XI
C’est de ce point de vue de l’ idée et du système que nous devons considérer la religion et l’ État ainsi que leur rapport. Par ce qui précède on commence déjà à percevoir leur vrai rapport, c’est-à-dire comment il n’y a, et il ne peut y avoir entre eus. un rapport d’égalité, mais un rapport de subordination, et comment dans ce rapport ce n’est pas l’État, mais bien l'Église qui occupe le plus haut rang. S’il en est ainsi, on pourra ici aussi et plus clairement voir ce qu'il y a de fallacieux dans la formule « l'Église libre dans l'État libre », puisque, si cette formule contient une vérité, cette vérité on la trouve, comme nous l’avons déjà fait observer, en la renversant, et en disant « État libre dans l'Église libre », car ce n'est pas l’Église qui est contenue dans l'Etat, mais c'est l'État qui est contenu dans l’Église, et, par suite, ce n’est pas non plus l’État qui peut fonder la liberté de l’Église, mais c’est bien plutôt l’Église qui peut fonder la liberté de l’ État.
Cette notion du rapport de l’Église et de l’État a contre elle, je le sais, l’opinion, ou, du moins, une certaine opinion, et un certain courant du temps. Et il en est, je n’en doute pas, qui en lisant ces pages se diront qu'elles sont l’œuvre d’un ressuscité qui a dû dormir le sommeil d’Epiménide.
Mais ces considérations, je l’avoue, me troublent peu. Tout a son importance, et l’opinion a la sienne. Elle en a même une très-grande, puisque, si elle n’est pas ce qu’il y a de plus essentiel dans l’histoire, elle en est cependant un des instruments les plus actifs. Mais l’opinion n'est pas la vérité. Et c'est là ce qu'il y a de plus important, ce qui
a même une importance absolue, du moins pour la science et la philosophie. La philosophie n'est la philosophie que parcequ'elle s'élève au-dessus de l'opinion, et qu'elle peut ainsi discerner le vrai et le faux qui sont dans l'opinion. Car l’opinion est un livre qu'il faut, comme tous les livres, savoir déchiffrer. C'est même le plus énigmatique des livres, parcequ'elle contient un peu de tout, mais qu'elle contient un peu de tout dans le sens où l’on dit que «fowf est dam tout », c'està-dire en ce sens que tout est en elle à l’état de mélange. C’est le vieux chaos qui se reproduit dans la sphère de l'esprit. De toute façon, si la raison est dans l’opinion, il faut l'y découvrir, et pour l’y découvrir il faut un guide, une lumière qui n’est pas l’opinion. Et qu'il y ait une telle lumière ceuxlà mêmes l'admettent qui se meuvent dans le cercle de l’opinion. Ils admettent, en effet, qu’on doit l'éclairer. Mais si on doit l’éclairer, c'est qu’en elle-même elle est aveugle, et qu’il faut la conduire; ce qui revient à dire qu'on doit faire en sorte que l’opinion cesse d'être opinion, et qu'elle devienne raison. D'où l'on voit que l’opinion, alors même qu’elle ne se trompe pas, ne se trompe pas parcequ'elle est l’opinion, mais parceque la raison vient s'y ajouter, et qu’en la soumettant à son empire, la rend raisonnable.
Ainsi, lorsqu'on objecte que de nos jours l’opinion repousse la doctrine de la subordination de l'État à l'Église, je demanderai, d’abord, si dans le fait cette opinion est aussi générale qu'on le prétend. Si je considère, en effet, l'Italie, j'ai beau y chercher une opinion nationale déterminée sur cette question, et malheuresement aussi sur d'autres. Torpeur, indifférence, un scepticisme vulgaire et grossier, et Chez un petit nombre, une opinion, ou, pour mieux dire, des opinions, et des opinions le plus souvent opposées et in-
conciliables, c’est là ce que j’y trouve; mais, quant à une opinion générale et vraiment nationale, pour moi, je l'avoue, il m’est impossible de l’y découvrir. C'est un fait qu’on doit s'efforcer de faire cesser, mais tel est, à mon gré, en ce moment le véritable état des choses en Italie.
En France l'opinion nationale parait donner raison à la doctrine qui subordonne l’Église à l'État. L'Etat, en effet, y a été sécularisé, c'est-à-dire, il s'est affranchi de la domination de l'Eglise, et non-seulement il s’est affranchi de la domination de l’Église, mais les rôles sont aujourd'hui renversés, car c'est l’État qui est armé de la puissance souveraine et, au besoin, dicte la loi à l'Église. C’est là ce que dit l’opinion. Mais qu’on y regarde de près, et l'on verra que dans le fait il n'en est pas ainsi. Tel est, en effet, l’empire que l’Eglise exerce en France sur les consciences qu'on est plus près de la vérité en disant que c’est l'Église qui domine l’ Etat, sinon légalement et suivant la lettre de la constitution politique, extralégaleraent et suivant la réalité ; de sorte qu’il y a en France deux opinions, et, pour ainsi dire, deux consciences, une conscience légale et politique qui veut la suprématie de T État, et une conscience religieuse qui veut la suprématie de l’Église (1). C’est là le fait, et nous en examinerons plus loin la signification et la cause.
(I) Un exemple récent de cette dualité de la conscience française, dualité où, au fond, le principe religieux domine le principe politique, nous le trouvons dans un discours prononcé par M.r de Broglie au banquet de la Neuville-le-Bon à l’occasion de l’inauguration d’un chemin de fer dans le département de l’Eure. « Cette domination du clergé au moyen âge, dit M.r de Broglie, dans l’ancien .régime expliquée par l’histoire et souvent justifiée par ses bienfaits, a disparu à l’heure
Enlin, si uous interrogeons sur cette question l’opinion en Allemagne, en Russie et en Angleterre, sa réponse nous laissera plus perplexes encore par la raison bien simple que dans ces pays l'Église et l’Etat sont si étroitement unis qu’on ne saurait dire ce que pense l'opinion sur leur rapport.
Du reste, quelle que soit l’opinion, et quelsque soient ses préférences et ses jugements, tout argument fondé sur l'opinion est un argument extrinsèque et qui n' affecte pas le point
voulue par la Providence avec les faits exceptionnels qui l’avaient produite. Rien, absolument rien de pareil, ni qui y ressemble de près ou de loin, ne saurait de nos jours prendre naissance. Je ne dis pas cela pour éclairer les auditeurs qui m'écoutent et qui n’ont pas besoin d’une telle assurance, mais je le dis pour qu’ ils le répètent aux populations dont la calomnie essaie sous nos veux d'égarer les susceptibilités inquiètes. Je le dis pour que ma voix, qui ne craint aucun écho, arrive jusqu’à elles. Rien de ce qui ressemble à un pouvoir légal du clergé ne pourrait reparaître au jour. Il est aussi ridicule d’en craindne le retour qu'il serait chimérique de l'espérer » (Voilà pour la conscience légale et politique. Voici maintenant pour la conscience religieuse). « Les dignes et excellents prêtres qui sont assis parmi nous ne me contrediront pas si j'affirme qu’ils ne peuvent garder d'autre supériorité sur nous que celle qu’ils tiennent de leurs vertus et de la sublimité d’une croyance qui élève leurs esprits au-dessus des soucis de la terre. C'est bien assez pour qu’ils gardent sur nos cœurs l'empire auquel ils ne peuvent ni ne veulent (?) prétendre désormais dans nos lois ». Le lecteur se rappelle peut-être que ce discours a été prononcé au moment où les partis monarchiques préparaient en France le retour du comte de Chambord, et que le but que voulait atteindre M.r de Broglie en le prononçant c’était de calmer les craintes répandues dans le pays que la restauration de la branche aînée serait suivie d’une restauration de la puissance du clergé. Or les paroles que nous venons de citer, dépouillées
essentiel du problème. Le point essentiel est, en effet, celuici : l'opinion change-t-elle? Se trompe-trelle ? Si telle est l'opinion, lors même que l’opinion générale se déclarerait en ce moment en faveur de la subordination de l’Église à l’État, resterait toujours la question principale et essentielle: cette subordination est-elle conforme à la nature de l’Église et de l’État? Que si elle n’est pas conforme à cette nature,
des artifices, des tempéraments et des précautions oratoires dont l’orateur a dû les entourer, signifient ceci: nous hommes politiques, nous faisons les lois, mais, vous clergé, vous gardez sur nos cœurs ( il eût été plus simple et plus exact de dire sur nous ) tout votre empire. C’est comme si l’on disait: les lois que nous faisons nous les faisons disciplinés et façonnés par vous, et c’est par votre esprit que nous sommes guidés et inspirés en les faisant. C’est là le sens de ces paroles. Dire, en effet, qu’en France le clergé est tout-puissant ce serait trop dire. Hais qu’ il exerce une action qui pénètre partout, et se fait partout sentir, c’est ce que personne n’osera contester. Et cette action il l'a exercée de tout temps et sous tous les régimes, et elle est subie par ceux-là mêmes qui affectent de la combattre et de s’ en être affranchis. C’est ce que m’a appris uoe longue expérience personnelle. Quelqu’un a dit que le français est ou voltairien, ou catholique. Je ne veux pas examiner jusqu’à quel point cette distinction est exacte. Mais ce que j'ose affirmer c’est qu’en y regardant bien, on retrouverait le catholique sous l’épiderme du voltairien. Voltaire lui-même, l'élève des jésuites, ne se brouilla jamais avec ses anciens maîtres. Tout au contraire, il entretint avec eux des rapports amicaux. Quand l’ordre fut supprimé, il en recueillit six à Ferney, et ce qui ne surprendra pas moins, c'est qu’il avait un aumônier, (Voltaire qui a un aumônier!) et que cet aumônier était un jésuite, le père Adam avec qui il faisait le soir sa partie. Voy. plus loin $ XVIII.
l'opinion sur laquelle elle est fondée ne peut être qu'une opinion erronée et passagère qu'on doit par cela même combattre et corriger.
Et ces considérations répondent également à l'autre objection, savoir, que la doctrine de la subordination de l’État à l'Église va se heurter contre les progrès et les conquêtes des temps modernes, qu’elle est un regrès, un retour à je ne sais quelle époque antédiluvienne. Regrès et progrès sont des mots, et des mots dont la science doit déterminer la signification, non suivant l’opinion, mais suivant la nature des choses. Les nations se développent, progressent, atteignent une certaine limite. Lorsqu’elles franchissent cette limite, leur progrès est un progrès suivant l’opinion et l’apparence, mais dans la réalité et la vérité elles reviennent en arrière, précisément parceque la limite c'est la nature des choses, la nécessité, l'idée. Elles reviennent donc en arrière, soit par une réaction violente, soit, ce qui est plus fâcheux encore pour elles, en tombant et en disparaissant du théâtre de l'histoire. Et ce retour en arrière est dans l’idée et dans la vérité un progrès, sinon pour les nations elles-mêmes, pour l'humanité. Par conséquent, ce qu’ il faut ici aussi examiner ce n’est pas si la doctrine de la subordination de l’ État à l’ Eglise est une doctrine surannée, mais si elle est conforme à l’idée de l’Église et de l’État. Car, si elle est conforme à cette idée, fùt-elle une doctrine préadamitique, il faudra la faire revivre, mais la faire revivre comme on fait revivre les morts, c'est-àdire en l’animant d'un souffle de vie nouvelle ; ce en quoi réside le progrès véritable.