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Cavelier de la Salle et Jean de Bethencourt, deux des plus grands
hommes de la Normandie. Les cartes surtout seraient aujourd'hui de la plus grande importance pour déterminer l'itinéraire de l’intrépide explorateur. M. Margry, autorisé à consulter les papiers de La Salle, ne les a point retrouvées, et les recherches dont elles furent l'objet de sa part au Ministère des Affaires étrangères nont pas donné de résultat. Leur perte est d'autant plus regrettable qu'elles contenaient la preuve de la priorité de La Salle à la découverte du Mississipi, ainsi du moins qu'il résulte de la lettre suivante que Madeleine Cavelier, sa nièce (1), écrivait, le 21 février 1756, à M. Le Baillif, son neveu :
« Aussitot, Monsieur, vostre lettre resceue, j'ay cherché une occasion sûre pour vous anvoyé les papiers de M. de la Salle. Il y a des cartes, que j'ai jointe à ces papiers, qui doivent prouver que, en 1675, M. de la Salle avet dejà fet deux voyages en ces decouverte, puisqu'il y avet une carte, que je vous envoye, par laquelle il est fait mention de l’androit auquel M. de la Salle aborda près le fleuve de Mississipi, — un autre androit, qu'il nomme le fleuve Colbert; en un autre, il prans possession de ce pais au nom du Roy et fait planter une crois (2). »
f1) La lettre dont il s'agit avait pour objet l'envoi des papiers de son oncle, que M. de Silhouette avait demandés en communication pour régler avec l'Angleterre les limites de nos possessions dans l'Amérique du Nord. — Dans un aveu du 24 janvier 1744, par lequel elle reconnaissait tenir de l’abbaye de Fécamp les vavassories du Vastel, de la Haruppe ou de la Couppe, de Sotteville et du Valvaudart. elle est ainsi qualifiée : Noble dame Marie Madeleine Cavellier (au bas de l'acte elle a signé : Cauelier Le Forestier), dame patronesse d'Arquency et des fiefs des Tries et Bouloche, veuve de Jean Le Forestier, écuyer, seigneur et patron de Guenonville et autres lieux, seigneur haut justicier de Mesnil-sous- Jumiéges. (Archives du département de la Seine-Inférieure.)
(2) Lettre citée par M. Margry : Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi (Journal général de l'Instruction publique, n° du 30 août 1862). — Nous n'avons pas besoin de dire que M. Parkman n'oublie pas cette importante pièce.
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Les documents restants ne sont connus que de M. Margry qui n’en a pas encore révélé le contenu.
M. Parkman a eu la bonne fortune de mettre la main sur un manuscrit intitulé : Histoire de Monsieur de la Salle (1). C’est le récit de dix ou douze conversations dans lesquelles La Salle aurait raconté à l'auteur, son ami, tous ses voyages antérieurs à 1678.
L'écrivain, dit M. Parkman, n’a jamais vu l’Amérique et en ignorait la géographie ; de là, bien des erreurs de sa part. Il est cependant à peu près intelligible.
D'après cette histoire, La Salle descendit l'Ohio jusqu'aux rapides de Louisville, dans le Kentucky. « Comme :la fatigue «estoit grande, » continue l’auteur,« 23 ou 24 hommes qu’il avoit « menez jusques là le quittèrent tous en une nuit, regagnèrent le « fleuve , et se sauvèrent, les uns à la Nouvelle Hollande et les « autres à la Nouvelle Angleterre. Ilse vit donc seul à 400 lieues « de chez luy, où il ne laisse pas de revenir, remontant la rivière « et vivant de chasse, d'herbes, et de ce que luy donnèrent les « sauvages qu’il rencontra en son chemin. »
Tant de fatigues et d’ennuis ne découragèrent pas l'intrépide Normand. Dès l’année suivante, il se remit en route (2). Mais, au lieu de descendre l'Ohio, il s'embarqua sur'le lac Erié, arriva, par le canal de Détroit, au lac Huron qu'il traversa , doubla la pointe de Michillimiackinac, côtoya les rives inconnues du lac Michigan et, laissant derrière lui Green-Bay ou la baie des
(1) M. Margry én fait usage dans Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.
(2) At all events, La Salle was in great need of money about the time of his second journey. On the sixth of August, 1671, he had received on credit, « dans son grand besoin et nécessité » from Bransset, fiscal attorney of the Seminary, merchandise to the amount of four hundred and fifty livres; and, on the eighteenth
of December of the folloving year, he gave his promise to pay tl'e same sum, 1n money or furs, in the August following. Faillon found the papers in the ancient records of Montreal. M. Parkman, p. 38, note 1.
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Puants, atteignit une rivière que M. Parkman croit être l'Illinois, et la suivit jusqu’à une autre rivière, le Mississipi, qu'il descendit jusqu'au 36° degré de latitude Nord « où il s'arrêta , Certain que « cette dernière rivière se jetait, non dans la mer Vermeille, mais « dans le golfe du Mexique. »
L'auteur anonyme se trouve ainsi d'accord avec ce que Madeleine Cavelier dit avoir vu sur les cartes de son oncle.
Une autre remarque importante à faire, c'est que, lors de sa grande expédition de 1682, La Salle suivit ce même chemin et s’avança, sans hésitation, comme en pays connu.
M. Parkman met en doute les résultats de cette dernière expédition :
1° Parce que l’auteur anonyme, bien que d'un grand poids, était fortement prévenu en faveur de La Salle et contre les Jésuites. — Nous pensons que son amitié pour La Salle et son peu de sympathie pour les Jésuites ne sont pas des motifs suffisants pour rejeter cette partie de son récit, alors que tout le reste n'en est pas contesté.
2° Parce que, pendant sept ans, il garda le silence sur sa découverte, tandis que Jolliet proclamait la sienne. -— On sait qu'il était très défiant, très soupconneux. Il est donc parfaitement possible qu’il ait gardé le secret par crainte de se voir enlever par un autre l'honneur d'atteindre, le premier, au golfe du Mexique. On comprend très bien aussi qu'il n'ait pas répondu au livre de Jolliet, quand M. de Frontenac écrivait au ministre, en 1678, que
Jolliet n'avait voyagé qu'après La Salle, et que lui, La Salle, Prouverait que sa relation était fausse en beaucoup de choses (1.
3° Parce que dans sa lettre du 14novembre 1074, M. de Frontenac attribue à Jolliet la découverte du Mississipi. — Nous venons de dire que, en 1678, quatre ans plus tard, M. de Frontenac attribue, au contraire, à La Salle, l'honneur de cette découverte.
(1) Lettre citée par M. Margry, Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.
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4° Enfin, parce que son frère, son neveu et sa nièce, dans la pétition qu'ils adressèrent au roi à l'effet d'obtenir quelque indemnité pour les énormes dépenses faites par La Salle dans ses expéditions, ne prétendirent pas qu'il avait touché au Mississipi avant 1679. — Nous pensons qu'ils auraient pu l'affirmer hautement, puisqu'ils avaient sous les yeux les cartes signalées par Madeleine Cavelier.
En résumé, nous maintenons, avec M. Margry, la priorité pour Cavelier de la Salle de la découverte du Mississipi.
Dans le volume qu'il a publié en 1868 (1,, M. Parkman a traité à fond l’histoire des Jésuites dans l'Amérique du Nord. Il les a vus, apôtres infatigables, vivre de la vie des saints, mourir de la mort des martyrs. Il a vu leurs efforts surhumains pour fonder un empire chrétien et jésuite. Il a vu « le démon de la destruction » renverser leurs églises naissantes, massacrer leurs disciples, disperser au loin, dans les déserts, les malheureux débris des tribus qui faisaient leur espoir. Ses savantes et laborieuses recherches se reflètent dans la Découverte du Mississipi et lui servent de flambeau pour éclairer, de son vrai jour, la vie de Cavelier de la Salle.
Ce terrible ennemi des Jésuites, qu’il appelle « le démon de la destruction, » c’est l'Iroquois.
L'Iroquois avait sur l'Amérique du Nord les mêmes prétentions que le Romain sur l’ancien monde. Son indomptable bravoure et sa remarquable habileté permettent de supposer que, peut-être, l'invasion des Européens l'empêcha seule de réussir (2).
(Gi) The Jesuits in north America. Boston. Little, Brown and Co, 1868. (2) Il avait si bien conscience de sa supériorité qu'il se donnait lui-même le titre d'Oryne howe, plus grand que les autres.
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Il resta libre entre le Français et l'Anglais, soit en les poussant à des guerres qui les affaiblissaient l’un et l’autre à son profit, soit en s’unissant au plus faible contre celui que les hasards de nouveaux combats auraient pu faire trop puissant. Cette politique exigeait une grande subtilité. Les plus forts diplomates européens n'ont jamais fait mieux.
Les Anglais et les Hollandais cherchaient à détourner l'Iroquois de notre alliance et des dogmes prêchés par les Jésuites. Les efforts de leurs missionnaires et trafiquants ne furent pas toujours vains : s'il conserva constamment ses sympathies aux Français, les doctrines des Révérends Pères ne firent jamais sur lui qu'une impression fugitive.
Il ne faut prendre à la lettre ni les discours voltairiens que lui prête le baron de Lahontan, ni les prodigieux succès que les Jésuites s'attribuent dans leurs relations. Sur un fond de vérités chacun a tracé des arabesques au gré de son caprice ou de son génie. Les compagnons de Jésus ont fait de nombreuses conversions, mais peu furent durables. Le village qui leur donnait les plus belles espérances croyait un beau jour, à tort ou à raison, que son missionnaire le trahissait au profit des Français ou des Hurons et retournait à ses manitous. Mais avant il expulsait le Jésuite après de beaux discours ou le faisait mourir dans les tourments les plus effroyables.
Les Jésuites étaient trop habiles pour ne pas comprendre que le terrain était impropre à la fondation de l'empire qu'ils révaient.
Les vastes contrées découvertes par les Normands et les Bretons, explorées par Verazzano, Jacques Cartier, Roberval, Alphonse, Jean Ribaut, Laudonnière, de Roche, Champlain, avaient été fécondées par les Récollets et les Jésuites (1. Le pou-
Gi) Thus it was neither commercial enterprise nor royal ambition, which carried the power of France into the heart of our continent: the motive was religion. (Bancroft’s History of the united states, ch. xx.) Le même auteur dit un peu plus loin: « The history of their labors is connected with the origin of every celebrated town in the annals of French america: not a cape was turned, nor a river entered, but a Jesuit led the way. » En cela, il exagère un peu, car il méconnaîit la priorité de La Salle à la découverte du Mississipi.
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voir civil vint ensuite, prit position, se fortifia peu à peu, étendit chaque jour le cercle de son autorité ; chacun deses pasenavant forçait les Jésuites à faire un pas dans le désert. La Compagnie vit clairement que le pouvoir civil était une seconde barrière, et une barrière infranchissable, posée en travers de son chemin. Supplantée en Canada, sans toutefois désespérer de l'avenir, elle porta ses efforts vers le Nord et l'Ouest, mais en conservant chez les Iroquois le plus de missions possible, ne fût-ce que pour fermer la porte à ses rivaux.
A l’époque où nous sommes arrivé, 1670-72, ce changement de front est accompli, mais l’ordre lui-même a subi de profondes modifications.
« Nous trouvons les Jésuites, dit M. Parkman, sur le lac Huron, sur le lac Supérieur, sur le lac Michigan, travaillant avec ardeur, comme dans l’ancien temps; leur esprit, cependant, n’est plus tout à fait le même. Ils ont pour but, comme jadis, « la plus grande gloire de Dieu, » l'influence et le crédit de l'Ordre de Jésus. Si « la plus grande gloire de Dieu » a quelquelois perdu, l'Ordre a toujours gagné. Le temps des saints et des martyrs est passé. Nous trouverons désormais le Jésuite canadien de moins en moins apôtre, de plus en plus explorateur, savant et politique. Les rapports annuels des missions contiendront encore, pour l'édification des lecteurs pieux, des récits de baptèmes, de conversions, des exemples de piété donnés par des néophytes sauvages, mais cette espèce de formule sera largement relevée par des discours plus mondains. On y trouvera des observations sur les vents, courants et marées des grands lacs; des réflexions sur un écoulement souterrain du lac Supérieur; des mémoires sur les mines de cuivre et la manière dont ces Pères en entendaient l'exploitation; des conjectures sur les mers du Nord, du Sud et de Californie qu'ils avaient l'espoir de découvrir ; des rapports sur la mystérieuse rivière de Mississipi qu'ils espéraient, « avec l’aide de la Vierge, » faire connaître prochainement au monde.
« Le Jésuite, continue M. Parkman, fut souvent aussi fanatique de son Ordre que de sa foi; plus souvent encore les deux fanatismes se confondirent en lui. Il brûlait du désir de sauver des âmes, et repoussait énergiquement du lac Supérieur tout espèce de concurrent. Il réclamait le monopole des conversions avec le monopole des fatigues, des privations et des martyres. Désintéressé pour lui-même, il était extrêmement ambitieux pour l'Ordre dans lequel il avait noyé sa personnalité. »
Les Jésuites avaient alors deux missions-mères : l’une à Sainte- Marie-du-Sault, à l'endroit où le lac Supérieur se décharge dans le lac Huron (1); l'autre à la Pointe-du-Saint-Esprit, au sudouest du lac Supérieur, à une cinquantaine de lieues seulement du Mississipi.
Les habitants de Sainte-Marie-du-Sault étaient les Ojibwa où Sauteurs. Ils amarraient leurs canots d'écorce au pied des rapides, à l'ombre du fort des Jésuites. Chaque printemps réunissait autour des Révérends Pères, pour la pêche, plusieurs tribus Algonquines (2). Quand venait l'hiver, les sauvages ser raient le filet, tiraient l'arc du fourreau et se dispersaient dans les bois pour la chasse. On croit volontiers que ce n'était pas sans profit pour la religion, peut-être pour la civilisation, que pendant sept ou huit mois, ils avaient écouté les discours des Dablon, des Marquette et des d’Allouez. Notre nom, quelque chose de notre foi et de nos mœurs pénétrait ainsi chaque année dans les profondeurs du désert.
A La Pointe se trouvaient des Hurons et des Outaouais, dé-
(1) « Lieu bien avantageux pour y faire les fonctions apostoliques, puisqu'il est le grand abord de la plupart des sauvages de ces quartiers, le passage presque ordinaire de tous ceux qui descendent aux habitations françoises.» (Relation de 1670-71, par Claude Dablon, 3° part.)
(2) Pour fixer plus sûrement les sauvages autour d'eux, les Jésuites avaient défriché et ensemencé une grande étendue de terrain. (Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. I, p. 227-
bris des puissantes nations détruites par les Iroquois au printemps de 1649. Des Illinois, des Poutouatamis, des Renards, des Menemonis, des Sioux,des Assiniboins, des Knistenaux venaient à cette mission pour trafiquer avec les Français. Jacques Marquette y prêchait la foi. Les Hurons lui causaient beaucoup de chagrin par leur peu de piétié ; les Outaouais faisaient sa désolation par leurs pratiques superstitieuses et leurs sacrifices aux Manitous.
Les Illinois, qui venaient à La Pointe, avaient jadis été repoussés, par les Iroquois, des rives du lac Michigan jusqu'à sept journées de marche à l’ouest du Mississipi. Ils racontèrent sou vent à Marquette que la Grande-Rivière coulait à la mer Vermeille. Les Sioux, qui habitaient les rives de cette rivière, lui en disaient les choses les plus merveilleuses. Ces récits, joints à la tendance qu'il avait, comme jésuite, d'avancer vers le sud et l’ouest, expliquent son constant désir de pénétrer les mystères du Mississipi.
A son grand regret, une guerre imprévue le força d’ajourner indéfiniment son départ.
Les Sioux, provoqués par les Hurons, prirent les armes. On se fit de part et d'autre des prisonniers que l’on brüla. Mais les Hurons de La Pointe n'étaient plus qu'une pâle photographie de la grande et puissante nation que connurent Sagard et Champlain. Ils tremblèrent devant leurs redoutables ennemis, «les Iroquois de l’ouest » 1), et prirent la fuite, entrainant avec
eux leurs alliés, les Outaouais. Il passèrent le saut Sainte-Marie
et s'arrêtèrent : les premiers, à Michillimackinac, dernière station dont les Iroquois les avaient chassés; les seconds, à Manatoulin Island, où La Salle les trouva en 1670. Marquette suivit son troupeau et s'établit à Michiliimackinac, tandis que Louis André vint fonder chez les Outaouais la mission de Saint” Simon.
1) Dablon, Relation de 1072.