d'autres, qu'on employa

aux avant-postes parce que leur costume était de telle ou telle couleur, mais qui, avec leur uniforme, ne touchaient pas au magasin d'habillement les sens, l'esprit, la tradition qu'il faut pour le métier qu'on leur impose.

Napoléon, donc, n'a point eu d'éclaireurs dans ses armées impériales, et pourtant il en avait eu jadis dans ses armées d'Italie et d'Egypte : Il avait eu les Guides, ces immortels ancêtres les Chasseurs à cheval de la Garde. Ceux-ci valent qu'on parle d'eux un peu longuement, car en même temps que, dans leur forme première, ils réalisent ces éclaireurs que Napoléon souhaitait en vain plus tard, ils sont, par le nom qu'ils portent et l'éclat qu'ils lui donnent, l'incarnation suprême aux yeux de tous des Chasseurs; et c'est à cette glorieuse association que ceux-ci doivent sans doute une part, et non la moindre, de leur popularité. A coup sûr, le service des uns et des autres est fort différent. Les Chasseurs de la Garde empruntent dans leur uniforme la plupart des détails de la tenue des Hussards, mais ils ont conservé l'étiquette de Chasseurs, et, comme ils sont constamment à la peine et à l'honneur, qu'ils sont les plus justement célèbres entre les cavaliers de Napoléon,

quoique pou tic leur illustration rejaillit sur leurs camarades de la ligue, souligne leurs services et leur apporte dans l'imagination de la nation et dans les souvenirs de l'armée le dernier trait qui achève leur légende.

Raconter l'histoire des Chasseurs de la Garde ce serait raconter celle de Napoléon, d'Arcole à AVaterloo. Guides ou Chasseurs — ce qui est même chose — l'ont accompagné partout; il n'est pas un combat auquel il a assisté dont ils n'aient pris leur pari; il n'est pas une fête à laquelle il se soit rendu où ils ne l'aient escorté. Ils sont, de sa vie extérieure, de sa vie militaire, les perpétuels et les nécessaires témoins, et, dans cet empire colossal dont il est le souverain, surtout dans cette armée immense dont il est le chef, c'est cette troupe qu'il se réserve à lui seul, qui est sa chose à lui, dont il entend demeurer personnellement le maître; et, de la façon la plus éclatante, il l'affirme et le proclame, puisque, en campagne, il ne porte que son uniforme.

Ces hommes, dont la collective entité est d'autant plus digne d'admiration que, sans cesse, il en est qui tombent et qu'il faut pour remplacer les héros tombés un continuel afflux de héros nouveaux ; que, durant vingt années, sans faiblir un instant, ils se maintiennent au même degré de

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