VI
Si, comme nous venons de le montrer, c'est dans la lutte que résident la liberté et l’unité de l’esprit, à tel point qu'en supprimant la lutte on supprime l’esprit, si, en outre, la liberté, le droit, tel que nous venons aussi de le définir, c'est-à-dire comme intimement uni au devoir, et la force sont inséparables, que devrons-nous penser de l’Église et de l’État et de leur liberté? La liberté, le droit et la force qu’ils possèdent, et qu’ils engendrent faudra- t-il les placer dans leur conflit, ou dans leur séparation? Que serait-ce qu’un gouvernement constitutionnel où il n’y aurait point d’opposition? Dans un pareil gouvernement la conciliation serait, sans doute, bien facile, ou, pour mieux dire, il n’y aurait point de conciliation à faire, puisqu’elle serait toute faite. Seulement ce serait la conciliation de la servitude et de la mort de cette liberté qui est dans l’essence du gouvernement constitutionnel d’engendrer. On bien encore: il y a lutte entre le juge, et l’accusé. On pourra dire: faisons disparaître cette lutte. Cela revient à dire: faisons disparaître la justice et tous les diroits et toutes les libertés qui s’y rattachent. Et il en est de même de l’ Eglise de l’ État et de leurs rapports. En supprimant ces rapports et les conflits qu’ils contiennent, on supprimera aussi les droits et les libertés qui en dérivent.
La question est celle-ci. Il est irrationnel et contraire à la nature des choses, et, pour .parler avec plus de précision, à la nature de l’esprit que de vouloir séparer l’Eglise et l’Etat. Supprimez la religion, et vous aurez ainsi une séparation complète. Mais s’il est impossible de supprimer la religion, il n’est pas moins impossible de la séparer de l’État. Abo-
lissez les religions d’Ètat, ayez recours à je ne sais quelle mesure extrême pour les séparer, l’Église et l'État se rapprocheront et se donneront la main derrière vous et par dessus votre tête, si je puis ainsi m’exprimer, et cela parceque leur union a sa racine et sa nécessité dans l’unité même de l’idée de l’esprit, ce qui fait qu’il ne peut y avoir de société où cette union n'ait pas lieu, quels qu’en soient, d'ailleurs, la forme et le degré.
S’il en est ainsi, si l’Kglise et l'État sont unis par le lien indissoluble de l’idée, de cette idée qui, en les engendrant, les différencie et les unit tout à la fois, il suif que leur conflit est, lui aussi, fondé sur l’idée, et que par cela même c’est une source de puissance et de liberté.
Mais quelle est cette idée? Et comment a lieu ce conflit? Et comment de ce conflit peuvent émaner la force, le droit et la liberté? Et dans ce conflit l’Eglise et État se rencontrent-ils comme des puissances égales, ou comme des puissances inégales? Et si elles sont inégales, laquelle des deux occupe le premier rang? Laquelle des deux détermine et discipline l’autre? Ce sont là les questions plus spéciales qu’il s'agit maintenant d’aborder. Mais pour en faciliter la solution, j’ai cru convenable d'en examiner d'abord une autre qui leur est, si je puis dire, collatérale, et nous débarrasser par là de certains doutes, et de certaines difficultés que nous pourrions rencontrer sur notre voie.
Autrefois, et jusqu'à nos jours, dire Église et dire religion c’était dire une seule et même chose, et jamais on n’avait songé à séparer l'Eglise et la religion, et on n'avait conçu la religion comme une institution qui pourrait exister sans l’ Église. Mais cette analyse subtile des infiniment petits dont il a été question vient ici aussi se placer aujourd'hui entre F Église et
la religion, je ne sais dans quel but, pour se défaire peutêtre de l’Église d’abord, et de la religion après, mais, de toute façon, pour les séparer et faire en sorte que la religion puisse exister sans l’Église. Les analystes de cette espèce ne nient pas la religion, il y en a même parmi eux qui en sont des promoteurs zélés, mais ils soutiennent que la religion n’a pas besoin d’ Église, que le sacerdoce n’est point un ministère, une fonction spéciale, que l'enseignement religieux peut se donner sans l'intervention du prêtre, c’est-à-dire d'uu homme ayant reçu une éducation spéciale et possédant aussi un droit spécial de le donner, et que, par suite, cette organisation et cette discipline qui constituent l’ Église ne sont nullement essentielles à la religion, mais ce sont des éléments accidentels et adventices, un exanthème religieux qu'on doit extirper. Et l’on appuie cette doctrine en faisant observer que la religion n'est, au fond, que le morale, que le but essentiel et véritable, de la religion c’est de moraliser l'homme, et qu'il suffit ainsi pour l'enseigner de posséder ce degré d'instruction que la plupart possèdent dans une société civilisée. Et remontant à l'origine du christianisme on fait aussi observer que J, Christ n'a pas fondé une Église, mais une religion, et que les fondateurs de l'Église se. sont éloignés de l'esprit de leur maître. Et, enfin, l'on prétend que ce qu’il y a d’essentiel et de vraiment utile et pratique dans l'Evangile c'est la morale, c’est-à-dire le décalogue, le discours sur la montagne et les paraboles,, mais que, pour ce qui est de l'enseignement mystique et transcendant, il faut l'écarter et que l'humanité n'a qu'en faire.
Les partisans de cette doctrine qui, comme on peut le voir, est une sorte de quackerisme étendu à la religion en général, se fondent, d'uu côté, sur la notion qu'ils se font de la religion
et, de l'autre, sur l’état actuel du monde. On ne saurait, en effet, nier que le religions positives, c'est-à-dire l’ Église, soit l’Église catholique, soit l’Eglise protestante elle-même, telles qu’elles sont constituées aujourd’hui, ne répondent plus qu' incomplètement aux besoins de l’esprit, et qu'il y a entre elles et les sociétés modernes une disproportion qu'il s’agit précisément de faire disparaître. C’est même là la tâche la plus ardue de -notre temps. La religion est malade. 11 s'agit de la guérir. Et il ne faut pas s'étonner si les médicins accourent et se pressent en foule autour d'un malade aussi considérable. Mais, comme il arrive en des cas semblables, les médecins ne s'entendent ni sur la qualité, ni sur le degré de la maladie, ni sur le remède le plus propre à la guérir. Suivant les uns, la maladie est mortelle; c'est la gangrène, et il n’y a pas de remède qui puisse sauver ce membre de l'humanité. Il n’y a donc qu'à l’ amputer; c'est le seul moyen de sauver le reste. D'autres ne voient pas le mal sous des couleurs aussi sombres. Ils reconnaissent bien que le cas est grave, mais ils ne désespèrent pas. Ils sont même d’avis qu'on peut, prolonger la vie au malade, et qu'on doit employer tous les moyens pour la prolonger. Car la malade est là, disent-ils, et il a toujours été. Et puis, amputer un organe aussi considérable ce serait une opération fort dangereuse et qui pourrait entraîner la dissolution de l'organisme entier. En outre, c’est un organe qui, comme tout autre organe, le mot lui-même le dit, a sa raison d'être. La raison d’être du corps c’est de fournir un instrument à l'âme. La raison d’être de la religion c’est de fournir un instrumentum regni, un moyen de gouvernement. Il faut donc tâcher de le guérir à tout prix. Et jusque là les médecins de la seconde catégorie se donnent la main. Mais où ils com-
mencent à ne plus s'entendre c’est lorsqu'ils en viennent itu choix du spécifique qui doit opérer la guérison désirée. 11 y en a, nous l'avons vu, qui proposent le remède héroïque de rompre tout rapport entre l’Église et l'État, en les réconciliant en même temps dans la liberté. 11 en est d’autres, comme nous venons de le voir, qui en suggèrent un plus héroïque encore, celui d'abolir toute Église et de réduire la religion à une sorte de catéchisme de morale populaire.
C’est cette dernière méthode curative que nous devons maintenant examiner. Il ne sera pas cependant hors de propos de faire, d’abord, noter la langage que le malade pourrait tenir, et aurait, à mon avis, le droit de tenir à tous ces médecins. Vous, docteur A, pourrait-il dire, vous déclarez ma maladie incurable ; vous docteur B, vous déclarez que le spécifique qui peut me guérir c’est la liberté; et vous docteur C.^vous êtes d'avis que pour échapper aux griffes de la mort je dois me débarrasser de l’ Eglise, cesser de me montrer à travers les nuages du dogme et de la métaphysique, et me renfermer dans l'humble rôle de pédagogue de morale. Eh bien ! permettez-moi de vous dire à vous tous : medicc cura le ipsum. Je n'en veux ni de votre diagnostic, ni de vos recettes. Vous ne m’inspirez pas la moindre confiance, vos remèdes ne conviennent nullement à mon estomac; vous n’avez pas le droit de me les proposer, et moins encore de me les imposer. Cest là ce que le malade pourrait dire à ces médecins. Et il me semble que son langage n'est pas aussi déraisonnable qu'on pourrait, l’imaginer, qu’il est même ce qu’il doit être, et qu'en y regardant du près on peut appliquer aux remèdes qu'on lui propose le mot, que le remède est pire que le mal, et à ceux qui les lui propose le nec sutor ultra crepidarn. Ainsi à celui qui veut le guérir par
la liberté le malade pourrait dire: au nom de qui me proposez-vous ce remède? Et qui vous donne le droit de me le proposer? Serait-ce l’Église? Non certes, puisqu'en ce cas je me le proposerais moi-même, et je n'aurais nullement besoin de votre ministère. Ou bien, serait-ce l'État qui vous envoie? Mais l'État devrait se rappeler le nemo dat quod non liabet. Il me propose, en effet, un remède qu'il ne peut me donner, et qu'il ne peut me donner par la simple raison qu’il n'a pas le droit de me le donner. Et n'ayant pas le droit de me le donner, il ne me donne pas ce qu'il promet ou ce qu'il se flatte de me donner; et ce qu’il me donne il me l’impose, employant cette force qui n'est pas la force du droit, mais la violence. Ainsi la liberté dont il me fait pré- , sent n’est, point la liberté, et, en tout cas, elle n'est pas ma liberté, la liberté qui convient à ma constitution et qui puis- , se me guérir, mais c’est, au contraire, une potion si amère, si indigeste et si irritante que, si je la laissais pénétrer dans I non gosier, j’en serais suffoqué. Je ne sais ce que pourra penser le lecteur de cette argumentation du malade. De toute façon elle prouve, ce me semble, que le malade n’est pa s aussi malade qu'on l'imagine.
Mais n'oublions pas que nous devons d’abord examiner de plus près la doctrine de ces médecins qui voudraient guérir la religion en supprimant l’Église.