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Rappelons d’abord que c’est le christianisme qui a fondé les sociétés modernes, et que par cela même parmi les différents problèmes qui s’agitent dans la conscience chrétienne celui qui domine tous les autres c'est le problème religieux. La question politique, et la question sociale, comme on l’appelle, bien que plus apparentes et, pour ainsi dire, plus bruyantes lui sont subordonnées, et elles sont plus apparentes et plus bruyantes par la raison même qu’elles sont subordonnées, les choses les plus profondes étant les plus cachées. Par conséquent, aujourd'hui comme autrefois, la question vraie et décisive ne roule pas sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais sur la religion.
Le catholicisme et le protestantisme marquent les deux étapes qu’a jusqu'ici parcourues le christianisme. La question qui se présente à cet égard est naturellement celle-ci : le protestantisme constitue-t-il dans le christianisme un progrès relativement au catholicisme?
Si l'on juge le protestantisme suivant la mesure de l’indifférence politique, ou suivant le principe que toutes les religions sont égales, ou suivant l’autre principe que la religion ne concerne que l’homme et Dieu, le protestantisme ne marquera aucun progrès. Tout au contraire, en s'attachant à certains éléments extrinsèques, tels que la quantité, le nombre, et ce qu’on appelle unité catholique, on pourra en conclure que le catholicisme l’emporte sur le protestantisme. C'est lé cependant un critérium antihistorique et antichrétien tout ;l la fois. C’est un critérium antihistorique, car si l'on admet que le christianisme est un progrès par rapport aux religions de
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l'antiquité, on devra aussi admettre que le protestantisme est un progrès par rapport au catholicisme; de telle façon que si en supprimant le christianisme on supprime en un sens l’histoire et la raison de l’histoire, en supprimant le protestantisme on supprimera l’histoire et la raison du christianisme. Quelle signification peuvent avoir, en effet, dans l’histoire le protestantisme et tout ce qui s’y rattache, c'est-àdire la vie intellectuelle, politique, sociale, en un mot, l'histoire des nations protestantes, si le protestantisme ne marque pas un progrès dans le christianisme lui-même? Mais il marque un progrès, comme on va le voir. C’est donc se placer à un point de vue antichrétien que de ne pas vouloir reconnaître dans le protestantisme un progrès relativement au catholicisme.
L’opinion commence à se répandre et à prévaloir que les nations latines sont inférieures aux nations germaniques. On croit la combattre en disant que l'on ne voit pas en quoi les nations germaniques surpassent les nations latines, puisque
celles-ci sont aussi braves et aussi intelligentes, et ont ac-
cornpli d’aussi grandes choses que les premières. Oui, tout cela les nations latines peuvent l'avoir, mais ce qu 'elles n’ont pas c'est la religion des nations germaniques, de celles du moins qui représentent le véritable esprit germanique. C'est là le point central de la supériorité des nations germaniques sur les latines.
Examinons. En considérant le catholicisme en général, on y trouvera la forme la plus élémentaire du christianisme, le christianisme immédiat, naturel, le christianisme qui est encore dans la nalure et le paganisme. C'est le Fils qui n'est pas encore ressuscité, qui n'est pas cette vérité qui doit venir après lui, qui n’est pas l'Esprit. Tout dans le catholi-
cisme est sous une forme représentative et immédiate, tout y est fait pour matérialiser et pétrifier l’esprit. Les dogmes fondamentaux du christianisme y sont, sans doute, mais comme lettre, et non comme esprit. Le culte des images n’est pas un élément accidentel et extrinsèque, mais intrinsèque du catholicisme; car l'image, le symbole, la nature est le champ où il se meut. L’eucharistie n’est pas le Christ ressuscité et dans l'Esprit, mais c’est le Christ caché dans le vin et 1’ hostie, et qu’une formule verbale y fait descendre. En d'autre termes, l'eucharistie n’est pas une commémoration de là vérité, un symbole dont la vérité est dans la foi, et dans l’esprit en tant que foi, mais dans le symbole lui-même. C’est ce qui a fait dire à Hégel que, suivant la doctrine catholique, J. Christ est tout aussi bien dans l’estomac d’une souris qui a mangé l'hostie consacrée que dans celui d’un chrétien. Tout, dis-je, est immédiat et symbolique et, par suite, tout est extérieur, autoritaire et traditionnel dans le catholicisme. Le catholique, en tant que catholique, ne pense pas. 11 ne peut et ne doit pas penser, et il ne doit pas surtout penser cette doctrine qui le fait ce qu’il est, c'est-à-dire chrétien. D'où l'usage du latin, et la défense de vulgariser la Bible. Par là la vérité qui est dans le christianisme demeure, en quelque sorte, étrangère au catholique. Et, en ce sens, le catholique n’est pas un être spirituel, il n'adore pas Dieu en esprit et en vérité, mais dans la chair et la lettre. Et ce trait qui est le trait caractéristique, l’essence du catholicisme. on le rencontre sous des formes et à des degrés divers dans toutes ses institutions, et chez toutes les intelligences catholiques, même chez les plus éclairées. Qu’on lise, pour citer un exemple récent, les lettres du Père Hyacinthe, et les écrits de Dôllinger. Quel est le pivot autour duquel tour-
nent tous leurs raisonnements? C'est le passé, et l'autorité du passé, c’est-à-dire l’autorité de la tradition et des conciles, qu'ils interprètent, contestent ou admettent à leur façon, se flattant de combattre avec de pareils arguments le nouveau, ou. si l'on aime mieux, l'ancien (pour la raison et la vérité ancien ou nouveau c’est la même chose) dogme de l'infaillibilité. Ils en appellent aussi, il est vrai, aux nouveaux besoins de. la science et des temps modernes. Mais autre chose est parler de la science et des besoins intellectuels de notre temps, tout le monde en peut parler, autre chose est s'élever à la science véritable, c’est-à-dire à la liberté de la pensée et de l’esprit. Du moment où le catholique se place dans cette sphère il n’est plus catholique, et s' il continue à faire profession de catholicisme, il peut bien croire l'être, mais dans le fait il ne l'est plus (1). Et s'il fallait insister ici
(I) Quelque louable que puisse être l’intention qui préside à l’entreprise des vieux catholiques, et bien qu'elle montre qu'en Allemagne la question religieuse préoccupe et passionne toujours les esprits, ce qui en est le plus beau côté, quand on la considère en elle-même et dans sa valeur intrinsèque, on ne peut ne pas y voir une sorte de regres dans la pensée religieuse en Allemagne. D’abord, le mot lui-inèmc, vieux, sonne mal à l’oreille. On veut rajeunir la religion avec du vieux. Cela parait étrange. C’est comme si dans la transfusion du sang on prenait le sang d'un vieillard pour rendre la vie et la vigueur. Et puis, vieux- catholiques'. Que veut-on dire par là? Veut-on dire qu'il faut rebrousser chemin, ramener la religion, comme on dit, à son origine, aux apôtres et à J. Christ? C'est très-aisé à dire, mais c’est fort malaisé à faire. C’est même impossible, d’abord, par la raison que l’humanité ne revient jamais en arriéré, ou que, si elle revient en arrière, elle y revient en ajoutant autre chose au passé, ce qui veut dire qu’en réalité elle ne revient pas en arrière. Ensuite J. Christ lui-même en-
sur ce point, il serait aisé de démontrer comment les philosophes catholiques, et Bossuet et Fénelon, et Rosmini et (lioberti et d'autres, précisément parcequ' ils sont, et en tant qu'ils sont, catholiques, philosophiquement parlant, ne pen-
seigne que la vérité viendrait apres lui ; entendant par là que la vérité est dans l’esprit de son enseignement, que c’est cet esprit qu’il faut développer, et que l'œuvre du chrétien consiste à pénétrer de plus en plus dans cet esprit, et à le réaliser en y pénétrant; ce qui n’est nullement revenir en arriére. Les vieux catholiques ne sont donc que deux mots, deux et cathnliqu.es Ou bien ils sont autre chose que ce que ces mots signifient. S’ils sont, en efTct, vraiment catholiques, ils ne sauraient être plus ca ludiques que la Papauté. Ils le sont même moins, d'abord pareeque la Papauté est plus vieille qu'eux, et ensuite pnrceqtie la position de celte dernière est plus franche et plus nette. Que si sous la devise de vieux catholiques se cache une doctrine nouvelle, un affranchissement réel de la lutcle de la Cour de Rome, en ce cas, et Luther? pourra-t-on leur demander. Avez-vous oublié Luther? Et ici aussi, il tne semble qu'on doit leur préférer, et de beaucoup, Luther, par la même raison pour laquelle on leur préférera le catholicisme de Rome, c'est-à-dire par la raison qu’on sait ce qu’a été et ce qu’a accompli Luther, tandis qu’on ne saurait dire ce que sont et ce qu'entendent accomplir les vieux catholiques. Leur tentative rappelle les propositions gcllicancs. C’est la tentative d’une pensée et d'une volonté indélinies et qui flottent indécises autour du point véritable du problème. Mais peut-être les vieux catholiques prétendent-ils que leur doctrine est une doctrine nouvelle, et qu’elle marque un nouveau développement de l’esprit chrétien, un développement de cet esprit plus haut et plus vrai que le catholicisme de Rome et le luthéranisme. En ce cas, qu'ils commencent par changer leur devise, et qu’au lieu de s’appeler vieux, qu’ils s'appellent jeunes, ou nouveaux catholiques, et qu’ils nous montrent, en outre, ce qui est l'essentiel, que leur doctrine est, en effet, ce qu’ils prétendent qu elle est
sent pas. C'est là le ver rongeur du catholicisme, ver que la science et la philosophie elles-mêmes ne sauraient détruire parceque dans le cercle de la vie nationale elles sont impuissantes sans le concours de la religion.
Ainsi donc, le catholique ne pense pas, et ne doit pa> penser. Et pourquoi ne doit-il pas penser? C’est que d'autres, ou, pour parler plus exactement, un autre, le Pape, pense pour lui. Dans le catholicisme c'est le Pape qui a le privilège exclusif de la pensée et de la vérité. Le Pape seul est infaillible. L’infaillibilité du Pape, quoiqu'en disent le# catholiques qui sont opposés à ce dogme, est le pivot, la clef de vôute de l’édifice catholique. Abolissez l’infaillibilité, et vous n’avez plus le catholicisme. Et que P infaillibilité ait été déclarée aujourd’hui ou autrefois, le résultat est le même. Si elle n’a pas été déclarée dans les temps passés, elle a été implicitement admise dans le fait. La déclaration qu'on y a récemment ajoutée n'est que la constatation d'un fait, c’est-à-dire de la vraie doctrine catholique : de telle sorte que si en elle-même et dans l’ordre de la vérité cette déclaration est un regrès, elle est un progrès dans le sens catholique. Dire avec Dollinger et d’autres catholiques que cette déclaration est un défi jeté à la conscience et à la science moderne, ou bien, qu’elle est en désaccord avec certaine' traditions de l’Église, c’est ne rien dire. Car le Pape a le droit de ne point reconnaître la conscience et la science modernes, ou de n’y reconnaître que ce qu'il croira convenable et conforme à la doctrine catholique. Et quant aux traditions de l’Église, en supposant qu’il y en ait qui lui sont opposées, il y en a d’autres qui l'appuient. D’ailleurs, si le Pape est le seul interprète vivant des livres sacrés, à plus forte raison le sera-t-il de la tradition et des conciles, et
puisqu’il a le pouvoir d’ouvrir et de fermer, de lier et de délier, il aura aussi celui de modifier et de réformer la tradition et les conciles. Et il ne sert de rien de faire intervenir les conciles et le consentement de l' Eglise comme condition de l’infaillibilité. Car ce qu’il faut avant tout et essentiellement considérer c’est l'acte suprême de l'autorité pontificale, c'est-à-dire la sentence prononcée e.r cathedra. Si cette sentence n'a pas une valeur absolue par elle-même, mais par l'intermédiaire des conciles, et en tant qu’elle est suggérée, eu reçue et approuvée par eux, l’autorité pontificale tombe, et avec elle tombent l'église catholique et le catholicisme. Le nom pourra rester, niais non pas la chose. On aura, veux-je dire, une doctrine de juste milieu, une transaction, une sorte de concordat, ou de constitutlonalisme religieux, un gallicanisme, mais nullement le vrai catholicisme. L’infaillibilité et la Papauté sont donc inséparables. Abolissez l'infaillibilité, et la Papauté n’est plus la Papauté.
Mais qu'est-ce que l'infaillibilité pontificale? Est-elle la vraie infaillibilité, l'infaillibilité de la science, c'est-a-dire cet acte absolu de la libre pénsée où la vérité se révèle à la pensée parceque la pensée est dans la vérité, et, réciproquement, la vérité est dans la pensée, parceque, en d'autres termes, le sujet et l'objet se sont intimement unis et compénétrés, de telle façon qu’ils s’affirment comme costituant une seule et meme nature, une seule et même vérité, ce qui fait que la penseé est vraiment libre, qu’elle est la penseé ? Est-ce là l' infaillibilité pontificale ? En aucune façon. L’ infaillibilité pontificale est une infaillibilité immédiate, naturelle, traditionelle, une infaillibilité qui demeure extérieure à son objet, la vérité. C’est l’infaillibilité dans le Fils, et non l'infaillibilité dans 1’ Esprit. L' Esprit y est comme lettre , mais il
n’y est pas comme Esprit, ce qui revient à dire qu'il n'y est point.
En effet, le Pape, dit-on, est infaillible parceque J. Christ a institué Pierre son successeur, et qu* il lui a transmis le pouvoir de lier et de délier (S. Matthieu) et de paître son troupeau (S. Jean). D'où il suit que le Pape est le seul interprète de la vérité contenue dans la Bible. Et comme la Bible est la vérité, le Pape est le seul interprète et dispensateur de la vérité , il est l' esprit vivant de la vérité , par là que c' est à lui seul que 1* Esprit se révèle. C'est là tout l’ édifice de l’ infaillibilité pontificale et du catholicisme.
Ne voulant pas examiner ici combien cette institution de S. Pierre par J. Christ est historiquement obscure, douteuse et discutable, puisqu'on est allé jusqu' à nier la venue et la mort de S. Pierre à Rome , et ne voulant pas non plus faire intervenir ici l'exégèse biblique, mais renfermant la question dans les termes où je viens de la poser, l’ infaillibilité [>ontificale, demanderai-je encore, est-elle l’infaillibilité? Non. elle n’ est pas l’ infaillibilité. Et, en effet, la Bible est, comme tout autre livre , un être mort , et la parole qu’ elle contient est, elle aussi, une parole morte. Par conséquent , l’ensignement du Fils qui y est contenu est, en tant que pur enseignement du Fils , un enseignement mort , la pure lettre : et cela parceque le Fils , en tant que Fils , n' est pas 1' Esprit, ou que, s' il est l'Esprit, il est, comme nous l’avons remarqué plus haut (1), l’esprit fini, l’esprit qui est dans le corps, dans le monde visible, en un mot, dans la nature, il n'est pas l'esprit infini. C'est ce que reconnaît le Fils lui-même lorsqu’ il dit : « il vous est avantageux que je m' en aille: car
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si je ne m'en vais, le Consolateur ne viendra point à vous, et si je m’ en vais je vous V enverrai... et quand celui-là sera venu, savoir l’Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité. » (1). Or cet Esprit ne serait venu, et ne viendrait directement que pour le Pape , et il ne viendrait à nous que par son intermédiaire. Le Pape serait donc le médiateur de 1* Esprit.
Cependant l’Esprit n’est pas descendu seulement sur S. 1 Pierre, mais sur les douze apôtres. Ce qui montre qu’il peut descendre sur l’homme par une autre voie que par le Pape, et que lors même que J. Christ aurait institué Pierre son successeur, une telle institution serait insuflisante relativement à l’ Esprit et à la vérité. Et cette insufllsance vient précisément de l’ insufllsance et de la limitation du Fils relativement à l'Esprit, limitation que le Fils lui-même a sentie et a expressément reconnue. On dira que le Pape comme successeur de S.t Pierre est l’unité de l'esprit apostolique, de l'esprit qui s’est répandu sur tous les apôtres. Mais cela ne fait pas qu’il ne se soit répandu sur tous les apôtres. J’entends dire que l’esprit divin, par cela même qu’il est l’esprit divin, ne
(I) S.t Jean. Ch. XVI, », 13. — Ce passage trouve son complément dans l’autre de S.t Matthieu (Ch. XII, 31, 3?) où te Fils reconnaît plus explicitement encore sa subordination à l’Esprit » Tout péché et tout blasphème, dit J. Christ, sera pardonné aux hommes; mais le blasphème contre l'Espril ne leur sera point pardonné. El si quelqu’un a parlé contre le Fils de l’homme, il pourra lui être pardonné; celui qui aura parlé contre le Saint-Esprit n’en obtiendra le pardon ni dans ce siècle ni dans celui qui est ù venir». (Vov. sur ce passage mon livre: Strauss, l'ancienne et la nouvelle foi » pag. 3Î8 1. Et S.t Paul commente et confirme ces paroles lorsqu’il dit: iCorinlh. Ch. Il, 13) » L'Espril juge de toutes choses, et n’est jugé par personne ».
descend pas ainsi sur un ou plusieurs individus, quels qu’ils soient, et quel qu'en soit le nombre, s'identifiant avec eux et se transmettant traditionnellement par des moyens extérieurs de l’un à l'autre. C'est là une matérialisation de l’Esprit ; c’est faire retomber l’ Esprit dans la sphère de la nature et du Fils. C’est un procédé semblable à celui qui fait dire : Adam a péché, donc tous les hommes naissent pécheurs: ou bien: Adam est le père du genre humain. Ici aussi la vérité, l’Esprit, c'est-à-dire le vrai principe du péché et du genre humain est matérialisé, naturalisé dans la contingence et dans l'individu, Adam et sa transmission. La sphère de la vérité et de l’esprit est, par conséquent, plus large que celle où voudrait la renfermer l’infaillibilité pontificale.
Et non-seulement elle est plus large, mais elle est aussi plus haute. Comment a lieu, en effet, chez le Pape la révélation de l’Esprit? Elle a lieu en vertu de cette uuion qu'on appelle inspiration. La Pape est inspiré par l'Esprit saint. Or l'inspiration c'est l'esprit passif et fini, c’est l'esprit qui est encore dans la nature, ce n'est pas l'esprit infini, l'esprit qui pense et qui est dans le pensée, ou, pour mieux dire, est la pensée. La vérité qui se révèle dans l’inspiration n'est pas la vérité. Elle peut être la vérité, comme elle peut être l'illusion et l'erreur. La vérité inspirée c'est la vérité subjective et contingente, ce n'est pas la vérité. C’est la faillibilité dans l’infaillibilité. Et, par là même qu'elle est inspirée, elle demeure extérieure à l’inspiré. Par suite, le Pape qui est inspiré ne peut dire ce qu'est l'Esprit de vérité, l'Esprit qui fait la vérité du symbole, de la lettre, du Fils. Et ne pouvant dire ce qu'est l’Esprit, ne peut dire non plus si c'est l'Esprit véritable qui se manifeste à lui, et par cela même il ne saurait dire ce que sont le Fils et le Père, et quelle est la vérité
qu'ils contiennent. Car pour entendre le Fils et le Père, il faut entendre l'Esprit. Et même le Fils et le Père ne sont la vérité et ne s'entendent que dans l'Esprit. Par conséquent, dans Inspiration pontificale le Père, le Fils et l'Esprit demeurent trois symboles, trois personnes sensibles, représentatives, naturelles, traditionnelles.
Et c'est là le non possumm, l'immobilité de la Cour de Rome. Car l'Esprit est vie et mouvement, et où n'est pas l'Esprit, il n'y a que la nature, la lettre morte et immobile. Le Fils est mort, et il devait mourir dans l'Esprit,, et en mourant dans l'Esprit il est ressuscité et s'est glorifié lui même en se réconciliant avec lui-même et avec le Père dans la vérité. Ce qui veut dire que c'est l'Esprit qui a donné la mort au Fils et à son enseignement, «t qu'en leur donnant la mort y a mis la vie véritable. C'est ainsi que l'Esprit est dans 1' humanité et la meut . et la meut en renouvelant sans cesse en elle, dans la foi. et plus encore dans la pensée. le mystère de l'incarnation, de la mort et de la résurrection. Car l'Jiumanité se meut, vit et ressuscite en tuant la nature et la lettre, de telle façon que là où il y a immobilité, il n'y a ni mouvement, ni résurrection, ni Esprit. Par conséquent, si le catholique ne se meut pas, n'est pas dans l'Esprit et ne pense pas, c'est que son chef ne se meut pas. n'est pas dans l'Esprit et ne pense pas.
Et ici l’on peut aussi voir comment l'unité catholique tant vantée n'est qu'une unité purement disciplinaire et extérieure. et nullement l'unité dans l'Esprit et la foi. Car, si la foi n'est pas l'intellect actif, suivant l'expression d'Aristote, ou l'Esprit absolu, elle y aspire cependant, elle le cherche, quant infellectum, parcequ'elle est intimement unie avec lui. La foi qui ne cherche pas à s'entendre elle-même est la foi
aveugle, la loi qui demeure extérieure à sou objet. Et ceux qui s'unissent dans cette foi s'unissent dans une foi extrinsèque et passive, c'est-à-dire, dans la passion, dans l'intérêt, dans l'utile, dans la discipline, dans l'autorité, en un mol, dans la nature et dans la lettre, et non dans l'Esprit. Et c'est là l'unité catholique.
Or cette unité, ou communion externe et dans la nature est une communion plus facile, plus superficielle et plus vulgaire que la communion interne et dans l'Esprit. Le grand nombre vit dans la nature. Ce n’est que le petit nombre qui vit dans l'Esprit, par la raison qu’il est plus aisé de vivre dans la nature que dans l'Esprit. Ce qui explique pourquoi le catholicisme l’emporte par le nombre sur le protestantisme ■ Mais, comme on le voit, c'est là un fait qui, loin de fournir un argument en faveur du catholicisme, en montre plutôt l'infériorité relativement au protestantisme.
Et ici nous trouverons aussi la raison d’un phénomène qui surprend et embarrasse beaucoup d’esprits, j'entends parler d'une certaine tendance du protestantisme à revenir au catholicisme, tendance qui se manifeste surtout en Angleterre. C'est là cependant un phénomène qui ne doit point nous surprendre. Le catholicisme étant le christianisme dans la nature, là où la foi et la pensée s'affaiblissent, cette tendance à retomber dans la nature doit se manifester. Cet affaiblissement peut se produire de plusiers façons, et avoir des causes diverses. Ce peut être un affaiblissement individuel, ou national, et il peut avoir sa source dans la richesse et la prospérité mêmes de la nation qui, énervant et abaissant les âmes, les matérialisent, y éteignent la vie de l’Esprit, et les poussent à chercher le fondement et le soutien de leur croyance dans l’autorité extérieure et la lettre. Il ne faut donc pas
non plus s’étonner que le catholicisme dure. 11 dure et il durera, et en ce sens le Pape a raison de dire : portas inferoruiti non prœvalebunt. Mais il durera comme durent les religions de Foh, de Brahma e de Buddha, c’est-à-dire comme une forme inférieure du christianisme, et les nations catholiques, vieilles ou jeunes, peu importe, seront au nombre de celles qui vivent dans la nature, et non au nombre de celles qui vivent dans l'Esprit.