GUIDES D'ITALIE ET DÉGVPTE
un peu de celte consolante gloire et, de ces ancêtres ignorés, de ces héros inconnus, réveiller le sang trop lent aux artères des petits-fils.
Ce Bourde, qui fut de la charge de Bassano et qui tomba à Eylau, lieutenant en premier aux Grenadiers à cheval et officier de la Légion; ce Bernichon, maréchal des logis aux Guides, qui, pour son étrange bravoure, reçoit, le 16 ventôse an V, une pension de 250 livres et meurt simple brigadier de Gendarmerie ; ce Legros, venu aux Guides le 13 brumaire an V du 10^ Chasseurs, passé plus tard aux Guides de l'Armée du Rhin, puis à ceux de l'Armée du Danube, rentré en l'an VIII, maréchal des logis aux Chasseurs, décoré d'une carabine d'honneur pour sa conduite à Marengo, devenu successivement porte-étendard sous-lieutenant , lieutenant en second et lieutenant en premier, et tué à Eylau ; ce Joseph Guibert, guide depuis le 28 vendémiaire an V, quelque temps grenadier à cheval au retour d'Egypte, décoré d'un sabre d'honneur à Marengo, passé en l'an XIII lieutenant en second aux Chasseurs, avec lesquels il voit Austerlilz et léna, et meurt à Eylau; cet Adet, guide le 30 fructidor an IV, porte-étendard en l'an XI, qui, à la grande charge d'Auslerlitz, reçoit sa dixième blessure, un coup de feu qui lui traverse les deux cuisses et le basventre et qui n'en meurt que cinq ans après; ce
Piorre Dupont qui, le 14 pluviôse an V, rend ses galons de sergent pour entrer simple guide à cheval, suit son général en l]gyplc, est fait lieuîcnant par Mcnou, rentre avec son grade aux Chasseurs de la Garde et est licencié en I8I0, lieutenant en premier et officier de la Légion; ce Muzy, entré fourrier aux Guides le 27 brumaire an VI, sortant de la 22" de bataille, maréchal des logis aux Chasseurs, qui, à force d'actes d'éclat, franchit tous les grades, capitaine, chevalier de la Légion et de la Couronne de fer, et qui est tué à Wagram du même boulet qui brise la jambe de son vieux camarade Daumesnil ; ce Callory, guide à la formation du corps, venant des Guides du Nord, resté à l'armée d'Italie après le départ de Bonaparte, promu sous-lieutenant en l'an "VII, entré avec ce grade aux Chasseurs, <le l'an VIII à 1811 faisant toutes les campagnes, montant au grade de capitaine et décrochant avec l'Aigle d'or une dotation de 1,000 francs ; major en iSll, au 22" Chasseurs, à la tête duquel il est blessé à Baulzen, et après sept ans de demi-solde, recevant des Bourbons le commandement d'un régiment.
Et l'on voudrait dire ce qu'était ce Béard qui, au départ pour l'Egypte, a juré d'arriver le premier à l'ennemi et qui, devant Malte, se noie en voulant atteindre la plage avant tous les autres;
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et ce Calla, le musicien, qui, à Alexandrie, monte le premier à l'assaut et tend la main aux grenadiers; et les huit qui, à la révolte du Caire, se font tuer sur le corps de Sulkowski; et le lieutenant Dardel, et les trente-huit qui tombent aux assauts de Saint-Jean-d'Acre; et Joseph Louis, qui sauve son général à la mer Rouge et dont on sait seulement que, maréchal des logis aux Chasseurs, il eut une carabine d'honneur après Marengo. Quel recueil d'histoire antique vaudrait le simple récit de ce qu'ont fait ces hommes. C'est ici du Pluferque vrai, du Plutarque qui mettrait une flamme en tous les jeunes garçons de France. Le l^"" pluviôse an V, en envoyant Bessières porter au Directoire onze drapeaux pris sur l'ennemi aux batailles de Rivoli et de la Favorite, Bonaparte dit des Guides : « C'est une compagnie de braves gens qui ont toujours vu fuir devant eux la cavalerie ennemie et qui, par leur intrépidité, ont rendu des services très essentiels. » Ce qu'il dit là ne s'applique pas seulement aux Guides ; cela trace en quelques mots la carrière que suivront de 1799 à 1815 les Chasseurs de la Garde, car ils n'héritèrent pas seulement de l'uniforme, les survivants des Guides, mais surtout de leur esprit.
La façon dont ils se sont recrutés l'indique d'une façon signilicative : de l'an Vill à 181o, ils n'ont
eu que deux cliofs, tous deux alliés directs de Napoléon, ses aflidés intimes, ses protégés particuliers : son beau-fils, Eugène Beauharnais, son cousin Lefebvre-Desnoëlles. Eugène, qui à la fin de la campagne d'Italie a rejoint Bonaparte et tout de suite a été son aide de camp, qui après une mission à Corfou l'a accompagné en Egypte où il s'est bien montré, est, au retour, plein d'enthousiasme et, semble-t-il, de dévouement. Ce n'est pas alors cet Eugène prix de vertu, bon fils, bon époux, bon père, qu'une légende complaisante a embourgeoisé à souhait, c'est un Eugène' casseur, dépensier, jovial, s'amusant de toutes les farces, même de farceurs de métier, et se plaisant à en inventer pour son compte. C'est un Eugène bon vivant, fort satisfait de son sort et d'être, avant vingt ans, capitaine commandant du corps d'élite le plus célèbre qui soit au monde, mais cherchant à se faire pardonner sa fortune par son amabilité et sa grâce vis-à-vis de ses camarades, par son affabilité vis-à-vis de ses inférieurs, par l'entier sacrifice de sa personne constamment offerte au Premier Consul... Cette fortune, en voici les échelons, en l'an VIII, Eugène est capitaine commandant de la compagnie; en l'an IX, l'un des deux chefs d'escadron du corps — Hercule est l'autre. — En l'an XI, il est chef de brigade. En lan XII, colonel. Jusque-là, c'est le citoyen Beau-
harnais. En Tau XIII, un premier saut qui n'est pas à l'Almanach : Colonel général des Chasseurs achevai, en même temps que colonel des Chasseurs de la Garde: puis second saut : S. A. S. Monscigeur Eugène Beauharnais grand dignitaire de la Légion archichancelier d'État, colonel des Chasseurs à cheval; l'année suivante mieux encore : les titres et dignités civiles font un paragraphe à part. Ici, aux Chasseurs il est : Le prince Eugène, colonel général, commandant en chef. Mais il peut s'élablir une confusion entre cette qualification de colonel général et la dignité de colonel général des Chasseurs, un des grands offices de l'Empire, où Marmont a remplacé Eugène depuis le mois de pluviôse an XIII. En 1807, le prince Eugène est donc indiqué : Général colonel, commandant en chef^ et en 1808, simplement : Général colonel.
Depuis que l'Empereur l'a établi en Italie, Eugène n'a plus reparu au régiment auquel, de fait, il a dit adieu au sacre de Milan. Lorsque, en novembre 1807, par le quatrième statut constitutionnel du Royaume, Napoléon l'eut confirmé dans sa vice-royauté eteuten quelque sorte dénouéles liens qui l'attachaient à la France, il sentit la nécessité de donner à son beau-fils un successeur dans ce commandement qu'Eugène avait tenu essentiellement à conserver jusque-là et auquel il
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était singulièrement attaché, car il n'est guère de ses portraits d'alors où il se soit fait représenter autrement que sous cet uniforme.
Pour remplacer Eugène, l'Empereur choisit son ancien écuyer, son allie : Lefebvre Desnoëttes. Né il Paris, fils d'un tailleur à la mode, il s'était, à dix-neuf ans, enrôlé dans la Légion des Allobrogcs ; six mois après, il était entré sous-lieutenant au o" Dragons, avec lequel il avait combattu aux Armées du Nordde Sanibre-ct-Mcuse, de Rhin-et- Moselie et d'Italie. Lieutenant en l'an V et capitaine en l'an VI, il fut, en l'an VIII, appelé comme aide de camp près du Premier Consul, assista en cette qualité à la bataille de Marengo, passa un an après dans la Gendarmerie d'élite avec le grade de chef d'escadron et fut chef de brigade du 18^ Dragons le 9 nivôse an XI; il avait trente ans à peine. Il épouse alors mademoiselle Rolier, cousine de l'Empereur, est écuyer de l'Empereur et général de brigade ; il est détaché en 1806, premier écuyer et aide de camp du prince Jérôme, qu'il dirige dans la Campagne de Silésie, et, enfin, le 18 janvier 1808, il est appelé au commandement des Chasseurs de la Garde. Il garde ce poste d'honneurjusqu'en 181o, toujours en tête, si bien que, à Benavente, chargeant avec quatre cents hommes contre deux mille Anglais, il a son cheval
tue, ne peut suivre ses hommes en retraite et est pris. Mais il s'échappe d'Angleterre, revient en 1812 pour la campagne de Russie, et toujours égal à lui-même, il prend en Allemagne une part considérable aux opérations de 1813, et blessé de deux coups de baïonnette à Brienne, n'en est pas moins de tous les combats. Il accompagne l'Empereur jusqu'à Roanne après l'Abdication et, sur son ordre, va se mettre à la disposition du Roi, qui lui conserve son commandement. Mais Lefebvre- Desnoëltes n'y peut tenir : le 19 mars 1813, il soulève son régiment et marche sur Paris; à Compiègne, certains de ses officiers refusent de le suivre plus avant et font leur soumission. Lui se cache jusqu'au 120 mars, où l'Empereur, rentré dans sa capitale, lui rend ses Chasseurs qu'il mène à Waterloo avec les Lanciers. Il est proscrit par la seconde Restauration, s'échappe, part pour les États-Unis où il fonde le Ghamp-d'Asile, qu'il défriche et laboure lui-même. Sa santé s'altère profondément; après la mort de son Empereur, il demande à revenir en France pour purger la sentence de mort rendue contre lui par contumace. 11 obtient des garanties, s'embarque sur le navire V Albion^ laissant aux mains du roi Joseph le précieux étendard des Chasseurs, et le navire qui le porte périt corps et biens sur les côtes d'Irlande, le 22 avril 1822.
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Après ces deux noms, que d'autres qui veulent être prononcés : c'est Morland, colonel en second de l'an Xlll, tué à Auslerlilz; Dahlmann, qui lui succède, tué à léna; Guyot, blessé de deux coups de feu à Waterloo, à la tête des Grenadiers; Lion, dont l'Empereur a dit en le nommant : c II me faut un lion pour commander ce régiment; » Corbineau, d'Avranche d'IIaugéranville, Dauniesnil; puis, au rang des cbefs d'escadrons, Tbiry, le jeune Marbeuf, Rabusson, Labitîe, Charpentier à la main mutilée, Clerc qui avec cent Chasseurs prend huit pièces de canon à Austerlitz, Fournier qui tombe à Wagram, Bayeux, Lafitte, Caire, Bellebaux, et la vie de chacun de ces hommes mérite détre donnée en exemple.
Ils sont braves entre les braves, certes, mais pourtant pas plus que les officiers subalternes et que les hommes. Pour un officier de cavalerie, être admis aux Chasseurs de la Garde, même en perdant un grade bien acquis, c'est la plus haute récompense à souhaiter pour dix campagnes et vingt actions d'éclat. C'est entrer dans une classe à part, la plus élevée qui soit dans l'armée, non tant parce que le corps est chargé immédiatement et constamment de la garde de l'Empereur, mais parce que, quelle que soit la place qu'on y tienne, le simple fait d'en porter l'uniforme atteste l'homme d'élite. Ici la hiérarchie militaire est
entendue d'une façon particulière. Le grade ne prouve pas la supériorité du courage, mais de l'intelligence et de l'instruction; les simples Chasseurs sont presque tous décorés, parfois de la Couronne de fer en même temps que de l'Aigle d'argent. Il y a des maréchaux des logis officiers de la Légion. Ils s'y connaissent, ceux-là, en valeur militaire, et on ne leur en impose pas. Ils ont leur franc-parler, même avec leur Empereur, à qui ils portent mieux que de l'admiration et du respect, une sorte de tendresse. Ils donnent pour lui tout ce qu'ils ont, leur sangd'ahord, puis leur pauvre argent de soldats, n'hésitant point, si leur cheval est tué, à en acheter un autre de leur pécule afin de se retrouver plus vite en ligne. Il y a en eux, avec une fermeté que rien n'abat, un tour d'esprit plaisant et gai, une familiarité qui connaît les dislances et ne les franchit point, mais s'échappe parfois en un mot jeté à la cantonnade. On n'est estimé de ces gens-là que si l'on est brave comme ils sont; on n'est aimé d'eux que si l'on possède vraiment les belles qualités françaises, et, avec le mépris de la mort, la gaieté, la générosité, la droiture, une fidélité que rien ne trouble, que rien n'abat, qui ne se dément jamais, une fidélité qui est une religion, la religion de la Patrie et de l'Empereur.
Qu'on s'étonne ensuite que ces cavaliers soient
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les plus pojuilaires de l'armée : ils incarnent ce qu'il y a de meilleur en noire peuple; ils sont l'expression exacte de ses vertus les plus hautes, cellesqui font le mieux valoirriiuinanilo parce que rien en elles n'est de convention. Us sont les exemplaires les plus purs et les plus nets de cette génération qui, vingt années durant, a résisté à la féodalité coalisée et a maintenu, avec l'indépendance de la Nation, les grands principes que la Révolution avait proclamés. Us ont été les leviers avec lesquels Celui qui s'est proclamé « le premier soldat, le grand représentant » de la. Révolution française, a soulevé le monde, et lui qui, comme il l'a annoncé, * demeure pour les peuples l'étoile de leurs droits, de leurs efforts, de leurs espérances >, apparaît à l'imagination de la postérité entouré de ces satellites, lesChasseurs de la Garde, carabine à l'épaule ou sabre au poing, calmes, impassibles, superbes et doux, assurés de leur force comme le Peuple dont ils sortent, assurés de leur gloire comme l'Armée qu'ils incarnent.
Pour ajouter encore à la popularitédesChasseurs à cheval, pour leur donner ce caractère d'exotisme et d'étrangeté qui achève la légende, il ne faut pas oublier que, à leur corps, presque dès l'Em-
pire, les Mamelucks furent adjoints. Au début, bien qu'ils fussent destinés à accompagner partout le Premier Consul, ils ne faisaient point partie de la Garde. L'arrêté du 17 nivôse anX, qui ordonnait la formation d'un escadron de cent cinquante Mamelucks, stipulait seulement que cet escadron, organisé comme un escadron de hussards, serait commandé par le chef de brigade Rapp et ne coûterait pas plus cher, pour la solde et les masses qu'un escadron de Chasseurs de la Garde. Sauf deux officiers chargés, l'un de l'administration, l'autre de la police et de l'instruction, un quartiermaître français et deux secrétaires interprètes ayant le traitement de caporal-fourrier, tous les officiers et soldats devaient « être pris parmi les mamelucks syriens et cophtes venantde l'armée d'Orient et ayant fait la guerre avec l'armée française ». Ils conservaient le costume de mamelucks et, € pour marque de leur fidélité à l'armée française, ils portaient le turban vert ».
Les trois officiers qui étaient chargés de l'organisation des Mamelucks étaient trois héros d'Egypte. Près de Desaix, à Sédiman et à Samanhout, Rapp avait été admirable. On sait comme avait fait le quartier-maître Delaîlre, le futur major du l'^' Chevau-légers; quant à Edouard Colbert, capitaine chargé de l'administration, il s'était signalé d'abord comme commissaire des guerres,
puis comme aide de camp du général Damas. Colbcrl. au reste, ne se fixa pas au corps cl demanda presque tout de suite h passer aide de camp près de Junot; Happ non plus n'y demeura guère. Ses fondions d'aide de camp du Premier Consul cl les missions qu'il avail à remplir l'absorbèrent et^ il ne tarda pas à èlre remplacé par Dupas, soldat en Piémont, à Genève, et en France, vainqueur de la Bastille, capitaine dans la Légion des AUobrogcs, aide de camp de Carlaux devant Toulon, Dupas, qui le premier passa le pont de Lodi à la tête de deux cents Carabiniers de sa légion, qui fut blessé de cinq coups de feu à Caldiero el d'une balle à Anghiari; qui, chef de bataillon des Guides à pied en Egypte, commandant de la citadelle du Caire, lutta, durant trentequatre jours, avec deux cents éclopés, contre deux mille Turcs el contre toute la population révoltée. Nommé adjudant supérieur du Palais à son débarquement, en ventôse an X, chef de brigade quelques mois après, et chargé, le 12 floréal an XI, du commandement des Mamelucks, Dupas fut promu général de brigade en fructidor et chargé presque aussitôt d'un commandement supérieur sur les côtes.
A son départ, la place de chef de brigade fut supprimée et le corps prit son assiette définitive. L'arrêté du 30 nivôse an XII réduisit l'escadron
à n't'tre plus, au moins nominalement, qu'une compagnie, ayant un état-major français composé d'un capitaine commandant, d'un officier de santé, d'un adjudant sous-lieutenant, d'un vétérinaire et de trois maîtres ouvriers et comprenant comme mamelucks huit officiers dont deux capitaines, deux lieutenants en premier, deux lieutenants en second, deux sous-lieutenants et cent onze sous-officiers, brigadiers, mamelucks, trompettes et vétérinaires. Le décret du 10 thermidor, an XII, en organisant la Garde impériale, ne fit que confirmer ces dispositions, mais stipula que la compagnie serait désormais attachée aux Chasseurs à cheval. A la fin de iSOo, un emploi de porte-étendard fut créé au profil d'un officier français, et il semble résulter de certains documents que cet étendard consistait en une Aigle du modèle usité, de laquelle pendait une queue de cheval. Toutefois, on peut se demander s'il n'y a point confusion : le 1o avril 1806, en effet, le corps subit une modification; lélat-major français est augmenté d'un capitaine instructeur, d'un maître ouvrier, d'un brigadier trompette, et l'effectif de la compagnie de deux brigadiers, de deux trompettes, de :24 mamelucks (de 8o à 100) et de quatre porte-queues. Ces queues qu'ils portent sont simplement montées sur une très longue hampe dont l'extrémité est dorée et arrondie, où
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nul signe extérieur ne rappelle l'Empire français. Le décret fut incoiileslahlcment appliqué en ce qui concerne les porte-queues, puisque ces queues subsistent chez le descendant du colonel des Chasseurs de la Garde. Doil-on penser qu'on les a confondues avec l'étendard qu'elles entouraient et accompagnaient, ou faut-il croire que l'Aigle, telle qu'elle est représentée en un tableau de Taunay, surmontait aussi une queue de cheval? Le décret du 15 avril 1806 ne paraît pas avoir été appliqué en ce qui touche l'efTectif du corps. En effet, le 4 mai 1808, l'empereur reproche à Bessières que des officiers de la Garde se mêlent de recruter en Espagne pour la Garde et il ajoute : « Le corps des Mamelucks est à 86 hommes; qu'il reste à ce nombre. J'ai créé ce corps pour récompenser des hommes qui m'ont servi en Egypte et non pour en faire un ramas d'aventuriers. » Défait, on ne voit pas que l'effectif ait varié jusqu'au 29 janvier 1813, où il fut porté, avec le même cadre, au complet de 2o0 hommes, dont la moitié fut Jeune garde. II fut à ce moment recruté soit par d'anciens mamelucks ayant quitté le service, soit par des nègres ou des hommes de couleur ayant servi dans différentes armées.
La première formation des Mamelucks avait été
faite à Melun, où résidaient les vieillards, les femmes et les enfants réfugiés à la suite de l'expédition d'Egypte et où ils touchaient, sur la revue de l'inspecteur, les secours qui avaient été attribués à chacun d'eux. En avril 1806, ce dépôt fut transporté de Melun à Marseille où, en 1815, la plupart de ces pauvres gens furent massacrés par la populace avec des raffinements de sauvagerie inouïs.
Pourtant, ce n'était point faute d'avoir payé leur dette à leur patrie d'adoption. Sous les ordres de Delaître, dans la campagne de l'an XIV, ils avaient eu des actions de guerre extraordinaires : dans la charge que mena Rapp à Auslerlitz, on Morland fut tué à la tète de ses Chasseurs, les Mamelucks eurent une rude part à la déroute de la garde russe, à la prisa de ses canons, de ses étendards et de son chef, le prince Repnin. A Eylau,ils s'acquirent une gloire pareille et lorsque, après le départ de Delaître et le court commandement de Renno, lieutenant en premier de la formation, officier de la Légion le 14 mars 1806, ils eurent pour chef l'héroïque Kirmann, leur réputation s'accrut encore. Kirmann, c'est le héros d'Erbach, de Delmesingen et de Neumark qui, capitaine aux Chasseurs à cheval depuis le 8 mai 1807, prend, avec le grade de chef d'escadron, le commandement des Mamelucks
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le 10 scplombro 1808, Il fait avec les Mamelucks la campagne de 1808 en Espagne — non (oui à fait dès le début, car ils ont celte fois précédé l'Empereur, ils se trouvent le 2 mai dans Madrid révolte et, y ayant perdu plusieurs des leurs, ils en tirent de terribles vengeances — puis il part avec eux en Autriche, assiste à toute la campagne, retourne en Espagne, où on le trouve en 1810 cl 1811, puis il fait toute la guerre de Russie; la campagne d'Allemagne, toute la Campagne do France.
Parmi les officiers indigènes, qu'on prenne au hasard, on aura quelque élonnement à voir ce qu'ils ont fait : cet Abdalla d'Osbonne, né à Bethléem, guide interprète à l'Armée d'Orient, avec laquelle il combat vaillamment à Héliopolis, revient en France avec elle et entre au corps souslieulenant en l'an X, il est capitaine instructeur en 1811, mais il a reçu sept coups de sabre à Golymin, un coup de lance à Altembourg, un autre à Weymar, une balle au bas-ventre à Hanau; six chevaux ont ébé tués sous lui dans ses campagnes; il est mis en non-activité après la campagne de Waterloo, en retraite en 1828, et il reprend encore du service en 1830 comme interprète de l'armée d'Afrique, avec laquelle il combat de 1831 à 183y.
Cliaïm, couvert des trente-cinq blessures qu'il a reçues à Héliopolis, est nommé lieutenant en second à la formation; à Austerlilz, il sauve la vie au général Rapp, s'empare d'une pièce de canon et reçoit trois coups de baïonnette. A Eylau, il est frappe d'une balle à la poitrine et a son cheval tué. A Madrid, le 2 mai, une balle lui traverse la joue, mais il sauve Daumesnil des mains des insurgés. Il est, à la fin de l'Empire, capitaine et officier de la Légion. Il fait encore la campagne de 1813 comme chef d'escadron aide de camp de Lefebvre-Desnoëttes.
Et Daoud Habaiby, lieutenant en premier : à Austerlitz, un coup de baïonnette dans l'aine; à Eylau, deux coups de baïonnette; à Benavente, trois coups de sabre. En 1814, il est aussi capitaine et officier de la Légion.
Il faudrait descendre d'un échelon et, après les officiers, dire les sous-officiers : le 14 mars 1806, l'Empereur nommait dans la Légion, pour leur conduite à Austerlitz, les maréchaux des logis Mazet, Stephani et Azaria; les brigadiers Tany, Tertre, Séraphinn et Ouanis; les mamelucks Passaglou, Ayoub, Soliman, Mirza, Ilamet Massory; après Eylau, c'était le tour de Baraqua, de Joari, de Lotz et de Salaony : chacun d'eux a des actions d'une folle bravoure à son dossier.
Or, la récompense, ce fut les massacres de
Marseille, et, pour les survivants, la misère; Cliaïm, Daoud et Elias qui, avec quelques autres officiers du corps, s'étaient, è la Restauration, retirés à Melun, jettent au nom de tous, dans une lettre du 26 novembre 1817, un cri de détresse qui tire des larmes. Ceux-là encore sont des officiers et touchent quelques secours. Mais les pauvres Mamelucks, jetés à la rue sans un sou de pension, ignorants de tout autre métier que de se battre, étaient réduits à tendre la main ; les plus heureux — les plus beaux — trouvaient parfois quelque peintre qui voulait bien les accepter pour modèles ; ils en faisaient leur profession et, d'atelier en atelier, en butte aux plaisantes inventions des rapins et aux espiègleries des petits pensionnaires, les héros d'Austerlilz et d'Iéna se prêtaient à la pose et prenaient des airs.
De cela, de ce petit fait inaperçu presque do l'histoire, de ce licenciement des Mamelucks et de leur misère stoïquement supportée, il n'est point sorti seulement des modèles de dessin gravés au pointillé et les lithographies sans nombre des Vernet, il est sorti tout ce mouvement qui, par Géricault et Delacroix, jette la peinture française à l'Orient et s'épanouit sous la palette de Decamps et de Diaz. Ce n'est point de lord Byron, le chantre des assassins de Prevesa, qu'est venu, sans qu'il en eût conscience, au romantisme fran-
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çais, la passion de l'Orient ; c'est des Mamelucks, par la peinture, que l'Orientalisme est descendu dans la littérature. Quand, en Grèce, éclate cette révolte où les gens d'Europe placent toutes leurs réminiscences classiques et les vieux soldats de l'Empire leurs rêves de revanche, leur passion des coups à donner et à recevoir, les Mamelucks s'empressent, et l'on en trouve aussi bien chez les Grecs que chez les Turcs. Au siège de l'Acropole d'Athènes, deux hommes travaillant à la porte brûlée laissent passer les heures ; le jour point; nul moyen de se retirer tant est vif le feu des assiégés. Les deux hommes comptent sur la nuit, mais, la nuit, le feu redouble. Un autre jour arrive et c'est toujours de même. Alors, du trou, se lève un des hommes ; au milieu d'une grêle de balles, il s'élance et arrive sain et sauf jusqu'au camp ; c'est un nommé Nicoli, qui se dit ancien mameluck de la Garde et décoré de la Légion. L'est-il même? Est-il, comme il le dit, aumônier des Mamelucks de l'Ex-Garde, ce prêtre grec nommé Isachoris, qui fut assassiné par les Turcs le 9 novembre 1823? Là aussi, en Orient, des hommes ont pu se parer de cette gloire, s'en rehausser par jactance et s'en grandir au point que, ayant dit qu'ils avaient été de Sa suite, ils aient dû se monter à l'héroïsme. Et ainsi, très loin, par delà les mers, grossie par de ces men-
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songes tcinls et comme affirmés de sang, transmise d'âge en àgo comme une religion d'aïeux, la légende de l'Empciour, pareille à celle d'un fabuleux Hercule, emplit d'orgueil et de joie les descendants de ceux qui auraient pu être ses obscurs compagnons, leur fait comme une auréole et, dans les chants des bardes populaires, emplit d'un tumulte de gloire jusqu'aux petits enfants qui ignorent que quelque part il y a une France, mais qui pensent que Celui-là, l'Homme, a été le chef ou le sultan, ou le libérateur de leurs pères...
Quoique chasseurs — par suite essentiellement cavaliers légers d'origine — les Chasseurs de la Garde n'ont jamais, aux grands jours de l'Empire, rempli que le rôle de cavalerie de réserve. Ils ont décidé des batailles, ils ont, au moment suprême, enfoncé les bataillons de l'ennemi ou, sabre à sabre, opposé leur front à ses charges. A Auslerlilzdécidânt la victoire, àEylau arrêtant la défaite, ils ont, dans les dernières campagnes, fourni, comme les autres régiments de la Garde, ces escadrons de service que nul peintre n'a montrés encore tels qu'il les faut voir, où tous d'égal cœur, Grenadiers, Chasseurs, Dragons, Lanciers, sur un geste, sur un signe, se jettent au profond
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de ïa mêlée, d'où ils reviennent confondus, casques et colbacks, bonnets à poil et schapskas, faisant flotter au-dessus de leurs têtes des drapeaux aux couleurs vives, les étendards qu'ils ont conquis et qui demain, dans les rues de Paris où déjà s'agite et fermente la trahison, viendront attester qu'encore une fois l'Empereur a vaincu et feront — ne fût-ce qu'une heure — se terrer les Judas qui cherchent à vendre l'Empereur et la France.
Ils sont, peut-on dire, la splendeur de la cavalerie légère, mais ils sont déviés du principe. Guides, ils étaient à souhait. Prêts aux coups de main comme aux grandes charges, ayant l'esprit de leur état, la compréhension subite des moyens à employer, tels qu'on pût se servir d'eux aussi bien pour reconnaître à longue distance que pour couvrir la retraite, ils étaient, sous l'inspiration de Bonaparte, dans la lumière étrange et presque surhumaine dont il les enveloppait, les cavaliers légers. Pourquoi ? Parce qu'ils avaient en iTiême temps que l'initiative et l'intelligence, le petit nombre, le champ d'opérations restreint, une habitude singulière de leurs armes, une hardiesse que rien n'arrêtait, et, en face des opérations pondérées, tactiques, régulières et scientifiques des Autrichiens, quelque chose de jeune, de neuf, de primesautieroù était en substance toute la blague
française, mais a|»puyée d'une bravoure sans seconde et secondée par une agilité non pareille.
Ceux-ci ont été réellemcnl la compagnie franche qui par la suite a manqué aux armées de Napoléon. Mais c'est que, si l'on trouve dans une armée, en temps de guerre el d'une guerre révolutionnaire qui a mis en jeu toutes les activités de la nation, quelques exemplaires d'hommes tels que les Guides, on ne fait pas des Guides, on ne fait ni des partisans ni des éclaireurs avec des régiments quelconques, fussent-ils les meilleurs d'une armée telle que celle de l'an XIV, On peut même dire que meilleurs sont les soldats comme instruction et comme discipline, moins ils sont propres à être éclaireurs. Il faut y porter une passion, une vie, une invention, une ressource d'imagination qui n'est pour plaire ni aux adjudants majors, ni aux bureaux de la Guerre, Aussi les compagnies franches nées de la guerre, faites pour la guerre, indispensables à la guerre, ne peuvent-elles survivre à la paix ou perdent à ce moment toutes leurs qualités. Ainsi les Guides anciens, devenus Chasseurs de la Garde, une fois plies au règlement, façonnés à la discipline, eussent-ils été incapables de reprendre leur ancien métier — et pourtant Napoléon les jugeait alors, et peut-être à juste titre, des soldats bien supérieurs à ce qu'ils étaient auparavant.
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Napoléon eût voulu des éclaireurs qui eussent toutes les vertus du soldat le mieux discipliné et toute l'ingéniosité du partisan le plus déluré. Ces deux termes étaient contradictoires; et il ne put, en cela du moins, parvenir à son but; mais est-ce à dire qu'il faille de ce chef lui faire un reproche? Non pas. D'abord, il avait la conscience de cette infériorité de son armée et, dans la mesure où la nature de son esprit le lui avait permis, il avait tenté d'y remédier. Ensuite, les éléments lui manquaient dans l'occident de l'Europe. Enfin, il n'eût point été tel qu'il est — c'est-à-dire par essence organisateur, latin et uniquement latin — s'il eût pu admettre qu'un bien quelconque pût sortir du désordre.
Une partie du génie de Napoléon, et non la moindre, consiste à tirer de l'expérience de perpétuelles lumières, à prendre les hommes à mesure qu'ils sortent du commun, à s'appuyer sut les faits à mesure qu'ils se produisent. Il ne s'arrête jamais en un point et toujours on le trouve en marche; mais, à mesure qu'il marche, il construit. Il ne se contente point de creuser le puits, il en revêt les parois d'une indestructible maçonnerie ; il pousse si loin le sentiment de l'ordre
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que, hors des classifications que son esprit lui présente, il ne saurait en quelque façon admettre deiî existences légitimes. Pour sa cavalerie, il en est de même que pour toute l'administration de son Empire. C'en est la force tant qu'il rencontre des nations organisées, car l'organisme qu'il a donné à sa cavalerie comme au reste est supérieur; c'en est la faiblesse, sur ce point spécial des éclaireurs, lorsqu'il se heurte à des peuples en formation, car ici l'individualisme l'emporte sur la cohésion, le désordre sur l'ordre et la barbarie sur la civilisation.
Partout ailleurs, il fournit la formule définitive d'après laquelle, en toute armée, pour parer à toute éventualité, la cavalerie doit être armée, instruite et divisée. Cela est ainsi et ne saurait désormais être autrement, quoique pour se soustraire ici comme ailleurs à la tyrannie de sa tradition, il n'est pas de saugrenues inventions où les pygmées ne s'essayent. Us savent bien qu'ils ne sauraient échapper aux règles qu'il a tracées, mais ils nient qu'il y soit pour rien et déclarent qu'elles se sont imposées d'elles-mêmes. Ils en savent bien plus long que lui, eux qui, dit-on, auraient, à les en croire, commandé une fois la charge — d'ailleurs infructueuse — d'une brigade, et, pour les rappeler au respect, pour les contraindre à l'admiration, il faut que ce soit un sou-
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verain ennemi de la France qui proclame Napoléon le plus grand général de cavalerie de tous les temps.
C'est que tout ne consiste pas à charger bravement en tête d'escadrons, mais à préparer la charge, à en déterminer le moment, à déchaîner d'un coup l'ouragan. Reconnaître le point où il faut frapper, marquer l'instant où ce coup sera décisif, réunir de tous les points les régiments, empêcher qu'on les use inutilement et en détail, obliger qu'on les réserve pour l'assaut décisif, voilà, pour la cavalerie, le rôle du général en chef. Il a composé la symphonie, c'est au chef d'orchestre et aux musiciens de l'exécuter. Le détail ne le regarde plus, Il regarde le chef qui mène la charge et auquel il faut à coup sûr d'admirables et rares qualités pour donner de l'ensemble à l'effort, pour trouver et combiner sur le champ les mouvements tactiques qui peuvent le mieux servir le dessein du Maître, pour choisir son terrain, accroître opportunément la vitesse, donner l'exemple à tous, se montrer le premier aux coups et prouver aux hommes qu'on n'estime pas plus que la leur sa peau — fût-elle de général de division, de maréchal d'Empire, de duc, de prince ou de roi.
Ces agents d'exécution, qui n'ont été et ne pouvaient être que tels — on l'a bien vu lorsqu'ils
ont clé livrés à eux-mêmes — nul souverain n'aurait jamais su les choisir comme Napoléon s'il n'avait écouté que son esprit et s'il n'avait^point parfois délibéré avec son cœur. Mais ses vieux compagnons dos guerres de la Liberté, ceux dont il avait grandi la fortune avec la sienne au point qu'il ne pouvait croire qu'elles se disjoignissent jamais; ceux que, à l'œuvre depuis dix-huit ans, il avait appris à estimer et qu'il aimait, avaient à ses yeux d'étranges immunités. Il leur passait leurs colères, il leur passait même leurs défaillances. Il les voyait tels qu'ils avaient été et s'imaginait que, pour se reprendre, ils n'avaient qu'à vouloir. Lui, l'Empereur de 1814, avait bien pu redevenir le Général de 96. Les autres, pour se retrouver tels qu'à Arcole et à Castiglione, n'avaient, comme il le dità Augcreau, qu'à graisser leurs vieilles bottes de 93. Il ne tient compte ni de l'âge, ni de la fatigue, ni des milieux où ils vivent, ni de la fortune dont ils veulent jouir, parce que lui-même, par un effort de sa nature, se sent le même qu'à vingt-cinq ans, qu'il dompte la fatigue comme alors, qu'il a comme effacé de sa mémoire les échelons qu'il a gravis et ne se soucie de rien hormis la délivrance de la Patrie. Envers eux — comme envers les femmes — il a la surprenante faculté du pardon entier, il abolit de sa mémoire l'injure reçue, et il ne se souvient