‹ Cavour et l'église libre dans l'état libreChapitre 22 sur 28 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Mais qu’est-ce que l’idéalisme absolu? Comment contientil, et démontre-t-il la religion? Et comment la foi et la religion peuvent-elles s’accorder avec lui ? Et ne doit-on pas dire plutôt qu’en transformant la foi et en la remplaçant, il la détruit? Et vous qui d’une main accordez une si haute fonction à la religion, ne la lui enlevez-vous pas de l’autre en l’absorbant ainsi dans la philosophie? Ces questions auxquelles répond déjà en partie ce qui précède nous les retrouverons plus loin après en avoir examiné d’autres qui doivent nous y ramener comme à celles qui contiennent la solution finale du problème de la vérité. Par conséquent, laissant ici de côté la philosophie, l’idéalisme et ses rapports avec la religion, portons de nouveau notre attention sur la religion et l’État pour les considérer dans l’ histoire de nos temps et des nations modernes.

Quand on réfléchit sur les causes qui ont amené la doctrine de la séparation de la religion et de l’Etat, doctrine qui trouve son expression la plus Adèle et la plus trompeuse dans la formule de Cavour — la plus trompeuse précisément parcequ’elle promet une liberté qu’elle ne saurait donner— quand dis-je, on réfléchit sur les causes qui ont amené cette doctrine, on en découvre principalement deux: la croyance en la toutepuissance de l’Etat, et l’ indifférence religieuse qui va de plus en plus en augmentant, deux causes qui se donnant la main, et, en quelque sorte, s’engendrant l’une l’autre, ont fini par obscurcir et fausser la notion de la vérité et de la liberté.

L’État est tout-puissant. Il est la source de tout bien, de

toute force, de tout droit. 11 peut tout ordonner, unir et séparer, faire et défaire à sa guise, et, par conséquent, la religion, et non seulement la religion, mais la science et la philosophie lui sont subordonnées. La conséquence de cette fausse conception de l' État c’est que les esprits se sont halitués à considérer la liberté politique comme la plus haute liberté, et à chercher dans la solution du problème politique la solution du problème de la vérité. En d’autres termes, le critérium politique est devenu le critérium de la vérité.

D’un autre côté, l'affaiblissement de la croyance religieuse, affaiblissement qui va de plus en plus en se changeant on indifférence et en scepticisme, est venu .appuyer et, en un sens, justifier cette prétension du pouvoir politique, et maintenir et pousser les esprits dans cette voie. Car là où s'efface la vérité religieuse il ne restera que la vérité politique, qui se substituera à la vérité religieuse, et s’attribuera le haut domaine de la vérité et le gouvernement exclusif des esprits. L’indifférence peut prendre différentes formes. Dans l'individu elle peut être la négation de la religion, le scepticisme religieux. Dans l'homme politique ou dans l’État elle ne se montre pas sous un forme aussi négative et aussi absolue, mais elle en prend une plus tempérée et, par cela même, plus dangereuse. Le scepticisme religieux a, en effet, l’avantage de la franchise, et puis, comme tout scepticisme, il porte avec lui-même son remède. L’État, au contraire, vous dit: je ne nie pas la religion, je ne suis pas athée, mais indifférent. Et comment êtes-vous indifférent? Je le suis de plusieurs façons. Je le suis, d’abord, parcequeje n’entends plus me mêler des affaires de la religion; en second lieu, parcequ’étant épris de la liberté, je veux que tous, et la religion la première, soient libres comme moi ; et enfin, imitant Dieu

qui embrasse tous les hommes dans son amour, je veux, autant qu'il est en moi, embrasser toutes les religions, les laissant toutes vivre en paix ensemble sous mon égide, et déclarant que pour moi je les trouve toutes également bonnes, ou que, lors même que je les trouverais toutes également mauvaises, je ne dois pas me mêler de ce qui ne me concerne pas, et de ce qui ne concerne que l’homme et Dieu.

Or, cette indifférence est plus fâcheuse que le pur scepticisme, par là même que c’est un scepticisme dissimulé, et

surtout parcequ’elle vicie et bouleverse la notion de la liber- , « té, de cette liberté que l’Etat n'a ni la faculté ni le droit

de donner. Et, d'abord, il n’est pas vrai que l’État ne se mêle pas des affaires de la religion. Le fait même qu'il prétend accorder la liberté à l’Église, une liberté que l'Église ne demande pas, qu'elle repousse même, prouve qu’il s'en mêle. Et puis, voyez l’Angleterre. Est-ce qu’en supprimant ou, comme disent les anglais, en désctablissant l’Eglise d’Irlande l'État n’est pas intervenu dans les affaires de la religion? Aujourd'hui il met la main sur l'Église d’Irlande, demain il pourra la mettre sur l’Église d’Angleterre elle-même. Et que fait en ce moment l’État en Italie si ce n’est d’empiéter sur le domaine de la religion? On dira: l’État ne touche ni au dogme ni à la discipline, mais seulement au temporel. Je ne sais d'abord jusqu’à quel point dans la constitution de l’Église on peut séparer la discipline et le temporel. De toute façon si l'État ne touche pas aujourd'hui à la discipline il n'y a pas de raison pour que, si le besoin l’exige, ou si l'envie lui en prend, il n'y touche pas demain. Pour le dogme, l’État laisse, il est vrai, à l’Église pleine liberté. Mais c'est que le dogme ne le gêne pas, et que pour lui le dogme est une affaire de l'autre monde. Et qu’ importe à l’ État que

Dieu soit un, ou qu'il soit une Trinité, et même qu’il ne soit pas du tout? Aussi, tant que le dogme ne le gène pas, l'État ne touchera pas au dogme, mais si jamais le dogme, descendant des régions célestes où l' État prétend le reléguer, venait le gêner, l’Etat ne se ferait pas faute de faire sentir au dogme sa puissance. C’est qu’au fond l’ État ne croit pas A la religion, et bien moins, j’ai à peine besoin d'y ajouter,

A la philosophie. L’État ne croit sérieusement qu'à une seule chose, à lui-même et à sa toute-puissance. Quant à la religion, ou il la tolère, ou il la subit malgré lui, ou il ne l’accepte que comme une sorte de poésie, ou comme un moyen pour réaliser ses fins temporelles, mais, en réalité, il ne la prend pas au sérieux. Et comment prendrai-je au sérieux ce dont je veux me séparer? Les choses dont je veux me séparer sont précisément celles auxquelles je n’attache aucun prix, que j’estime même dangereuses, tandis que je tiens à me mettre en rapport avec celles que je prise et estime utiles, bienfaisantes, nécessaires. Or, qui est-ce qui vous a fait ce que vous êtes, demanderons-nous à l'Etat chrétien? *

Qui est-ce qui vous a faits vous et les nations que vous gouvernez? A qui devez-vous cette forme, et cet esprit qui vous distinguent des nations de l’antiquité et des nations non chrétiennes ? N’est-ce pas au christianisme ? Mais le christianisme est-il le christianisme sans son dogme? Et s’il n’est pas le christianisme sans son dogme, ce dogme s’est-il envolé dans l’empyrée, ou bien plutôt ne s’est-il pas affirmé ét réalisé au milieu de vous et en vous, en vous communiquant une vie nouvelle et en vous faisant ce que vous êtes? Que signifient donc votre séparation de l’Eglise et de l’État, votre liberté religieuse, et votre liberté du genre hamain? Ce sont là des mots, des formules vides qui, si elles signifient

quelque chose, signifient la négation du christianisme et de vous-mêmes, Etats et peuples chrétiens, et, par suite la négation de l’histoire et de cette vérité qui est dans l'histoire. Dieu embrasse, dit-on, tous les hommes dans son amour. Toutes les religions se valent ; elles atteignent toutes le même but. La belle vérité que celle-là.' Un enfant peut dire cela. Et c'est précisément le langage d’un enfant. Dieu embrasse tous et tout dans son amour. Mais, après avoir dit cela, qu’a-t-on dit? Absolument rien. On n’a pas plus dit qu’en prononçant d’ autres formules indéterminées, telle que « liberté, égalité, fraternité » ou « Eglise libre clans l'Ètat libre »; l’essentiel consistant ici aussi à déterminer comment Dieu aime tous et tout. Car, en nous en tenant ici à cette représentation indéterminée de Dieu, il faudra dire que Dieu n'aime, ni ne peut aimer tout et tous de la même façon, et que si, par exemple, il aime l’animal, il aimera l’homme plus encore que l’animal, et, par conséquent, s’il aime toute religion en général, il aimera surtout celle où il s’est plus • complètement révélé. C’est là le point essentiel qu’il faut

entendre, car c’est là que résident la puissance et la raison à la fois spéculative et historique du christianisme. J. Christ est mort pour le genre humain et Ta racheté. 11 ne Ta pas cependant racheté sans le christianisme ou hors du christianisme, ce qui n’a pas de sens, mais par et dans le christianisme. Et S.* Paul est l’apôtre des gentils ( gentium ) non parcequ’il a considéré comme égales toutes le nations et toutes les religions, mais parceque la religion chrétienne étant la religion de la vérité, la religion absolue, toutes les nations et toutes les religions sont faites pour elle, et partant elles peuvent toutes se racheter en elle, et s'y élever à la vérité.

Or, le christianisme n’a pas constitué la nations chrétien-

nés dans la séparation, mais dans l'union de l'Église et de État, en les façonnant par ses dogmes et ses enseignements qui sont des dogmes et des enseignements déterminés, et nullement des formules indéterminées, expression d’un cosmopolitisme religieux vide de toute doctrine, de toute pensée religieuse réelle et déterminée, et fait seulement pour engendrer le trouble, la confusion et le néant dans les consciences.

Mais que prétendez-vous? pourra-t-on m’objecter. Quelle est votre pensée? Et à quelle conclusion voulez-vous en venir? Car vous dites: je ne veux pas la séparation de la religion et de l’État: je nie que l'Etat ait le droit de régler les affaires de la religion, et, au contraire, je soutiens qu’il est subordonné à la religion; et je soutiens aussi que le christianisme est la religion véritable. C'est là votre thèse. Et puis, à côté de tout cela, vous venez nous dire que le christianisme est malade et qu'il a besoin d'un médecin. Mais s’il est malade, comment peut-il être la vraie religion, la religion absolue? Et s'il peut guérir, où trouver, pour le guérir, un meilleur et plus puissant médecin que 1’ Etat ? Direz-vous peut-être que la religion peut se guérir elle-même? Mais ce serait un cercle vicieux , un malade ne pouvant se guérir lui-même précisément parcequ’il est malade. Enfin l’indifférence ou le scepticisme dont vous faites un reproche à l'État, n’est-ce pas en réalité un bien, et ne côntribue-t-il pas à la guérison du malade? Si je suis malade, il faut pour guérir que je devienne indifférent, et plus qu'indifférent, hostile au mal qui m’a mis dans cet état.

Sans doute, le moment sceptique est non-seulement utile, mais nécessaire pour la guérison du malade. Autre chose c'est cependant dire que le scepticisme est un moment nécessaire, mais qu’il n’est qu’un moment, autre chose c’est dire

que l'Ètat doit se séparer de la religion, se renfermer dans une indifférence absolue, et ériger explicitement en principe l'égalité des religions ; comme autre chose aussi c’est dire que l’Etat peut avec une certaine indifférence contribuer à la guérison du malade, autre chose c’est dire qu’il puisse lui-même guérir le malade. Car c'est le contraire qui est vrai. Ce n’est pas, voulons-nous dire, l’État qui peut guérir la religion malade, mais c’est la religion qui peut guérir l’État.

Quant à la maladie de la religion, en nous bornant à la considérer du point de vue limité où nous sommes ici placés, c’est-à-dire du point de vue de la religion elle-même, tout point de vue étant limité hors de la philosophie (1), nous ferons observer que l’ indifférence religieuse n'a pas sa source dans l’ État, mais dans la religion elle-même. La religion devient incrédule, elle ne croit plus en elle-même. C’est ainsi que le soleil couchant annonce l’aurore nouvelle, c’est ainsi que la vie naît de la mort. La religion devient incrédule parcequ’un nouvel esprit fermente et se lève en elle; et l’incubation de cet esprit la rend malade et la guérit tout ensemble. C’est là l'histoire, et c'est là aussi le droit absolu de la religion. L’État n’a pas le pouvoir de guérir la religion, par là que la religion a seule le droit de se guérir elle-même. L’histoire des religions est une suite de guérisons semblables. Le christianisme a opéré la guérison des religions anciennes et des anciennes sociétés. Et au sein du christianisme lui-même a eu lieu une première guérison, la guérison opérée par le protestantisme. C’est ce qui nous con* duit à jeter un coup d’œil sur l’histoire et l'état actuel du christianisme.

(I) Voy. plus loin S XX, XXI.

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