LA CAVALERIE ET LA RÉVOLUTION
et aux hommes auxquels l'obligation de faire un service un peu actif semblait une violation do leurs privilèges. Bientôt, les journaux s'introduisent dans les casernes; les beaux parleurs affluent, et tout tourne de telle façon que, en juillet 1789, lorsque le régiment est commandé pour prendre les armes, la révolte éclate et que, sur quatre mille gardes, un seul, un nommé Julien, refuse de suivre ses camarades lorsqu'ils viennent se ranger autour de l'Assemblée des électeurs.
Sans doute, on peut alléguer que les régiments de cavalerie employés à Paris à cette époque étaient étrangers — Royal-Allemand, Berchiny et Esterhazy — mais, hormis dans Mcstre-de-campgénéral qui, à Nancy, se laisse entraîner par le régiment du Roi et par celui de Chàteauvieux dans la déplorable insurrection de 90, où trouver dans la cavalerie un fait à opposer aux cent faits que fournit l'histoire de l'infanterie? Pour ne prendre que les événements qui ont eu un tel retentissement que l'Assemblée nationale a dû s'en occuper : en 1790, révoltes des régiments d'infanterie de Bretagne, de Champagne, de Chàteauvieux, de Guyenne, de Languedoc, de Lorraine, de Noailles, de Normandie, de Poitou, de Royal-Marine, de Royal-Vaisseau ; tandis que, dans la cavalerie, on ne trouve que l'affaire de Mestre-de-camp-général et l'incident de Royal-
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Cliampagne, vivcmenl cl ncllcmcnt comprimé. L'esprit de la cavalerie ne tenait pas à ce (juc les cadres y étaient plus forts que dans l'infan- Icrio. Il tenait à d'autres causes qui toujours et partout se retrouveront identiques et qui, dans le cas particulier, ont déterminé cet effet que, dans la cavalerie, l'émigration n'a point entraîné seulement, comme dans l'infanterie, les officiers, mais que, dans nombre de régiments, les sousofficiers ont suivi, et ces sous-officiers, est-il besoin de dire que c'étaient les meilleurs, ceux qui, inévitablement eussent été appelés à remplacer leurs chefs directs?
Celte émigration ne s'est point faite d'un coup et a été d'autant plus profonde. Des 1790, on voit partir les colonels, les officiers qui tiennent à la Cour, ceux qu'on peut appeler les amis du premier degré. Ils vont joindre l'armée des Princes et, plus tard, beaucoup s'engagent dans l'armée de Gondé ou passent au service étranger. Les colonels, jeunes gens pour la plupart de haute noblesse, sont remplacés alors, dans les régiments restés en France, par les lieutenantscolonels dont beaucoup, appartenant à une classe moins favorisée, étant parvenus par leurs anciens services à l'emploi qu'ils occupent, sont tournés aux idées libérales et acceptent aisément celte révolution qui leur apporte un grade qu'ils n'au-
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raient jamais alleint. Mais bientôt, eux-mêmes trouvent que les événements marchent trop vile et les dépassent. Ils acclamaient la Monarchie constitutionnelle, mais ils ne veulent point de la République. Leur esprit d'ordre est froissé; leur sens de la discipline est heurté à chaque instant. Plusieurs émigrent avec La Fayette, d'autres accompagnent Dumouriez dans sa désertion : la plupart se retirent, demandent une retraite à laquelle ils ont droit. D'autres sont destitués, non qu'ils soient incapables, mais ils ne sont pas au goût du jour. Heureux ceux-là s'ils ne sont que destitués ! Dans un seul régiment de cavalerie, le 17®, quatorze officiers suspects sont traduits devant le tribunal révolutionnaire, condamnés à mort et exécutés, le 8 prairial an IL Peu à peu, les cadres sont vidés d'officiers capables de conduire la troupe et le décret excluant les nobles des armées achève la désorganisation. Dans lïnfanterie, le remplacement des officiers de l'ancien régime par les sous-officiers s'opère tout naturellement. Pour les premières années de guerre, la noblesse fournit des généraux instruits, de telle façon que, en seconde ligne, les anciens sous-officiers qui ont l'instinct de la guerre, qui y joignent la routine des évolutions et ont cette audace d'avoir foi en eux-mêmes, ont le temps d'apprendre leur métier.
Dans la cavalerie, il n'en est pas de même, Suit que, la plupart du temps, les qualités qui f.inl le bon sous-ofiieier et le bon soldat de carliCrc excluent celles qui font le bon officier; soit • [ue, trop vieux d'âge, enlisés dans leur ornière, rompus par l'obéissance passive, les sous-officiers nnciens de grade soient incapables d'acquérir linstruction nécessaire à leur position nouvelle et ne se sentent point l'audace de précipiter leur escadron à la charge, alors que pour eux-mêmes, individuellement, ils se risqueraient à toutes les fulies d'héroïsme. Ils montent les échelons sans doute — il le faut bien pour remplir les cadres, — ils font de bons sous-lieutenants, des capitaines ordinaires, des colonels médiocres et souvent pires, mais on chercherait vainement parmi eux un officier général de première ligne, capable (le mener une armée et de conduire des opéralions stratégiques.
Il est vrai que, dans l'infanterie, aux anciens sous-officiers tels que Lefebvre, Hoche, Augereau même, les Volontaires viennent joindre les éléments les plus précieux d'intelligence et d'activité jeune. De la cavalerie, les officiers qui sont dans le mouvement révolutionnaire, sentant l'hostilité qui les entoure, se sont détachés, se sont fait nommer lieutenants-colonels de Volontaires et, par cette porte, sont rentrés dans l'infanterie.