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Les habitants de cette contrée lui étaient toujours hostiles. Il y resta quinze jours avant de pouvoir se procurer les vivres dont il avait besoin. Pressé par la nécessité et n'ayant plus le choix des moyens, iloffrit de l’eau-de-vie, et les sauvages, oubliant pour un instant leurs craintes chimériques, leur antipathie, les conseils intéressés qu'on leur avait donnés, lui apportèrent, en un seul jour, soixante sacs de maïs (1
Il partit aussitôt avec douze hommes, laissant le reste de sa troupe à Michillimackinac, sous les ordres de La Forest. Le 4 novembre, il atteignit les ruines de son fort des Miamis. Il y laissa un charpentier de navire et quatre hommes avec des provisions pour attendre son lieutenant, et continua sa route en compagnie de six Français et d’un sauvage (2).
N'entendant point parler de Tonty et des quinze hommes qu'il avait laissés avec lui, La Salle était fort anxieux. Il savait d’ailleurs que les Iroquois avaient projeté de descendre aux Hlinois.
Nous avons vu, dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle, que les jésuites Raffeix et d’Allouez avaient joué un rôle très actif dans les intrigues qui amenèrent la prise d'armes, et que la personnalité du sieur de La Salle déterminait, en bonne partie du moins, leur conduite (3). A ces causes de guerre, M. Parkman en ajoute d’autres d'une grande valeur.
Par la destruction des Hurons, des Neustrals et des Eriés, par la soumission des Andastes, par la dévastation des rives du Saint-Laurent, par la terreur qu'ils avaient répandue chez les
(1) Zénobe Membré, Apud, Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xx.
(2) Zénobe Membré, Apud, Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xxur.
(3) Mémoire du sieur de La Salle, joint à la lettre adressée par Frontenac au
Ministre de la Marine, le 9 novembre 1680. (Archives du Ministère de la Marine.)
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Algonquins du Canada, les Iroquois avaient fait le vide autour d'eux. Ces vastes contrées ne produisaient plus que peu de pelleteries , et les Français s'efforçaient de les monopoliser. Or, les Iroquois tiraient de la Nouvelle-York, contre des peaux, les fusils, munitions, haches, couteaux, chaudières, colliers et surtout l'eau-de-vie, dont ils ne pouvaient plus se passer. Les peaux leur manquant, ils cherchèrent, suivant leur sauvage expression, une nouvelle nation à dévorer, et leur choix, habilement dirigé, tomba sur les Illinois.
Le projet, éventé par La Salle, avait eu son exécution, et, au moment où l'intrépide explorateur se préoccupait du sort de Tonty, Tonty était en fuite, et les dix-sept villages Illinois, chassés de poste en poste, avaient , en grande partie, traversé le fleuve Colbert. La Salle trouva bientôt des traces qui ne lui laissèrent plus d'espérance.
Il remonta le Saint-Joseph, fit le portage qui réunit ce fleuve à la Kankakce, et descendit cette rivière jusqu'à son confluent avec l'Illinois. La plaine de l'Illinois n’était plus solitaire comme lors de son précédent voyage; elle était sillonnée par de nombreuses troupes de buffles. Il tua une douzaine de ces animaux, des cerfs, des oies, des cygnes, et en fit boucaner la chair pour la porter à ceux de ses hommes qu'il croyait encore à Crève- Cœur.
Quelques jours après, en passant devant le Starved-Rock, il vit que l’on n'avait commencé ni les retranchements, ni les constructions dont il avait chargé Tonty. Il en fut très inquiet, et son inquiétude redoubla devant la scène de désolation que présentait le grand village des Illinois.
Des perches brûlées, surmontées de têtes de mort mangées
des corbeaux, indiquaient seules l'étendue du village. Les caches de maïs avaient été dévastées, incendiées. Le cimetière présentait un spectacle affreux. Les corps, retirés de leurs tosses , étaient la proie des loups et des corbeaux. Les morts qui,
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selon la coutume des Illinois, étaient encore exposés sur des échafauds au moment de l'invasion, avaient été brûlés ou mangés , tant par les hommes que par les chiens, et l’on n’en trouvait plus que les os (1). La Salle reconnut dans ces ravages et ces profanations la main de l’impitoyable Iroquois.
Après une nuit passée sans sommeil, il continua ses investigations. Dans un champ de maïs, situé près de la rivière, il vi six poteaux rouges sur lesquels on avait peint en noir six hommes blancs, les yeux bandés. S’agissait-il de ses compagnons? Il résolut, à tout hasard, d’aller en avant pour en apprendre davantage.
I prit avec lui quatre hommes, d'Autray, Hunaut, Yon etun sauvage, et laissa le reste de ses compagnons dans une île voisine. Il rencontra tout d'abord un camp où les Illinois avaient cherché un refuge avec leurs femmes et leurs enfants. En face, sur la rive gauche de la rivière, il reconnut un camp iroquois dans lequel il compta cent trente huttes. Derrière ce camp, sur les arbres qui couvraient la colline, il déchiffra ies totems par lesquels les chefs iroquois marquaient que 582 guerriers les suivaient; qu'ils avaient tué un certain nombre d’Illinois et fait des prisonniers.
En continuant sa route, La Salle trouva six autres camps illinois, et, en face, autant de camps iroquois. Il fut assuré, dès lors, que les premiers fuyaient, et que les seconds les suivaient jour par jour et pas à pas.
I arriva ainsi à Crève-Cœur, qu'il trouva désert et démoli (2).
Le navire était encore sur le chantier; mais les Iroquois en avaient arraché les ferrures, et, sur une planche, ses anciens
(1) Relation des Découvertes du sieur de La Salle, ms. cité par M. Parkman. (2) Sur la foi de la relation de Tonty, de 1697, nous avons dit, dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle, que le fort était en bon état, Devant le document produit par M. Parkman, nous nous empressons de
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La Salle, poursuivant sa route, trouva quatre nouveaux campements de chacune des armées sauvages, et partout un silence de mort. Près du confluent de l'Illinois et du Mississipi, il vit sur la droite, dans le lointain, plusieurs figures humaines droites et immobiles. Il prit terre et trouva que ces figures étaient des corps de femmes et d'enfants à demi-consumés, encore attachés aux poteaux du supplice. Tout auprès, 1l vit, avec horreur, des chaudières encore pleines de chair humaine abandonnées sur le feu (1).
Arrivé au Mississipi, La Salle monta sur un arbre qui étendait ses rameaux sur le fleuve et grava dessus son portrait ainsi que celui de ses hommes, assis dans un canot, portant un calumet de paix. Il ajouta une lettre par laquelle il informait Tonty de son retour au grand village des Illinois. Ses compagnons lui o:frirent de le suivre jusqu’à la mer. Il refusa pour ne pas abandonner ceux qu'il avait laissés en arrière. Quatre jours après, il était de retour au grand village.
M. Parkman constate que, malgré ses préoccupations et ses angoisses, il fit des observations scientifiques sur la fameuse comète qui glissait alors sur sa tête (2).
(1) Après avoir fait la paix avec les Illinois, les Iroquois enlevèrent par surprise, dans un village, onze cents femmes et enfants. Quelques Illinois les suivirent dans l'espoir de leur enlever leur proie. Ils trouvèrent, dans un campement, les os de leurs enfants que ces sauvages avaient dévorés. Un lilinois les surprit près de la rivière des Miamis, au milieu d’un festin, au moment où ils faisaient rôtir son fils. Pris de fureur, il poignarda celui qui tournait la broche, blessa plusieurs Iroquois et s'enfuit au fort des Miamis, (V. Bacqueville de la Potherie, 11, 145, 146.)
(2) C'était la grande comète de 1680, Le docteur B.-A. Gould m'écrit, dit M. Parkman : « Elle parut en décembre 1680 et fut visible jusque dans les derniers jours de février 1681, Elle fut particulièrement brillante en janvier, » Par des observations sur cette comète, Newton démontra la révolution de ces corps autour du Soleil. « Aucune comète, dit-il, n’a menacé la terre de plus près que celle de 1680, » (Note de M, Parkman.) ;
I prit les trois hommes qu'il avait laissés au grand village, ramassa du maïs provenant des caches incendiées par les Iroquois, et remonta la rivière. Le 6 janvier, au confluent de la Kankakee, il s'engagea dans la branche septentrionale de lIlinois, Quand il arriva au Saint-Joseph, la terre était couverte d'une couche de neige épaisse, sèche et légère, ne permettant pas l'usage des raquettes. Selon sa coutume, il prit la tête de la troupe et lui fraya le chemin. Après des fatigues infinies, il trouva un refuge dans son fort des Miamis. La Forest en avait pris le commandement. La Salle vit avec plaisir que ses hommes l'avaient restauré, tout en en défrichant les environs.
Dans le repos forcé que lui faisait une saison rigoureuse, il médita sur les causes de ses insuccès.
Il reconnut d’abord que ses ennemis européens pouvaient peu de chose contre lui sans le concours des Iroquois, et qu'il devait opposer à ces sauvages une barrière infranchissable.
Il reconnut aussi qu’il devait rester en personne et constamment à la tête de sa troupe; que les grands navires, pour lesquels il avait toujours eu beaucoup de tendance, entravaient sa marche et seraient avantageusement remplacés par des canots.
Pour arrêter les Iroquois, 1l jugea qu'il lui fallait réunir de nombreuses tribus sauvages dans la vallée de l'Illinois.
Cette fois, le hasard parut le favoriser.
Vingt-cinq ou trente sauvages , chassés par la guerre de leur pays natal, hivernaient, ainsi qu'une troupe d’Abenakis et de Mohegans, dans le voisinage du fort. La Salle leur fit comprendre que, sous sa protection, il vivraient libres, heureux, à couvert des violences des Iroquois. Un chaouanen, chef de cent cinquante guerriers, vint lui demander son aide contre ces mêmes Iroquois (1). La Salle la lui promit, mais à la condition,
(1) Zenobe Membré, Apud Ch. Le Clercq (Premier établissement de la Foy, ch. xxu), dit au contraire que La Salle envoya chez les Chaouanons, avec des
présents, pour les engager à s’allier avec les Illinois contre les Iroquois. Mais il ajoute que les Iroquois portaient la guerre jusque chez les Chaouanons.
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qui fut acceptée, que les Chaouanons viendraient se fixer sur l'Illinois, ;
Il résolut ensuite de se mettre en relation avec quelques bandes d’Illinois qui cherchaient à se réinstaller dans leurs anciennes contrées. Il partit à cet eflet, le 1° mars, avec La Forest et dix-neuf hommes. Le voyage fut long, extrêmement pénible. Il fallut faire usage des raquettes. Les rayons du soleil, en frappant sur la neige, produisaient des tons tellements vifs, que La Salle en fut complètement aveugle, ainsi que plusieurs de ses hommes, pendant trois jours. Il finit par rencontrer l'une des bandes qu'il cherchait et lui fit promettre de ramener le reste de la nation.
Il apprit dans ce voyage que Tonty était chez les Poutouatamis, et que l'on avait vu le P. Hennepin chez les Outouagamis, à son retour du pays des Sioux.
Après quelques jours de repos au fort des Miamis, ii se rendit aux sources de la Kankakee, dans l'intention de détacher les Miamis des Iroquois, et de les faire passer dans son camp.
Il trouva, dans leur village, des Iroquois qui se comportaient bien plutôt en insolents vainqueurs qu'en ailiés, et parlaient des Français avec le plus grand mépris. Bien qu'ils fussent plusieurs centaines de guerriers, les Miamis n’osaient pas tenter de les chasser. Mais La Salle, encore qu'il n'eût avec lui que quelques hommes, les traita avec hauteur, les menaça, les mit au défi de répéter ce qu'ils avaient dit en son absence. Les Iroquois prirent secrètement la fuite pendant la nuit. Les Miamis, étonnés, conçurent une haute opinion de Cavelier de La Salle, et furent tout
disposés à entrer dans ses vues.
Il les réunit dans un meeting et leur parla très éloquemment, comme on peut en juger par les extraits que M. Parkman donne de son discours.
Il était d’ailleurs dans le genre sauvage, dit un de ses chroni queurs, « le plus grand orateur de l'Amérique septentrionale, »
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Son discours, ponctué avec des présents, selon la coutume indienne, détermina ses auditeurs à vivre en frères avec les Illinois et à reconnaître pour père le grand roi. Des naturels de Rhode-Island, de New-York et de la Virginie, qui se trouvaient momentanément dans le village, suivirent l'exemple de leurs hôtes (1).
Ayant ainsi réussi au gré de ses désirs, il partit, le 22 mai 1681 (2), pour Michillimackinac, où il retrouva Tonty et Zénobe Membré, revenus depuis peu de la baie des Puants. Après quelques jours de repos et d'intéressantes causeries, les trois amis s'embarquèrent pour Frontenac.
La Salle s'entendit avec ses créanciers, obtint d'eux de nouveaux subsides, fit son testament et se prépara pour une dernière expédition, résolu à mourir ou à toucher enfin le but qu'il poursuivait depris quinze ans.
La Salle partit de Frontenac à la fin d'août 1681, et rejoignit Tonty le 3 novembre sur la Chicagou (3).
(1) Zénobe Membré pensait exactement comme La Salle relativement à la nécessité de la paix entre les diverses peuplades du bassin de l'Illinois. « C'est, dit-il, une nécessité absolue si l’on veut s'établir dans ces païs et y faire quelques progrè: pour la foy, d'entretenir toutes ces nations en paix et en union, aussi bien que les autres qui sont plus éloignées, contre l’ennemy commun, c'est-àdire l’Iroquois, qui ne fait jamais de paix véritable avec ceux qu'il a une fois battus, ou qu’il espère de vaincre par la division qu'il jette fort adroitement. Si bien que nous serions tous les jours exposez à des déroutes semblables à celle qu’il nous fallut soutenir l’année précédente, » (Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xx11.)
(2) Zénobe Membré, Apud, Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy,
ch. xxit.
(3) D'après le P. Membré, les sauvages donnaient le nom de Divine à la Chicagou. (Apud, Ch. Le Clercq, Premier établissement de la Foy, ch. xxr1.) D'après M. Parkman, ce nom était celui de la Kankakee. I dit avoir vu sur une
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Sa troupe se composait alors de cin Vingt-trois Français. dix-huit M tous guerriers éprouvés, Comme le remarque M. P
quante-quatre personnes , ahingans ou Loups et Abenakis ; dix sauvagesses et trois enfants.
arkman, de ces cinquante-quatre Personnes, quelques-unes étaient inutiles, d’autres à charge.
Il traversa de nouveau le magnifique pays arrosé par la Kankakee, les vastes prairies que traverse l'Illinois, où se trouvent des bouquets de bois que l’on dirait plantés au cordeau et quantité de sentiers incessamment Parcourus par des troupes nombreuses de bufïles, de chevreuils et de cerfs devant le Starved-Rock, Rocher, où l'on voyait e Il revit ensuite son avait remorqué sur d canots.
(:). Il repassa que Charlevoix appelle simplement le
ncore, en 1721, des restes de paiissades.
ancien fort de Crève-Cœur. Jusque-là, il es traiîneaux ses bagages, un malade et ses
Le 6 février, il touchait aux rives du Mississ que ses Sauvages fussent arrivés et que le fleuve des glaçons qui l'encombraient. Le 13, avec seulement quarante Personnes portant armes, il confia sa fortune, sa vie, sa mé-
moire, au Père des Eaux, mais surtout à sa boussole, à sa bravoure, à son génie,
ipi. I! attendit fût débarrassé
carte de Raudin, ingénieur &u comte de Fronten le nom de Divine ou de l'Outrelaise, M. Pierre Margry, se b
ac, cette rivière désignée sous
asant Sur un passage des Mémoires de Saint-Simon (IT, 374 de l'édit. Chéruel, publiée par H
achette en 1864, et V, 335 de l'édit, Chéruel citée par M. Parkmän), pense que ce nom a été donné par les Français pour faire honneur au comte de Frontenac. On trouve en effet des Mémoires, que les gentilshommes appelaient Divines Mad et Mademoiselle d'Outrelaise, qui vivait avec elle « d « que le feu duc de Lude, qui était fort galant, lui av € grand maître de l'artillerie.
, AU passage cité ame de Frontenac ans un bel appartement ait donné à l’Arsenal . étant » M. Parkman parait se ranger à cet avis,
ait faire au comte de Frontenac le nom qui rappelait les galan-
Nous nous permettrons de remarquer que c'ét un étrange honneur que de donner à une rivière teries de sa femme.
(1) Charlevoix, Journal d'un Voyage, |