‹ Cavour et l'église libre dans l'état libreChapitre 19 sur 28 · S XIII · texte numérisé non relu

S XIII

Il y a dans la religion chrétienne deux préceptes fondamentaux qui résument toute sa doctrine. Le premier nous enseigne qu'il faut aimer Dieu pour lui-même et parcequ'il est le souverain bien ; et le second qui détermine le premier, et renferme un plus haut enseignement, nous prescrit de l'aimer et de l'adorer en esprit et en vérité. Ce sont là la loi et les prophètes. Et c'est là aussi le mystère ou, si l'on veut, le problème qui s'agite dans la conscience chrétienne, et autour duquel tournent sa vie religieuse et scientifique, et partant la vie et l'histoire du christianisme. Nous examinerons plus loin quelles sont parmi les nations chrétiennes celles qui se sont posé ce problème sous une forme plus déterminée et plus profonde, et quelle est aussi entre les diverses solutions qu’elles en ont données celle qui répond le mieux à cet idéal de la doctrine chrétienne. Ici nous devons d'abord reprendre les questions que nous nous sommes posées ci-dessus, et, commençant par l' État, nous devons vous demander de nouveau : qu'estce que l'Etat? En d'autres termes, quelle est dans le système de l’Esprit, dans ce système qui contient l'individu avec sa nature animale et rationnelle, la famille, le commerce, la justice etc., cette sphère qu’on appelle l'État? Quelle en est la nature, et quelle en est la fonction spéciale?

11 résulte déjà de ce qui précède, et surtout de ce qui a été dit sur la nécessité et le système, que l’ individu, la famille etc. ne sont pas seulement contenus dans l’État, mais que c’est l’ État qui lés engendre et les fait ce qu' ils sont, en leur communiquant ce caractère déterminé , rationnel et humain , et aussi ces droits et cette liberté qu’ils ne posséderaient

point si l’État n'était pas, ou s’ils se plaçaient hors de l'État. C’est ce qu’on reconnaît implicitement en admettant que l’homme est un être essentiellement social, et qu'il ne peut être ce qu'il est et doit être, suivant sa nature rationnelle et achevée, qu’en vivant en société. Car c’est l’État qui en pénétrant dans la substance informe de l'être social en façonne, en lie et en harmonise les parties, et construit ainsi la vie sociale. Mais comment, et en quel sens l’ État est-il cette force, ce principe? L’Etat est ce principe précisément comme unité, et comme unité concrète et active, comme énergie de l’être social. L’être social, en effet, n’est pas un agrégat, un mélange d’éléments et de parties, mais un tout déterminé, un organisme. Or, de même que la vie, et l’énergie de la vie, la sensibilité, en s’emparant de la matière inorganique, l’organise, et y réalise l’idée de la vie, de même l’État, en s'emparant de la matière informe de l’être social, l'organise à sa façon, c'est-à-dire conformément à son idée. Par conséquent, l'État est cette sphère où l'esprit d'un peuple atteint à la conscience de son unité, de sa puissance et de son droit. l)'où il suit que la faiblesse, l'affaissement de l'État doit nécessairement envahir le corps social entier.

Or, cette sphère de l’unité de l'esprit c’est la sphère de la loi, et, par conséquent, un peuple ne s'élève à la conscience •le son unité et de sa puissance que par la loi ; ce par quoi il faut entendre non-seulement que la loi soit faite et promulguée, mais qu'elle soit aussi exécutée. Car la loi n’existe dans sa réalité et dans son unité qu'autant qu’elle est exécutée. En d'autres termes, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif peuvent être, plus ou moins, matériellement partagés, mais, comme ils sont indivisiblement unis dans l'idée, ils doivent s'unir et s’harmoniser dans le fait, de telle sorte que là où

la loi n'est pas exécutée, ou est mal exécutée, elle n'est pas la loi, et, en réalité, elle n’existe pas. 11 vaudrait même mieux, en un sens qu'elle n’existât pas, car l'efficace et la réalité de la loi résident plutôt dans l’exécution que dans le précepte abstrait et virtuel. Et c'est avec raison qu'on a dit qu’une mauvaise loi bien exécutée est préférable à une bonne loi mal exécutée.

Ainsi donc l’esprit d'un peuple trouve sa force et son unité dans la loi, c’est-à-dire en se donnant la loi, en l’exécutant et en s’y soumettant. Cependant, cette force et cette unité qup l'esprit d'un peuple puise dans la loi ne sont qu’une certaine force et une certaine unité, ce ne sont pas la force et l' unité absolues. L'esprit d’un peuple n’est pas tout entier dans la loi, mais il s’élève au-dessus de la loi par la raison même qu’il la fait, et qu’ayant le droit de la faire il a aussi le droit de la défaire. 11 est même vrai de dire que sa vie réelle et concrète ne consiste pas à faire la loi, mais à la faire et à la défaire tout ensemble. Et plus haute et plus énergique est sa vie, et plus profond est ce devenir, cette ardeur, ce travail de décomposition et de recomposition. Or, qui est-ce qui meut et agite ainsi l’esprit d'un peuple? I)'où vient cette dialectique qui l'incite sans cesse à dévorer, nouveau Saturne, ses enfants et à abattre l’idole qu’il a élevée la veille, c'est-à-dire lui-même? C’est la présence en lui d'un autre esprit auquel il est intimement et indissolublement uni, qui le meut et se meut en lui, et qui suscite en lui ce conflit, cette douleur et cette contradiction absolue d'où jaillit l’étincelle divine qui l’illumine et le brûle à la fois. Cet esprit n’est autre, en effet, que l’esprit divin, l’esprit universel, ou, suivant l'expression hégélienne plus exacte et plus profonde, l'Esprit du monde. C’est là la

contradiction, et c’est là la limite où viennent se rencontrer, c'est-à-dire se heurter et s’unir l'État et la Religion, l’esprit fini et l'esprit infini.

Et, en effet, l’esprit d’un peuple, ou l’État, en tant qu'unité concrète de cet esprit, par là qu' il trouve et sent en lui-même et dans la finité de son unité, l’infini, la justice, le bien, le savoir infini, en un mot, l’idée ou l’unité absolue, s'efforce de réaliser cette unité dans le limites mêmes de sa finité, en étendant, autant qu’il est en lui, ces limites, c’est-à-dire en luttant au dehors sur le champ des conquêtes et de la gloire, et en se formant et se réformant intérieurement. C'est dans ces luttes et dans ce travail de formation et de réformation que sa vie se développe et se réalise et que s’accomplit sa destinée.

S'il en cet ainsi, et s’il est exact ce qui a été dit précédemment sur la contradiction, la nécessité et le système, on devra également admettre que dans cette union contradictoire, dans cette différenciation de l'esprit, et par suite dans cette lutte (quelles que puissent être, d'ailleurs, la forme et l’intensité de la lutte) l’État est subordonné à la religion, et que c'est dans cette union où l’Etat entre comme moment subordonné de la religion que réside le rapport de la religion et de l'État. Et ce rapport, je dois le dire encore, on ne doit pas se le représenter comme un rapport accidentel, et comme si l’État pouvait être sans le religion, et celle-ci sans l’État, mais comme un rapport nécessaire et absolu, comme un rapport de deux sphères nécessaires dans le système, mais dont l'une est plus nécessaire et occupe une place plus élevée que l’autre.

Quel est, en effet, l’objet de la religion? C'est Dieu, l’absolu, l'absolue vérité, c’est-à-dire la vérité qui n’est pas une

vérité abstraite ed indéterminée, mais la vérité concrète et systématique, l'unité comme unité systématique de l'être et de la connaissance, en un mot, comme esprit absolu. Mais, en disant que c’est là l 'objet de la religion, on emploie une expression impropre et inadéquate. Dieu n’est pas l'objet de la religion en ce sens que la religion serait d’un côté, et Dieu de l'autre, et comme si Dieu venait se placer devant la religion et qu’il demeurât hors d'elle. Si telle était la religion, elle ne serait qu’une forme subjective et contingente, une forme vide, sans substence et sans contenu, puisqu'elle ne contiendrait pas son objet, Dieu. Par conséquent, la religion, qu'on en considère la forme ou le contenu, n’est une institution essentiellement divine qu’autant que Dieu est en elle, et elle n'est une institution essentiellement nécessaire qu'autant qu’elle est un moment, un sphère nécessaire de l'esprit absolu.

En effet, Dieu, ou l'esprit absolu est partout, il est la mens agitât molem, le spiritus inlus alit, le créateur du ciel et de la terre, mais il n'est pas partout de la même façon. Et c'est là précisément le système. Et non-seulement il est, mais il se révèle aussi partout, car être et se révéler sont choses inséparables dans l'absolu. Un Dieu qui ne se révèle point n'est pas le Dieu créateur, et par suite il n'est pas le Dieu véritable ; car le Dieu créateur est un être plus parfait qu’un Dieu qui ne crée point; et, par conséquent, il est le Dieu véritable. 11 faut même dire que la création, et la création éternelle est, en un sens, l'acte absolu de la nature divine.

Or, créer c’est se révéler, et se révéler non-seulement à d’autres que soi-même, niais aussi à soi-même. Par conséquent, de quelque façon qu'on entende la création, qu'on l’entende comme un acte absolu et étemel, ou comme un

acte absolu dans le temps, Dieu s'est révélé, et se révèle à lui-même dans la création. Mais la sphère spéciale de la révélation c’est l’esprit. La nature révèle, mais elle ne se révèle pas à elle-même, et partant elle ne contient que virtuellement la révélation. Elle est la virtualité, elle n'est pas l'acte de la révélation. Cceli ennrrnnt gloriam Dei. Les cieux racontent la gloire de Dieu, mais ils ne sont pas Dieu. Dieu est dans les cieux, puisque les cienx en célèbrent la gloire, mais il y est comme un Dieu silencieux et mort, et non comme le Dieu qui engendre la gloire, le Dieu vivant dans la plénitude et la vérité de sa nature. C’est seulement dans l'esprit que s'accomplit le mystère de la révélation et, par suite, de la création. Vent creator Spiritus. Car, je le répète, celui qui révèle crée, et celui qui crée révèle, et il crée et révèle en lui-même et pour lui-même. C'est ainsi qu’il est l'alpha et l'oméga, principe et fin, en un mot, esprit créateur absolu.

Mais si le domaine de l’esprit est le domaine de la révélation, et s'il est vrai de dire en un sens général que partout dans l'esprit il y a révélation, celle-ci ne s’y accomplit pas cependant partout de la même façon. Et si l’on examine la question sous sa forme déterminée et systématique, l’on verra que dans les sphères inférieures de l’esprit, dans l'individu, par exemple, et dans ses rapports individuels, ou dans la famille et dans les rapports, ou bien encore, dans la sphère de la justice. Dieu ne se révèle pas comme Dieu, comme principe créateur et universel des êtres. C'est seule-' ment dans les hautes ragions de l’ Etat, de la Religion et de la Philosophie que s'accomplit cette révélation (1).

(1) Comme cette recherche a spécialement pour objet les rapports de

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