S III
Séparation, conciliation et liberté sont, nous l'avons vu, les trois ingrédients qui entrent implicitement dans la formule en question, et dont le mélange doit composer le divin breuvage qui est appelé à guérir les maux de l’Eglise et de l'Etat. Comment ce breuvage pourra-t-il être, je ne dirai pas digéré, mais préparé? Car un mélange composé d'ingrédients qu'on veut maintenir séparés c'est un je ne sais quoi de si discordant que les sens aussi bien que l’ intelligence en sont blessés. Si quelqu’un venait nous dire que ce mélange, ou cette combinaison qu'on appelle eau on l'obtient en séparant l'hydrogène et l'oxygène, ou que cette autre combinaison qui est l’étincelle électrique on l’obtient en séparant les deux électricités, ou bien encore que cette autre combinaison qui est la sensation on l’obtient en séparant l'àmc et le corps, et d'autres choses semblables, nous affirmerions, sans hésiter et sans crainte do nous tromper, que sa raison est dérangée. Et cependant, c’est là exactement ce qu’on admet quand il s'agit de l’Église et de l'État, puisqu’on prétend que pour amener entre eux une certaine combinaison, ou, suivant l'expression usitée, une certaine conciliation, il faut les séparer.
L'on dira probablement que cette interprétation de la formule est fausse et exagérée, qu'on n’entend pas parler ici d'une séparation absolue, mais d'une certaine séparation, d'une séparation analogue à celle des deux coursiers qui attelés au même char marchent en avant d'un mouvement harmonique pareequ'ils sont contenus chacun dans sa voie par les rênes et le timon. L’Église et l’État sont les deux coursiers, séparés et unis tout à la fois ; séparés en ce que l’un est
à droite et l'autre à gauche; unis en ce qu’ils sont attachés au même char et marchent en avant pour atteindre le même but. Et qui dans cette carrière remplit la fonction des rênes et du timon? La liberté. La liberté est le Popilius Lène qui trace autour de l’Église et de l’État les deux cercles d'où ils pourront tout au plus échanger furtivement des œillades, mais hors desquels il leur est défendu de mettre le pied. C’est ainsi qu’on doit entendre la séparation.
■ Soit. Entendons-la de cette façon. Entendons , veux-je dire, cette séparation non comme une séparation absolue mais comme une séparation relative, limitée, comme une séparation qui si, par un côté, c’est une séparation, par l'autre, implique une certaine union, une certaine identité de pensées, d'intérêts et d'action.
Or, si c’est là la séparation dont il s'agit, on peut déjà voir que la doctrine de la séparation s'en va en fumée, qu'on me passe cette expression. Et, en effet, cette doctrine signifie ou que l’Eglise et l’État doivent être absolument séparés, ou qu'ils ne doivent l'être que partiellement et sous un certain rapport. Dans ce dernier cas, il faut dire qu’elle n'a pas de sens. Et elle n'a pas de sens parceque jamais, à aucune époque, et dans aucun pays, même aux temps les plus reculés et dans les pays régis par des gouvernement théocratiques, jamais on n'a prétendu que l'Église soit l’Etat, et l’État l'Église, mais seulement que, pendant que l’Église et l'État possèdent chacun une nature spéciale et se meuvent dans des sphères distinctes, ils sont aussi unis par certains rapports, rapports qui font que l’un ne peut aller sans l'autre et ne peut être séparé de l’autre. C’est en ce même sens qu'on dit que la lumière et l’ombre, le haut et le bas, l'attraction et la répulsion, l’âme et le corps etc. ne peu-
vent être séparés. Car on n’entend pas par là que l'une de ces choses soit l’autre, et qu’elle no se distingue en aucune façon de l’autre. Et cette séparation, la séparation relative, a toujours lieu, que le pouvoir sacerdotal et le pouvoir politique se trouvent ou ne se trouvent pas réunis dans le même individu. Car par là qu’elle est dans l’idée de l’Etat et dans celle de l’Église, cette séparation doit être aussi dans l’individu. C’est ce qui a lieu dans toutes les sphères de l’existence. Je veux dire que ce qui est dans l’idée doit se reproduire plus ou moins dans l’individu. Par exemple, il y a en moi la famille, l’État, la religion qui me ditférencient, et, par suite, déterminent dans mon existence, dans ma pensée et dans mon activité, des manières d’être et des degrés différents où je me trouve transformé en moi-même et dans mon individualité, et qui font que je ne suis pas le même dans le cercle de la famille, dans celui de l’État, et dans celui tle la religion. Il est donc vrai de dire que si par séparation de l’Eglise et de l’État on entend une séparation relative, la doctrine de la séparation n’a pas de fondement, qu’elle n’a pas même d’objet, puisque cette séparation a été toujours admise, tout comme elle est admise aujourd’hui par les partisans de l’union de l’Église et de l’État.
Mais elle est moins encore fondée si l’on entend la séparation (et c’est ainsi qu’il faut l’entendre, et que l’entendent, en effet, les partisans de la séparation) dans le sens de séparation absolue. Une telle séparation non-seulement est impossible en elle-même, et considérée comme séparation, mais elle rend impossibles les autres termes de la formule en question, la conciliation et la liberté.
I)e fait, ces êtres seuls peuvent se concilier qui sont unis d’une certaine façon, ou, pour parler plus exactement, con-
cilier veut dire surtout unir, et unir d'autant plus étroitement que plus haute est la nature des êtres qu’on unit. Si, par exemple, il y a une certaine conciliation entre le mouvement du soleil et celui de la terre, parcequ'il y a une certaine union entre eux, cette conciliation et cette union seront d'autant plus intimes entre l'âme et le corps que leur nature est plus profonde que celle de la terre et du soleil. Par conséquent, et par la même raison, si plus profonde est la nature,. et plus profondes sont les fins de l'Église et de l'État que ne le sont celles de la vie purement animale et corporelle, il faudra aussi qu'entre l’Église et l’État il y ait une union plus intime qu’entre l'âme et le corps. Et il en est de même de la liberté. La vraie liberté de l'Église et de l'Etat n'est pas dans -leur séparation, mais dans leur union. La liberté dans la séparation c'est l’atomisme, la désorganisation, la liberté, nous l'avons vu, indéterminée, vide et sauvage, qu’on transporte ici dans les rapports de l'Église et de l’Etat. Je puis bien me croire libre en m'isolant, en brisant le lien qui m’unit à la société et en allant vivre dans les forêts. Mais c’est là précisément la liberté de la bête, et me croire libre dans cet état c’est vivre dans une illusion semblable à celle du fou qui se croit raisonnable. Je ne suis vraiment libre que comme membre de cet organisme qui constitue la société, et plus je vis de la vie commune de cet organisme, en participant à ses besoins, à ses intérêts, à ses passions, à ses luttes, et plus je suis libre, et, par suite, en mien séparant, je rétombe dans la sphère de l'être inorganique, je suis socialement et spirituellement cadavre. Ce qui ne s’applique pas moins à la liberté de l'Église et de l' État. L’ Église et l'Etat, par cela même que ce sont deux sphères d'un seul et même esprit, ne sont ni libres ni une source de li-
berté dans leur séparation, mais dans leur union, et leur liberté, quelle qu'elle soit, ne peut être, se développer et s’alimenter que dans cette union. Enfin, qu'on fasse attention à l'étrange cacophonie qu'implique la doctrine de la séparation. On veut séparer l'Église et l'État dans la liberté. Et quelle est la fonction qu’on attribue à la liberté? C'est deles concilier, c'est-à-dire avant tout de les unir.
Telles sont les inconséquences et les impossibilités où se trouve engagé le premier teigne de la formule de Cavour, conséquences et impossibilités qui, comme on le voit, atteignent et ébranlent les deux autres termes, la conciliation et la liberté. Et, en effet, T indétermination et l’erreur qu'on rencontre dans le premier terme doivent nécessairement frapper les deux autres, ou, pour mieux dire, la formule entière.
C'est ce qui deviendra plus évident encore à mesure que nous avancerons dans cette recherche. Et laissant de côté pour le moment la séparation, examinons ce que peut être la conciliation dans la liberté.
Observons premièrement que la conciliation implique la différence, le conflit, car là où il n'y a pas de conflit, c’està-dire où l’on n’a que des choses de tous points identiques, la conciliation n’a rien à voir, elle ne peut être qu'un pur mot. Ainsi la conciliation présuppose le conflit. Mais comment le présuppose-t-elle ? Le présuppose-t-elle comme un élément extrinsèque, accidentel, comme un mal qu’on doit supprimer, ou comme un élément intrinsèque, nécessaire, comme un bien qu'on doit maintenir? C'est là qu’est la difficulté. Hic labor, hîc opus. Et suivant qu'on entend, ou qu'on » n’entend pas ce point on a la vraie ou la fausse conciliation non-seulement dans le problème en question, mais dans la science en général. Car, considéré d’une certaine façon, le
problème de la science est le problème de la conciliation, dont le problème de la conciliation de l'Eglise et de l'État n’est qu'un exemple, qu’un cas particulier.
Et, en effet, l'agencement, l’ordonnance, l'harmonie des êtres c’est leur conciliation, et l'unité de l'univers c’est la conciliation systématique et absolue des éléments divers et des sphères diverses dont il se compose. Maintenant, si l'on saisit cette conciliation ou unité dans sa nature véritable, dans sa réalité, on verra qu’elle* n'est pas hors du conflit, mais dans le conflit, ou, suivant l'expression hégélienne, dans la contradiction, ce qui revient à dire que la conciliation n'a lieu qu'autant qu’elle présuppose la contradiction, qu’elle s’y meut et en triomphe tout à la lois. C’est seulement ainsi qu'elle est conciliation concrète et réelle, qu’elle est énergie, pour nous servir de l'expression profonde d’Aristote. Et c'est aussi pour cette raison que nous pourrons appeler cette conciliation la conciliation des forts.
Mais dans un tout bien ordonné, dans un système, les parties du tout doivent être, elles aussi, systématiquement unies, ce qui revient à dire que les parties d’un système sont autant de systèmes dans le système universel. Ce qui a lieu précisément parcequ’elles sont des parties de ce système, c’est-à-dire d'un seul et même principe, d’une seule et même pensée qui vit en elles, qui s’y meut et s’y réalise. 11 suit que chaque moment du système est un système tel qu'il peut et doit être dans le point et dans la sphère auxquels il appartient. Le système solaire n’est un système'que dans ce système; et, puisque être et être systématiquement sont une seule et même chose, le système solaire ne peut être ce qu’il est que comme système dans ce système. Et il en est de même du cristal, de la plante, de l'animal, en un mot, de tous les êtres.
parceque telle est leur loi, leur nature, leur réalité. Or un des éléments essentiels, et des plus essentiels de l’être systématique de l’univers c’est la négation, le conflit, la contradiction. Rien, dit Hégel, ni au ciel ni sur la terre, échappe à la contradiction. En ce sens la contradiction est la force absolue qui meut l’univers, et sans elle l'univers ne serait point, qu'on le considère, d’ailleurs, dans son tout ou dans ses parties, et dans ses parties les plus simples et les plus élémentaires comme dans les plus complexes et les plus profondes. La molécule la plus obscure, aussi bien que la masse planétaire, n’est et ne se meut qu’en se contredisant. Les attractions planétaires sont une série de contradictions. L'électricité, le magnétisme, la plante, l'animal, considérés en euxmêmes ou dans leurs rapports, sont un agrégat de contradictions ; et la contradiction prend l'homme au berceau et l’accompagne jusqu'à la tombe. Car le développement est une série, une trame de contradictions, et dire qu’un être se développe c'est dire qu’il pose et déploie les différences qui constituent le contenu, la réalité de sa nature. Et plus haute est la nature d'un être, plus elle est contradictoire, et plus nombreux et plus profonds sont en lui les différences, les conflits, les contradictions. On peut même poser en principe que le degré et l’intensité de la contradiction marquent le degré et la hiérarchie des êtres. Si la nature organique l’emporte en perfection sur l’inorganique, c’est précisément qu'elle renferme’ plus de différènces et de contradictions que la nature inorganique. Par conséquent, si l’homme, est comme on l’appelle, le roi de la création, ou le microcosme, il ne l'est pas parcequ'il n’y a pas en lui de contradiction, mais, au contraire parcequ’il est le plus contradictoire de tous les êtres, qu’il est l'être qui en quelque sorte résume et concentre
en lui les contradictions de l’univers. Et en jetant un regard sur l’histoire on verra que ce qui meut et vivifie l’histoire c’est la contradiction, et que l’esprit vivant de l’histoire n'est pas où dominent l’oisiveté, la mollesse, les jouissances faciles et vulgaires, mais l’activité, l’énergie de la pensée et de la volonté et la lutte. Par conséquent, les points lumineux et culminants de l’histoire, qui marquent les points héroïques et tragiques de l’humanité, ne peuvent se produire qu’au milieu de contradictions intenses et profondes. Et en pénétrant plus avant dans la question, nous pourrions voir que Dieu, l’absolu, n’est l’absolu que comme unité des contradictions, de telle façon que la pensée absolue est la pensée qui engendre, contient et est toutes les contradictions. C’est ce qu’enseigne aussi notre religion où Dieu n’est un que comme trinilé.
Si telle est la contradiction, si la contradiction pénètre si profondément dans la nature et l’ordonnance systématique des êtres qu’en la supprimant l’univers se dissoudrait et, pour ainsi dire, retomberait dans le néant, il suit que la conciliation, l’unité, le système n’est pas hors de la contradiction, mais dans la contradiction, et qu'un être ne peut exister dans la réalité et dans l’unité de sa nature qu’en se contredisant. Le centre des mouvements planétaires n’est pas centre hors de ces mouvements, mais dans ces mouvements, et dans leurs différences, et en s’y réalisant comme centre; ce qui a lieu de quelque façon que nous concevions le centre, que nous le concevions comme masse, ou comme rapport de masses, ou même comme un simple point. Le triangle n’est pas un hors de ses différences, les lignes et les angles, mais dans les lignes et dans les angles. Et c’est ce qui a lieu dans toutes les sphères de l’existence. Qu’on prenne l’animal dans son tout ou dans ses parties, et l'on y
rencontrera la même loi, la même nécessité. L’unité du sang, par exemple, est l’unité du sang artériel et du sang veineux; l’unité des muscles est l'unité des muscles extenseurs et des muscles fléchisseurs, et ainsi des autres parties de l’organisme. Et l’unité de la vie est l’unité dans les différences des organes et des fonctions. Et, en suivant le développement et les degrés de la vie, on verra que plus la vie se différencie et se spécialise, et plus profonde et plus parfaite est son unité. C’est ce qui fait la perfection de l’organisme humain. Enfin, dans les luttes héroïques des nations ce qu’on appelle résultat est la conciliation des contradictions, contradictions qu’engendre l’Esprit du monde, et qu’il concilie lui-même en engendrant le nouvel esprit des nations.
Maintenant, en regard de cette conciliation, la conciliation des contraires et dans les contraires, qui est la seule conciliation véritable, il y a une autre conciliation qui est à celle-ci ce que l’ombre est à la réalité; il y a, voulons-nous dire, une conciliation indéterminée, artificielle et vide, une conciliation qui .ne concilie rien, qui brise, au contraire, et annuité, autant qu’il est en elle, ce qu’elle se flatte de concilier, et que, par opposition à la première, la conciliation des forts, nous appelerons la conciliation des faibles. Les conciliateurs suivant cette conciliation ne voient dans les conflits qu’un accident et un mal. Pour eux l’idéal de l’humanité est dans la cessation des conflits, et l’art de gouvernar consiste à réaliser ou <ï préparer cet état de béatitude sur la terre. Il y a la guerre. Est-ce que nous ne sommes pas tous frères ? Et les nations ne sont-elles par toutes faites de chair et d’os? N'ont-elles pas les mêmes intérêts, les mêmes besoins, le même but? Ne sont-elles pas toutes des membres de la même humanité? Donc la guerre analhema sit, et qu’on arbore
le drapeau de la paix perpétuelle. Et l'on cite le pax vobis de l’Evangile, oubliant le Dieu des armées, et le je suis venu apporter non la paix, mais l'épée du même Evangile. Ou bien, y a-t-il inégalité entre les hommes ? On chante A peu près la même chanson, et l'on propose la panacée de l’égalité universelle. Ou bien encore, y a-t-il inégalité entre les nations, c'est-à-dire y a-t-il, comme en toutes choses, le grand et le petit, le fort et le faible? On a recours à un principe de mécanique. On prend une balance, on pèse les nations, on les partage en deux parties égales, on en place une partie d’un coté, et l’autre de l'autre, et l’on obtient ainsi ce parfait équilibre et cette immobilité parfaite qui empêche la balance de trébucher.
La formule cavourienne est coulée dans le même moule, elle est dictée par la même pensée, et vise au même but. Il y a conflit entre l’Église et l’État. Ce conflit trouble l'harmonie et le paix des sociétés ; donc c’est un mal que la science politiqne doit faire cesser. Et comment la faire cesser? Comme ou, fait cesser d’autres maux, la guerre, l'inégalité et d'autres choses semblables. La seule différence qu'il y a entre tous ces maux c'est qu’on ne les guérit pas avec le même remède, mais le médecin et la méthode curative sont identiques. Car de même qu’à deux nations qui sont sur le point de fondre l’une sur l’autre on leur administre une dose égale de calmants, ou de même qu’à deux individus qui sont sur le point d'en venir aux mains on leur administre un dose égale d’égalité, ou enfin, de même que dans une balance qui va trébucher on met, à droite ou A gauche, suivant le cas, un poids pour la maintenir en équilibre, ainsi l’on fait avaler à l’Église et à l'État qui se regardent de travers une dose égale de liberté. Et quelle raison l’Église
et l’État auront-ils de se quereller quand on aura exactement partagé entre eux ce que l’homme a de plus cher, la liberté ?
O liberté! s’écriait cette femme héroïque de la révolution française, que de crimes on commet en ton nom! O liberté, pourrions-nous nous écrier à notre tour, que d'illusions et de sottises on débite en ton nom! Pour moi, lorsque je réfléchis sur de pareilles conciliations, je ne puis m’empêcher de les comparer à une sorte de magie. Si l'un de nous allait criant dans les rues et les carrefours qu’il possède un pouvoir mystérieux à l’aide duquel il peut arrêter l’astre lumineux du jour, ou que, Médée nouvelle, il possède des philtres et des enchantements qui rendent la vie et la jeunesse aux vieux Kson, en l'écoutant les passants diraient: celui-là ne peut être qu’un magicien. Or il me semble qu’entre les conciliateurs en question et le magicien, il n’y a pas de différence ou que, s'il y en a une, elle consiste seulement en ce que leur art s’exerce dans deux champs divers, le magicien l’exerçant dans le champ de la magie grossière et vulgaire, et les premiers dans celui de la haute magie. Mais, dans les deux cas, on a toujours la magîe, et il faut même dire que la haute magie, par là même qu'elle est plus subtile, plus cachée et plus scientifique, est plus apte à séduire la multitude, et partant plus dangereuse. Qu’un Èson crédule consente à se faire bouillir dans la chaudière, le mal n'est pas bien grand, tandis que la chose devient sérieuse dans la sphère de la haute magie où il ne s’agit pas de l’individu, mais de la société, de ses fins et de ses intérêts les plus élevés. Ainsi, celui qui promet la paix perpétuelle, l’équilibre, l’égalité, l’abolition de la force et d’autres choses semblables promet exactement ce que le magicien promet au vieil Éson, c'est-à-dire il promet ce qui
répugne à la nature et à la nécessité des choses. Qu'une nation, par exemple, prenne sérieusement comme règle de sa politique la paix perpétuelle, elle aura sans doute la paix, mais la paix de la faiblesse, de la servitude et de la mort. Ce qui ne s'applique pas moins à la liberté, à cette liberté indéterminée et vide qui est la liberté dont il s'agit ici, et précisément la liberté de la formule di Cavour.
Mais, je crois entendre de nouveau le reproche qu'on m'a adressé lorsqu’il a été question de la formule en général, c'est-à-dire qu'ici aussi mes yeux ne voient pas clair, que la liberté, telle qu’on doit l’entendre d’après cette formule, n'est point une liberté artificielle et vide, mais une liberté conforme à la nature des choses. N’y a-t-il pas, en effet, dans l’homme le dedans et le dehors, ou, suivant l'expression consacrée, le spirituel et le temporel, ou bien encore, l’infini et le fini? Eh bien! que fait cette formule? Elle dit à l’Église: vous Eglise prenez l’infini, et faites de l’infini et dans l'infini ce qui vous conviendra le mieux. Et elle dit à l’État: vous Etat prenez le fini, et vous aussi usez-en avec le fini comme vous l'entendrez. C’est seulement de cette façon qu'on aura la liberté et la paix, et que les nations pourront enfin réaliser cet idéal après lequel elles ont si longtemps soupiré.
Oui, je le répète, on aura la liberté et la paix, mais la liberté et la paix du tombeau. 11 y a conflit entre l'àme et le corps. Qu’arriverait-il si, pour le faire cesser, quelqu'un, homme ou Dieu, venait proposer une formule modelée sur celle de Cavour, en disant: « l’àme libre dans le corps libre? » Lors même qu'on ajouterait que l’àme doit être libre dans le spirituel, et le corps dans le temporel, le résultat serait le même : l’âme et le corps s’envoleraient dans les étoiles, et la liberté avec eux. Ou bien encore, qu’arriverait-il si
l’on disait à la famille : père, mère, enfants, vous être tous libres. Ici aussi la famille tomberait en poussière. Et l’on n'échapperait pas ici non plus à ce résultat si l’on ajoutait: vous êtes tous libres, mais à condition que vous vous renfermerez chacun dans votre sphère et que vous n’en mettrez pas le pied dehors. Car c’est une toute autre nécessité que celle qui engendre et lie les membres de la famille, et qui, par suite, fait sa réalité et son unité. Il en est de la famille comme du char dont il a été question. 11 n’est pas exact de dire que les lieux coursiers marchent d'accord parceque l’un est à droite et l’autre à gauche, mais parcequ’ils sont attachés à un seul et même char, et qu’ils sont mus par une seule et même pensée. Et c'est cette pensée qui engendre et règle leurs mouvements, et qui, en les engendrant et en les réglant, fait que dans leur différence ils se meuvent, eux et le char, d’un seul mouvement et vont au même but. Par conséquent, on n'améliore pas la formule en question, et on ne la rend pas plus rationnelle en y ajoutant que l’Église sera libre dans le spirituel, et l’État dans le temporel, parcequ’elle.demeure une formule vide comme avant, et qu'elle demeure telle parcequ’clle ne détermine rien, et qu’elle laisse surtout dans l'ombre les points essentiels et culminants du problème. L'on dit, en effet «l'Église libre dans l'État libre» et l’on ajoute: l'Église libre dans le spirituel, et l'État libre dans le temporel. Mais d’abord, qu'est-ce que la liberté? Et ensuite, en quoi consiste la liberté de l’Église, et en quoi consiste celle de l’État? Et enfin, qu’est-ce que le spirituel, et qu'est-ce que le temporel? Voilà des questions auxquelles ne répond nullement la formule de Cavour, qu’elle suppose même comme étant déterminées et résolues, tandis que c'est précisément elle qui devrait les déterminer et les résoudre. Ce n’est pas tout. Outre ces
points il y en un autre, et le plus important, celui qui en quelque sorte contient le nœud de la question. J’entends parler de l'union de l'Eglise et de l'Etat. Car, comme nous l’avons déjà montré, et comme nous le montrerons plus complètement encore par la suite, ces deux sphères sont intimement unies, plus intimement unies qu’on ne le pense. Or qu’estce qui les unit? Et comment sont-elles unies? Et dans cette union sont-elles placées au même niveau, ou bien, y en a-t-il une qui est placée au premier, et l'autre au second rang? Voilà aussi des questions sur lesquelles la formule de Cavour est muette, ou, si elle en dit quelque chose, elle dit le contraire de ce qu'elle devrait dire.