‹ Cavelier de La Salle de Rouen [microforme]Chapitre 7 sur 22 · DEN · texte numérisé non relu

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que s'il n'avait pas séduit les chefs des nations iroquoises, il ne resterait peut-être plus un seul Français au Canada. C'était exagérer ; la vérité est que nos ennemis poussaient fortement les sauvages à reprendre les armes et nous faisaient ainsi courir un grand danger (1). Enfin, après de longues réflexions, la Cour se décida pour la conservation du fort ; mais on peut dire avec assurance que le fait accompli, adroitement opposé par Frontenac au gouvernement, fut ce qui empêcha celui-ci de sacrifier, à une coterie, les intérêts de la Nouvelle-France et l'avenir de nos futures découvertes.

A l’automne de 1674, La Salle vint à Versailles avec une lettre dans laquelle Frontenac disaitau ministre : « Je crois vous servir, monseigneur, en vous recommandant le sieur de la Salle, qui est sur le point de partir pour la France. C'est un homme intelligent et habile, plus capable qu'aucun de ceux que je connais ici de mener à bonne fin toute entreprise ou découverte qui lui pourrait être confiée, parce qu'il a une connaissance parfaite de l’état du pays, comme vous le verrez, si vous consentez à lui accorder quelques moments d’audience » (2).

La Salle, présenté à la cour parle prince de Conti, demanda et obtint des lettres de noblesse (3) pour les services qu'il avait déjà rendus comme explorateur et le don, à titre de seigneurie, du fort de Cataracoui, qu'il baptisa du nom de Frontenac, en l’honneur de son patron.

Quand :il revint à Québec, noble et propriétaire de la plus belle colonie du Canada, sa famille, heureuse et fière de ses étonnants succès, lui donna tout l'argent dont il avait besoin, tant pour payer les dix mille francs avancés par le comte de Frontenac que pour reconstruire le fort en pierre et mettre en rapport sa Concession.

(1) Charlevoix, Hist. et descrip. de la Nouvelle-France, t. 1, pp. 258-509.

(2) Lettre citée par M. Parkman.

(3) Voir ces lettres dans les Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, app. I.

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«S'il eût été un simple marchand, dit avec raison M. Parkman, il était en position de faire rapidement fortune, car il pouvait enlever la meilleure partie du commerce canadien. Mais il n'était pas un simple marchand, et des profits commerciaux ne pouvaient satisfaire la vaste ambition d'un homme dont la tête était pleine de projets.

« Pense, qui voudra, que Frontenac n’exigea pas sa part des profits du nouveau poste. Il résulte positivement d’une dénonciation faite à l’instigation de son ennemi, l'intendant Duchesneau, par trois témoins, que le gouverneur, La Salle, son lieutenant La Forest et un nommé Boisseau, avaient formé une société pour faire le trafic du fort Frontenac. »

A son passage à Montréal, de retour de Cataracoui, le comte de Frontenac mit Perrot (1) en prison et le remplaça par un homme de sa confiance. Il mit également un individu de son parti à la place du juge, qui lui était hostile, et fut ainsi, pour un temps, maître absolu de Montréal.

Les prêtres de Saint-Sulpice se plaignirent de la mesure prise

r) Charlevoix donne Perrot comme un homme de grand mérite et ne dit mot de son trafic. [l nous apprend aussi qu'en 1684, 1l passa du gouvernement de Montréal à celui de l’Acadie à la suite de démêlés qu'il aurait eus avec le séminaire. (Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. I, p. 321.)

Lahontan, qui l'a connu, le juge moins favorablement, Il « fut cassé honteuse- « ment, » dit-il, « pour avoir fait la principale occupation de s'enrichir. » Etant repassé en France, il en « revint avec plusieurs vaisseaux chargez de Marchan- « dises, pour en faire en ce Païs-là la profession d’un Négociant particulier. « Celui-ci dans le temps de son Gouvernement, laissa prendre aux Anglois plu- « sieurs postes avantageux sans se donner aucun mouvement, il se contentait « d’aller dans ses Barques de Riviere en Riviére pour trafiquer avec les Sau- « vages, et aprés sa cassation, non content de faire son commerce sur les Côtes « de l'Acadie, il voulut aller sur celles des Anglois, mais il lui en coûta cher, car « quelques Corsaires l'ayant surpris, enlever:nt ses Barques et lui donnerent « ensuite la Calle seche, dont il mourut sur le champ. » (Mémoires de l'Amérique Septentrionale, t. Il, p. 27.) I dit ailleurs : « M, Perrot qui en est Gouverneur « (de Montréal) n'ayant que mille écus d'apointemens, a trouvé le moyen d’en ga-

« gner cinquante mille en quelques années, par son grand Commerce de Pelleteries « avec les Sauvages.» {Nouveaux voyages de M, le baron de Lahontan, t. I, p. 25.)

contre Perrot comme d'une violation du droit qu'ils avaient de nommer leur gouverneur.

Dans l'intérêt de sa communauté, autant pour le moins que dans celui de Perrot, l'abbé de Fénelon voulut tenter un rapprochement entre les deux gouverneurs, et fit à cet effet, sur les glaces, le voyage de Montréal à Québec. Mais il avait parlé quelque peu librement du gouverneur général, qui le savait et luien gardait rancune. Frontenac et Fénelon étaient d’un caractère également violent. Ils eurent une entrevue pénible et se quittèrent en très mauvais termes.

Le clergé canadien avait à cette époque, nous apprend Lahontan, la déplorable habitude d'attaquer en chaire les personnes dont il croyait avoir à se plaindre. Fénelon semble avoir perdu de vue que le comie de Frontenac n'était pas un simple colon, gentilhomme ou artisan, que l’on pouvait impunément démasquer en public, et dirigea contre lui, dans un sermon qu'il prononça le jour de Pâques, à Montréal, les attaques les plus vives et les plus transparentes. Frontenac, informé du fait, prescrivit une enquête contre le prédicateur et le cita devant le Conseil souverain.

Fénelon prétendit que, comme prètre, il était justiciable de l’évêque et, pour affirmer son droit, se couvrit devant le Conseil, qui, lui-même, siégeait le chapeau sur la tête. Frontenac qui présidait, contre son droit, il est vrai (1), l'en reprit vivement, le fit mettre en prison et obtint du conseil un ordre d'expulsion du Canada.

Dans cette condamnation, on reconnaît le caractère violent, non l'esprit du comte de Frontenac. Cet illustre général aurait dû savoir que de pareils moyens produisaient habituellement un résultat tout à fait contraire à celui qu'il souhaitait. En effet, au lieu de prouver soninnocence, ils donnèrent l'autorité de paroles d'E-

(1) V. la lettre que le roi lui adressa le 29 avril 1679. (Archives du ministère de la marine.

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vangile aux attaques de Fénelon.On dit, et cela passa dans l'Histoire, que le Conseil souverain était composéde gens à sa dévotion, de marionnettes qu'il faisait mouvoir au gré de son caprice, de gens qui trafiquaient de la justice pour s'enrichir ou s'avancer ; que les nombreuses condamnations prononcées étaient autant d’actes de servilité qui faisaient mépriser, au lieu de faire respecter, la personne et l'administration du comte de Frontenac.

Ce général eut ainsi pour ennemis toutes les personnes d’un caractère indépendant et celles qui avaient des intérêts contraires aux siens : les prêtres de Saint-Sulpice, les Jésuites, l'évêque, une notable partie des commerçants canadiens.

Nos colons, qui auraient eu besoin de se sentir les coudes pour lutter contre leurs nombreux ennemis, — les Iroquois, les Anglais, les Hollandais, — étaient au contraire dans un état d'anarchie qui paralysait leurs forces. Au lieu d'un peuple homogène, tendant à un but commun, c'é ait une superposition de coteries haineuses qui mettaient à se poursuivre quelque chose de la sauvagerie du désert qui les entourait.

Les projets de Cavelier de la Salle, en menaçant certains intérêts, apportaient au Canada de nouveaux éléments de dis corde.

La Salle eut pour ennemis tous les ennemis du comte de Frontenac : Duchesneau (1), La Chesnaye, Le Moyne, Le Ber, Louis Jolliet (2), dont on exagérait malicieusement les découvertes, et beaucoup d’autres ayant plus ou moins d'influence.

(1) Selon Charlevoix, Duchesneau était un homme de bien, une malheureuse victime du comte de Frontenac (Hist. et descript. gén. de la Nouv.-Fr., t. I, pp. 259-61 et passim). Le baron de Lahontan, qui le vit à œuvre, dit, au contraire, qu’il se cachait hypocritement sous le manteau du clergé pour commettre tout à son aise les actions les moins honnêtes (Mémoires de l'Amérique, p. 72).

(2) Jolliet avait vu faire à La Salle la concession, vainement sollicitée par lui, de terrains situés sur le lac Kris. Il était fur-trader, c'est-à-dire concurrent de La Salle pour le comme: ce des pelleteries; ii prétendait avoir, le premier, descendu le Mississipi; enfin, il était le dévoué des Jésuites et marchait, comrne disaient les sauvages, dans leurs pas. C'était bien des motifs d'inimitié.

Les moins bruyants et les plus redoutables étaient les Pères Jésuites.

Ces Pères, on le voit dans leurs relations, n'avaient jamais perdu l'espoir de fonder un nouveau Paraguay dans l'Amérique du Nord. Il n’est peut-être pas téméraire de dire que c’est dans ce but qu'ils ont fait repousser du Canada les Protestants, que les persécutions religieuses chassaient de la mère-patrie. Quelle autre cause assigner à leurs persistants efforts pour empêcher la fusion des races indienne et française, pour éloigner des missions tous les blancs, même les prêtres et les religieux qui n’appartenaient pas à l'ordre de Jésus?

Au Paraguay, tout se faisait par eux, pour eux, au son de la cloche, comme dans un couvent. Toutes les manifestations de la vie humaine, réglées avec une précision mathématique, avaient pour cause et pour fin la religion, surtout l'intérêt de l'Ordre. Quand nous disons que tout était réglé mathématiquement, nous ne faisons aucune restriction, car la règle s'étendait jusqu'à la forme et à la couleur des vêtements, jusqu’à la manière dont les femmes devaient porter leurs cheveux (1). Une pareille société, si elle avait duré, se serait momifiée comme la race égyptienne.

Faut-il, pour cela, nier l’action bienfaisante des Jésuites? Autant vaudrait condamner l'homme qui fait une œuvre imparfaite.

Les sauvages, bien que restés enfants, ont gagné en bien-être, en grandeur morale; ils ont rompu avec leur vie de vagabondage, avec leurs mœurs odieusement cruelles, avec les guerres incessantes dans lesquelles ils se dévoraient vifs. De brutes, ils sont devenus hommes civilisés.

Un tel résultat est certainement digne d'admiration. (2.

Les Jésuites ont pu croire qu'ils conserveraient perpétuelle-

(1) V. Chateaubriand, Génie du Christianisme, IVe partie, liv, IV,ch. IV et V, et les auteurs cités par lui.

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2) Si un vaste empire indien, calqué sur la république paraguayenne, s'élevait

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ment, isolé du reste de l'Amérique, comme derrière une muraille de la Chine, leur empire-couvent du Paraguay. Cette illusion prouve que leur vue n'avait que la portée de la vue humaine, mais ne prouve nullement qu'ils n’ont pas bien mérité de la civilisation en enfantant, sans violence, un nouveau peuple à la vie sociale.

A l’époque où nous sommes arrivé, la république paraguayenne était en pleine prospérité. Le gouvernement de l'homme par la religion, but suprême de l'Ordre, était passé du domaine des rêves dans celui des faits. Tout un peuple vivait heureux sous la paternelle administration des Jésuites espagnols. C'était bien fait pour exciter le zèle des Jésuites français. Mais le gouvernement canadien ne voulait pas et ne pouvait pas permettre la création d'un état religieux qui lui aurait fermé la route du Sud. Tout en laissant à ces Pères une influence excessive, il ne les considéra jamais que comme des auxiliaires.

aujourd'hui au milieu de l'Amérique du Nord, tous les philosophes s’uniraient dans un même esprit contre les PP. Jésuites.

Et pourtant, s’il existait cet empire, il n’y aurait rien de perdu. Les Indiens seraient peut-être loin de notre civilisation actuelle, mais, certainement, plus loin encore de l’état sauvage. Il y aurait espoir de briser les barrières qui les sépareraient du reste du monde et de les élever promptement au niveau des peuples les plus avancés.

Qu'ont fait les successeurs des Jésuites ?

Par une procédure hypocrite, ils ont resserré, de jour en jour, les limites du champ dont les Indiens étaient, jadis, les seuls maîtres; par une politique odieuse, ils les ont empoisonnés, abrutis, avec l’eau-de-feu. |

Nous avons sous les yeux la savante traduction que M.le marquis de Blosseville a faite des Mémoires de John Tanner. (Paris, Arthur Bertrand, 1835). C’est le récit fidèle de trente ans de l’agonie des premiers Américains. Rien de plus douloureux pour ceux qui savent ce qu'étaient ces peuples au moment de la domination française, surtout pour ceux qui aiment la grande république.

Quand on a lu ce livre, si attrayant, malgré les pénibles émotions qu'il produit, on ne peut plus avoir le courage de condamner l’œuvre des Jésuites espagnols, et l’on regrette bien vivement qu'elle n'ait pu être imitée par les

Jésuites français.

aille | sion IV.

line, | a ci- D'après un manuscrit que M. Parkman croit pouvoir attribuer | à la à Louis-Armand de Bourbon, second prince de Conti (1), les |

jésuites trafiquèrent sur les lacs comme dans les anciennes misara- sions (2).

nme L'eau-de-vie produisait sur les Indiens des effets encore plus aine désastreux que l’opium sur les Chinois. La vente en était for- | Feux mellement interdite par le gouvernement central et entraïnait, | était de la part des révérends Pères, un refus de sépulture chrétienne. zoU- La Salle assure, néanmoins, qu'ils firent jour et nuit cet odieux ttre trafic, et que, pressés de s'expliquer, ils prétendirent seulement | - du n'avoir pas réalisé des bénéfices aussi considérables qu’on le | 1 ne croyait généralement. |

La parole de La Salle n’a jamais été mise en doute, même par

ses ennemis (3). La pièce en question fut certainement inspirée |

aient par lui, et se trouve en partie confirmée par la correspondance | officielle de Frontenac et de Talon, ainsi que par les auteurs con-

diens |

plus | ui les (1) I est divisé en deux parties intitulées : l’une, Mémoire sur M. de la Salle : | a des l’autre, Histoire de M. de la Salle.

L'opinion de M. Parkman semble fondée. La Salle n’était pas homme à parler une douzaine de fois, devant le premier venu, de ses aventures et de ses du impressions. Conti, âgé de dix-sept ou dix-huit ans, devait désirer vivement de

tique s’instruire des mystères d’un monde encore tout nouveau pour nous. Seul, ce jeune prince prenait alors assez d'intérêt aux projets de l’illustre Normand pour Édues manifester tant de souci de ce qui le concernait; seul, aussi, un homme très 835). haut placé put oser le langage hardi du manuscrit. “dé (2) Une ordonnance du Suprême Conseil leur accordait le monopole du trafic déls sur le territoire des missions.

(3) « Tous ceux de mes amis qui l'ont vu, » dit l’auteur du manuscrit, « lui qu'il * « trouvent beaucoup d'esprit et un très grand sens; il ne parle guères que des tite « choses sur lesquelles on l'interroge; il les dit en très peu de mots et très bien res « circonstanciées ; il distingue parfaitement ce qu'il sçait avec certitude, de ce

« qu'il sçait avec quelque mélange de doute. Il avoue sans aucune façon ne pas « sçavoir ce qu'il ne sçait pas, et quoy que je luy ay ouy dire plus de cinq ou

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temporains. Elle mérite donc une entière confiance, alors même qu'elle relate des faits dont on ne trouve aucune trace dans les documents connus. Nous ne pouvons cependant pas prendre à la lettre l'accusation portée contre les PP. Jésuites; car, selon nous, par une négligence étrangère à La Salle, on a confondu la partie avec le tout.

L'or a ses prêtres et ses héros, grecs du Bas-Empire, toujours prêts à exploiter les échecs que leur patrie subit dans son honneur ou dans sa liberté. Ces enfants d’un siècle de fer et d’aplatissement, qui baisent avec enthousiasme les sandales de César, après s'être mis à plat ventre devant la déesse du mont Aventin, détruiraient un empire avec la même sérénité d'âme qu'ils fondent une société pour . l'exploitation d'une mine fantastique. Est-il permis de les comparer aux Daniel, aux Brébeuf, aux Lallemand, aux Rasle, homme de foi et d'honneur qui partaient

pour les missions avec l'espoir de ne pas en revenir : Zbo et non redibo (1)?

Les missions ont désiré la richesse, c'est incontestable; un zèle irréfléchi a mis quelques Pères hors de la droite voie, on ne peut le nier : mais il résulte évidemment de l'ensemble des faits que la vente de l’eau-de-vie fut le crime, non de l'Ordre, mais de quelques individus.

Quant au commerce des pelleteries proprement dit, il en est tout autrement.

Dès 1636, les réclamations des commerçants canadiens furent

« six fois les mêmes choses à l’occasion de quelques personnes qui ne les avoient « pas encore entendues, je les luy ay toujours ouy dire de la mesme manière. En « un mot, je n'ay jamais ouy parler personne dont les paroles portassent plus de « marque de vérité. » (Note de M. Parkman.)

Tous les écrivains qui ont parlé de lui, — compagnons, contemporains, historiens, biographes, — attestent sa grandeur de caractère et ses vertus toute romaines. (V. Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, pp. 227-34.)

(1) Paroles d’adieu de Jogues, partant pour fonder une mission chez les Iroquois. (Bancroft, History of the United States, t. HI, ch. 11.)

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si pressantes et si nombreuses que les chefs de l'Ordre crurent devoir demander des explications à Paul Lejeune, supérieur de la résidence de Québec. Ce Père répondit, dans la Relation de 1636, que les jésuites étaient dans leur droit, parce que les peaux, « qui gagnaient à être portées, finissaient par rentrer toutes à « la Compagnie dela Nouvelle-France.» Cette réponse, fort subtile, ne pouvait tromper personne. Il ne s'agissait pas de savoir s'il y avait perte ou gain pour la Compagnie de la Nouvelle- France, mais si les PP. Jésuites faisaient chose licite quand, malgré les ordonnances royales, les bulles du pape et leurs propres règlements, ils achetaient et revendaient des peaux de castor.

Vingt ans plus tard, en 1656, Nickel, général de l'Ordre, crut devoir faire une enquête pour répondre aux nouvelles plaintes des Canadiens. D’après les lettres qu'il écrivit à Paul Lejeune et Louis Cellot, provincial de la province de France, toutes ces plaintes n’avaient aucun fondement (1). Ce satisfecit du général ne pouvait avoir qu’un résultat : perpétuer les anciens errements.

En 1672, le comte de Frontenac, prenant l'affaire en main, écrivit à Colbert, et fit suivre ses récriminations de ces dures paroles : « Pour vous parler franchement, ces missionnaires « songent autant à la conversion du castor qu'à celle des âmes, « Car la plupart de leurs missions sont de pures moqueries, et « je ne crois pas qu’on leur dût permettre de les étendre plus « loin, jusqu'à ce qu’on vit en quelque lieu une Eglise mieux « fondée (2). »

Dans le même temps, un Indien disait à Québec, en plein conseil : « Tant que nous avons eu du castor, nous avons eu des jésuites, et nous avons pratiqué la religion chrétienne; avec le

(1) Archives du Gesù, à Rome. (Pièce citée dans les Missions du Canada, t. I}, app. 1; Paris, Douniol, 1861.) (2) Lettre du 2 nov. 1672. (Archives du Ministère de la Marine.)

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castor, disparurent les missionnaires, et nous avons repris nos manitous (1). »

Les plaintes étaient parfaitement fondées; mais présenter le trafic des missions comme le but principal de la Compagnie de Jésus, c'était contraire à la vérité.

On l’a déjà dit, le pouvoir civil et les Iroquois ne permettaient pas aux jésuites de fonder, sur les rives du Saint-Laurent et sur le lac Ontario, le nouveau Paraguay qu'ils rêvaient.

Ces Pères ne renoncèrent pas à leur projet et cherchèrent, plus avant dans le désert, un pays vierge encore du contact des Européens, hors de l’action du gouvernement, pour y concentrer leurs efforts. On peut critiquer, blâmer, condamner un tel pro: jet, mais il faut reconnaître deux choses : qu'il était trop important pour dépendre de l'abondance ou de la rareté du castor dans quelques villages iroqüois; que ces Pères faisaient très bien de quitter, pour des contrées paraissant disposées en faveur de lèurs doctrines, des cantons où l’insuccès était notoire, malgré leurs prodigieux efforts et le sang de leurs glorieux martyrs.

Il semble étrange, toutefois, que l’évêque de Québec, Laval- Montmorency, qui savait si bien tenir tête aux agents du gouvernement, n'ait point usé de son autorité pour faire cesser un trafic qui donnait à l'Eglise canadienne une apparence mercantile nuisible à sa considération. Cette coupable inactiontient à ce qu'il n'avait pas, vis-à-vis de la Compagnie, la plénitude de son indépendance.

I devait sa mître épiscopale aux pressantes recommandations des jésuites; son alter ego était un jésuite, Jérôme Lallemant (2); il avait secrètement un intérêt dans le trafic des missions (3).

Complétement identifié à l'Ordre, il se riait des ordonnances royales qui ne plaisaient point aux révérends Pères; il pensait

(1) Mémoire sur M. de la Salle, (Ms. cité par M. Parkman.)

(2) Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. I, pp. 88, 89. 3) Mémoire sur M. de la Salle. (Ms. cité par M, Parkman.)

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que toucher à ces Pères c'était toucher à la religion; il croyait que la prospérité de l'Eglise canadienne exigeait que l'évêque fût gouverneur ou que le gouverneur fût créature des Jésuites (1).

M. Parkman dit, dans une note, que Laval-Montmorency fut homme de mœurs austères et que sa mémoire est en vénération au Canada.

Cette remarque est fondée. On trouve, en effet, dans les Relations de 1659 à 1672, qu'il prit fort à cœur son ministère et encouragea souvent par sa présence les travaux des missions, même les plus lointaines. Sa retraite volontaire, ainsi que sa vie simple et laborieuse au séminaire de Québec {2), prouvent qu’il avait peu d'ambition personnelle. Ces vertus n'empêchaient malheureusement pas sa dépendance de l'Ordre.

En résumé, par l'évêque, par leurs missions, répandues sur une vaste étendue de pays, par leurs adhérents, par leurs confréries, par leurs immenses richesses, les Jésuites exerçaient une influence souveraine au Canada.

Deux hommes seulement osèrent les affronter dans cette redoutable position : le comte de Frontenac et Cavelier de la Salle. Le premier fut renversé une première fois. Rétabli dans ses fonctions, et secondé par l’intrépide Normand, il recommenca la lutte, lutte d’abord pleine de grandeur, comme nous l'avons montré, mais qui, dans la suite, dégénéra en basses intrigues, pour ne pas dire plus. Il importe de rappeler ici que les jésuites ne furent pas les seuls ennemis de La Salle; que leurs flatteurs et les Canadiens mirent dans leur poursuite une âpreté excessive et qu'il est souvent impossible de savoir d’où partent les coups.

(1) Ibid.

(2) La Potherie, Hist. de l'Amérique Septentrionale, t. 1, p. 233.

Quand La Salle revint de France avec son vaste projet d'ouvrir une voie du Canada au golfe du Mexique, les Pères Jésuites auraient bien voulu le chasser, mais cela n'était pas possible. La Salle n'était pas un simple fur-trader que l'on pouvait intimider; protégé, hautement avoué, du gouverneur général, il était fanatique de son idée, absolument incapable de céder à aucune pression, de reculer devant aucun danger.

On le savait à Québec. Aussi, il avait à peine pris terre que ses ennemis commençaient déjà leurs manœuvres.

La femme du receveur des revenus du roi, d'accord avec son mari, tenta de le séduire. Elle s’acquitta de sa mission avec un zèle qui méritait un plein succès. La Salle était grand, bien fait, beau, jeune, plein d’ardeur et d'esprit, ce qui donnait peut-être de l'attrait au rôle de cette nouvelle Putiphar; mais, profondément honnête et pudique, un amour adultère lui répugnait, outre qu'il était incapable de trahir un homme qui lui avait offert si gracieusement sa maison. La dame mit un jour tant d’ardeur dans ses poursuites, qu’il ne put lui échapper, comme Joseph, qu’en prenant la fuite. Derrière la porte, il trouva l'époux en attente et comprit alors l'amitié aussi vive que subite de cet honnête et complaisant receveur (1).

Les organisateurs de ce guet-apens crurent trouver un compère inconscient dans la personne de l’abbé Jean Cavelier.

Jean Cavelier était l'aîné de La Salle, et la famille faisait passer par ses mains les sommes qu'elle avançait au jeune exp! rateur. Il était de beaucoup inférieur à son frère, mai doutait nullement et se donnait sur lui un droit den poussa parfois jusqu'à l'extrême, notamment quand il. mpêcl

(1) Histoire de M. de la Salle. (Ms. cité par M. Parkman.)

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de se marier avec une jeune personne de très-bonne famille de la colonie (1).

La Salle se soumettait au prêtre, au chef de sa famille, surtout à l’homme qui « tenant les cordons de la bourse, » pouvait, en les serrant ou les dénouant, entraver ou faciliter ses entreprises.

Ses ennemis, instruits de la position respective des deux frères, dirent à l'abbé que La Salle vivait publiquement à Frontenac avec une femme q'1’il avait enlevée. Jean Cavelier était un esprit borné, bien moins sensible x la gloire qu'au son des écus, mais homme d'honneur, incapable de tolérer dans sa famille des désordres qu'il se croyait le pouvoir et le droit d'empêcher. Aussi, contre toute attente, il affronta résolument les fatigues d’un voyage à Cataracoui pour réprimander son frère et le remettre dans la droite voie.

La Salle, assisté de deux récollets, travaillait alors activement aux fortifications de Frontenac, fondait une colonie franco-iroquoise, construisait des barques, dressait des canoteurs, étudiait les relations des anciens voyageurs, se préparait enfin pour sa grande expédition.

L'abbé, qui arrivait chargé de colère, fut l’homme du monde le plus heureux, quand il trouva, au lieu d’une femme, des moines, au lieu de scènes de débauche, le travail et l'étude. La calomnie tourna contre les calomniateurs.

Dans le même temps, les missionnaires jésuites du sud du lac Ontario et l’intendant Duchesneau disaient aux Iroquois : « La Salle augmente ses moyens de défense pour vous faire la « guerre. » Ils écrivaient à La Salle: «Rempart de la contrée, « défiez-vous de ces perfides Iroquois; ils pensent à vous atta- « quer. » Et ils poussaient Frontenac à lever des hommes en vue d'une guerre inévitable et prochaine (2).

(1) Lettre de La Salle appartenant à M. Margry et citée par M. Parkman. (>) Histoire de M. de la Salle. (Ms. cité par M. Parkman.)

Les [roquois dissimulent habilement leurs intentions belliqueuses, discutent gravement et sagement la guerre et tombent à l'improviste sur l'ennemi, qui les aperçoit seulement quand, le casse-tête levé, ils poussent leur formidable cri de guerre.

Mais La Salle les savait par cœur ét avait probablement soin d'entretenir quelques relations parmi eux. Il devina la sourde agitation qui régnait et manda le comte de Frontenac, dont la se ule présence suffit pour ramener la paix (1).

« La Salle pensa, » dit M. Parkman, « que les auteurs de « l'intrigue avaient pour but de rendre les Iroquois jaloux de « lui et d'engager Frontenac dans des dépenses qui devaient « mécontenter.le roi, pour se porter ensuite en pacificateurs et « sauveurs de la colonie. »

Quoiqu'il en soit, quelques temps après il fut empoisonné avec de la ciguë et du vert de gris. Pendant quarante ou cinquante jours , il vomit continuellement et ne fut sauvé que par l'extrême vigueur de sa constitution.

Le coupable était Nicolas Perrot, le voyageur, alors à son service. La Salie accusa les Jésuites d'avoir provoqué ce crime, peut-être parce que Perrot leur avaitappartenu comme velontaire. Il ne fut pas fâché de cette marque de mauvais vouloir de leur part ; mais ayant eu, dans la suite, ia preuve que Perrot était un imposteur, il s'empressa d'écrire au prince de Conti : «Je suis « pourtant obligé de leur rendre une justice, que le poison qu'on « m'avait donné nétait point de leur instigation. » En même temps, il priait le prince de détromper ceux qui pourraient accuser les Révérends Pères (2).

(1) Lettre de Louis XIV, du 28 avril 1677. (Ms. cité par M. Parkrnan.) Mémoire du sieur de la Salle, du 9 novembre 1680. (Archives du Ministè:e de l« Marine.)

(2) Leitre de La Salle au prince de Conti, du 31 octobre 1678. (Ms. cité par Parkman.)

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Cette loyale conduite de La Salle explique la constante courtoisie de ses rapports avec les Jésuites, malgré la rivalité qui ne cessa jamais d'exister entre ces Pères et lui.

Il prit même plusieurs fois des hommes à leur recommandation, notamment un nommé Deslauriers. Deslauriers agitl par ordre de ses patrons ou de son propre mouvement, par flatterie ? On ne peut le dire. Un fait certain, c'est qu'il décida plusieurs hommes à déserter avec lui et se mit en sûreté dans une mission.

La Salle a toujours pensé qu'il était un instrument des Jésuites ou des Canadiens. Cette opinion paraît assez fondée. Jésuites et Canadiens croyaient avoir un intérêt capital à faire révoquer la concession du fort et le moyen qui se présentait le plus naturellement à l'esprit, était d'en réduire la garnison audessous des limites prescrites par le roi.

Toutes ces intrigues n’empéchaient pas les travaux du fort d'avancer.

Moins de deux ans après la concession, la clôture palissadée du comte de Frontenac avait fait place à des ouvrages réguliers en pierre; tous les bâtimens nécessaires à la défense, à la garnison, au commerce étaient construits: les récollets avaient auprès du fort une chapelle et une maison ; deux villages, l’un français, l'autre iroquois, se miraient dans les eaux du lac. D'après un mémoire au roi et des papiers de famille cités par M. Parkman, ces divers travaux n'ont pas coûté moins de 34,426 francs.

Le P. Charlevoix pense que la vraie place du fort n'était pas à Cataracoui, mais dans la petite baie de la Galette, sur le Saint-Laurent, à quarante-huit lieues au-dessous du lac Ontario. Il convient toutefois que Frontenac, formé de quatre bastions en pierre d’un quart de lieue de circuit, est dans une position fort agréable, ct que l'anse de Cataracoui, qui est double,

ss ÉE offre un très-bon mouillage pour les grandes barques (x).

Ce Père voyait, dans Frontenac, une station commerciale ; La Salle y voyait un point d'appui pour ses futures découvertes.

« Seigneur féodal des forêts qui l’entouraient, commandant « d’une garnison levée et payée par lui, fondateur de la mission, « patron de l’église, La Salle,» dit M. Parkman, « régnait en « autocrate sur son solitaire petit empire. » Cette grande position était bien loin de son rêve. Pas plus à Frontenac qu’à La Chine, il ne pouvait se résoudre à vivre en marchand ou en chàtelain. Sa riche concession et son trafic étaient pour lui des moyens, rien de plus. S'il préféra la baie de Cataracoui à l’anse de la Galette, c'est parce que la première donnait à ses grandes barques un accès direct au lac Ontario.

Quand La Salle eut bien assuré la situation du fort de Frontenac, construit des barques en assez grand nombre, dressé des canoteurs, arrêté ses plans, il revint en France solliciter du gouvernement l'autorisation de faire ses découvertes.

On avait méchamment répandu le bruit qu'il était fou, et son crédit à la Cour avait beaucoup souffert de cette calomnie. A force de persév‘rance, il obtint de voir Colbert, lui fit partager ses convictions, et, le 12 mai 1678, des lettres patentes l’autorisèrent à faire, à ses frais, la découverte de la mer de l'Ouest (2).

(1) Charlevoix, Journal d'un voyage fait par l'ordre du roi dans l'Amérique Septentrionale, lettre datée de Cataracoui, le 14 de may, 1721.—V. Hennepin, Description de la Louisiane, p. $, Paris, 1783,

(2) V. Découvertes et établissements Cavelier de la Salle; app. IV.

Largement secouru de nouveau par sa famille (1), il repartit pour le Canada, le 14 juillet 1678, avec trente hommes, marins, soldats ou artisans, et Henri de Tonty, qui valait à lui seul, dit M., Parkman, plus que tous les autres. Les sauvages l'ont surnommé Main-de-Fer, parce que, dans ses querelles avec eux, de sa main droite, toujours gantée et réellement en fer, il leur cassait la tête d’un seul coup de poing (2).

Nous avons déjà fait là biographie du vaillant officier; sans y revenir, nous donnerons l'extrait suivant d’une lettre écrite par La Salle au prince de Conti :

« L'honorable caractère et l'aimable disposition de Tonty vous étoient bien connus ; mais peut-être ne le pensiez-vous pas capable d'exécuter des travaux qui exigent à la fois une vigoureuse constitution, la connaissance du pays, et l'usage des deux mains. Néanmoins, son énergie et son adresse le rendent propre à tout. En ce moment même, quand chacun craint le froid, il commence la construction d’un nouveau fort, à 200 lieues d'ici,

auquel j'ai pris la liberté de donner le nom de Conti. Il est situé près de la grande cataracte, haute de plus de cent vingt toises, par laquelle les lacs situés plus haut se précipitent dans celui de Frontenac. De là, on fait par eau 500 lieues, jusqu’à l'endroit où doit être construit le fort Dauphin, après quoi, pour atteindre le

(1) « Dans le mémoire que les parents de la Salle présentèrent, après sa mort, au roi, ils disent que, dans cette circonstance, « ses frères et sœurs n'épargnèrent rien; » que, de 1578 à 1683, ses entreprises ont coûté à la famille plus de 500,000 fr. Il résulte d'un memorandum de son cousin François Plet, M. D., de Paris, que La Salle lui donna, les 27 et 28 juillet 1678, deux reconnaissances s’élevant, l’une à 9,805 fr., l’autre à 1,676 fr. » (Note de M. Parkman.) L'Etat n’a jamais remboursé les dépenses faites par la famille Cavelier. V. dans les Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, (app. IX), les lettres de noblesse accordées, en juin 1717, à Jean-Baptiste-François Cavelier, sieur de la Salle.

(2) Bacqueville de la Potherie, t. II, p, 144.

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golfe du Mexique, il ne reste plus qu'à descendre la grande rivière de la baie du Saint-Esprit (1) ».

Tonty fut accompagné dans cette expédition par Louis Hennepin, récollet flamand.

Hennepin aima toujours passionnément les voyages. Faisant la quête à Calais, à l'époque de la salaison des harengs, il se cachait derrière la porte des cabarets pour entendre les récits que les marins faisaient de leurs expéditions. « La fumée du « tabac », dit-il, « me causoit de grands maux d'estomac en

m'attachant ainsi à les écouter. Cependant j'étois fort attentif

à tout ce que ces gens-là racontoient des rencontres qu’ils

avoient euës sur mer, des hazards qu'ils avoient courus, et

des accidents de leurs voyages dans les Pays éloignez. J'aurois passé des jours et des nuits entières sans manger dans cette occupation, qui m'étoit si agréable, parce que j'y apprenois toujours quelque chose de nouveau touchant les meurs et les manieres de vivre des Nations étrangeres, et touchant la

beauté, la fertilité, et les richesses des Pays, où ces gens

avoient été (2) ».

Il obtint de venir à la Nouvelle-France, et fit le voyage dans le même navire que Laval-Montmorency, le futur évêque de Québec. Chargé, par ce prélat, de prêcher l’avent et le carême au cloître des religieuses de Saint-Augustin-de-l'Hôpital, il saisit toutes les occasions de faire des excursions sur les deux rives du Saint-Laurent. Il s'aventurait parfois jusqu'à vingt et trente lieues de Québec. « Je portois avec moi », dit-il, « une petite « chapelle, et je marchois avec de larges raquettes... Quelque- « fois afin de me soulager je faisois tirer mon petit équipage par « un gros chien. » Il n'avait qu'un manteau pour la nuit, et la gelée le perçait souvent jus ; aux os. D'un soleil à l’autre, il lui

(1) Lettre de La Salle à Conti, du 3r oct. 1678. (Ms. cité M. par Parkman). (2) Voyage ou nouvelle découverte, pp. 10, 12. Amsterdam, 1704.

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fallait allumer cinq ou six fois du feu pour ne pas mourir de froid. Sa nourriture consistait en quelques poignées de maïs. En été, il parcourait les lacs et les rivières sur des canots d’écorce (r).

Tout cela ne faisait que rendre plus vif le désir qu'il avait de faire des voyages de découvertes. Aussi, son bonheur fut extrême quand il reçut de son supérieur, le P. Le Fèvre, l'autorisation d'accompagner le jeune Cavelier de la Salle. Il fit aussitôt la retraite habituelle; puis, muni de la bénédiction de Laval-Montmorency, de bonnes paroles du comte de Frontenac, qui l'avait invité à sa table, il s'embarqua sur le Saint-Laurent, dans un canot d’écorce, ayant, pour tout viatique, une chapelle portative, une couverture et une natte de jonc. Il prit terre de distance en distance, pour dire la messe et faire des sermons aux riverains, qui n'avaient pas de prêtres.

A Montréal, les ennemis de la Salle lui débauchèrent ses canoteurs, dans l'espoir de le faire renoncer a son voyage.

Ils ne connaissaient pas l’homme. Quitte à raconter plus tard les histoires les plus fantastiques, car il avait peu de respect pour la vérité, le P. Hennepin était capable de partir seul, à pied, sa chapelle sur le dos. A force de chercher, il obtint de deux canoteurs « une petite place dans leur faible bastiment » et continua sa route pour Frontrenac, où il arriva le jour des morts, à onze heures du soir. Il fut reçu par Gabriel de la Ribourde et Luc Buisset, moines de son ordre, qui remplissaient les fonctions de missionnaires dans la seigneurie de Cavelier de la Salle (2).

Il construisit aussitôt une maison avec sa chapelle, et planta le signe des missions : une grande croix de bois. Puis, pour s'habituer aux fatigues, à la vie des lacs et des forêts, surtout entraîné par son extrême besoin de locomotion, il entreprit, en plein hiver, de parcourir les cantons iroquois.

Il partit, avec un soldat du fort, les raquettes aux pieds. Les

(1) Voyage ou nouvelle découverte, pp. 16-10. (2) Description de la Louisiane, pp. 16-10.

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sauvages étaient étonnés de le voir marcher et cabaner comme eux sur les neiges et dans les forêts. Après avoir fait dix ou douze lieues, il lui fallait enlever quatre pieds de neige pour faire du feu. Son lit se composait d'écorce de bois blanc, sa nourriture était du maïs qu’il détrempait dans l’eau « pour l’avaler plus fa-

‘cilement. » Il visita ainsi les Onnéiouts et les Onontagués. En

quittant ces derniers, il se dirigea sur le village des Agniez ou Mohawks. Les chemins étaient inondés, coupés de marais et de ruisseaux qu'il fallait traverser sur des troncs d'arbre. Aux Agniez, Hennepin logea chez un jésuite, le P. Bruyas, qui lui permit de prendre copie d’un petit dictionnaire iroquois (1).

Il vit aux Agniez trois Hollandais venus tout exprès pour la traite du castor. Ils lui firent grande fête parce qu'il parlait flamand et le voulurent emmener à la Nouvelle-York. Il prétend avoir refusé dans la crainte de déplaire aux Jésuites, qui l'avaient bien reçu, et de nuire au commerce du Canada. « Nous remer- « ciâmes ces honnêtes Hollandois, » dit-il, «et nous nous ren- « dîmes à notre séjour ordinaire de Catarockoüy avec moins de « difficulté qu’en allant, et tout cela ne servit qu’à augmenter « l'envie, que j'avois de découvrir des Nations éloignées (2). »

C’est peu après son retour, le 18 novembre 1678, qu'il fit voile, avec Tonty, pour l'embouchure du Niagara.

Le ciel était orageux, le lac fort agité, sans, néanmoins, inspirer d'inquiétude. Les voyageurs virent se perdre peu à peu, dans la brume de l'horizon, les Indiens groupés sur la rive, les wigwams du village iroquois, les cabines des colons, la grande croix du P. Hennepin, les blanches murailles du fort. Ils rasèrent la rive occidentale pour échapper à la fureur du vent, qui soufflait du nord-est. Le 26, ils atteignirent le village indien de

(1) M. Parkman pense qu'il s’agit des Racines Agnières de. Bruyas, que Shea a publiées en 1862. Hennepin, dit-il, paraît les avoir soigneusement consultées.

(2) Voyage ou nouvelle découverte, pp. 23-30.

Taiaiagon (r), non loin de Toronto, et poussèrent leur vaisseau dans une petite rivière, que M. Parkman crcit être l'Humbert, où la glace se referma autour d'eux. Quand le vent fut un peu tombé, ils s'ouvrirent un passage à la hache et gagnèrent l'embouchure du Niagara. Arrivés trop tard pour pénétrer le jour même dans le canal, ils durent prendre le large et souffrirent beaucoup du vent pendant la nuit. Le 6, ils prirent terre à l’est, près de l'endroit où s'élèvent aujourd’hui les remparts du fort de Niagara. Des Senecas, réunis là pour la pêche, regardaient curieusement le navire et, non moins curieusement, les voyageurs chantant un Ze Deum.

Dès le 7, une partie de la troupe commença des excursions, sous la conduite de Tonty, pour chercher un endroit propre à la construction d’un fort.

Selon Charlevoix et M. Parkman, il n'y a pas de pays plus sauvage et plus affreux que le bas Niagara. D'un côté, on a sous les pieds, au fond d’un abime, un torrent vertigineux, blanc d'écume; de l’autre côté, on a trois montagnes superposées en gradins, qui forment un véritable escalier de Titans. A droite et à gauche, aussi loin que s'étende le regard, on a un sol aride, une nature désolée. Mais quand, ayant gravi les pentes escarpées de Queenstown Heights, on arrive au plateau de Lewiston, on trouve un excellent terrain, des forêts magnifiques, d’agréables et fertiles coteaux; on respire un air pur, et l’on jouit d’un climat tempéré (2).

M. Parkman pense, sans doute d’après Hennepin, que La Salle construisit son fort dans la première zône, à l'embouchure et sur la rive droite du canal de Niagara.

La longue étude que nous avons faite de l'œuvre de M. Fran: cis Parkman nous inspire le plus grand respect pour les opinions

(1) Ce village est indiqué sur une carte manuscrite envoyé par Duchesneau au Ministère de la Marine. (Note de M. Parkman). (2) Charlevoix, Journal, 1. xv.

de l'éminent écrivain. Cependant, une comparaison rigoureuse des textes nous porte à maintenir l’exactitude de la position que nous avons donnée, dans notre carte de la Louisiane, au fort que La Salle baptisa du nom de Conti. C'est-à-dire que, selon nous, ce fort était situé sur la petite rivière de Cayuga Creek, à l'endroit où fut construit le Griffon, non loin de la ville qui porte aujourd'hui le nom de La Salle (1).

Les Iroquois se montrant fort hostiles à la construction d’un fort sur le Niagara, La Motte se rendit avec Hennepin et quelques hommes à leur principal village. Ils n’ont rien obtenu. Mais La Salle, venant rejoindre sa troupe, fut plus heureux.

Cet intrépide enfant de la mauvaise Fortune, dit M. Parkman, avait éprouvé déjà l'amertume de sa destinée. Par la faute de deux pilotes, il avait perdu, à six lieues de l'embouchure du

(1) L'opinion du P. Hennepin est ici d’un grand poids. On a bâti, dit-il, « à l'embouchure du lac de Frontenac, » une maison palissadée qu'on baptisa du nom de fort Conti, et l’on remonta deux lieues au-dessus du saut pour construire une barque. (Description de la Louisiane, pp. 30-32). Rien de plus précis. Examinons les autres auteurs.

Les cartes de Lahontan, Charlevoix et Guillaume de l'Isle indiquent, il est vrai, un fort au même endroit, mais il s'agit évidemment de celui construit par Denonville en 1687, démoli la même année, et reconstruit depuis. Charlevoix, qui en parle assez longuement, ne dit rien qui puisse faire supposer une construction antérieure, ce qu’il n'aurait sans doute pas manqué de faire valoir pour établir notre droit contre les prétentions qu'avait alors Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York. (Hist. et descript. gén. de la Nouvelle-France, t. 1, pp. 327, 328 et 357).

Plus tard, à l’occasion de la maison qne les Iroquois permirent à Joncaire de construire sur le Niagara, Charlevoix garda encore le silence sur le fort Conti, bien que les Anglais eussent produit de nouvelles réclamations. (Journal, Lettre du Sault du Niagara, ce vingt-six May, 1721).

Quand le même auteur parle du séjour de La Salle sur le Niagara, il ne dit rien qui puisse faire supposer ce fait important d'un établissement sur le lac Ontario (Hist. et descrip. gén. de la Nouvelle-France, t. I, pp. 266, 67).

Dans son mémoire de 1693, dont nous avons vu l'original aux archives du ministère de la marine. Tonty porte toute l'action sur la Cavuga Creek. I dit

Niagara, une barque chargée de vivres, de munitions et des agrès nécessaires à la construction du navire projeté.

Toute la troupe se trouvait alors réunie « dans les palissades à demi terminées de Niagara. » C'était un mélange d’aventu-

qu'il resta commandant au Niagara avec un récollet et trente hommes; mais outre qu'il ne fait aucune allusion à un fort construit sur le lac Ontario, on voit clairement qu'il est resté constammenl, avec toute sa troupe, sur le chantier du Griffon, où, d’ailleurs, il avait fort à faire.

Dans la relation publiée sous son nom en 1697, sous le titre : Dernières découvertes dans l'Amérique septentrionale de M. de la Sale, il est dit, p. 34, que Tonty et La Salle ont cherché, au-dessus de la cataracte, un emplacement, que cet emplacement fut trouvé et le fort construit, dans des conditions aussi parfaites que le permit la malveillance des sauvages. Là encore il ne fait pas mention de celui dont parle Hennepin. Si ce dernier avait raison, l’omission de

ity serait incompréhensible, car, s'il avait eu deux forts à garder au lieu d'un seul, les difficultés de sa situation en eussent été sensiblement aggravées.

Selon Christian Leclercq, qui parle d’après un témoin oculaire, l'expédition commandée par Tonty parvint à l'embouchure du Niagara le 5 décembre et se remit en route le lendemain « et les Jours suivants en canot, et par terre, jusqu’à « l'endroit où le sieur de La Salle avoit dessein de faire construire un fort et de « faire bâtir sa barque au delà du sault de Niagara. » D'une construction quelconque au-dessous du saut, il n’en dit pas un mot. (Premier établissement de ja foy dans la Nouvelle-France, ch. xxi).

Dans sa lettre à Conti, citée plus haut, La Salle s'exprime ainsi : « Il (le fort) « est situé près de la grande cataracte... De là on fait par eau 500 lieues jusqu'à « l'endroit où doit être construit le fort Dauphin. » Si ce fort avait dû se trouver au-dessous de la cataracte, La Salle n'aurait pas employé les expressions soulignées parce que, pour passer dans la section supérieure du canal açcédant aux grands lacs, il faut faire un portage de trois lieues, escalader les pentes escarpées de Queenstown.

D'un autre côté, si La Salle avait besoin d’un fort, c'était pour protéger la construction de son navire, sur la Cayuga Creek. Entin, sile bas Niagara est une bonne position stratégique, il était alors une mauvaise position commerciale, car, de là, on n'aurait pu empêcher le commerce des grands lacs de prendre le chemin de la colonie anglaise.

Nous pensons que le P. Hennepin a donné improprement le nom de fort Conti à la cabane provisoire, abandonnée au bout de quelques jours, que les voyageurs ont dû faire, au moment du débarquement, pour se garantir des ri-

gueurs excessives du froid.

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riers de toutes les nations qui se jalousaient réciproquement. Quelques-uns, débauchés par les ennemis de la Salle, poussaient secrètement à la désertion. La Motte, ne pouvant supporter les fatigues de l'expédition, reprenait le chemin du Canada. La Salle ne pouvait se fier qu'à un seul homme : Tonty, et Tonty était en mauvais termes avec Hennepin.

Malgré ces conditions défavorables, le vaillant capitaine mit en chantier le Griffon, puis repartit pour Frontenac, tant pour mettre ordre à ses affaires, compromises par les énormes dépenses de l'expédition, que pour rapporter les vivres, munitions, agrès, qui lui étaient indispensables. Il était accompagné de deux hommes et faisait porter par un chien son bagage, qui consistait en un petit sac contenant du maïs rôti pour deux jours. La distance à parcourir dans les forêts iroquoises, couvertes de plusieurs pieds de neige, et sur les glaces du lac Ontario était d'environ quatre-vingts lieues.

La Salle n’a laissé aucun récit détaillé de ce voyage, mais, par l’odyssée du P. Hennepin, on peut se faire une idée des fatigues qu'il endura et des dangers qu’il courut. Pour les affronter, il lui fallait un courage incomparable, le sentiment d'un grand devoir à remplir, l'enthousiasme d’une vaste conception.

Pendant son absence, le Griffon fut terminé, malgré l'extrême malveillance des Tsonnontouans. Après avoir été béni par Hennepin, il fut lancé, puis armé de cinq petits canons. Misainsi en sûreté contre les tentatives incendiaires des sauvages, la troupe atiendit plus patiemment le retour de son chef, bien que la disette se fit sentir assez vivement, car, les Iroquois refusant de lui vendre des vivres, elle était réduite au produit de la chasse de deux Mohegans

Tandis que l'expédition souffrait du froid et du manque de vivres, loin de tout secours, au milieu de peuplades puissantes et hostiles; que La Salle jouait sa santé et sa vie pour le succès

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de l’entreprise, de sourdes rumeurs, mises habilement en circulation, soulevèrent les créanciers de l'intrépide explorateur et amenèrent la saisie de tous les biens qu'il avait à Montréal et à Québec, alors que la seigneurie de Frontenac était plus que suffisante pour payer deux fois toutes ses dettes CR

Il semble que M. Parkman n'appuie pas suffisamment sur cette intrigue qui pouvait avoir pourrésultat, comme elle avait pour but, un complet désastre. On sait quelles étaient à cette époque les lenteurs de la procédure en France et au Canada, et l'on a le droit de s'étonner que des poursuites si compliquées aient eu lieu avec une rapidité qui ne permit même pas à La Salle de descendre de Frontenac à Montréal, Quelle peut être la cause de cette activité subite, inaccoutumée chez les juges ? Involontairement nous pensons à ce que dit Lahontan (2) de la bienveillance particulière des juges canadiens pour les Jésuites, et de l’antipathie de ces Pères pour Cavelier de La Salle.

La Salle répondit à cet acte d’intimidation en repartant de suite pour le fort Conti, où il arriva le 30 juillet 1679. Il fit partir Tonty, dans un canot d'écorce, pour chercher les hommes qu'il avait envoyés, au commencement du printemps, trafiquer avec les Illinois et les préparer à le recevoir. Lui-même, par un prodige d'adresse, il fit franchir au Griffor la barre du lacEric (3). Le 7 août, à la tête de trente-quatre hommes, il chanta le 7e

(1) D'après Hennepin, ces poursuites auraient eu lieu au moment du voyage que La Salle fit du Niagara au fort de Frontenac. (Description de la Louisiane, p. 47; Voyage ou nouvelle découverte, pp. 101, 102). Selon Zenobe Membré, qui résume un entretien de La Salle, ce serait plus tard, au moment du voyage que ce capitaine fit, encore à pied, de Crève-Cœur à Frontenac, puisque, d'après lui, les m:neurs auraient exploité la perte du Griffon. (Ch. Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, ch. XX11).

(2) Mémoires de l'Amérique septentrionale, t. I], p. 79. La Haye, 1703,

(3) Mémoire de La Salle du 9 nov. 1680. (Arch. du Min. de la Mar.) — Hennepin, Voyage ou nouvelle découverte, p. 118. — Ch; Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, ch, xx.

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Deurn, tira le canon d'adieu, et le Griffon, dit M. Parkman, sillonna les ondes virginales du lac Erié, qui voyaient une voile pour la première fois.

Deux jours plus tard il arrivait à Détroit, giboyeux et plantureux pays, aux vastes horizons, que M. Parkman décrit complaisamment, de visu, retrouvant dans ses propres émotions les émotions des hardis aventuriers qui ont eu l'honneur d'y planter le pavillon aux fleurs de lys.

Au lac qui coupe en deux parties le canal de Détroit, La Salle a donné le nom de Sainte-Claire, dont on a fait, par corruption, Saint-Clair.

Ce lac passé, une nouvelle mer, étincelant au soleil, s'ouvre devant les explorateurs, c’est le lac Huron.

Le Griffon s'y engage et glisse rapidement sur son brillant miroir. Mais, en peu d'heures, le ciel revêt des teintes sinistres, les vagues se gonflent et s’entrechoquent: le navire n'obéit plus à la main du pilote, plonge et bondit aux caprices insensés de la tempête. La Salle désespéré, recommande à Dieu son entreprise et engage ses hommes à la prière. Avec les moines Hennepin et Membré, il promet une chapelle à Saint-Antoine de Padoue, patron des navigateurs. Le saint, dit M. Parkman, « entendit leur prière, » dissipa la tempête, calma les flots, et le soleil, brillant de nouveau, montra dans le lointain, aux découvreurs, les îles verdoyantes qui se mirent dans le détroit qui unit le lac Huron au lac Michigan. Le Griffon arriva sauf à la pointe de Saint-Ignace de Michillimackinac et jeta l'ancre dans une petite anse dont les eaux limpides laissent voir leur lit de galet. Devant lui s'élève la chapelle palissadée des Pères Jésuites; à droite, un village huron; à gauche, les maisons des trafiquants français ; un peu plus loin, les wigwams d’une tribu d'Ottawas.

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ant tres, plus de la ntre- Hen- 1e de man, (sut x déétroit sauf à dans lit de uites; uants Was.

En 1721, quand Charlevoix traversa Michillimackinac, ce pays était encore le rendez-vous habituel d'un grand nombre de tribus et le siége d’un trafic considérable. Il avait cependant beaucoup perdu de son importance. Les Jésuites y conservaient une mission, mais bien moins pour les Outaouais, toujours fort indociles, que pour faciliter les relations du gouvernement avec les peuplades des grands lacs.

D’aprèsles légendes indiennes, l’île proprement dite de Michillimackinac était le berceau du dieu Michabou, par conséquent le lieu saint des tribus septentrionales. Petite et stérile , elle ne dut qu'à cette croyance de donner son nom aux deux rives du détroit.

Quand La Salle y vint. dit M. Parkman, d’avides trafiquants et des coureurs de bois, en grand nombre, avaient leur centre d'action près de la maison des Jésuites. De ce que La Salle pouvait entraver leurs opérations, ils le craignaient, le haïssaient, cabalaient contre lui. Il ne l'ignorait pas, et, connaissant ces natures, les unes dévorées d'ambition, les autres à demi-sauvages, également sans scrupule, il s'attendait à tout de leur part. Néanmoins, au moment de jeter l'ancre, il tira quelques coups de canon en forme de salut.

En prenant terre, il se rendit, avec tous ses hommes, en armes, à la chapelle des Outaouais pour entendre la messe. La population du détroit se trouva sur son passage et le suivit. La chapelle présenta, pendant un instant, l'aspect le plus étrange. La Salle était à genoux devant l'autel; ses hommes, également à genoux, l’entouraient; derrière eux se trouvaient pêle-mêle de noirs jésuites, de gris récollets, des coureurs de bois brülés du soleil, des sauvages presque nus, hideusement maquillés.

Grâce aux intrigues des trafiquants et des coureurs de bois, les sauvages regardaient le Griffon avec autant de crainte que d’étonnement. Leurs canots d’écorce, légers et rapides, au nombre de plus d’un cent, se pressaient sous son bord; mais cet empressement tenait plus de la malveillance que de la curiosité.

La Salle apprit que la plupart des hommes qu'il avait envoyés aux lilinois avaient déserté à la suite les perfides conseils de ses ennemis. Quelques-uns s'étant refugiés au saut Sainte-Marie, il envoya Tonty à leur poursuite pour les ramener dans le devoir, tout au moins pour leur reprendre les marchandises dont ils étaient encore détenteurs.

Sans attendre le retour de son lieutenant, 1l partit pour la baie Verte, sur le lac Michigan (1).

Plusieurs de ses hommes se trouvaient dans le voisinage avec une grande quantité de pelleteries. M. Parkman observe judicieusement que leur fidéhié eut des conséquences plus désastreuses que n'en aurait eu leur trahison. Contrairement aux termes de ses lettres-patentes, La Salle avait acheté des pelleteries chez les Outaouais. Jointes à celles de ses hommes, elles sufhis ent pour charger le Griffon, et, rendues sur les marchés du Canada, leur produit pouvait désintéresser ses créanciers. Il en fit donc un chargement, composa un petit équipage, qu'il

plaça sous les ordres du pilote Luc, et fit partir son navire pour le Niasara, malgré les réclamations du reste de la troup®.

Tandis que le Griffon cinglait vers sa nouvelle destination, qu'il ne devait jamais attendre, La Salle partait ave” quatorze hommes, dans quatre canots, pour le sud du lac.

(1) Le lac Michigan était hrbituellement appelé lac des L.inois, du nom d’une puissante tribu voisine de ses rives. Le jésuite d’Allouez le nomma Saint-loseph, et plusieurs anciens écrivains le désignent ainsi. Pour Zénobe Membré, ce fut le lac Dauphin. (Note de M. Pérkman.) La Salle lui conserva ce dernier nom, mais celui de Michigän, qu'il avait reçu des Sauvages, finit par prévaloir.

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M. Parkman peint vivement les fatigues, les misères et les dangers de cette traversée.

On pourrait dire que La Salle fut porté sur l'aile de la tempête. Le ciel eut constamment l'aspect le plus sinistre. Une pluie glaciale, mêlée de neige, tombait sans c2sse. Un vent furieux soulevait le lac jusque dans ses couch?s les plus profondes (1). A diverses reprises, les explorateurs furent retenus, plusieurs jours de suite, sans vivres, sans autre abri que leurs couvertures, presque sans feu, sur des pointes de rocher complètement nues. Des tribus de Poutouatamis et d'Outouagamis se montrèrent hostiles, mais, avec ses quatorze hommes, Robert Cavelier sut, sans tirer un coup de fusil, gagner leur respect et leur alliance.

Parti, le 25 septembre, de la baie des Puants, il n’arriva que le 1° novembre à la rivière des Miamis.

Le 20 du même mois, il fut rejoint par Tonty.

La traversée de l’intrépide lieutenant n'avait pas été plus heureuse que celle de son chef. La fatigue et la faim avaient retenu en route, dans un pays offrant quelques ressources, la plus grande partie de ses compagnons. En retournant les chercher, il fit naufrage et fut réduit pendant trois jours à vivre de gland.

Quand ils arrivèrent à l'embouchure du Miamis, les hommes de La Salle manifestèrent le désir de continuer de suite leur route. La saison des chasses approchant, ils craignaient de ne trouver personne au grand village des Hlinois et de manquer de vivres. Mais La Salle refusa énergiquement de partir. Il attendait le Griffor, dont l'absence commençait à le préoccuper; 1! attendait également Tonty, qui devait lui arener

(1) La navigation du Michigan est toujours dangereuse. Par les vents d'ouest, les vagues y sont de toute la largeur üu lac, et ces vents y sont très fréquents, Peut-être aussi, comme l’observe Charlevoix, les nombreuses rivières qu'il reçoit contribuent-elles, par le choc de leurs courants, à augmenter les périls de la navigation.

Lire de

vingt hommes; il voulait en outre construire un fort en cet endroit, pour relier celui de Conti à ses futures découvertes et lui servir de magasin en même temps que de point d'appui pour ses opérations dans la vallée de l'Illinois. Il mit donc ses hommes à l'œuvre, et le 3 (1) décembre seulement, quandil eut perdu l’espoir de revoir son navire et réuni tout son monde, trente-trois hommes, il s'embarqua sur la rivière des Miamis.

M. Parkman l’a suivi, comme il a suivi Marquette et Jolliet, pas à pas. Tout en racontant la navigation sur le Miamis et la traversée du portage qui réunit cette rivière aux sources de la Kankakee, il fait du bassin supérieur du Mississipi des descriptions qui ont, comme le remarque M. de Circourt, « la vivacité, « le coloris, et, si l'on peut dire, la saveur de la vérité acquise « par l'observation personnelle. » (2).

Il semble voir les explorateurs voguant sur le Miamis , beau fleuve aux fertiles rivages, bordé d'arbres d’une hauteur extraordinaire ; on les voit une nuit et un jour, dans les bois, à travers les marais, appelant anxieusement Cavelier de la Salle, qui s'est égaré à la recherche du portage; on voit La Salle errant seul, la nuit, tranquiilement, le fusil à la main , pour retrouver ses compagnons. On vnit ensuite la troupe au portage, ses canots sur les épaules, avançant avec peine sur un sol tremblant, campant la nuit sur un tertre durci par la gelée. On la voit enfin, à travers un rideau de joncs, sur la Kankakee {3,, dont le mince filet, qui va toujours s'élargissant, glisse , en se tordant comme un serpent, à travers un marécage bordé, tantôt d'immenses prairies sillonnées de traces de bisons, tantôt de collines boisées que l'hiver a revètues de teintes grises mouchetées de plaques de neige.

(1) Dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle, ilyales, par suite d’une faute de tynographie.

(2) Annales des Voyages, mai 1870, p. 145.

(3) Branche de l'Illinois que Charlevoix nomme Teakiki et Guillaume de l'Isle

Huakiki ou Macopin.

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