‹ Cavelier de La Salle de Rouen [microforme]Chapitre 5 sur 22 · OO US · texte numérisé non relu

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Sans ce malheureux contre-temps, Marquette se serait peutêtre trouvé sur le Mississipi en 1672, en même temps que Cavelier de la Salle.

Outre Michillimackinac et Sainte-Marie-du-Sault, connus des sauvages, comme lieux de pêche, il y avait la baie Verte ou des Puants (Green Bay, à l'ouest du lac Michigan, qui offrait abondance de poisson et de gibier. Ses environs étaient, par cette raison, fort peuplés. On y trouvait les Menemonis, sur larivière qui porte leur nom ; les Poutouatamis, les Winnebagos, sur les rives de la baie ; les Sacs, les Mascoutens ou Nation du Feu, les Miamis, les Kichapoos, sur la rivière aux Renards, au-dessus du lac Winnebago; et sur une rivière qui, du Nord, coulait à ce lac, les Outouagamis ou Renards.

L'importance de la position ne pouvait échapper aux Jésuites; aussi, dès 1669, Dablon et d’Allouez fondèrent sur le lac Winnebago, la mission de Saint-François-Xavier.

La gravité des deux Pères y fut mise à rude épreuve. Tandis qu'ils prèchaient, des guerriers sauvages, tout nus, imitaient près d'eux, pour leur faire honneur, les mouvements automatiques et l'air ennuyé qu'ils avaient vus aux sentinelles placées à la porte du gouverneur de Montréal.

La contrée est d’ailleurs si belle et les habitants les traitaient si bien, qu'ils comparent la mission au paradis terrestre. Ils

avaient cependant fait une chose peu sage. Ayant rencontré, sur la Fox River, une pierre taillée et peinte qu'ils prirent pour un manitou, ils la poussèrent dans le courant. C'était s'exposer gratuitement à se faire casser la tête par les Indiens.

Ces idoloclastes avaient, dans leurs bagages, un grand mau-

vais tableau qu'ils donnaient comme représentant le jugement dernier. Dablon le tenait déroulé devant les sauvages, tandis que d'Allouez, qui parlait l’algonquin, faisait de longs discours sur le diable, l'enfer et les flammes éternelles. Ces parades, qui nous semblent ridicules, avaient un plein succès. Les deux

moines furent écoutés, festoyés, même redoutés. De ce côté aussi ils reculèrent d’un pas les limites de l'inconnu.

D'Aïouez passa l'hiver suivant chez les Renards. Reçu d'abord très-mal, parce que ce peuple avait des sujets de plainte contre les Français, 1l parvint à force de patience par se faire écouter. Les Indiens voulurent un jour sacrifier du tabac à son crucifix; un autre jour, le village tout entier fit le signe de la croix. Des guerriers, partant pour une expédition, avaient peint des croix sur leurs boucliers et pris pour étendards la croix et l'Image de Constantin ; revenus vainqueurs, ils crurent que la croix était un talisman ayant pour vertu spéciale de procurer la victoire à ceux qui la portaient, « C’est ainsi, dit Dablon, que notre sainte foi s'est établie chez ce peuple ; et nous avons espoir que nous la porterons bientôt sur cette fameuse rivière du Mississipi, peut-être même jusqu'à la mer du Sud. »

Louis André, en hivernage chez les Nipissings, était moins heureux. Sa nourriture était le gland et la fripe de roche. La tripe de roche, espèce de lichen, contient quelques principes nutritifs ; bouillie, elle se résout en une glue noire et nauséabonde. C'est un manger répugnant. Louis André n'en eut pas même à discrétion. Pendant un certain temps, il vécut de mousse, d'écorce d'arbres et de vieilles peaux d'élan coupées en lanières et bouillies. Quand le printemps le rappela dans sa mission de Saint-Simon, sa santé était gravement compromise, mais son zèle, dit M. Parkman, n'avait rien perdu de son ardeur (1).

Il est regrettable que l'amour de la patrie n'inspire que trèsrarement un aussi grand courage, une aussi complète abnégation.

Tandis que les Jésuites avançaient tous les jours d’un pas à l’ouest, le pouvoir civil faisait de vigoureux efforts pour étendre ses conquêtes dans la même direction.

QG) Relation de ce qui s'est passe de plus remarquable aux missions des Peres de la Compagnie de Jesus en la Nouvelle-France, ès années 1070. et 1077.

enuoyée au reuerend Pere Jean Pinette, prouincial de la prouince de France. 3° partie, chap. u, art, 1 à 1v. Paris, Sebastien Mabre-Cramoisy, 1672,

Jean Talon, homme capable et de grande énergie, était alors intendant de la Nouvelle-France. Il croyait à l'avenir de notre colonie et tentait d'en fixer le sort. M. Parkman cite une leitre du 27 octobre 1667, dans laquelle il proposait l'occupation de New-York, soit par traité, soit par la force des armes. Cette occupation donnait à notre colonie un accès facile et permanent à l'Océan, séparaït la Nouvelle-Angleterre de la Virginie, mettait sous notre domination l'Iroquois, notre plus redoutable ennemi, et modifiait radicalement les destinées de l'Amérique du Nord. Louis XIV refusa, malgré l'influence prépondérante qu'il avait alors sur le gouvernement anglais. Talon, repoussé de l’est comme les Jésuites, porta, comme eux, ses efforts sur l'ouest et le Mississipi. Son but était de presser les Anglais sur l'Océan et de disputer aux Espagnols la Floride et la Nouvelle-Biscaye.

Pour conquérir l'intérieur du continent, monde encore inconnu, il envoyait reconnaissance sur reconnaissance. Toutes les rivières, seules grandes voies de communication d'alors, lui livraient une à une leurs secrets. Des Jésuites, des officiers, des négociants, des hommes à projets, comme La Salle, portaient, jusques dans les régions les plus lointaines, le nom de la France et le faisaient aimer. C’est encore leur souvenir qui, après Ceux cents ans, recommanda les soldats de l’expédition du Mexique aux sympathies des races indiennes.

Et ces explorations, dont les périls étaient immenses comme les résultats, ne coûtaient rien ou presque rien au ‘Trésor ; ‘Talon accordait, pour toute indemnité, le droit de trafiquer avec les sauvages.

En 1670, le lac Supérieur était connu, pour ainsi dire conquis; les Jésuites en faisaient même une carte assez exacte. Talon résolut de donner à cette conquête l’attache du pouvoir civil et commissionna Daumont de Saint-Lusson pour prendre possession du pays au nom du roi.

Saint-Lusson s'adjoignit Nicolas Perrot comme interprète. Perrot était un homme de vingt-six ans. Il avait servi les Jésuites comme engagé (1). Entreprenant, courageux, adroit, il jouissait d’une grande influence chez les sauvages, surtout dans les tribus algonquines dont il parlait couramment la langue. IL a laissé de bons mémoires (2) qui ont été publiés pour la première fois, en 1864, par le jésuite Tailhan.

Tandis que le chef de l'expédition passait l'hiver à Manatoulin Island, Perrot, par son influence et son activité, réunissait à Sainte-Marie-du-Sault les députés d'un grand nombre de tribus. M. Parkman, d’après le procès-verbal de prise de possession, porte à quarante le nombre des tribus représentées; Dablon, qui était présent, réduit ce nombre à quatorze 3.

Le 14 juin 1671, Saint-Lusson put ainsi, grâce aux soins de Perrot, dresser, en vue du saut, la croix avec les armes de France, et, « au nom de très-haut, grand et redouté monarque, « Louis, quatorzième du nom, roi très chrétien de France et de «Navarre, » prendre solennellement possession de Sainte-Mariedu-Sault, des lacs Huron et Supérieur, de l’île de Manatoulin, de toutes les contrées, rivières, lacs et cours d’eau tant découverts qu'à découvrir, tant en longueur qu'en largeur, depuis les mers du Nord et de l'Ouest jusqu'à la mer du Sud (4.

(1) A l'origine des missions canadiennes, les Jésuites avaient, sous le nom de volontaires, des personnes pieuses qui les accompagnaient, par zèle ou par pénitence, et leur servaient de valets. Elles conduisaient les canots, bâtissaient les cabanes, cultivaient les jardins, chassaient, péchaient et trafiquaient avgc les sauvages pour le compte des Révérends Pères. Dans la suite les volontaires firent défaut et furent remplacés par les engagés. Nous réservons ce que nous aurions à dire ici relativement au commerce fait par les missionnaires jésuites.

(2) Mœurs, coutumes et religion des sauvages de l'Amérique septentrionale. — Selon Charlevoix, Perrot était homme d'esprit, d'assez bonne famille et instruit, Nul n'était plus propre que lui pour cette importante mission. Il était estimé des Jésuites et «leur persuadoit aisément tout ce qu'il vouloit. » (Hist. et descript. gén. de la Nouves'e-1 rance,t, IT, p. 234.)

(3) Relation de 1671.

(4) Le procès-verbal porte les signatures de Nicolas Perrot, Louis Jolliet, Claude Dablon. Claude d'Allonez, (Note de M. Parkman.

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