MO
me immédiate (.1) et la naturalité du catholicisme, elle marque le degré le plus immédiat et le plus élémentaire. Le catholicisme italien est le catholicisme qui se rapproche le plus du paganisme, et en ce sens on peut dire qu'il est l'irréligion dans la religion chrétienne. C'est ce qui pourra paraître étrange. 11 pourra paraître étrange que l’Italie siège de la Papauté soit en quelque sorte le siège de l'irréligion. Et cependant il en est ainsi. Du moins est-ce ainsi que je vois la chose, et je ne crois pas me tromper. Ce que j'ai dit plus haut, savoir, que le catholique ne pense pas, s'applique surtout à l’italien. L’italien, religieusement parlant, ne pense pas. Ou il se moque de la religion, ou il se soumet passivement et aveuglement à l’Église. C’est justement là ne pas penser sur la religion. Ce n'est pas à dire que la conscience italienne 11 e sente pas le joug pontifical et ne s'insurge pas contre lui. Elle l'a toujours senti, et elle s’est toujours insurgée. Et Dante qui place des Papes dans l'enfer est le peintre et l' interprète de cette rébellion de la conscience italienne contre la Papauté. Mais c’est, doit-on ajouter, la rébellion de l'enfant, ce n'est pas la rébellion sérieuse de l'homme. C’est la rébellion de l'enfant qui pleure, crie, se démène, et maudit la main qui le frappe, mais qui reçoit les coups, et non-seulement les reçoit, mais finit par baiser la main qui les lui a donnés. Et pourquoi? Parcequ’il ne pense pas. Que s’il pensait virilement, au lieu de remplir l'air de vaines lamentations, il s'efforcerait sérieusement d'abattre son adversaire, non pour
II) Jmmédiatité , immédialion seraient des expressions plus exactes, précisément pareeque le catholicisme constitue le moment, le côté <uimédiat du christianisme, le christianisme qui est dans la nature.
la vaine gloire de l'abattre, ce qui serait encore une œuvre enfantine, mais dans la conscience «le la force, du droit et de la vérité, pour se prouver, voulons-nous dire, à soi-même et prouver aux autres qu'on a pour soi la force, le droit et la vérité. Et c’est là la pensée virile du protestantisme.
Le point le plus élevé qu'a atteint la conscience religieuse italienne c'est le beau et l'art, non l'art romantique, mais i'art classique. Or l’art classique c'est l’art antique ou payen. ce qui fait que même par ce côté le catholicisme italien retombe dans la nature et dans la paganisme. Le beau, suivant le mot bien connu, est la splendeur du vrai, ce n’est pas le vrai. C’est encore le symbole, la lettre, la nature dans l’Esprit, ce n'est pas l’Esprit. L'art romantique se distingue de l'art classique en ce qu’il a la conscience de la différence du beau et du vrai, de la lettre et de l'Esprit, et que dans la conscience de cette différence il considère le beau comme un moment subordonné au vrai, et s’en sert librement comme d'un instrument pour la manifestation de l’Esprit. Il spiritualise et, en quelque sorte, efface la servitude et la finité du symbole dans la liberté infinie de l’Esprit. C’est ainsi que l’art ne se confond pas avec la religion, mais qu'il lui est subordonné. Shakspeare, Byron, Gœthe et Schiller sont les plus grands modèles de l’art romantiques. Au contraire, dans l'art antique, et plus spécialement dans l’art grec, le beau et l’art sont la religion elle-même. Le beau c’est le vrai. Le Jupiter de Phidias et le Jupiter dans l’Olj’mpe d’Homère sont le vrai Jupiter ou, comme nous dirions, le vrai Dieu. Et le Jupiter Optimus Maximus, quoiqu'il ait une signification plus universelle et, par suite, plus spirituelle, il est, lui aussi, le Jupiter, le Dieu des Romains et qui a son siège au Capitole. Or l’art itelien est une reproduction de l’art antique dans le
christianisme; c'est une matérialisation du vrai dans le beau, c’est un retour du christianisme au paganisme. Les Madones, les Christ, les Saints de Raphaël et d’autres grands artistes, quelqu’admirables qu’ils soient du point de vue de l'art, sont peu faits pour éveiller ou fortifier dans les âmes la vie spirituelle. Au contraire, il y a dans leur perfection esthétique elle-même comme une tendance à rappeler et à retenir l'esprit dans la nature.
Et dans le Dante lui-même, dans le grand poète national, qui avec la Papauté a plus que tout autre peut-être façonné non-seulement, la langue, mais la conscience italienne, quand je le considère du point de vue de la religion, je ne puis n'y pas voir un poète irréligieux, un poète fait pour engendrer dans la conscience italienne ce scepticisme religieux superficiel dont il a été question ci-dessus. Envoyer les Papes à l'enfer, ou au purgatoire, ou au paradis, c'est là une conception qui au fond n'a pas d’importance; on pourrait même dire qu'elle n'a pas de signification. C'est un vol, une hardiesse de poète. Mais, religieusement parlant, le seul résultat sérieux de cette hardiesse ce n'est pas de susciter un plus profond sentiment religieux, mais, bien au contraire, le méprisée la religion. Ajoutez que la Divine Comédie est un mélange de paganisme et de christianisme, et qu'on ne sait lequel des deux a la préférence dans l'esprit du poète. Arrivé au paradis Dante renvoie , il est vrai, son maître comme indigne d’y entrer. Mais c'est une inconséquence et un acte d'ingratitude de ne pas l’y avoir fait entrer. Dante aurait dû, au contraire, le faire passer avant lui, par la raison même que Virgile est son maître, et ce maître qui avait été son guide dans ce chemin rude et fort (aspro e forte), et dans ces régions de deuil et de pleurs qui dans le catholicisme sont tout
aussi essentielles que le paradis. On ne voit donc pas pourquoi Virgile, qui a traversé l’enfer et le purgatoire et en est sorti, ne doit pas monter avec Dante au paradis. Par conséquent, Béatrice, qui, d’ailleurs, est, elle aussi, une réminiscence de l'antiquité, de la Diotime de Platon, est un personnage superflu, puisque Virgile aurait pu et dû continuer sa route. Le mélange de paganisme et de christianisme eût ainsi été plus complet (1).
(I) On objeclera peut-être que ce sont là des considérations extrinsèques et qui ne saisissent pas la vraie pensée du grand poète. I.e disciple, dira-t-on, peut, à son tour, devenir maître et surpasser son maître Et c'est ce qui arrive ici. Le jeune maître est ici le christianisme, et le vieux maître le paganisme. El Dante a raison d’interdire à Virgile l'entrée du paradis où il traite à sa façon du dogme de la Trinité qui est le dogme fondamenlal du christianisme. Loin donc de faire un mélauge de paganisme et de christianisme, Dante, pendant qu’il en montre la Gliation. les distingue.
Comme on le voit, les considérations extrinsèques ne m'empècheot pas d'avoir un oeil à l'intrinsèque, puisque je me fais moi-même l’ohjection. Mais c'est précisément l’ intrinsèque qui me suggère ces considérations extrinsèques. Quel est, eu eiïet, l'intrinsèque véritable? qu'on me permette cette expression. Ce n'est ni l'art ni la religion, mais la philosophie l'entends dire que, quelque haut que soit le point de vue de la religion, c'est toujours un point de vue extrinsèque relativament à la philosophie. Or, c'est du point de vue de la religion qu'un doit juger ici l'œuvre de hante. Par conséquent, c'est de ce point de vue que la philosophie doit, elle aussi, la juger ici, car si elle la jugeait comme œuvre d'art, ou comme œuvre philosophique, elle ne la jugerait pas du point de vue de la religion. L’objet de la philosophie c’e«l bien l'unité, mais l’unité en tant que système; et par suite la philosophie ne pense
C’est là le catholicisme italien , du moins jusqu’ à nos jours. Quel est son avenir? Pour moi, je l’ignore. Je puis avoir mes doutes , mes espérances, mes désirs. Mais doutes , espérances , désirs sont choses individuelles , ce ne sont pas la certitude et la science. Ce que je crois cependant pouvoir affirmer c'est que ni la formule de Ca-
pas, et n'est pas cette unité hors du système, mais dans le système, c’est-à-dire en développant ses différentes sphères, telles que l’État, l'art, la religion etc. Et c'est ainsi qu elle peut les déterminer et les juger Or, je dis que si on la considère du point île vue religieux, et en écartant les points de vue esthétique et philosophique, la Divine Comédie est un poème irréligieux en ce qu’elle n’esl propre ni à confirmer les esprits dans la foi catholique, ni à y faire germer une nouvelle foi. mais à y eneendrer l' indifférent e, et le mépris de la religion. C’est ici ma thèse, et elle n’est pas autre. En elTet, l'enfer, le purgatoire et le paradis constituent tous les trois un dogme du christianisme, et ils le constituaient en un sens plus strict eucoie à l’époque où le christianisme était tout entier dans le catholicisme, le purgatoire ayant été, comme on soit, supprimé par le protestantisme. Or. si Virsile conduit Dante à travers l'enfer et le purgatoire, pourquoi ce maître ainsi christianisé ne pourra-t-il pas monter au paradis? Il aura d’autant plus le droit d’y monter que, suivant l’enseignement catholique, il soit purifié du purgatoire.
On dira peut-être que dans la pensée du Dante l’essentiel n’esl ni l'eufer ni le purgatoire, mais le paradis, justement pareeque l'essentiel dons la religion chrétienne c’est le dogme de lu Trinité. Mais que devient la Divine Comédie avec ces subtiles suppositions, avec ces vues arbitraires qui ne sont que dans l'esprit de celui qui les imagine, et qui vont jusqu'à supprimer l’enfer et le purgatoire? Si l'on voulait se mettre sur cette vuie, ou pourrait supprimer le paradis aussi. Car la Trinité et le
vour, ni les applications et les expédients qu'on ira y puiser pourront changer l'état des choses et guérir les maux de ma patrie. Et ce que je vois et écoute autour de moi. à droite et à gauche, en haut et en bas. me confirme dans cette conviction. Le Pape s'en ira-t-il, ou ne s'en ira-t-il pas? Acceptera-t-il, ou n'acceptera-t-il pas la loi des garanties? C’est IA ce que j’écoute (1). Ce qui me rappelle le: qtie
paradis sont choses différentes, et la Trinité peut très-bien être sans le paradis. Il n’y aurait plus ainsi de Divine Comédie.
Pour juger sainement île l'influi.oec que IVeuvre de Dante a pu exercer sur la conscience religieuse des Italiens il faut la prendre telle qu'elle est dans «on ensemble. En la prenant ainsi on verra que les parties qui ont exercé la pins grande influence sont précisément l'enfer et le purgatoire, et nullement le paradis qui est la partie la plus abstruse et la moins accessible non-seulement aux esprits non cultivés, mais aux esprits cultivés eux-mêmes et à la conscience religieuse. Il est donc irai de dire que I a Divine Comédie est un mélange de paganisme et de christianisme, et que cc mélange où Virgile remplit une si haute fonction, la fonction d'initiateur est plus propre il faire rétrograder et a éteindre qu'à faire progresser et à vivifier la conscience religieuse. El les Papes placés dans l'enfer ont dû produire le même résultat. On dira : c’élnienl des hommes indignes de leur ministère. Soit. Mais toujourest-il qu’en voyant les Papes dans l’enfer on se dit que la religion chrétienne ne doit pas avoir une bien grande valeur, qu'elle doit même valoir moins que la païenne, puisqu’on a, d'un côté, Virgile qui conduit Dante à travers l'enfer et le purgatoire, et, de l'autre, des Papes c'csl-à-dirc les chefs de cette religion, les Vicaires de Dieu sur la terre qui, comme tout autre mortel, et les plus méchants parmi les moitels brûlent dans le feu éternel.
|l) Je n’ai pas besoin de rappeler que ce livre a élé écrit pendant qu’on discutait la loi des garanties.
pense Philippe ? Et quelles nouvelles en a-t-on ? des Athéniens. Et que vous importe de savoir ce que pense, et ce que fait Philippe? Ce qu’il importe avant tout c'est de ne pas consumer votre temps en de vains discours, mais de vous apprêter sérieusement à le combattre, et d’aller le combattre. Il me semble que les paroles de Démosthène ne s'adaptent pas mal au cas actuel.
Qu’importe que le Pape s'en aille, ou qu'il ne s’en aille pas. qu'il accepte ou qu’il n’accepte pas? Est-ce que si l’une quelconque de ces suppositions se réalisait la question sarait résolue? Nullement. Et pourquoi? Parceque la question est ailleurs. Que le Pape s’en aille ou qu’il ne s’en aille pas, qu’il accepte ou qu’il n’accepte pas, ce n’est pas lé la question. Mais la question est de savoir si le Pape s’en allant ou ne s’en allant pas, acceptant ou n’acceptant pas, un nouveau développement, une nouvelle étincelle de l’esprit religieux peut s'allumer dans la conscience italienne, d’où qu'elle vienne, d'ailleurs, la merveilleuse étincelle, qu’elle vienne d’un Henri VIII, ou d'un Luther italien, ou de je ne sais quelle opération surnaturelle de 1’ Esprit, ou même , ce qui serait le plus miraculeux des miracles, du Pape lui-même. C’ est la qu'est le nœud, et aussi la vraie solution de la question. Le reste est secondaire et ne résout rien. 11 ne résout pas plus le problème religieux que ne résolvent le problème financier les mesures et les expédients qui, quelque variés et quelque ingénieux qu'il soient, en somme se résument tous en ceci: ouvrir un trou à droite pour en boucher un autre à gauche , qu’on me passe cette comparaison familière. Ce qui permet, il est vrai, à l’État de marcher. Mais c'est marcher de telle façon que si un autre miracle, l’étin-
Celle d’un autre esprit, de l'esprit financier, et plus que financier, productif ne vient pas illuminer et stimuler la conscience italienne, le vaisseau de l'Etat criblé de blessures et faisant eau par tous les côtés ira s’engouffrer dans l’abîme. La religion, l'État, et les finances marcheront ainsi de conserve et seront entraînés dans la même ruine.
En France le catholicisme a fait un pas en avant; il a abandonné la forme immédiate et immobile du catholicisme italien, et a commencé à se médiatiser, à se nier, à se mouvoir. I,e Pape appelle la France la fille aînée de l'Église. Ce qui peut être vrai. Mais sa Sainteté n’ignore pas que si elle en est la fille aînée, c'est une fille aînée au tempérament turbulent et insoumis, et sur laquelle il ne serait pas prudent do trop compter. Car si elle a tiré l'épée pour la défense de l'Eglise, elle ne l'a pas moins tirée contre elle.
Et, en effet, le génie de la nation française est un génie inquiet, laborieux, actif. Ce n’est pas, cependant, le génie actif de la pensée synthétique et qui saisit l'unité concrète, mais de la pensée analytique abstraite, et, par suite, de la pensée éclectique et révolutionnaire ; qualités analogues et intimement unies. La pensée analytique abstraite est cette pensée qui mutile les êtres, n'en considère que des côtes, et ne saisit pas le point déterminant et spécifique qui fait leur nature et leur unité, ce à quoi se rattache la pensée éclectique qui consiste à prendre arbitrairement un principe limite et abstrait, et à en faire un principe fondamental et absolu, nu à le laisser comme on l'a pris pour un autre principe : ou bien, a unir et séparer les êtres et les principes d'une façon extérieure, accidentelle et indéterminée. Et c'est là aussi la pensée révolutionnaire. Car la pensée qui, se plaçant à un point de vue limité ou subordonné, et négligeant ou n’entendant pas d’autres et plus hauts points de vue, ramène ces derniers aux premiers, les y renferme ou les leur subordonne, celle pensée brise et bouleverse la nature, les rapport.et l'unité des choses.