‹ Cavour et l'église libre dans l'état libreChapitre 20 sur 28 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Et ici nous devons nous demander de nouveau, quelle est la raison qui fait qu’il y a conflit entre la Religion et l'État? La raison de ce conflit échappe aux séparatistes, de même que leur échappent la raison et le bien de tout conflit en général. Et c’est précisément parceque cette raison et ce bien leur échappent qu’ils ont recours à une séparation irrationnelle et impossible. Or, la raison de ce conflit réside en ceci, savoir, que l’Etat et la Religion sont si étroitement unis que, lorsqu'on considère leur nature et leur rapport, la difficulté qu’on rencontre ne consiste pas autant à les unir qu'à les séparer, c'est-à-dire à déterminer le moment de leur différence. En effet, dans cette haute région de l'esprit la Religion et l’État sont les deux sphères les plus intimement unies, et par cela même les plus opposées. Car les contraires ne sont des contraires que parcequ’ ils constituent les différences d'une seule et même unité, ce qui fait qu’ ils sont l’un dans l’autre, leur unité ne se réalisant et n’étant ce qu'elle est qu'en s’y différenciant et en les conciliant tout à la fois, c’est-à-dire en faisant que l’un passe et soit dans l'autre. C’est ainsi que

la religion et de l’État, pour ne pas compliquer la question, j’ai écarté l’art, bien que l’art appartienne, lui aussi, & la sphère de l’esprit absolu. D’ailleurs, l’art et la religion sont si intimement unis qu’en parlant de la religion on parle aussi, d'une certaine façon, de l’art. Quant à la philosophie, je ne pouvais ne pas la faire intervenir par la raison bien simple qu’elle a le droit d’intervenir dans toute recherche scientifique. Il est même plus exact de dire qu’ il n’y a pas de recherche vraiment scientifique là où la philosophie n’intervient pas.

l'être et le non-être, le haut et le bas, le pôle positif et le pôle négatif, la nature inorganique et la nature organique etc. sont ce qu’il y a de plus uni et de plus contraire tout ensemble. Il en est de même de la Religion et de l’État. En effet, l’État ou l'esprit d’un peuple est divin, et Dieu est en lui, en tant que cet esprit réalise et révèle une certaine unité spirituelle, un certain savoir, et un certain vouloir universels, mais, d'un autre côté, il retombe dans la nature, dans le temps et dans l’espace, dans la sphère de la représentation et de la finalité finie, dans le temporel comme on l'appelle; en d'autres termes, Dieu existe en lui implicitement, comme virtualité et aspiration, et non pas explicitement comme objet atteint, comme contenu propre et final. Or cette aspiration que l'État ne peut satisfaire, cet objet qu'il ne peut atteindre et contenir c'est précisément la Religion ou l’Esprit religieux, lequel s’ajoutant à l’État et à l’esprit fini de l’État, y suscite ces aspirations, ces mouvements, ces ardents désirs, en un mot, ces conflits que l’infini suscite dans le fini. Et il faut noter que l'esprit absolu ne descend, et ne peut descendre sous sa forme déterminée, et, pour ainsi dire, organiquement dans la conscience des nations que dans ce point, et par cette rencontre de la Religion et de l’État, de même que la vie, la famille, l'armée, l’État lui-même, ou n’importe quel être ne saurait exister et se mouvoir dans un point quelconque du système, mais seulement dans ce point spécial et en vertu de ces éléments et de ces conflits qui constituent sa nature. Par conséquent, ici aussi, en supprimant ce point et cette rencontre, on supprime la Religion et l’État et tout ce qui s’y rattache et y trouve sa force et son fondement.

Si maintenant nous analysons ce rapport et en considérons les différents aspects, nons verrons, d’abord, que par cela mê-

me que l'esprit infini fait l’objet et le contenu de la re 1 ligion, celle-ci s'élève au-dessus de l'État. Mais comment l’esprit infini s'élève-t-il au-dessus de l’esprit fini? Serait-ce en laissant l’esprit fini derrière lui et hors de lui, si je puis ainsi m’exprimer, comme une sphère à laquelle il n’est uni que par un lien extérieur et accidentel ? En ce cas, il ne serait pas l'esprit vraiment infini, cause et finalité infinie, esprit créateur. Par conséquent, il s'élève au-dessus de l’esprit fini, et le surpasse en l’absorbant en lui-même, comme le cristal absorbe la lumière et la chaleur, comme l’être organique absorbe l’être inorganique. Si ce n'est qu'ici l'on a une absorption plus intime et plus profonde. Dire, en effet, que l’esprit créateur et infini contient l’esprit créé et fini revient à dire qu'il le contient parcequ'il l'engendre, et qu’il l’engendre comme un moment de lui-même, mais comme un moment subordonné (1). Et c'est cet acte générateur qui renferme la contradiction, la lutte et l’union des deux esprits tout il la fois. Car l’esprit créateur, en engendrant l'esprit fini, l’Etat, engendre la scission, la lutte des deux esprits, mais en l’engendrant comme moment de lui-même, ni il ne s’y sépare de luimême, ni il le sépare de lui-même. Voilà comment la plus haute aspiration de l’État, ou, pour mieux dire, l’État luimême, est l'aspiration à l' universel, à l’absolu, à la religion, et comment la religion fait la vie et le fondement de l’État. Et ici il devient plus évident encore comment séparer l’Etat de la Religion c’est le décapiter, c'est le séparer de cet acte générateur qui lui communique la vie et l'être.

D’où il suit aussi que la loi et la liberté religieuses sont la source de la loi et de la liberté politiques, et que là où

(I) Voy. plus loin $ XXI.

l’on prétond établir une certaine égalité, un certain équilibre, et, pour ainsi dire, une certaine neutralisation de droits entre l'Église et l’État, ou bien, en intervertissant les termes, soumettre l'Église à l’État, il arrivera ce qui arrive dans les cas cités plus haut (1), dans l’enseignement, dans l'armée, et en toutes choses en général, car on fausse et on bouleverse par là le système et la nature des êtres : ce qui fait qu'on n’a plus ni l’Eglise ni l’État, ni la liberté de l’Église ni celle de l’État, mais l'Église esclave dans l’ État esclave.

Et l'on n'est pas non plus fondé, pour justifier leur séparation, dans l’égalité, ou dans l’inégalité, ou dans je ne sais quelle liberté imaginaire, à invoquer certains passages de l’Evangile, tels que » mon royaume n’est pas de ce monde » ou « rendez à César ce qui est de César, et à Dieu ce qui est de Lieu ». Lors même, en effet, qu’on devrait entendre littéralement l’Évangile, ce qu’on ne peut admettre, et ce que personne, ni les Apôtres eux-mêmes, ni les pères de l’Eglise, ni les orthodoxes les plus stricts n’ont point admis, ayant tous, plus ou moins, exposé, développé, et interprété la doctrine évengélique ; lors même, dis-je, que l'on devrait s’en tenir à la lettre de l’Évangile, il faudrait, en tout cas, s’attacher surtout à ses traits essentiels, et à l’enseignement, à l’esprit général qui y domine, et non pas y glaner quelques passages qu’on détache du tout pour étayer sa thèse. En soumettant l’Evangile, comme en général tout livre et toute doctrine, à cette espèce de dissection cadavérique on arrive au résultat exprimé par celui qui disait: donnezmoi une ligne de l’Évangile, et je ferai brûler un saint. Mais si au lieu de disséquer ainsi l’Évangile, on y considère fen-

il) Pag. 80 et suiv.

seignement fondamental, et le but suprême qu'on s’y propose, loin d’y trouver la justification, on y trouvera la condamnation de la séparation. Quel est, en effet, le but suprême de lavenue et de l'enseignement de J. Christ? C’est de racheter le genre humain en en renouvelant l'esprit, et de le racheter et d'en renouveler l’esprit en fondant une nouvelle religion. Or peut-on supposer que J. Christ ait voulu opérer ce rachat et cette régénération en coupant l'homme en deux, et en laissant l’esprit fini, l’État, le temporel, ou comme on voudra l’appeler, en dehors de la rédemption ? Y a-t-il une interprétation de l’Évangile plus antiévangélique que celle-là? Ce qu’il faut dire c’est que J. Christ, ayant compris que la Religion est supérieure à l’État, et que pour régénérer l'esprit politique on doit avant tout régénérer l’esprit religieux, fit usage, et dut faire usage d’expressions propres à élever les âmes au-dessus du point de vue de l’État, et à les placer dans la sphère plus haute de la religion. C’est là le sens, l'esprit véritable de l'Évangile, et aussi des passages que nous venons de citer (1).

(I) D’ailleurs, si l’on voulait opposer passage à passage, il serait aisé d’en trouver dans l’Évangile qui ont un caractère tout à fait politique. Par exemple, les passages célèbres contre les riches n’ont-ils pas une signification politique? Et quand J. Christ dit qu’il n'est pas venu porter le paix, mais la division, et que désormais le père sera en division avec la fds, et le fds avec le père (S.l Luc XII, 51-53); ou bien, lorsqu’il dit: que ce qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu ; on bien encore, que la loi et les prophètes ont eu lieu jusqu'à Jean, mais que depuis ce temps le royaume de Dieu est annoncé (S.t Luc XVI, 15-16), tous ces passages ne se rapportent-ils pas à la constitution des sociétés, n’ont-ils pas une portée politique? Et qu’on

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