XII
Nous disons donc que la religion et l’État sont fondés sur une nature, ou raison absolue, que leurs rapports sont déterminés par cette raison, laquelle fait précisément que l’État est étroitement lié à la religion, mais qu'il est lié à la religion suivant un rapport de subordination, et que dans ce rapport sont contenus à la fois leurs conflits, leur bien et leur vérité.
Et, d’abord, en envisageant ce rapport même d’un point de vue extrinsèque, et qu’on pourrait appeler le point de vue de l’opinion, on voit déjà qu’il est tel que nous l’avons défini, un rapport où l’État est subordonné à la religion. Que dit, en effet, l’opinion? La sphère de la religion c’est le spirituel, et la sphère de l’État c’est le temporel. Eh bien! En disant cela elle reconnaît implicitement la suprématie de la religion. Qu'est-ce qu’en effet que l’homme si ce n'est l'esprit? Et qu'est-ce qui distingue l’homme de l’animal si ce n'est l’esprit, et plus spécialement ces sphères de l’esprit qui se rapprochent le plus de l’absolue vérité? En attribuant, par conséquent, le spirituel comme domaine propre et spécial à la religion, n’admet-on pas, qu'on le veuille ou non, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, que l’État qui est renfermé dans le temporel est subordonné à l’Église?
C’est précisément pour échapper à cette nécessité et à ces prémisses, et à ces prémisses posées par l'opinion elle-même, que celle-ci a recours à toute espèce d'expédients, d’artifices et de subterfuges. Ainsi elle vous dit : par spirituel j'entends les choses d’un autre monde (c’est ce que quelques uns, pour donner à l'expression une apparence plus sérieuse, appellent
choses étemelles) c’est-à-dire cette partie, il serait plus exact de dire ce petit coin, de la conscience qui concerne les rapports de l'homme avec Dieu. Et après avoir ainsi mutilé la religion, et l’avoir étendue sur ce lit de Procuste, elle ajoute: vous religion, vous êtes libre; seulement, ne mettez pas le pied hors du cercle que je vous ai tracé, autrement je me verrais obligée de vous le trancher, car vous envahiriez mon domaine, le temporel. Et avec cette habile manœuvre, d’un côté elle élude la conséquence que nous venons d’indiquer, et, de l’autre, elle se flatte d’accomplir la séparation de l'Eglise et de l’État.
Or, y a-t-il, je le demande, une conception plus artificielle et plus fâcheuse que celle-ci ? Et que devient dans cette conception l'unité de l'esprit, cette unité qui est la source de la puissance véritable de la société? Et l'État qui croit trouver sa force et son indépendance dans cette séparation violente et dans cette mutilation de la religion, en réalité ne se mutile-t-il pas par là, et ne se dégrade-t-il pas lui-même? Comment! La religion dont l'objet sont les choses éternelles, Dieu, sera réléguée dans on ne sait trop quel autre monde, et dans un recoin obscur de la conscience? Et cet objet qui ranplit de lui-même l'univers, et que l’intelligence rencontre partout en elle-même, et hors d'elle-même, cet objet n’aura rien à voir dans les choses de ce monde? Et la justice, la force, le droit, et cette union intime des esprits qui doivent se réaliser dans le domaine des choses temporelles, et dont l’État a besoin pour atteindre ses fins, d'où viennent-ils, et où trouvent-ils leur appui le plus solide si ce n'est dans cet objet? Et qu’on ne dise pas que pour remplir cette lacune dans le temporel l'État a son domaine spirituel qui diffère de celui de la religion, c'est-à-dire la science et la philo-
sophie. En admettant même, ce qui n’est nullement, que la science et la philosophie soient dans l'État comme moments ou fonctions de son idée, elles ne sauraient de toute façon remplacer la religion. La religion et la philosophie, quelque intimes que puissent être, d’ailleurs, leurs rapports, ont chacune un champ spécial et ne peuvent se remplacer l’une l'autre. Et puis, si l'État a son domaine spirituel, pourquoi ce domaine ne lui sufflrait-il pas? Pourquoi, au lieu de se séparer d’une compagne aussi incommode, ne simplifie-t-il pas la question en s’en débarrassant tout à fait? 11 possède, en effet, le moyen de la simplifier ainsi, car il possède la force! Mais qu’arrivera-t-il s'il ne possède pas le droit? Il arrivera ce qui arrive dans d'autres sphères et dans d'autres rapports. La multitude, le nombre, l'armée, par exemple, ou les disciples possèdent eux aussi la force, et il peuvent s'en servir pour se débarrasser de leur chef, du général, ou du maître. Mais qu'arrive-t-il? C'est qu'en frappant leur chef ils se frappent eux-mêmes. Et il ne sert de rien qu' après avoir enchaîné leur maître sur sa chaire les disciples viennent lui dire: maître, nous te rendrons la liberté, mais à condition que tu nous accordes nos demandes, et que dorénavant tu agisses comme nous l'entendrons; ou bien, que pour justifier leur action ils accusent leur maître d'être sévère, injuste et incapable. Ces plaintes seraient-elles fondées, que leur action n'en serait pas moins blâmable. J'entends dire 'que les disciples en chargeant de chaînes leur maître, chargeraient de chaînes cette discipline et cette force qui sont dans l’enseignement, et cette fonction que l'enseignement est appelé à remplir dans la science et dans la société. 11 en est de même de l'armée et du général, ainsi que de tout autre rapport semblable, et, par conséquent, de l’Église et de l’État et de leur rapport. L’Etat peut posséder et
employer la force, mais par là qu’il n’a pas avec lui le droit, la force qu'il emploie n’est pas la force rationnelle, mais la violence, la reproduction de la nature et de l’animalité dans les hautes sphères de l'esprit. Et ici aussi il ne sert de rien que, pour se justifier, il vienne dire à lareligiôn: mon intention n'est par de vous laisser ainsi dans les chaînes, mais, au contraire, de vous en délivrer et de vous rendre la liberté, pourvu cependant que ce soit moi qui vous la rende, et qui vous rende telle liberté qui me convient et que je croirai avantageuse pour tous les deux. Car la religion pourra tenir à l’Etat le même langage que le maître pourrait tenir à ses disciples. Chers disciples, pourraiMl dire, me voici enchaîné sur ma chaire. Mais, je ne sais pour quelle raison, vous me paraissez vouloir revenir à de meilleurs sentiments en me promettant la liberté sous certaines conditions. Voyons. D'abord, pourquoi m'avez-vous ainsi enchaîne? Et pourquoi, après m'avoir infligé cette honte, venez-vous me rendre mes droits et ma liberté? Cela seul suffirait pour montrer que vous n’êtes que des disciples. Car, comme ce n’est pas de vous que je tiens mes droits, ce n'est pas vous non plus qui pouvez me les enlever ou me les rendre. Et ces droits demeurent immuables et entiers, que je sois libre ou dans les chaînes, précisément pareeque je suis votre maître, et que vous êtes mes disciples, et qu'étant votre maître ces droits je les tiens de moi-même, c'est-à-dire de la nature des fonctions dont je suis revêtu. Et ne voyez-vous pas qu'en agissant comme vous avez agi vous intervertissez les rôles et renversez l'ordre nécessaire des choses? Tandis que c’est moi qui, en vous distribuant l’enseignement et le savoir, puis vous rendre puissants et libres, vous me chargez déchaînés, et venez ensuite m'offrir une liberté qu'il n'est pas en votre
pouvoir de me donner, que je ne dois pas accepter de vous, et qui, si je l'acceptais, dégraderait, anéantirait môme l'enseignement? C'est là le langage que le maître aurait le droit de tenir à ses disciples, et que la religion a aussi le droit de tenir a l’Etat. Et ici l’on pourra mieux voir si je me trompais ou j'exagérais lorsque je disais que la signification interne et réelle que cache la formule « L’Eglise libre dans l'État libre » on la trouve dans son contraire « l'Église esclave dans l’État esclave ». C’est que le vrai réside dans l'union de l’ Église et de l’ État, et dans la subordination de celui-ci à celle-là. Un État où l’on brise, ou l’on intervertit ce rapport est un État suspendu dans le vide, un État où il n’y a pas ce centre fixe, cette finalité, cet idéal absolu, ce porru unurn est necessarium, qui en lie et en vivifie les parties, c’est, en un mot, un Etat athée.
Mais qu'est-ce que la Religion, et qu’est-ce que l’État? Nous voici arrivés à un des points culminants du problème, point qui, difficile par lui-même, est rendu plus difficile encore par certaines notions préconçues et par certaines fausses habitudes de notre esprit, habitudes engendrées par des causes diverses qu’il serait long d'énumérer ici, mais qui viennent toutes aboutir à celle-ci, savoir, que nous ne pensons pas l'idée, et l’idée systématique de la Religion et de l'Etat. 11 suit de là qu’au lieu de penser la Religion et l’État et leurs rapports, tels qu’ils sont suivant leur nature et leur nécessité déterminées et spécifiques, nous les pensons d'une façon indéterminée, en les unissant, par exemple, ou en les séparant arbitrairement, ou en attribuant à l'un ce qui appartient à l'autre, ou.et^surtout.en y considérant certaines conséquences, certains usages et certaines fonctions subordonnés ou extrinsèques, et en substituant ces conséquences, ces usages et ces
fonctions à leur nature intrinsèque et essentielle. C’est ce qui engendre en nous l'habitude de penser et de juger la Religion et l’État non en eux-mêmes et pour eux-memes, et par ce qu'ils sont réellement, mais par l'usage qu’on en peut faire, et par l’utile qui peut en dériver. C’est ainsi, par exemple, que nous nous représentons l’État comme la sphère qui contient toutes choses et, en partant de cette représentation indéterminée, nous concluons que l'art, la religion, la science et la philosophie sont contenus dans l’État, et lui sont subordonnés. Par contre, en considérant l’État d'un autre point de vue et suivant d'autres principes, nous le faisons descendre de sa haute sphère au-dessous de l’individu, et nous disons qui l’État n'est qu'un certain moyen institué pour l’individu, pour la satisfaction de ses besoins, de ses intérêts et de ses fins. Et nous suivons le même procédé dans le champ de la religion. Ici aussi, en partant de je ne sais quelle conception indéterminée de la religion, comme, par exemple, de cette conception que l’objet de la religion c'est l’infini, et puis considérant cet objet infini indéterminé du point de vue de l’usage et de l’utile, nous le déterminons non d’après sa nature absolue, mais d’après l'utile. Et, en suivant cette voie, nous disons que l'objet de la religion consiste à moraliser les hommes at à les rendre meilleurs, ou bien à promouvoir la paix entre eux, ou bien encore à les préparer il une vie future; ou en considérant le rapport de la Religion et de l'Etat nous concevons la Religion comme un moyen de discipline et de gouvernement. Toutes ces choses peuvent être plus ou moins vraies, mais elles ne sont pas la religion, et par suite la religion subsisterait, lors même que ces choses ne seraient point. Il faut même dire que précisément parcequ'elles ne sont pas la religion, qu'elles n'en constituent pas la nature
spécifique et la nécessité, elles en cachent et en altèrent la notion véritable, et qu’on peut même y puiser des arguments contre la religion elle-même. Si l’on enseigne, par exemple, que l’objet de la religion consiste à promouvoir la bonne volonté et la paix parmi les hommes, et qu’on voie ensuite que c’est le contraire qui arrive, et que non-seulement la religion ne favorise et ne cimente pas la paix, mais que les peuples les plus religieux ont été les peuples les plus belliqueux, on en conclura qu' elle est impuissante et trompeuse , et qu'il serait plus avantageux de n’avoir pas de religion. La faute cependant n’en est pas à la religion, mais bien à celui qui en dénature l’objet. Car la religion n'a jamais dit, et ne peut dire que la paix est son objet et sa fin. Non, ce n’est pas elle qui le dit, mais on le lui fait dire en la dénaturant et en la mutilant, et en la mutilant dans ses enseignements et dans son histoire, c’est-à-dire en citant, je ne sais quel fait ou quel passage, et en ignorant ou en supprimant d'autres faits et d’autres passages qui établissent le contraire. La vérité est que la religion enseigne et favorise aussi bien la guerre que la paix, et que le Dieu véritable n’est ni le Dieu de la paix ni le Dieu des armées, mais le Dieu de la paix et des armées tout ensemble.
Et elle n'est pas plus fondée la doctrine suivant laquelle l’objet de la religion consisterait à rendre l’homme meilleur, dans le sens du moins où l'on entend ordinairement cette expression, c’est-à-dire en ce sens que le paradis terrestre et l'innocence préadamitique seraient l’idéal de l'humanité. Cette doctrine n’a été non plus enseignée par aucune religion, et par la religion chrétienne moins peut-être que par les autres. De fait, si la religion chrétienne n’est pas tout entière dans l’incarnation et la tédemption, celles-ci en
constituent cependant des dogmes essentiels, à telle enseigne qu’elle ne serait pas ce qu’elle est sans ces dogmes. Par conséquent, la chute, la faute, le péché en est aussi un élément essentiel, aussi essentiel que la rédemption. On dira peut-être que c'en est un élément négatif, mais que ce n’en est pas l’élément positif et final. Mais dans l'état actuel de la science, ces distinctions il faut les écarter, car elles n’ont pas de sens. En admettant que le péché soit un élément négatif, s’il est essentiel, peu importe que ce soit un élément positif ou négatif. C’est comme si l'on disait que dans la couleur l’élément obscur n’est pas aussi essentiel que la lumière, parcequ’on conçoit l’obscurité comme l’élément négatif de la lumière; ou que dans l'électricité le fluide négatif n’est pas aussi essentiel que le fluide positif, parcequ'il est négatif. Par conséquent, un des moments essentiels de la doctrine chrétienne réside dans la connnaissance du mal et dans le péché, et avec la connaissance du mal et le péché commence non-seuleinpnt l'histoire de l’humanité, mais l’histoire de la divinité, autant que le divin est dans l’humanité et l’histoire. J’entends dire, que la religion chrétienne n’exclut point le mal et le péché, qu'au contraire elle l'implique comme un moment nécessaire de sa doctrine et de son objet. Et, si elle est la religion absolue, elle ne l'est pas parceque le péché est hors de son objet, on ne saurait dire où ni comment, mais parcequ’il est dans son objet. Le mal et le péché on ne les combat pas et on n’en triomphe pas hors du mal et du péché, mais là où ils sont et en y participant. J. Christ n’a triomphé du péché et de la mort qu’en descendant dans le champ du péché et de la mort, c’est-à-dire en se faisant chair et en mourant. Ce père de l’Église eut donc raison de s’écrier « Félix culpa qiuv tantarn mentit g loriam ! » Et la
Bible elle-même nous apprend que Dieu ne chassa pas Adam du paradis terrestre parcequ’ayant mangé du fruit défendu Adam avait acquis la science du bien et du mal, mais parcequ'avant acquis cette science il était devenu semblable à lui. Ce qui signifie que celui qui possède non-seulement la connaissance du bien, mais aussi celle du mal est plus près de l'absolue perfection que celui qui en est privé, et qui demeure dans un état d'innocence enfentine et préadamitique. Et, en entrant plus avant dans la signification intrinsèque du récit biblique, on verrait que Dieu, ou celui qui a parlé pour lui n'a pas seulement entendu dire qu’il possède la connaissance du bien et du mal, mais qu'il est le principe du bien et du mal, Dieu étant précisément l’unité de l'être et de la connaissance.
Et l'on dénature aussi la notion de la religion lorsqu'on se la représente comme un moyen de discipline et de gouvernement. La religion discipline et gouverne les âmes, mais non comme moyen; en d'autres termes, discipliner et gouverner les âmes est une des conséquences de son objet, ce n'est pas son objet spécifique lui-même. Lorsqu'on change cet objet en moyen, et surtout en un moyen de gouvernement politique, on n’a plus la religion, mais un être hybride et monstrueux qui n'est ni la religion ni l'Etat. Ce qu'on ne doit pas attribuer, comme on pourra le penser, à l'union de la religion et de l'État, d'où l'on tirerait la conclusion que cela n'aurait pas lieu si la religion et l'État étaient séparés, mais bien à certaines imperfections, à une certain finité de la religion et de l’État dont il sera question plus loin, et qui font que l’Etat abuse de ses droits et de sa force, et que la religion, oubliant son objet, plie et s'incline devant l’influence et les ordres de l’État. Et il n'en serait pas autre-
ment, si l’on en décrétait la séparation. Car la nécessité unit ce que l’artifice, ou l’arbitraire sépare. C’est ce dont nous fournit un exemple la nation même qu’on propose comme modèle de la séparation. Qu’est-il arrivé, en effet, en Amérique pendant la guerre de sécession? Les Églises ont-elles gardé une attitude indépendante comme si elles étaient réellement séparées de l’État? En aucune façon. L’Église du Sud s’est déclarée pour le Sud, et l’Église du Nord s’est déclarée pour le Nord, exactement comme cela serait arrivé dans un pays où l’Eglise et l'Etat ne sont pas séparés. Et de ce que la séparation est écrite dans la loi, il ne suit nullement qu’il n’y ait pas de rapports entre l’Église et l’État. Qu’on prenne, par exemple, l’élection du président. Est-ce que la religion, et les influences réligieuses, soit catholiques soit protestantes, n’interviennent pas dans ce grand acte? Est-ce que le candidat ne doit pas tenir compte de ces influences, et tâcher de se les rendre favorables? Je pourrais ajouter d’autres faits et d’autres arguments pour montrer comment la religion pénètre en Amérique dans la société civile, et par suite comment elle agit et réagit plus ou moins directement sur l’État, et qu'elle y pénètre avec une telle intensité que si un beau jour nous autres Européens nous étions transportés en Amérique , nous qui nous plaignons de l’ intolérance de nos églises et de leur prétention d’avoir une main dans les affaires de l’Etat, nous trouverions peut-être l’atmosphère de la liberté américaine avec son rigorisme et son puritanisme religieux peu faite pour nos poumons, et nous regretterions l’atmosphère moins rigide et plus respirable pour nous de la vieille Europe. Mais les considérations qui précèdent éclaircissent suffisamment le point en question.