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Tel est la génie de la nation française, et telle est aussi son histoire. En considérant, en effet, son histoire religieuse on voit que si, d'un côté, la France a été le bras droit du catholicisme, de l'autre, elle a toujours protesté contre lui, mais que sa protestation a été une protestation violente, ou abstraite et superlicielle, et qu'elle n'a jamais saisi la vraie solution du problème, en d'autres termes, qu'elle ne s'est pas élevée au véritable esprit du protestantisme, et qu'elle a dû par cela même retomber dans le catholicisme. Par cette même raison, c’est-à-dire par suite de ce procédé abstrait, de cette nature abstraite de son esprit, elle s'est flattée de pouvoir résoudre politiquement la question religieuse, c'est-à-dire elle a considéré la religion comme subordonnée à l’État, d'où elle a conclu que la solution de la question religieuse n’ est qu’un corollaire de la solution de la question politique. La croisée contre les Vaudois, Philippe le Bel et les Papes à Avignon, les Huguenots et la Saint-Barthélémy, l'édit le Nantes et sa révocation, les propositions gallicanes et les dragonnades, la grande révolution et le concordat du premier empire, les révolutions de 1830 et de 15-18 et le second empire, et les événements qui se passent en ce moment même en France, tout a la même origine, tout est le produit de la même pensée, de la pensée abstraite qui se concentre dans le problème politique et y cherche la solution finale du problème de la vie humaine, ce qui fait précisément que la solution du problème religieux est abandonnée à la force, ou à «les combinaisons extérieures et artificielles, à ces conciliations qui ne concilient rien. La France oscille ainsi incessamment entre le catholicisme et la révolution, entre le catholicisme et sa négation, sans pouvoir jamais atteindre ce point lixe, cette unité qui paraît inaccessible à son esprit, llégel a peint d'un seul trait cet état anormal et violent de la
France. « Une nation, dit-il, qui fait une révolution politique sans faire une révolution religieuse laisse subsister dans son sein une lutte, une contradiction que rien ne saurait concilier (1).
Il) Quand Henri IV disait qu'un royaume vaut bien une messe, il reproduisait it sa façon, et mutatis mulandis, le mot d'Euripide que ■ *’#/ faut violer le droit, il faut le violer pour régner ». Henri IV, en effet, en abjurant pour un royaume, violait un droit, et un droit plus liant que le droit écrit et le droit politique, le droit de la conscience, ce droit où il était né, dont il avait été nourri, qui l'avait fait cc qu'il était, et qui portail dans son sein la vraie régénération de l’esprit moderne. Son édit de Nantes n'est qu'une bien faible réparation, si c'en est une, pour la violaliou de ce droit. Vue de près, l'abjuration de Henri IV signilie que la raison politique doit l'emporter sur la religion, protestante, catholique ou autre. Si la France, au lieu d’étre catholique, avait été protestante, et Henri IV, au lieu d’ètrc protestant avait été catholique, il n’eùt pas hésité à abjurer le catholicisme pour un royaume. Et pour se mettre en paix avec sa conscience il n'aurait eu qu’un mot à changer. Au lieu île dire « un royaume vaut bien une messe « il aurait dit <> un royaume vaut bien un prêche (I). » t.e-
t) Ce que je présente ici comme une possibilité ou une supposition pour ituuner plus de relief à ma pensée est dans le fait une réalité, puisque Henri IV changea trois fois de religion, cl que, né protestant cl chef des proteslauts en France, il liait pas deveuir un des amis les plus télés des jésuites, et par avoir pour confesseur un jésuite, le père Cotton. Quant au mol qne Paris valait bien une messe • il est de Sullv conseillant à Henri IV à abjurer. Mais il est mieux à sa place dans la bouche de Henri IV lui-même. Sullv -avait bien qu'en donnant ce conseil il ne faisait qu'exprimer la pensée de sue maître. Et meme il ne l’exprimait pas asset énergiquement; car il évident qu'un homme qui change de religion trois fois n'hésiterait pas à changer de religion autant de fois que la raison politique pourrait le lui conseiller.
Or cette unité, cette conciliation, cet esprit qui est resté comme une aspiration dans l'histoire de la nation française, s’est réalisé, a atteint son but en Angleterre et en Allemagne.
Notons, d’abord, que tandis qu'en France les plus grands mouvements ont eu un mobile et un but politiques, et que la religion n’y est pas intervenue, ou qu’elle y est interve-
famcuses propositions gallicanes sont dictées par le meme esprit qui a dicté l’édit de Nantes. C'est une transaction, une oeuvre éclectique qui ne décide et ne concilie rien. Je dis que c'est une oeuvre éclectique, mais il serait plus exact de dire que c'est une oeuvre hypocrite. Qu’on lise le préambule ou la déclaration qui précède les quatre propositions. On commence par y faire une déclaration de soumission à la Sainte Ëglise, et puis, comme si celle déclaration ne snflisait pas, on se tourne contre les hérétiques, c’esl-ii-dire les protestants en disant, que • hxretici qttoqite nihil prsetermittunt quo eam potestalem , quâ pax Eccleslx cuntlnftur , invidiosam H gravent regibus et populis ostenlenl , iisque fratidibus simplices animas ah Ecclesiæ malris Chris tique a deu communione dissocient. Qu * ut incommoda propulsemus nos Jrchiepiscopi et Episcopi Parislis mandata regio congregati etc. h.rc sancienda et declttranda esse duximus.
On croirait apres cette déclaration de soumission, et surtout apres celte tirade contre les hérétiques que le clergé de France \a prendre des mesures coutre ces derniers, et que ces mesures auront avant tout pour objet de fortifier l’autorité du S.t Siège, l’oint du tout C’est le contraire qu’on se propose, c’est cette autorité qu'on va amoindir. Mais alors pourquoi cette déclaration de soumission , et celte tirade contre les hérétiques? C’est qu’il le fallait bien; c'est que, voulant rester catholiques, il fallait bien, pendant qu’on frappait d'une main la Papauté, appliquer avec l’autre du heaume sur la blessure. Ft comment se tirer d’embarras si ce n’est par un tour
nue indirectement ou comme mobile secondaire, le contraire est arrivé en Angleterre et en Allemagne. Ici le problème social et humain s’est surtout posé comme problème religieux; ce qui constitue précisément la supériorité de ce3 nations. Ces nations ont compris que, de même que le christianisme a rajeuni les anciennes sociétés, ainsi pour rajeunir l’esprit d'un peuple
d’adresse, et en disant au S.t Pere. S t Pere nous protestons, nous aussi, mais notre protestation est l'humide protestation d’un (ils soumiqui proteste pour le bien de I" Kg lise elle-même, et qu’il ne faut pal'on fondre avec la protestation de ces hérétiques que nous détestons et condamnons comme vous? On se tirait ainsi d'embarras, il est vrai, mai» on se lirait d'embarras sans satisfaire ni le S.t Siégé ni la raison. C'est, comme on sait, llossuet qui joua le rôle principal dans cet acte. Que l’on compare Bossuet devant Louis XIV avec Luther h la diète de Worms devant Charles V, cl l’on verra de quel côte sont l’héroïsme et la vérité. — Vient la révolution. C’est un des événements les plus gigantesques que nous offre l’histoire, et devant lequel, quoiqu'on en dise, il faudra toujours s'incliner avec amore et tremort. Pour le bien juger il ne faut pas se laisser troubler par scs aherrutiuns et scs excès. Quel grand mouvement historique n’a-t-il pas eu ses excès ? Est-ce que le christianisme n'a pas eu les siens? Et, d’ailleurs, si la révolution a eu ses excès, elle a eu aussi, comme le christianisme, ses martyrs. El quels martyrs! Iles martyrs tout aussi héroïques, et, en un sens, plus héroïques même que les martyrs du christianisme. Car tandis que ces derniers ont souffert dans l'espoir d’une récompense, les martyrs do la révolution ont fait le sacrifice désintéressé de leur vie, ils se sont dévoués a le mort pour le bien de leur pays, et dc l'humanité. Le droit et la liberté, et le droit et la liberté du genre humain c'est lit la pensée motrice de la lévoiulion française. Et sous ce rapport on a eu raison de dire qu elle continue l'œuvre du christianisme. On peut tnènic aller plus loin, et dire qu’en un sens elle s'élève au-dessus du ehrislia-
il faut avant tout rajeunir sa conscience religieuse, et la rajeunir dans le christianisme lui-même en en développant l'esprit. C’est ce qui explique comment ces nations sont plus religieuses que les nations catholiques, et aussi comment elles ne sont pas révolutionnaires, mais essentiellement réformatrices, ce qui implique un travail continu et plus intime de
nisme, littéral et traditionnel, en ce qu'elle pose explicitement en principe l'universalité et la souveraineté de la raison. C'est lii le côté immortel de le révolution française. Mais il y a l'autre côté, le côté vulnérable; c'est qu’elle a pensé la liberté, le droit, l'humanité, la raison d'une façon abstraite et indéterminée, et tels qu’ils sont, pour ainsi dire, à l’état virtuel, et non tels qu'ils sont dans leur existence réelle, concrète et systématique. C’est ce qui explique ( pour nous renfermer ici dans la question qui nous occupe) comment son attitude vis-ii-vis de la religion n'est qu’un mélange de violence et d'impuissance. Kn considérant, en effet, le droit et la liberté d'une façon abstraite et indéterminée, elle a été amenée à penser qu’ils peuvent triompher et s'établir sans la religion; ce qui est le corollaire de celte autre pensée, que la religion est une institution accidentelle et indifférente relativement au droit et à la liberté, et qu'on peut s'en passer, l’abolir, ou bien, que, s’il y en a une, on n'a pas à s'en inquiélér, qu'il faut la laisser telle qu’elle est, qu’il s’agisse, d’ailleurs, du catholicisme, ou du protestantisme, ou du mahométisme, ou de n’importe quelle autre religion, car toutes les religions se valent. Et c'est là le vice radical de la révolution française, l'écueil contre lequel elle est toujours venue se briser; c’est croire, je le répète, qu'on peut réformer l’Etal et la société civile sans réformer la religion et la conscience religieuse. Contre cet état profondément anormal se débat la France depuis la révolution, et scs efforls pour s’en affranchir nous présentent ce mélange, ou ces alternatives de violence et d’impuissance qui, loin de fermer la blessure, l’élargissent et l’aggravent par là même qu’elles usent les
l'esprit, une foi plus profonde dans l'esprit et dans la liberté, et une intuition aussi plus profonde de la vérité. Car si la révolution peut être utile, nécessaire même dans de certains moments de l’histoire, on ne doit pas cependant la placer aussi haut que la réforme. L’esprit de réforme est cet esprit qui a la conscience de l'unité de l’histoire, de la raison, et de la vérité, tandis que l’esprit révolutionnaire brise cette unité; ce qui fait
forces vives de la nation sans rien décider. I.e Pape prisonnier à Savone et le Concordat sont l’expression la plus marquée, et comme les deux limites extrêmes de ces alternatives. On a reproché à Napoléon ces mesures. Sans doute, Napoléon y a sa part de responsabilité, comme tout gouvernement a la sienne dans les mesures qu’il prend. Admettons même qu’il y en a la plus grande. Mais on a beau dire, c’est l’esprit de la révolution, ce sont les nécessités que la révolution lui a imposées qui les lui ont dictées. Il faut même aller plus loin, et remonter au-delà de la révolution pour retrouver la source de ces nécessités; car leur source véritable, leur source première n’est pas dans la révolution, mais dans l’esprit national lui-même dont la révolution n'est qu'un développement, qu’une phase. Napoléon, le Pape à Savone ou à Fontainebleau et le Concordat ne sont, sauf les variantes qu'engendre le mouvement de l’histoire, qu’une répétition de Philippe le Bel et des Papes à Avignon, de Henri IV el de l’édit de Nantes, de Louis XIV et des propositions gallicanes. Kl quel a été pour la France le résultat de tous ces événements, et de toutes ces mesures/ l.es propositions gallicanes el le Concordat lui-même ne sont plus que lettre morte. L’Kglise française vient de rétablir le rituel romain, et elle est aujourd'hui plus ultramontaine que jamais. Et si l’on veut être plus complètement édifié sur ce point qu'on lise dans le Journal de Genève (juillet et août 1873) une correspondance de Paris sur Marie Jlacoque et le Sacré-Cœur, correspondance qui a tout le caractère de l'exactitude el de la véracité.
précisément sa faiblesse. Car l'unité et, pour ainsi dire, la trame do l'histoire et de la raison il faut les recomposer. Et c'est là le difficile. Le difficile c’est de recomposer l'esprit d’un peuple déchiré et bouleversé par le souffle révolutionnaire. La religion le peut. Les combinaisons politiques ne le peuvent pas. La religion le peut, parcequ’elle est la religion, c'està-dire cet esprit divin, cet idéal, cette unité que l’État n'est pas. Les combinaisons et la finalité politiques sans la religion pourront unir extérieurement les esprits, mais elles les laisseront intérieurement désunis. Elles pourront aussi les unir intérieurement pour atteindre un but élevé, tel que l'indépendance nationale , mais cette union ne sera elle-même qu'un fait, en quelque sorte, accidentel et momentané si la religion ne vient la cimenter et la consolider.
L’Angleterre nous offre le rare exemple d'une nation qui fait une révolution politique, et qui cependant retrouve son unité. Mais pourquoi ? Parcequ'au-dessus de la révolution politique il y a la révolution religieuse. C'est même la religion qui a amené chez elle- la révolution politique. J'entends dire que l'Angleterre a fait une révolution politique pour défendre et maintenir sa nouvelle religion ; de sorte que Cromwell a été un révolutionnaire politique et un conservateur en religion, et par cela même il a maintenu avec et dans l'unité religieuse l’unité politique de son pays. El bien qu'il ne soit pas descendu de Henri VIII dans l'ordre politique, il en est descendu plus directement que Charles I dans l'ordre religieux. Et le même esprit se perpétue cl le même fait se renouvelle dans la seconde révolution qui a été le corollaire et le complément de la première, dans la déposition, voulons-nous dire, de Jacques II , et l'élévation de son gendre Guillaume d’Orange au trône d’Angleterre.
La religion catholique enseigne, elle aussi, que la religion est le fondement de l’État. D'où vient donc que tous les mouvements qui ont eu lieu en France, la nation la plus énergique, la première parmi les nations latines, aient toujours eu un caractère politique et révolutionnaire , de telle façon que leur but paraît reculer indéfiniment et s'évanouir devant eux, et qu'on dirait que le seul résultat qu'ils atteignent c'est de faire retomber la France en deçà du point d'où elle est partie ? C'est, à mon avis, que la France n’a pas su s'affranchir du catholicisme. Et c'est aussi pour cette raison que toutes ses révolutions ne peuvent avoir qu'un mobile et un but politiques. D’où il suit que pendant que, d'un côte, elle veut politiquement se mouvoir et aller en avant, de l'autre, elle trouve devant elle une religion immobile qui n'y suscite pas cette contradiction, cette lutte rationnelle de l'Église et de l'État qui vivent dans le même esprit, dans l’esprit de liberté, mais qui, en réalité, la retient captive hors de l'esprit et de la liberté en l'enchaînant à la tradition et à la lettre. C’est cette immobilité de fer de l'Eglise catholique, jointe à l'impuissance de la France à s’élever au-dessus du catholicisme, qui a, en quelque sorte, neutralisé les instincts généreux et les puissantes facultés de la nation française, et le sang qu'elle a versé pour la liberté et l'humanité, et qui en même temps a. pour ainsi dire, scindé la conscience française en y engendrant ou le scepticisme religieux, ou la croyance que la liberté politique peut se fonder indépendemment de la religion, croyance qui malheureusement est partagée en France par les hommes les plus éclairés et les plus considérables. Aussi, pendant que les Etats protestants en luttant se réforment et progressent dans la liberté, en France les luttes n’ont jusqu'ici abouti qu’à en bouleverser et à en déchirer l'esprit.
Ma these est donc qu'en Angleterre et en Allemagne s'est réalisé cet esprit de liberté religieuse qui constitue la vie nouvelle des nations chrétiennes, et qui est le fondement véritable et solide de leur progrès et de leur régénération politiques. Mais cette même différence que nous avons rencontrée entre le catholicisme italien et le catholicisme français nous la rencontrons entre le protestantisme anglais et le protestantisme allemand; c'est-à-dire que de même que le catholicisme français marque un progrès par rapport au catholicisme italien, ainsi le protestantisme allemand marque un progrès par rapport au protestantisme anglais. En quoi consiste cette différence ou ce progrès du protestantisme allemand relativement au protestantisme anglais ? C’est que le protestantisme allemand s'est plus approché que le protestatisme anglais de l'absolue liberté, de la liberté philosophique, et que, par suite, il est plus que le protestantisme anglais dans l’Esprit et la vérité.
Cette doctrine, je le sais, paraîtra singulière. Mais pourquoi? C'est qu'elle ne s'accorde pas avec l'opinion, et surtout avec l'opinion politique et religieuse. Mais la lumière commence à se faire sur l'Allemagne. Les derniers événements ont désillé des yeux qui ne voyaient pas, ou qui ne voulaient point voir.
Qu'a-t-on dit, en effet, de l'Allemagne jusqu’à ces derniers temps? L’Allemagne est, une nation savante, on ne saurait le nier, mais, au fond, c'est une nation de professeurs, de visionnaires, de pédants , une nation qui n'a pas l’ esprit pratique , et qui en fait de liberté politique est encore dans les langes. Et puis, elle souffre d’un mal qui attaque et ronge tout ; c’est le rationnalisme, la philosophie.
Voilà ce que l’Europe a entendu répéter tous les jours et sur tous les tons pendant des années par la presse et par des docteurs littéraires et politiques. Comment ! L’Allemagne la patrie de Luther, de Leibnitz , de Frédéric le Grand , le pays qui a inventé la presse et la poudre à canon, qui partage avec l'Angleterre l'honneur d'avoir inventé le calcul infinitésimal, et dont les races ont retrempé et rajeuni l'Europe, l'Allemagne serait une nation qui n'a pas l'esprit pratique et qui vit dans les nuages ? Et le mouvement intellectuel qui s'y est accompli de nos jours, mouvement le plus original, le plus profond et le plus complet peut-être après celui que uous offre la Grèce, qui même surpasse à quelques égards ce dernier, ce mouvement n'est rien, n’est pas une oeuvre pratique, n'ajoute rien à la science, à liberté, à l'histoire ï Et qu'est-ce que l'histoire et la réalité si ce n'est cela? Ainsi j’imagine que dans ces armées qui comptaient parmi leurs chefs ou leurs combattants des personnages tels que Socrate, Périclès, Thucydide, Xénophon, Alcibiade, il ne devait pas y avoir disette d'intelligence et de savoir. Mais jamais on n’avait vu d'aussi grandes masses disciplinées et animées par le savoir et 1‘ intelligence comme celles que nous ont présentées les derniers événements. Et qui a élevé et façonné ces masses? La religion, la science et la philosophie (1). C'est là le fait et la vérité du fait, et tout ce qu'on pourra dire et l'avenir lui-même ne sauraient les changer ou les amoindrir (2).
(1) J'ai entendu des Allemands appeler leur armée, philotnphiichr lleer, ce qui vient précisément de la conscience qu’ils ont d'avoir été élevés surtout par la science et la philosophie.
(2) On objectera peut-être que l'armée allemande oc se compose pas
Rapprochons maintenant les deux protestantismes, et voyons en quoi consiste leur différence. Qui a fondé le protestantisme anglais? Henri VIII et Elisabeth, la mission de Cromwell et de Guillaume d’Orange s'étant bornée à mainteuir et à consolider l'œuvre des premiers. C'est ici qu'est la faute originelle , si je puis ainsi dire , du protestantisme anglais. Et, en effet, si en Angleterre la religion, en brisant la tradition et la lettre, d’un coté, marque un progrès dans la voie de l'esprit et de la liberté, de l’autre, elle ne s'est pas élevée au-dessus du point de vue de l'utile politique, elle
seulement île protestants. Mais il est évident que c'est le prolestanlisme, et la Prusse, en tant que centre du protestantisme allemand, qui en est l'élément prépondérant, l'esprit moteur. Il faut aussi remarquer que le rnlholique allemand lui-mème ne saurait échapper ù l'inlluence de la civilisation protestante, et, plus ou moins, y participer, et cela même à son insu et malgré lui. — Je dis que l’aoenir lui-même ne saurait changer le lait. J’entends par là que, quelque soit l'avenir de l’Allemagne, ce qu'elle a accompli elle l’a accompli, de même que, quelque soit l'avenir de la France ou d’une nation quelconque, ce que ces nations ont accompli elles l’ont accompli, et si elles ont accompli de grandes choses, ces grandes choses restent et passent dans l'histoire comme patrimoine commun de l’humanité. Il arrive souveut, et fort souvent qu’on dénature le sens, ou qu'on amoindrit la grandeur des événements pareeque, au lieu de les considérer en eux-mêmes, on les considère dans ce que devient, ou peut devenir, ou est devenue la nation qui les a accomplis. Une nation n'est pas grande par la durée, mais par les grandes choses qu'elle accomplit. Ce qu'elle devient après les avoir accomplies, qu'elle continue sa marche ascendante ou qu’elle commence à descendre, c'est ce qui ne diminue en aucune façon sa grandeur, pas plus qu’un fruit n'est pas moins savoureux et moins précieux pareequ’il commence à se gâter ou moment même où il atteint sa perfection.
est restée une religion politique, une religion d' État, non dans le sens d’être unie, mais d’être subordonnée à l’État.
C’est ce qui explique plusieurs faits, et d’abord le défaut dans le protestantisme anglais, je ne dirai pas d’érudition et de doctrine, car pour l’érudition et la doctrine il y en a abondamment, mais de ce que j’appellerai idéal scientifique et philosophique. Il faut même dire que ce qu’on y rencontre c’est l’intolérance et l’aversion pour la libre recherche philosophique; ce qui frappe et, en quelque sorte, annulle le principe même sur lequel il est fondé, c'est-à-dire la liberté de conscience (1).
Ceci explique ensuite comment le protestantisme anglais va de plus en plus retombant dans la tradition et la lettre (21 et par cela même se rapprochant de l'église romaine C3).
(I) Dans le laogagc du protestantisme anglais • free Ihinking, free tliinkers » ( libre penser, libre penseurs) sont synonymes d 1 incrédulité Or il y a là une négation non-seulement du principe protestant, mais du christianisme lui-même qui veut qu’on adore Dieu en Esprit et en v érité. Et une religion qui condamne la libre pensée (j’entends la libre pensée de la science) dans les choses de la religion est une religio qui cache dans son sein une contradiction inconciliable par là même qu’elle n’a pas foi eu l’Esprit et la vérité.
i2| lin fait digne de remarque, et qui m’a frappe duos les prédicateurs des églises protestantes anglaises, c’est qu’ils se renferment presqu’exclusivemenl dans la sphère du Fils, que c’est surtout I. Christn qu’ ils iuvoquenl et sur lequel tourne leur prédication, tandis qu’ils font rarement appel à l'Esprit, et qu’ils y font appel comme à une Personne subordonnée.
(3) Je dis se rapprochant , car pour ce qui est du retour de l'Angleterre au catholicisme je le crois extrêmement difficile, pour ne pas direimpos-
Knfin ceci explique comment aujourd'hui l'Église anglicane est à la merci je ne dirai même pas de l’État , mais de la Chambre des Communes, de telle façon que si une raison ou une nécessité politique quelconque conseillait à celle-ci de l'abolir comme Église nationale, l'Kglise anglicane ne trouverait ni en elle-même ni dans le pays une force à opposer à sa volonté prépondérante. Je ne rechercherai pas quelles conséquences pourrait avoir- pour l’Angleterre l’abolition de 1’ Église anglicane, parceque c’est là une question en dehors des limites où je dois ici me renfermer. Je dirai seulement qu’à mon avis ces conséquences seraient plus graves qu'on ne le croit j)eut-être, et que ne paraissent le croire les Anglais eux-mêmes, ou du moins un grand nombre d'entre eux. De toute façon ce serait briser cette unité de l'esprit anglais qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est, qui a fait sa puissance . sa glorie et sa liberté. Les temps, dira-t-on, sont changés. Autres temps, autres mœurs. Oui. sans doute, les temps sont
sîl»le. Il est cependant indubitable que les tendances catholiques sont allées en augmentant dans ces derniers temps en Angleterre. Ces tendances ont des causes diverses. Il y a d'abord, comme je l’ai fait 110 ler |p. 1351 la prospérité même du pays qui énerve et abaisse la pensée et la liberté de l'esprit. Il y a ensuite l'indifférence religieuse, et la raison politique qui dominent dans la Chambre des Communes. Kntin. une autre cause il faut la chercher dans cette notion indéterminée de la liberté qui ne sait discerner entre le vrai et le fans (c’est ce qui fait réellement la vraie et la fausse liberté |, et qui, si elle le pouvait, ramènerait l’humanité non-seulement au moyen âge, mais au paradis terrestre, ou, ce qui est le même, à l'état sauvage. Et c’est là précisément la liberté à la Montalembert, la liberté qui tue la liberté. Cf. plus haut. p. 10-13.
changés. Mais on ne devrait pas non plus oublier que changer a une double signification, monter et descendre.
Quoi qu’il en soit à cet égard, et quelque puisse être l'avenir réservé au protestantisme anglais, tel a été jusqu'à ce jour son caractère distinctif: c'est, voulons-nous dire, un protestantisme politique et utilitaire qui, pendant qu'il admet en principe la liberté de l’esprit, la repousse dans le fait en repoussant cette liberté d'où émane toute autre liberté, la liberté philosophique.
Et, en effet, si, comme nous l'avons vu, l'État est incomplet sans la religion, celle-ci n’est pas moins incomplète sans la philosophie. C’est ce qui est non-seulement démontré par ce qui précède (1), mais ce que nous trouvons aussi enseigné dans ce passage mémorable de S. 1 Paul où il est dit: « Il y a bien diversité de dons, mais il n'y a qu’un même Esprit.... Car la parole de sagesse est donnée à l'un par l’ Esprit ; la parole de science est donnée à l'autre par ce même Esprit ; un autre reçoit la foi par ce même Esprit etc. » (2).
(1) SS XIII, XV. Voy. aussi-plus loin § suiv.
(?) Je crois devoir mettre sous les yeux du lecteur le texte de ces paroles remarquables de S.t Paul (I. Cor. Ch. XII. 4. 8. 9.). ü j «» y*.
dix :o-j srysù paru? o.'Sotju a ùyoy -TOC: a 5' £)Xu> oi Xôyoa yrv-' :<VVÏ 'iX'i-
ài*7ô ~ viOaA ' 4 ;<pu iehm «y t*» aô:*** iAÀv Si silu — Ce passage
ou, pour mieux dire, ce chapitre est remarquable par plusieurs raisons. D'abord, en considérant l'ensemble des dons de l’Esprit que S.t Paul ; énumère, et l’ordre suivant lequel il les énumère, on voit qu'il place à la tète de tous les autres le Xoyos ooçiis, le verbe de sagesse, c’està-dire la philosophie, qu'après la philosophie il place la science, la connaissance en général, et qu’il n’assigne que la troisième place à la foi. Or cette classification de ce que l’Apôtre appelle dons de l'Esprit est
Or cette plénitude et cette liberté de l’Esprit où se développent et se meuvent la philosophie , la science et la foi tout ensemble nous les trouvons réalisées à un très-haut degré dans le protestantisme allemand.
Qui a fondé ce protestantisme 1 Ce n'est pas un puissant de la terre chez qui le mobile politique et le mobile religieux sont tellement mêlés qu’on ne sait lequel des deux l'emporte sur l'autre (1), mais un pauvre moine qui dans le silence du cloître et dans la liberté de l’Esprit trouve assez d’énergie pour briser ces liens qui l’enchaînaient lui plus fortement que d’autres, et de jeter le gant à la puissance de Rome et de Charles V. L'histoire non a transmis peu d’exemples aussi émouvants et aussi sublimes que celui de Luther à la Diète de Worms où devant le plus grand potentat de
au fond la même classification que Platon expose dans sa république |L. Vil). Ta as compris la chose à merveille, dit Socrate a Claucon, et suivant ces quatre différences , j'appclerai les qua Ire modes de C drue . le premier m-ja (la connaissan-
ce par excellence, la pensée spéculative ou philosophique proprement dite, qui correspond au loyo» ooçùa de S.t Panl; le second Smvoix (la connaissance discursive, ou suivant l’entendement, qui comprend les mathématiques, les sciences physiques, ef qui correspond ou Xoyov yv-ins&s de S.t Paul), le troisième «farts (la foi, la vérité représentative, la vraie représentation, la de S.t Paul) et le quatrième ii**ai* (la sphère de la vraisemblance, de la connaissance sensible, par des images et des similitudes, en un mol, la sphère de l’opinion).
(I) Je laisse de côté les raisons purement personnelles qui ont pu pousser Ilcnri Vlll à se séparer de l’Église romaine, précisément parcequ’étant personnelles elles n' intéressent ni la philosophie ni l’ histoire.
ce temps, et entouré de visages menaçants, il n'hésita pas, lui aussi, à prononcer le non possumus, mais le non possurnus de la liberté et de la nouvelle vie de l'Esprit.
C’est là la génération vraiment libre et spirituelle du protestantisme germanique. Ici aussi l'État intervient, mais il intervient comme il doit intervenir pour que la transformation religieuse s'accomplisse, autant que possible, dans sa pureté et dans sa vérité, c'est-à-dire il vient après comme soutien, comme moyen et comme force subordonnée. C'est ainsi qu’ intervinrent tous ces grands et intrépides champions de la Réforme, l'Électeur de Saxe, les Princes signataires de la Confession d'Augsbourg , Gustave Adolphe , (1)
(I) Il y a maintenant des historiens, M.r J. Gust. Droysen (dans si monographie « Custaf Adolph » ) entre autres, qui viennent vous dire, et qui se donnent toute la peine du monde pour vous prouver que Gustave Adolphe n'est pas le héros qu’on avait cru jusqu’ici, et tel que Schiller surtout nous avait habitués à le considérer, que dans sa glorieuse carrière il n’a pas clé mû par la religion, mais par des vues personnelles et intéressées, et que son but c’était d’élever un empire dans le nord sur les ruines de la maison d’Autriche. C’est à peu près le même procédé que d'autres historiens ont suivi à l'égard de Napoléon, procédé qui, suivant le mot de Hegel, rabaisse les grands hommes au niveau du maître d’école, lin pareil procédé fait de l'histoire un labyrinthe inextricable où voul disparaître sa signification idéale, 'et sa vérité. En supposant, en effet, en admettant même que dans l'entreprise de Gustave Adolphe se soient mêlées des vues personnelles et la pensée de fonder un empire protestant sur les ruines de la maison d’Autriche, Gustave Adolphe en est-il moins grand pour cela i En est-il moins vrai qu'il est descendu dans la lice comme protestant et comme représentant du protestantisme contre la puissance qui représentait le
Albert de Prusse et d’autres. Ils embrassèrent la Réforme et combattirent pour elle, mais ils n'en furent pas les auteurs. Et la lutte où ils s'engagèrent est d’autant plus héroïque, que plus pur, plus désintéressé et plus élevé est l'objet pour lequel ils versèrent leur sang et mirent en jeu leur vie et leur couronne.
Or ce libre non possumus , cet acte de la raison pure de Luther, si je puis ainsi m'exprimer, est le foyer où s’est allumée la libre et profonde pensée germanique, laquelle est libre et profonde parcequ'elle se meut surtout, ou du moins s'est mue jusqu' ici, dans la sphère de la religion et de la philosophie en les unissant, en les compénétrant, et en élevant, autant que possible, la religion à la philosophie ; ce en quoi réside la vraie liberté. Car c'est seulement par cette voie que peut pénétrer dans la religion cette parole de sagesse qui illumine, vivifie et purifie la foi. La liberté religieuse n'est pas dans le nombre des Églises, dans le fraction-
catholicisme, et que c'est dans celte lutte où étaient en jeu l'avenir et l’exislencc du protestantisme en Allemagne qu’il a donné sa vie? C’est là l'essentiel pour la raison, la vérité, et l’histoire. I.e reste est secondaire, et ne peut avoir un intérêt que pour l'érudition et la curiosité de l’érudit. Combien est plus idéal, plus vrai, plus profond et plus désintéressé le point de vue auquel s'est placé Schiller dans son Histoire de la guerre des trente ans, quelles que soient, d’ailleurs, les lacunes qu’on peut découvrir dans cette reuvre! Je dis plus désintéressé, car il est clair que M.r Proyscn amoindrit Gustave Adolphe au profil de la Prusse. Mais il ne voit pas qu’eo suivant son procédé il serait tout aussi facile d'amoindrir la Prusse et de faire descendre Frédéric le Grand, par exemple, de la haute place qu’il occupe, et à juste titre, dans l’ histoire.
nement rte l’Église en Églises dissidentes, mais dans El'sprit rte vérité et de sagesse qui anime la conscience religieuse ; ce qui est bien différent. Il peut se faire qu'il y ait un grand nombre d'Églises et peu de liberté. 11 peut même arriver que la liberté diminue à mesure que le nombre des Églises augmente; en d'autres termes, il peut arriver que la conscience religieuse en se renfermant dans un cercle de plus en plus étroit devienne plus mesquine, plus intolérante, plus ignare et plus esclave de la lettre.