XVIII
Un évêque catholique dit dans une pastorale récemmeni publiée: « le Pape reçoit-il des révélations nouvelles? Peut-il créer de nouveaux articles de foi ? Certainement non (1). Non, il n'en peut pas créer. Mais pourquoi n'en peut-il pas créer? Est-ce qu'une nouvelle révélation, un nouveau développement de l'Esprit n'est pas possible? Oui, il est possible, dirons-nous, à notre tour. Quelle est donc la raison qui fait que le Pape ne peut recevoir une nouvelle révélation ? C'est que l'Esprit véritable ne se révèle pas à lui. Et pourquoi ne se révèle-t-il pas a lui? Pour les raisons que nons venons d'exposer et qui peuvent se résumer en celle-ci : c'est que le Pape est dans la lettre et la tradition, et qui il n'est pas dans l'Esprit.
Or il nous semble que si le révérend homme qui s'est posé la question ci-dessus vivait dans l'Esprit, et dans la liberté de l'Esprit, il ne se la serait pas posée, ou il se la serait posée différemment. J'entends dire qu'au lieu de se demander si le Pape peut recevoir une nouvelle révélation, il se serait demandé si une révélation autre que la révélation catholique peut avoir lieu. Et, en se la posant ainsi, il n'avait qu'à ouvrir les yeux et à regarder autour de lui pour voir que non-seulement une telle révélation est possible, mais qu'elle est une réalité, et une assez vieille réalité. C'est, j'ai à peine besoin d'ajouter, du protestantisme que j'entends parler. Mais tel est le sort de l’Esprit de vérité que celui qui est dans la nature et dans la lettre ne peut l’entendre, et que, ne pou-
(0 Kübel. évêque de Kribourg (en Brisgau).
vant l’entendre, le renie, comme Pierre renie son maître, et s’élève contre lui en l’appelant impie, hérétique et que sais-je. C'est ce qui est arrivé à son origine au christisnisme, c’est ce qui devait aussi arriver au protestantisme. Or, je dis que le protestantisme est une nouvelle révélation de l'Esprit, et qu’il constitue un nouvel article de foi, et par cela même un nouveau droit et une force nouvelle dans la vie des nations. La foi protestante est la vraie foi, parcequ'elle est la foi dans l’Esprit. Le dogme fondamental, et, si je puis ainsi dire, l'acte absolu de la foi protestante est la foi dans la Bible non en tant que lettre, mais en tant qu’ Esprit. Si le «ubstrat de la foi protestante est toujours la Bible, celle-ci n'en est que le substrat, que la matière littérale, mais le principe vivifiant, celui qui anime et pénètre de lui-même cette matière c’est l’Esprit, et le libre Esprit, c’est-à-dire l'Esprit qui n'est ni à Jérusalem ni à Rome, qui ne vient pas en nous traditionnellement et par une opération ou par une autorité extérieure, mais qui illumine tout homme venant en ce monde, et qui est en nous en tant que nous sommes régénérés en lui. Car ma vraie régénération et ma foi ne sont et n'opèrent en moi parcequ’un autre les y met, mais parceque et autant que l'Esprit qui est en moi les y met, et si l'Esprit n'est pas en moi personne ne saurait les y mettre. Et la foi véritable n’est pas la foi dans la Bible en tant que lettre, mais en tant qu* Esprit. La lettre est l’occasion, le stimulus, l’image de l’Esprit, mais elle n'est pas l’Esprit. Par conséquent, pendant qu'en lisant et en méditant le livre sacré avec cet Esprit, j'accomplis ma régénération et vivifie ma foi, je mets dans ce livre cette vérité qui n'est pas en lui, mais dans l'Esprit. En d’autres termes, en me régénérant et en me spiritualisant moi-même, Je régénère et spiritualise la lettre, en la brisant
et en l'effaçant comme lettre, et en l'élevant ainsi à sa vérité. C'est là la liberté de conscience du protestantisme. Je suis libre dans la vérité, dit S.* Paul , c’est-à-dire, je suis libre dans l' Esprit. Par conséquent, je ne suis pas vraiment chrétien dans le baptême de l'eau, mais dans celui de 1' Esprit. Je ne le suis pas en étant baptisé, mais en me baptisant moimême dans l'Esprit et la vérité. Ainsi, pendant que l’Église catholique se méfie de la Bible, et qu'elle craint qu'en se répandant et en se vulgarisant la Bible n'ébranle l'édifice même dont elle est le fondement, l'Église protestante, au contraire, pose comme règle de foi que tous doivent la lire et la méditer. La lettre de la Bible est, comme toute lettre, impure, douteuse, obscure, imparfaite, mais l'Esprit qui est plus fort que la lettre saura la purifier, en dissiper les doutes et les obscurités, et la compléter. Et comme tout chrétien doit être dans l’Esprit, tout chrétien doit participor à cette œuvre de purification et de spiritualisation.
On dira: l’Esprit peut non-seulement purifier la lettre, mais la changer et la détruire.
Mais si l’Esprit est la vérité, qu'importe que la lettre soit modifiée, corrigée , détruite même I Vous craignez donc la vérité, vous n'avez pas foi dans l’Esprit et !a vérité, vous n'avez pas la foi véritable. Et vous craignez la vérité pour la lettre, parceque vous êtes vous même dans la lettre. Vous craignez que l'édifice fondé sur la pierre ne soit remplacé par l'autre plus vrai, par l'édifice fondé sur l’Esprit.
Mais on insistera et l'on dira : où est dans la foi protestante l'enseignement? Où est l’autorité? Où est l’unité de la foi?
Non, c'est vrai, ces choses n'y sont pas pour le catholique qui étant né et ayant vécu au sein de l'Eglise catholique ne saurait entendre comment il peut y avoir un enseignement,
une autorité et une unité dans la liberté. Que ces choses soient plus difficiles dans la liberté on peut, on doit même l'admettre. Mais, par cela même qu’elles sont plus difficiles, elles sont plus profondes et plus vraies, les choses faciles étant les moins profondes et les moins vraies. « L'Esprit , dit S.i Paul, sonde toutes choses, même ce qu'il y a de plus profond en Dieu » (1). Et non-seulement il les sonde, mais il les fait, puisque « Dieu est Esprit » (2). Et puisqu’il est Esprit, c’est dans la liberté qu'il engendre le plus haut enseignement, la plus haute autorité, et la plus haute unité. Car l’Esprit est la liberté, et la liberté est l'Esprit. Où n'est pas l’ Esprit on a la lettre et la servitude, on n'a pas la liberté.
Ainsi donc, l'Esprit libre crée l'enseignement. Et, en effet, si je n’enseigne pas suivant l’Esprit et dans l’Esprit, qu'estce que j'enseigne? Et si mon enseignement n'est pas un acte libre de l'Esprit, comment enseignerai-je la vérité? Et enseignerai-je aussi la vérité si mon esprit ne s’unit pas avec d'autres esprits dans l’Esprit et la liberté, ou si je ne travaille pour que d'autres esprits s’unissent avec moi dans l’Esprit et la liberté ? Par conséquent, et moi qui enseigne et ceux qui reçoivent l'enseignement plus nous serons dans la liberté, et plus nous serons dans l'Esprit. Et cette liberté dans l'Esprit n'est nullement la liberté individuelle, abstraite et intérieure, la liberté renfermée dans la conscience individuelle, mais la liberté de conscience dans la vérité, c’est-à-dire dans l'Esprit qui se manifeste, se répand et se réalise dans l'enseignement
0) Cor. i, et II, 10.
(?) S.‘ Jean. Cl). IV, 2t.
religieux ou dans l'Église, en tant que l’Église constitue cette sphère de l’Esprit.
Et c’est aussi dans l’Esprit qu’est la source première de l’autorité. La vraie autorité n’est pas dans la tradition et dans l’institution par S.* Pierre, ni même par J. Christ en tant que Fils, mais dans l’Esprit, et où est l'Esprit. Elle n'est donc ni sur le Calvaire, ni à Jérusalem, ni à Rome, mais dans l’Esprit. Et si elle a été sur le Calvaire, comme avant d’etre sur le Calvaire elle a été dans le Tabernacle, et en Grèce et dans l’Inde, elle y a été comme lettre, et non comme Esprit. Et c’est précisément parcequ'elle y a été comme lettre, que l’Esprit qu’elle ne pouvait contenir l'a abandonnée. C’est comme l ’ ipse dixit. L'ipsc dixit c'est beaucoup, c’est même nécessaire, mais ce n’est pas le plus nécessaire, le plus nécessaire ce n’est pas Socrate, Platon, Aristote, J. Christ, mais le pourquoi, l’intime et absolue raison de leur doctrine, c'est là le plus nécessaire. Et c’est là l'Esprit. Par conséquent, si l'Esprit est dans l’église protestante, c'est aussi dans cette église que réside l'autorité.
Par la même raison, c'est-à-dire par la raison que l'Esprit est le principe de l'autorité, il est aussi le principe de l'unité de la foi, autant que l'unité peut être dans la foi, car, ne l'oublions pas, la sphère de la religion et de la foi n’est pas la sphère de l’unité absolue. L'unité de la foi n'est pas dans le nombre. Le nombre peut être grand, et la foi nulle ou très-faible. En ce cas, que signifie l’unité? C’est une unité vide, l’ombre trompeuse de l’unité. Il y a dans foi, comme en toutes choses, le dehors et le dedans. Le dehors c'est la lettre, le dedans c’est l’Esprit. La vraie unité de la foi est là où est l’Esprit. Or le petit nombre s'unit dans la foi.
le grand nombre s'unit dans la lettre précisément parceque c'est la lettre. Les ignorants aussi sont le grand nombre, et ils s'unissent eux aussi dans la lettre, dans le bavardage et dans l’ignorance, tandis que le petit nombre, et le très petit nombre s'unit dans l'esprit de la science. Et où est ici aussi l'unité véritable? 11 suit qu'il y a, ou qu'il peut y avoir une unité de foi plus réelle et plus profonde dans des églises protestantes qui, tout en différant sur certains points, s'unissent dans l’Esprit, que dans l'église catholique où la lettre immobile et morte emprisonne, étouffe l' Esprit.
C'est là le catholicisme, et c'est là le protestantisme, comme c'est là aussi leur développement et leur filiation. .l’entends dire que le passage du catholicisme au protestantisme c’est le passage du christianisme de son moment immédiat, de la lettre et du Fils, à son moment médiat, à la vérité de la lettre à l'Esprit.
Si maintenant nous considérons ce développement du christianisme dans l'histoire, nous verrons qu'il est principalement représenté par quatre nations, l’Italie, la France, l'Angleterre et l'Allemagne, et parmi les nations germaniques plus spécialement par la Prusse. Je laisse de côté l'Amérique par la raison que le christianisme n'y présente encore aucun trait essentiellement nouveau,, et l’Espagne parcequ’en fait de religiou elle ne diffère pas essentiellement de l'Italie.
L'Italie et la France sont les deux principales incarnations du catholicisme, mais elles ne le sont pas de la même façon. Dans le développement de la vie chrétienne, l' Italie, j'ai le regret de le dire, occupe le dernier rang, et dans la for-