‹ Cavour et l'église libre dans l'état libreChapitre 13 sur 28 · IV · texte numérisé non relu

IV

Examinons donc ces questions, et examinons-les en éloignant de notre esprit, autant qu'il est en nous, toute opinion préconçue, et tout intérêt passager, individuel et même national, et n’ayant en vue que la vérité, c’est-à-dire l'idée de l'Église de l'Etat et de la liberté; car c’est cette idée qui doit être notre lumière et notre guide dans cette recherche, bien que dans une recherche, en un sens, populaire et exotérique telle que celle-ci , l’ idée ne puisse se montrer , pour ainsi dire, que voilée, sous une forme fragmentaire, et plus négative que positive, et, par suite, plutôt comme un moyen de critique que comme principe direct et systématique de la liberté et de l’esprit.

Je dis de la liberté et de l’esprit. En effet, le domaine de la liberté est le domaine de l’esprit. Esprit et liberté sont choses indivisibles, ou, pour mieux dire, la même chose, de telle façon qu’en supprimant l’un on supprime l’autre. Je ne suis libre qu’autant que je suis un être spirituel, et je ne suis un être spirituel qu'autant que je réalise la liberté et que je vis et respire dans son atmosphère. Par conséquent, l'esprit et la liberté ne se meuvent pas sur une ligne parallèle, mais ils sont l'un dans l’autre, ils naissent et se développent ensemble, et ils atteignent ensemble le même but.

Or, en considérant cette vie libre de l'esprit, ou, ce qui est le même, cette liberté spirituelle, et en la- considérant non d’une façon abstraite et indéterminée, mais comme on doit scientifiquement la considérer, c'est-à-dire dans sa nature concrète et déterminée, on y découvre deux traits essentiels: premièrement, qu’elle est un système, et qu’elle ne

peut exister que comme système; et, secondement, que ce système n’est un système vivant, une énergie , qu’autant qu'il y a en lui, aussi bien que clans la nature, lutte, antagonisme, contradiction. Ce sont là les deux points qu’on ne devrait jamais perdre de vue dans toute recherche scientifique, et dans celle qui a pour objet l’esprit plus encore que dans toute autre. Kt cependant c’est ici surtout qu’on les oublie. Et, en effet, lorsqu’il s'agit de la nature, on admet qu'il y a en elle une certaine ordonnance, une certaine unité, et on y reconnaît aussi la nécessité des conflits. C’est ainsi qu’on parle, d’un coté, du Costnos, du système solaire, du système animal etc., et, de l’autre, de la polarité, de l’attraction et de la répulsion, de la force centripète et de la force centrifuge, de la lumière et de l’ombre, et d’autres choses semblebles. Mais, lorsqu’on en vient à l’esprit, la scène et le procédé changent. Ici on n’aurait plus un système, mais un tout accidentel et composé d’accidents, un assemblage, un être capricieux et difforme, un monstre aux mille tètes dont on peut dire: tôt capita tôt sententiœ. Et c’est là ce qu’on appelle liberté, liberté de la pensée, liberté de la volonté. Si quelqu’un venait nous dire: la lumière, l’animal, le système solaire je les entends à ma guise, je les place où bon me semble, et de la façon dont il me convient de les placer: ou bien, le haut et le bas, la lumière et l’obscurité, le jour et le nuit, le chaud et le froid etc. me gênent, je n’en veux point, je vais supprimer l’un ou l’autre de ces contraires, ou tous les deux, ici ce n’est plus un enchanteur, mais un insensé que nous penserions avoir devant nous. Et cependant ce qui est folie dans la sphère de la nature devient, à ce qu’il paraît, sagesse dans celle de l’esprit. Ce que l’on pense, en effet, et l’on enseigne ordinairement A ce

sujet c’est que l’esprit et la liberté ne résident pas dans la loi, dans la nécessité, dans cette unité profonde qui lie et meut toutes les parties de l'univers, mais dans la faculté de faire ou de ne pas faire, et surtout dans la faculté de faire à son gré, ce qui veut dire, au fond, qu’ils résident dans la faculté de défaire, car hors de l'unité systématique on peut tout faire et, par suite aussi, tout défaire. Ainsi, si l'envie me prend de défaire la propriété et la famille, il me sera facile, en les détachant du tout et de cette fonction spéciale et déterminée qu’elles y remplissent, de trouver des arguments qui démontreront qu’elles sont nuisibles et funestes, et que l’homme serait plus libre et plus heureux s'il s’en débarrassait. Et, en soumettant la religion au même procédé, je pourrais arriver A la même conclusion. Il me serait, en effet, tout aussi aisé de démontrer que les religions ne sont qu'un assemblage de ruses, de mensonges et d'erreurs, et que la raison et la liberté doivent s'unir pour affranchir l'humanité de leur joug. Ce qui simplifierait singulièrement, pour le dire en passant, la formule de Cavour, puisqu’on n'aurait plus : l'Église libre clans l’Étal libre, mais simplement, l'État libre, par cela même qu’on se débarrasserait de la religion. Et faut-il le dire? J’ai quelque raison pour penser qu’il y en a pour qui c'est là le sens véritable, le sens arcane de cette formule. Que l' État cependant ne soit pas trop fier da son triomphe ; car après avoir abattu l'Eglise, je ne me sentirais pas moins fort pour l’abattre lui aussi, et pour l’abattre avec les mêmes armes. Si dans l'histoire des religions on rencontre la ruse, le mensonge et l’erreur, on ne les rencontre pas moins, on les rencontre même davantage dans celle des gouvernements politiques ; et si la religion est un joug pour l'humanité, les gouvernements politiques le sont tout autant. D’où il suit que pour

que l’homme pût réaliser l’idéal de la liberté, «TÉtat devrait suivre le sort de sa compagne ou rivale. Et, armé de cette dialectique échevelée et égoïste, je pourrais continuer à frapper des coups à droite et à gauche, et faire tomber l'un après l’autre la justice, l’art, la science, en un mot, l'édifice entier de la vie spirituelle, ne laissant debout que mon moi, non le moi spirituel et vraiment libre, mais le moi animal, le moi dans la solitude de son égoïsme, de son impuissance et de son néant.

Et il n’en serait pas autrement si, tout en laissant subsister les différentes parties du système, on les bouleversait, si l’on plaçait à gauche celle qui doit être à droite, ou en haut celle qui doit être en bas, ou bien encore, si l’on attribuait à l'une d'elles la nature et la fonction de l’autre. Il est aisé de voir que bouleverser ainsi le système, c’est l'anéantir. Ainsi, de même qu'on désorganiserait le système animal si l’on mettait le cœur à la place du cerveau, et si l’on attribuait au premier la fonction du second, de même on désorganiserait le système de l’esprit, si l'on transportait l'individu, ou la famille, leurs intérêts, leurs besoins, leurs droits et leurs devoirs, en un mot, leur nature dans la sphère de l'État, et qu’on en fit le principe dirigeant et la fin suprême de la vie sociale. Enfin, et plus encore, on aurait le même résultat, c’est-à-dire la désorganisation de l'esprit, si l’on en brisait l'unité. Cette unité on peut la briser de plusieurs façons, mais surtout en y supprimant les conflits. Supprimer les conflits ne veut pas dire seulement supprimer les termes qui sont en conflit, mais aussi leur rapport, leur union dans la contradiction, s'il est vrai, comme nous l’avons montré, que deux termes ne puissent s’unir et se concilier qu'en se différenciant.

Ce qui s’applique tout aussi bien à l'esprit qu’à la nature, et plus à l’esprit qu’à la nature. Et il est vraiment singulier qu’on assigne à l’esprit et à la liberté comme but suprême, comme idéal, l'abolition de la lutte. La liberté sans la lutte c’est le poumon sans l’air, c’est la matière sans la gravité. La liberté sans la lutte c’est précisément la liberté indéterminée, la liberté hors du système, de la vérité et, si l'on peut dire, d'elle-même. Elle n’est pas même la liberté de l’homme dans l’état de nature, en supposant qu’un tel homme ait jamais existé, car l’homme dans l’état de nature, s’il veut affirmer sa liberté, doit lutter avec la nature, et il doit lutter avec la nature en luttant en même temps avec luimême. Le fait est que le champ véritable et absolu de la lutte n'est pas la nature, mais l’esprit, et que c’est pour cette raison même que l’esprit constitue le champ de la liberté. La forme, les degrés et l’intensité de la lutte peuvent varier, ils doivent même varier, parceque l'esprit étant un système, il y a en lui, comme dans la nature, des sphères diverses qui amènent ces différences. Mais, de même que les conflits sont partout dans la nature, ainsi ils sont partout dans l'esprit, si ce n’est que dans l'esprit ils sont plus intenses et plus profonds. L'homme n’est pas le microcosme en tant qu’animal, mais en tant qu’ esprit, ce qui veut dire qu’il n’est le microcosme qu'en résumant et en reproduisant au-dedans de lui-même les contradictions de la nature, et que c’est en luttant, suivant sa propre essence, ou son idée spéciale, et en combinant et en conciliant dans cette lutte les contradictions de la nature avec ses propres contradictions, qu’il s'affranchit de la nature et réalise le règne de l’esprit et de la liberté. L’homme, dit-on, est né dans la douleur; ce qui est vrai. Mais naître dans la douleur ce

n’est pas une dégradation, un mal. Tout au contraire, c'est un bien, un privilège ; c’est les privilège de la liberté, car on est plus libre dans la douleur que dans le plaisir, et le plaisir lui-même n’est un vrai plaisir, plaisir rationnel et complet, qu’autant qu’il est, en quelque sorte, engendré par la douleur. Le premier vagissement de l’enfant qui sort du sein de sa mère, c'est-à-dire qui se détache de la nature, est un cri, un cri de douleur, et par cela même le premier vagissenient, la première aflirmation de la liberté. L’enlant crie et pleure parcequ’il sent déjà surgir en lui ces luttes qu’il devra combattre, et au milieu desquelles devra se déployer et se réaliser sa liberté. Et ce cri est comme l’echo d'un autre cri, du cri joyeux qui annonce la victoire et le triomphe. Car si la liberté est plus dans la douleur que dans le plaisir, et si elle n’est dans le plaisir qu’autant qu’elle est dans la douleur, la paix et les jouissances de la paix ne seront la paix et les jouissances de l'homme libre que comme fruit du travail et de la lutte. Les nations vraiment libres sont les nations batailleuses, les nations qui se consument en combattant, et en combattant dans les sphères diverses de l'esprit, mais surtout sur le champ de bataille et dans les hautes sphères de l'art, de la religion, et de la philosophie. Je dis, se consument ; car la grandeur des nations ne se mesure pas à leur durée. Bien au contraire, les grandes nations ne sont pas celles qui durent, mais celles qui passent, précisément parceque c’est chez elles que brûle cet esprit, ce feu de liberté qui les use et les consume. Et, en se consumant, elles ne se consument pas pour elles-mêmes, mais pour d’autres, four le bien et la liberté du genre humain. C’est là l'ainour véritable, comme c'est là aussi ce qui les fait vivre immortelles dans l’esprit de la postérité. Et alors même

que dans ces luttes humanitaires elles tombent, elles n'en ont pas moins bien mérité de l'humanité et de la liberté, car «même en tombant l'homme libre se distingue de l'esclave et du lâche. Et en y regardant de prés, l’on verra que le vainqueur, s’il a triomphé, il n'a triomphé qu'en combattant le vaincu, et que sa victoire n'est une victoire héroïque qu'autant que le vaincu est de la même lignée, de la lignée des héros. Enfin, c’est surtout dans ces luttes héroïques que Grœcia vida txUil Latio loges , que les différents esprits des nations, voulons nous-dire, s'unissent et se compénètrent, et que de cette union jaillit une nouvelle flamme, un souffle nouveau et plus puissant de liberté.

Ainsi, je le dis encore, les nations vraiment libres, et qui apprennent aux autres à le devenir sont les nations batailleuses qui, par cela même, ont il la fois la force et le droit de commander. Car le droit et la force sont ici inséparables, et ils sont inséparables parceque ce sont cos nations qui représentent et réalisent le principe de tous les deux, l'esprit vivant de l'histoire, celui qui fait et défait les nations, et qui, en les défaisant aussi bien qu'en les faisant, renouvelle et agrandit le champ de la liberté. Par conséquent, la force n'est pas ici la violence, la force indisciplinée et brutale, ainsi qu’on a l’habitude de se la représenter, mais la force disciplinée, transformée et spiritualisée par un long et profond travail de l'esprit; une force qui non-seulement est un instrument de liberté, mais qui, en s'élevant elle-même audessus de la nature, devient une force libre. C’est en ce sens que la force fait la liberté et l'indépendance des nations.

Or, si l'esprit, et l'unité de l'esprit ne peuvent être, ainsi que l'unité de la nature, sans la contradiction, il est évident qu'en y supprimant la contradiction on y supprime les dif-

férents rapports de ses parties, c’est-à-dire au fond son unité. De fait, cette lutte que j’ai tracée à grands traits en ne touchant que certains points de l'esprit, on la retrouve à tous, ses degrés, et on la retrouve partout comme élément par lequel se développent son énergie et son unité. Si dans le travail, par exemple, quelsqu'en soient, d’ailleurs, l'objet et la forme, on supprime la lutte, on supprimera du même coup son unité, le produit, et avec le produit le travail lui-même et cette liberté qu’il réalise. Et il en est de même de toute autre sphère et de toute autre activité de l'esprit.

S’ il en est ainsi, si la liberté, voulons-nous dire, vit dans la lutte, il suit que la force est la compagne inséparable de la liberté. C'est ce qu'on peut déjà voir par ce qui précède. 11 est clair, en effet, qu'on ne peut combattre sans la force. Les faibles ne combattent point. 11 n'y a que les forts qui combattent. Ce sont donc les forts qui sont les vrais champions de la liberté. Si les forts l’emportent, c'est qu'ils doivent l’emporter, et qu’ils doivent l'emporter précisément parcequ'ils sont forts. Force, droit, liberté sont choses indivisibles, on peut même dire qu’ils sont une seule et même’ chose.

Mais l’analyse est la reine de notre époque, une analyse subtile qui morcèle et affile tellement les êtres que si ces derniers n’étaient par unis par cette chaîne bienfaisante, d'or ou de fer, peu importe, qui fait l'unité même de l’univers, ils se résoudraient en rien, si je puis ainsi m'exprimer, et la liberté irait la première les rejoindre dans le néant. Jamais peut-être on n’a été aussi épris d’Epicure que de nos jours. Epicure est le Dieu des générations actuelles, et il est surtout lo Dieu des intelligences. Notre époque a le culte des atomes, des infiniment petits. Elle se plaît à pulvériser les êtres, et c’est dans leur poussière qu’elle se flatte de saisir le secret de l’univers. Que fait le physiologiste? Il prend l'animal, et armé du scalpel et du microscope il le coupe et coupe encore jusqu’à ce qu’il l’ait réduit en cet atome organique qu’il appelle cellule. Et après l'avoir ainsi pulvérisé il le jette à vos pieds en vous disant: voici l'animal, comme Diogène jetait aux pieds des passants le coq déplumé en di~

saut: voici l'homme de Platon. Si ce. n’est que le coq déplumé est plus près de l'homme que ne l'est la cellule ou une agglomération quelconque de cellules. Pans le coq on a l’animal véritable, l’animal dans sa réelle unité, tandis qu’avec la cellule, ou n’importe quel assemblage de cellules on ne parviendra jamais à construire l’animal. Que si de la physiologie nous passons à la chimie nous y rencontrerons le même procédé et le même résultat. Ici l’infiniment petit n'est plus la molécule organique, mais c’est toujours la molécule, j’entends dire que pour le chimiste la matière, et la nature entière se résolvent en atomes. La forme déterminée, l’essence spécifique, et, qui plus est, l’ordonnance, l’unité systématique de la nature sont pour lui aussi un agrégat d’atomes. Or c’est là, plus ou moins, l’épicuréisme. Et c’est ce même épicuréisme qu’on rencontre dans la sphère de l’esprit. Ici l’ infiniment petit, l’atome, c’est le moi, non le moi véritable et vraiment libre, mais ce moi abstrait dont il a été question plus haut, le moi dans l’impuissance et la servitude de sa vie solitaire et sauvage. Et c’est précisément ici qu’a lieu l’analyse, c’està-dire la scission violente de la force, du droit, et de la liberté. En me renfermant, en effet, dans l’ infiniment petit de mon moi, je me sépare violemment du droit et de la loi, et de la force qui est dans la loi, et par cela même de la liberté. Et pour dissimuler le vide où je suis tombé et me faire illusion à moi-même, et la faire peut-être aussi aux autres, je vais répétant la tirade bien connue, que lÿ moi est sacré et inviolable, que sa liberté est dans son inviolabilité, et que la force est ce qu’il y a de plus opposé au droit et à la liberté. Et généralisant ces abstractions et cette rhétorique, et les transportant dans les différentes sphères de la vie sociale, je sépare partout ces termes, le droit,

la liberté, et la force, prétendant que le droit et la force qui sont dans la justice sont choses diverses, que l'État a, il est vrai, certains droits, mais que pour le6 faire valoir il ne doit pas employer la force, en m’imposant, par exemple, le sacrifice de ma vie. Que si je reconnais la nécéssité de la lutte, je me hâterai d’ajouter que les luttes de la liberté sont des luttes où la force n’a rien à voir, des luttes pacifiques, les luttes du commerce, des arts et de la science.

Mais le moi qui parle ainsi c’est précisément le moi sauvage et animal, qui se place hors du droit et de la liberté, et partant aussi hors de cette force rationnelle qui est la force du droit et de la liberté; et qui se plaçant hors de cette force rationnelle se trouve transporté dans cette sphère même de la violence et de la force brutale à laquelle il croit se soustraire. On est inviolable. Mais comment l’est-on? Il ne sutllt pas, en effet, de s’écrier: ne me touchez pas, je suis inviolable, mais il faut affirmer et réaliser son inviolabilité; ce qui veut dire qu’on n’est vraiment inviolable que dans et par la loi et la vie sociale. La loi fait ma force, précisément parceque la loi engendre et contient la force véritable, la force libre et spiritualisée. La loi sans la force est une loi impuissante, ce n’est pas une loi. Tu ne tueras point. Ce précepte n’est une loi, un droit, que comme précepte social, fait pour la société, et qui, comme tel, est accompagné de la force, et non-seulement de la force qui persuade, mais de celle qui fait respecter et punit. Si l’on dit que c’est là un précepte divin, ce précepte n’en supposera pas moins la force, car Lieu, qui est la vérité et le droit absolus, est aussi la force absolue. Et les préceptes divins ne sont pas faits pour l’homme abstrait et qui vit dans les étoiles, mais pour l’homme réel et social, pour l’ homme qui vit dans le domaine du droit

et de la loi. Celui qui a dit que Dieu est toujours avec les gros bataillons n'a pas prononcé un mot aussi étrange qu'on peut le croire à première vue. 11 a, tout au contraire, prononcé un mot très-vrai, si l'on entend par là que les gros bataillons sont une institution divine, non en tant que gros bataillons, mais en tant qu'ils constituent cette force disciplinée de l’esprit qui protège et réalise les droits et la liberté des nations. En ce sens les gros bataillons sont la force de la liberté, et sans cette force l’homme pourra bien être puissant et libre, mais seulement dans le royaume des ergoteurs et des bavards.

Et il n'est pas non plus exact de dire que les luttes du commerce et de la science sont des luttes pacifiques. Est-ce que dans le commence n’intervient pas la force ? Supprimez la force qui le protège et qui est prête à faire sentir sa main à celui qui voudrait l'entraver, et le commerce tombera comme toute autre chose. D’ailleurs, le commerce n’est pas un instrument de paix. Par là même qu’ il rapproche les nations, il est, comme tout autre besoin et tout autre intérêt, aussi bien une source de conflits que d’amitié entre elles. Il en est de même de la sciences. Les luttes de la science ne sont pas des luttes pacifiques, mais pacifiques et belliqueuses tout ensemble, et plus belliqueuses que pacifiques. C'est surtout la science qui stimule et meut l’esprit et la liberté dans le monde, et qui par cela même suscite les luttes les plus intenses. On parle de civilisation. Mais quelle est la nation civilisée qui n'ait pas été en même temps une nation guerrière? Et la civilisation n'est-ce pas surtout la science? II suit que les nations les plus libres et l|s plus éclairées sont aussi les plus guerrières.

Ainsi force, droit et liberté sont choses inséparables, mais

ils sont inséparables non en ce sens que c'est la force qui engendre le droit et le liberté, niais, au contraire, en ce sens que le droit et la liberté sont le principe et la fin de la force. Car, de même que ce n’est pas la nature qui est le principe et la fin de l'esprit, mais que c’est l'esprit qui est le principe et la fin de la nature, ainsi ce ne sont pas les gros bataillons qui engendrent le droit et la liberté, mais ce sont le droit et la liberté qui engendrent les gros bataillons.

Cependant la force du droit et de la liberté est incomplète, elle n’est pas la force vraiment libre si, comme il arrive souvent, et malheureusement trop souvent, on oublie le compagnon indivisible du droit, le devoir. Le droit et le devoir sont deux moments d'une seule et même idée. Ce ne sont pas deux termes liés par un rapport accidentel et extérieur, mais ils sont l’un dans l'autre. Le droit sans le devoir on pourra l’appeler droit, mais ce n'est pas le droit. C’est un droit abstrait et virtuel, ce n’est pas le droit véritable. Le devoir c’est le moment négatif du droit, et comme tel il en est le compagnon indivisible, de même que l’ombre est les moment négatif de la lumière, et qu'elle est ainsi ce qu’il y a de plus inséparable de la lumière, ou de même que la douleur est le moment négatif du plaisir, et qu'elle est aussi ce qu’il y a de plus intimement uni au plaisir. Mais la lumière sans l'ombre c'est la lumière pure, la lumière abstraite et indéterminée, et qui ne se détermine, ne devient couleur, lumière électrique etc. que par l'ombre. Et le plaisir non plus ne peut être sans un certain travail, un certain effort, un certain déplaisir. Il en est de môme du droit. Ce que le travail est au plaisir le devoir l'est au droit abstrait et indéterminé. Le devoir est cette nécessité négative qui stimule et vivifie le droit, et en %'ertu de laquelle se développe et se réalise l’ idée du droit.

Ici aussi le moi, le moi sensible et animal, scinde le droit et le devoir, comme nous l’avons vu scinder la force, le droit et la liberté, et comme il scinde les êtres en général. Et de même que dans la sphère de la vie sensible, en brisant l’unité du plaisir et de la douleur, il s’attribue, autant qu' il est en lui, le plaisir, et repousse la douleur, ainsi, en brisant l’unité du droit et du devoir, il s'attribue le droit, précisément parceque le droit constitue le moment le plus abstrait et par cela même le plus agréable, et il écarte la peine, le travail, et le poids du devoir. Il pourra être fort agréable d’avoir le droit d'enseigner, ou celui de gouverner et de jouir des avantages et des honneurs qui y sont attachés. Mais que devient ce droit si l’on ne prend pas au sérieux les devoirs qu'il impose? On aura un droit virtuel, indéterminé, pour ainsi dire, une lettre morte, un droit qui ne se réalisera point, et qui ne produira point ce qu’il doit produire, c’est-à-dire cette somme de force et de liberté qu’il est dans sa nature de produire. Il en est de même de tout autre droit. Aussi cette société est-elle vraiment puissante et libre où chacun du haut en bas remplit sérieusement et joyeusement ses devoirs, et se sent satisfait, fort et libre en les accomplissant.

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