‹ Cavelier de La Salle de Rouen [microforme]Chapitre 8 sur 22 · ARE, RE · texte numérisé non relu

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A la Fourche, la Kankakee se jette dans l'Illinois, qui descend du nord. La navigation devient alors plus facile, mais l'extrême rigueur du froid empêcha seule néanmoins les voyageurs affamés de déserter chez les sauvages.

Ils laissèrent, sur leur droite, la plaine où s'élève maintenant la ville d'Ottawa et Buffalc-Roch, plaine qui fut longtemps la demeure favorite des Indiens. Ils passèrent devant un rocher élevé, couronné d'arbres qui se penchaient sur le rapide courant de l'Illinois; c'était le Starved-Rock.Ils traversent ensuite la vallée de l'Illinois, dont les prairies verdoyantes et basses sont limitées par le lointain rideau de collines aux. elles s'appuie la ville d'Utica. Cette magnifique vallée était alors occupée par la nation illinoise, puissante nation dont il ne reste plus que le nom et les os qui émergent chaque jour sous le soc de la charrue. Son principal village s’étendait le long du fleuve sur plus d'un mille. Il était alors désert. La Salle, pressé par la faim, y fit prendre sept ou huit mille litres de maïs, convaincu d’ailleurs qu'il arrangerait l'affaire avec quelques présents.

A trente lieues plus bas, se trouve le lac Pimetouï ou Pimedy, maintenant Péor'a, C’est là que campaïient les Illinois, au nombre d'environ 4,000.

Les sachant prévenus contre lui, La Salle résolut de se présenter devant eux les armes à la main. Par une manœuvre aussi audacieuse qu'habile, il se trouva dans leur camp, avec ses trente-trois hommes rangés en bataille, prêts à faire feu, avant qu'ils eussent pris aucune disposition. I leur donna le temps de revenir de leur surprise et de reconnaître qu'il n'était pas un ennemi. La paix fut conclue avec enthousiasme ; les Indiens rappelèrent les femmes, les enfants, les vieillards, qui s'étaient enfuis dans les bois; les chasseurs revinrent aussi, chargés de gibier, et l'on fit un joyeux festin.

Si La Salie avait facilement raison des sauvages, il en était

autrement de ses compatriotes et de ses compagnons.

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Dans la nuit même qui suivit son arrivée, un chef Miamis, du nom de Monso, fut envoyé aux Illinois par des Français pour se défaire de lui. I! se tira d’affaire en présentant audacieusement sa poitrine aux coups des sauvages.

Cette intrigue déjouée, on tenta d'effrayer ses hommes sur les dangers que présentait la navigation du Mississipi. A-t-on réussi ? peut-être. Dans tous les cas, deux charpentiers e plusieurs de leurs camarades désertère ut la nuit suivante après avoir empoisonné les vivres des officiers. La Salle se tira d'affaire au moyen d’un contre-poison qu'il avait reçu en France de la main de l’un de ses amis.

Il accuse nettement le jésuite d'Ailouez d’avoir ourdi l'intrigue que Monso était venu dénouer aux Illinois (1

Quant à la tentative d’empoisonnement, M. Parkman l'attribue au découragement de la troupe, à l’effroi que lui causait la navigation sur le Mississipi, à la crainte qu'avaient les déserteurs de retomber dans les mains de La Salle, à l'influence des nombreux empoisonnements qui se commettaient alors en France.

Nous pensons que d’Allouez et ses confrères sont responsables du crime commis sur La Salle. Il est bien probable qu'ils ne

l'ont pas ordonné explicitement, mais il est la conséquence de

leurs intrigues, l'œuvre des traîtres qu'ils entretenaient dans la troupe. La Salle a péreniptoirement démontré que Monso était leur instrument, quand il sollicitait des Illinois le massacre des Français. Les deux tentatives étaient également criminelles et tendaient au même but.

Hennepin et Membré, qui racontent longuement tous les faits de l'expédition, particulièrement l'aventure de Monso, sans toutefois dire {e nom de ceux qui le firent mouvoir, ne disent pas un mot de l'empoisonnement. Il n'est pourtant pas possible qu'ils aient ignoré un fait aussi considérable. Leur silence fut

(1) Mémoire de La Salle envoyé par Frontenac, le o novembre 1680. (Ar-

chives du Ministèie de la Marine

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concerté et prouve qu'ils étaient dans la nécessité de ménager les coupables et que le simple récit du crime suffisait, dans leur pensée, pour les faire connaître.

Nous croyons donc devoir regarder le silence des deux moines comme une nouvelle confirmation de notre opinion sur la part qui revient aux pères Jésuites dans cette seconde tentative d’empoisonnement.

La Salle résolut immédiatement de mettre à profit l’autorisation qu'il avait eue des Illinois pour construire un nouveau fort. Il choisit un monticule, à trois lieues du camp, sur le lac Péoria, au bord d’une rivière, et mit son monde à l’œuvre dès le 15 janvier, Il baptisa ce fort du nom expressif de Crève-Cœur, pour éterniser le souvenir de ce qu'ilavait souffert au pays des Illinois.

Il avait alors perdu l'espoir de revoir le Griffon.

Ce navire avait disparu sur le lac Huron.

Nous avons dit, dans les Découvertes et Etablissements de Cavelier de La Salle : « Un naufrage est possible, mais une trahison ne l’est pas moins. »

M. Francis Parkman nous semtbie avoir décidé la questior

Il rappelle que, pour Charlevoix (1) et Bacqueville de la Potherie (2), le navire et l'équipage auraient péri par la main des Outaouais; que, pour un auteur qu'il ne nomme pas, sans doute Louis Hennepin (3), ils se seraient perdus dans une tempête, par limprudence du pilote Luc ; — que, pour un second auteur, qu'ilne nomme pas non plus, peut-être Lahontan (4), la destruction du navire serait l'œuvre des Poutouatamis; — que, pour un troisième, probablement Tonty (5), ce navire aurait été coulé par son propre équipage.

(1) Histoire et description générale de la Nouvelle France, t. 1, p. 268.

(2) Histoire de l'Amérique septentrionale, t. n, p. 140.

(3) Voyage ou nouvelle découverte, pp. 142, 143.

(4) Memoir on the Fuwr-Trade of Canada, cité par M. Parkman.

5) Dernières découvertes dans l'Amérique septentrionale de M. de La Salle

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De toutes ces contradictions on ne peut que conclure une chose : la perte du navire. Mais M. Parkman apporte dans le débat une nouvelle pièce d'une importance capitale : la lettre écrite par La Salle à La Barre, de la Chicagou, le 16 juin 1683. D’après cette lettre, La Salle était convaincu que son navire avait été pillé par Luc et ses compagnons; qu'on avait vu les coupables, chargés des marchandises pillées, remonter le Mississipi pour rejoindre du Lhut, fameux chef de coureurs de bois. M. Parkman ne regarde pas comme concluante cette affirmation si nette et si précise. Quand nous la rapprochons de celle de Tonty et que nous pensons au caractère loyal de La Salle et de son lieutenant, nous ne pouvons partager sur ce point l'avis du savant écrivain.

Nous avons d’abord pensé que ce crime avait pour promoteur les ennemis de La Salle, peut-être les PP. Jésuites. Mais de ce que La Salle retrouva les coupables sur le haut Mississipi, nous pensons qu'ils ont dû suivre leurs propres inspirations, car, dans le cas contraire, ils auraient, comme Deslauriers, cherché un refuge dans quelque mission.

Malheur ou crime, la perte du Griffon compromettait gravement l’entreprise. C'était le coup le plus sensible qui püût être porté à l'intrépide Normand. Tout autre que lui se serait avoué vaincu et n'aurait plus pensé qu’à vivre en gentilhomme campagnard dans la seigneurie de Frontenac. Il ne pensa, lui, qu’à réparer ses pertes.

Il mit une seconde barque en chantier, et, comme ses scieurs de long avaient déserté, il prit lui-même l'outil et forma de nouveaux ouvriers.

Pour compléter cette barque, il n'avait qu'un moyen : aller à Frontenac en chercher les agrès. Le voyage n'était pas la plus grave de ses préoccupations. Ce qu'il craignait surtout, c'était que ses hommes ne profitassent de son absence pour déserter. Sa tenacité et une circonstance heureuse lui permirent de Îles

rassurer,

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Dans la pensée que, pendant son absence, Hennepin pourrait faire mieux que des sermons, il lui donna l’ordre de remonter le Mississipi avec Michel Accau et du Gay, dit le Picard. Malgré l'importance que se donne le révérend père, le chef de l’expédition était Accau.

Ce moine profita de la circonstance pour broder dans ses relations les contes les plus ridicules. Il prétenditavoir descendu le Mississipi jusqu'à son embouchure et l'avoir ensuite remonté jusqu'au pays des Sioux, où il aurait été retenu en esclavage pendant un certain temps. M. Parkman, comme M. Margry et les autres historiens, a fait justice de ces prétentions insensées, qui n'ont d’ailleurs été produites que dix-sept ans après la mort de La Salle.

Accau était parti le dernier jour de février 1680. La Salle se mit en route pour Frontenac, le 2 mars suivant, avec un chasseur indien, qui ne le quitta jamais, et quatre français : Hunaud, La Violette, Collin et d'Autray.

M. Parkman a fait usage, pour le récit de ce voyage, de pièces manuscrites dont nous n'avons pas eu connaissance. Ce qu'il y aurait de mieux à faire serait évidemment de traduire ici l'éminent écrivain ; le cadre de notre travail ne nous le permet malheureusement pas, et nous devons nous borner à le résumer le plus brièvement possible.

L'hiver avait été long et rigoureux, ce qui devait beaucoup augmenter les difficultés du voyage, qui était d'environ cinq cents lieues.

Arrivés au lac Péoria, les voyageurs furent arrêtés par des glaces assez fortes pour empêcher la circulation d'un canot, trop faibles pour porter des hommes. Il leur fallut donc faire un traineau et tirer canots et bagages à travers bois, ayant de la neige

jusqu'aux genoux, environ quatre lieues, jusqu'à un endroit où

la force du courant tenait le fleuve en partie hbre. Ils rer sirent à flot ; arrêtés de nouveau par les glaces et surpris par une pluie

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torrentielle, dans un marais couvert de glace, ils furent heureux de trouver une hutte abandonnée pour passer la nuit.

Le lendemain, 3 mars, leurs fatigues ne furent pas moindres que la veille. Ils arrivèrent au grand village des Illinois, qui était encore inhabité.

La rivière, sombre et froide, coulait dans sa bordure de joncs. Les huttes étaient couvertes d'une croûte de neige. Les vastes prairies, les lointaines collines portaient, dans leurs chevelures, une pluie de glaçons qui scintillaient au soleil comme une forêt de diamants.

Ayant découvert des traces d'hommes récentes, 1l prit ses mesures pour attirer ces hommes dans son camp. Parmi eux se trouvait Chassagoac, principal chef des Hlinois. Il fit avec lui un traité d'alliance.

Au moment de partir, La Salle remarqua, près du village, un rocher de grès jaune, maintenant appelé Sfarved Rock.C'estune forteresse naturelle qu'une vingtaine d'Européens résolus auraient pu défendre contre toute une armée de sauvages. Il donna l’ordre à Tonty de le reconnaitre et de s'y fortifier, s'ille pouvait.

Se remettant ensuite en route, il se servit de ses canots ou les traina dans la neige, à travers bois et marais, selon que le courant était ou non ferim“ par les glaces. Quand il reconnut l'impossibilité d'en faire usage, il se résolut à gagner à pied le lac Michigan. Chacun de ses compagnons prit alors son fusil, un poignard, une hache, une couverture, un morceau de peau préparée pour la réparation et la confection des chaussures; une provision de poudre et de plomb complétait, avec une chaudière, les bagages de la troupe.

C'était, dit M. Parkman, la plus mauvaise des saisons pour faire un pareil voyage. La journée était très chaude et la nuit très froide. Les prairies étaient couvertes de neige à demi liquide. Les marais ne portaient pas et les voyageurs y enfonçaient jusqu'aux genoux.

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Le 24 mars, ils arrivèrent au fort des Miamis. Le 25, ils continuèrent leur route le long du lac Michigan. Trois jours après, ils tombèrent au milieu d'un parti d'Indiens.

Is étaient campés sur la lisière d’une forêt et se séchaient au feu, quand tout-à-coup la sentinelle donna le signal d’alarme. Chacun prit position derrière un arbre, le fusil au poing. Les trouvant sur la défensive, les sauvages se contentèrent de pousser des hurlements sans oser les attaquer.

Dans la certitude qu'il serait poursuivi, La Salle prit des mesures pour dépister l'ennemi. Quand'il traversait une prairie, il incendiait les herbes pour effacer la trace de ses pas. Dans les bois, 1l dessinait sur les arbres les marques d’un parti iroquois, c'est-à-dire des signes conventionnels indiquant des combats,

des scalpes, des prisonniers. Il ne faisait point de feu, bien que,

la plupart du temps, il eût de la neige ou de la vase jusqu'à la ceinture. Pour faire sécher ses vêtements, il les suspendait à des branches. I dormait sur des tas de branches, roulé dans sa couverture,

La nuit du 2 avril fut si froide qu'il se départit de s: prudence habituelle et fit du feu pour dégeler ses vêtements et ceux de ses compagnons.

La lumière attira une troupe de Mascoutens.

Prévenu par la sentinelle, La Salle plaça chacun de ses hommes derrière un arbre, et, s'avançant résolüment vers l'ennemi , il le détermina, par un langage conciliant et ferme, à se retirer pacifiquement.

Il continua sa route toujours à peu près dans les mêmes conditions.

Quand il parvint au fort de Niagara, tous ses hommes étaient malades des suites de leurs fatigues. Ceux qu'il avait laissés dans ce fort, l'année précédente, lui apprirent la perte du Griffon et celle d'un navire qui lui apportait de France 22,000 1, Ils lui apprirent également que, sur vingt-deux hommes engagés pour

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