‹ Cavour et l'église libre dans l'état libreChapitre 7 sur 28 · LV1I · texte numérisé non relu

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le fait comment l’auteur de Faust, d’Hermann et Dorothée etc. serait moins idéaliste que l’auteur de Wal-

re que le problème philosophique Gœthe ne se l’est pas posé, qu’il ne se l’est pas posé sous cette forme spéciale qui fait la philosophie, qui fait que la pensée philosophique est la pensée philosophique, et qu’elle n'est pas la pensée mathématique, ou artistique, ou autre. Dire que la pensée de Gœthe manque de profondeur, ce serait blasphémer. Mais ce qu’on peut affirmer, je crois, c’est qu’elle est plus étendue que profonde, plus analytique que synthétique, et que ce désir ardent et insatiable de tout savoir n’est pas dominé et réglé chez lui par cette concentration de la pensée, par ce besoin suprême de l’unité, qui est le trait caractéristique, le sine qua non de la pensée philosophique. Et Gœthe a senti lui-même ce défaut , cette limitation de son esprit. Dans un écrit où il établit un pa- . rallèle entre Schiller et lui * je possède, dit-il, la méthode qui développe, la méthode évolutive, mais je ne possède en aucune façon celle* qui unit et ordonne » (1). Et ailleurs, il dit plus explicitement encore » qu’il n’a pas d’organe pour la philosophie dans le sens spécial du mot » (2). Et enfin , pour ne pas multiplier les citations, dans un autre écrit où il parle de ses i rapports avec Jacobi et des causes qui avaient amené un refroidissement entre eux: « combien j’ai

(1) Icb tiesass die entwickelnde, eotfallende Metliode, keioeswegs die zusammeostellenOe, ordaeode. Biographltche Einzelnheiten. Vol. 2. p. 1099- Ed. en trois Vol. 1969.

(2) Fur Philosophie im eigeullichen Sinne lutte ich kein Or sari. Zur Nalurwinenschaft im Allgtmeintn. Vol. III. p. 960, meute éd.

lenstein, de la Cloche etc. Cette distinction, il faut le dire, a sa source dans une fausse notion de l’idée, de

regretté, s’écrie-t-il, que Schiller ne fût plus là (il était mort) pour être un trait-d’union entre nous; car comme penseur il se rattachait à Jacobi , et comme poète il se rattachait à moi. 11 aurait, je n'en doute pas, formé, ici aussi, ce beau lien qui ne pouvait plus se reformer entre les deux survivants » (1). Et, en effet, Schiller est non seulement poète, mais penseur. Et s’il n’est pas philosophe dans l'ecception stricte du mot, il possède cet organe pour la philosophie que Gœthe avoue de ne pas posséder. On sait l’influence qu'ont exercée les écrits de Schiller, et plus spécialement ses « Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme » (2) sur le développement de la pensée philosophique en Allemagne. Dans ces lettres Schiller s'élève au-dessus du point de vue de la philosophie critique et marque le point de passage de cette philosophie à la philosophie de Sclielling et de Hegel. Car l'idée commence à y reprendre ses droits, c’est-à-dire à s’arracher au # subjectivisme de la philosophie critique, à s'y atfirmer comme idée objective, ou, pour parler avec plus de précision , comme unité du sujet et de l'objet, comme idée absolue en tant qu’idée esthétique. Or c’est précisément pour cette raison que Schiller est penseur, et qu’en ce sens Gœthe ne l'est pas. Car penser, dans le sens strict, c’est-à-dire philosophique du mot , veut dire

(1) Biograpltische Einzelnheiten. Jacobi. Vol. III p. 1099. même ed.

(2) Ueber die âsthetisehe Eniehung des Menschen in einer Keihe von Briefen. Ces lettres parurent d’abord en 1795 dans les Horen , Revue publiée par Scbilier en collaboration avec Gœtbe.

la réalité et de l'art. On croit que la réalité ( et par réalité on entend en général la nature et l’histoire )

penser la vérité , et la penser en tant qu'idée et en tant qu'unité. Et celui-là est penseur qui pense ainsi l’idée , et il n’est penseur que dans la mesure où il la pense ainsi. La différence entre Goethe et Schiller à cet égard n’est pas que Schiller est idéaliste, et que Goethe ne l’est pas , mais que Schiller s’est élevé à la conception de l’idée, a entendu l’idée, et que Goethe ne l’a pas entendue, en d'autres termes, qu’il a été idéaliste sans le savoir. C'est ce qui explique comment il a pu voir dans Schiller un idéaliste par opposition à luimême qui serait, suivant lui, un réaliste. Et pour compléter ces considérations je vais mettre sous les yeux du lecteur ce qui se passa entre Gœthe et Schiller dans l'entrevue mémorable et caractéristique dont je viens de faire mention. C’est à Ièna, en 1794, chez Batsch où se réunissait une société de savants que le hasard les fit rencontrer. Des amis communs s'étaient déjà employés pour amener un rapprochement entre eux , mais sans résultat. Ce qui avait déplu à Gœthe , ce qui lui avait fait croire que son esprit et celui de Schiller étaient, suivant sa propre expression, aux antipodes, c’étaient les Brigands, Don Carlos, et surtout l’écrit Grâce et Dignité. (Anmuth und Würdé), Le hasard qui les avait fait rencontrer (car Schiller n'était pas membre de cette société) les fit aussi sortir en même temps de chez Batsch. Une conversation s’engagea entre eux sur la société et sur les sciences. Schiller commença par faire la remarque que cette société traitait la science de la nature d’une façon trop fragmentaire, qu’elle se perdait dans des minuties qui ren-

peut être sans l’idée, ou bien, par contre, que l’idée n’a rien à voir dans la nature et dans l'histoire , et

daient cette science peu attrayante surtout pour les non-initiés. Goethe répondit qu’il était de son avis, que la nature il ne fallait pas la contempler par parcelles et en l’émiettant, mais comme nature active, vivante, et qui dans son activité va du tout aux parties ( wirkend und lebendig, aus déni Oanzen in die Theile strébend). Schiller, le prenant au mot, lui exprima le désir d’être éclairé sur ce point, mais ne lui cacha pas ses doutes , ne pouvant admettre que l’on pût faire sortir de l’expérience, comme le voulait Goethe, cette conception de la nature. Ils arrivèrent en causant à la maison de Schiller, et Goethe, cédant à l’attrait de la conversation, y entra » Là, je laisse ici la parole à Goethe lui-même, j’exposai avec chaleur la métamorphose des plantes, et je construisis devant lui, en en traçant avec la plume les traits caractéristiques, une plante symbolique. 11 écouta tout, suivit tout de l’œil avec le plus vif intérêt, et montra de tout saisir avec une grande précision (1). Puis, comme j’eus terminé, il secoua la tête et dit : ce n’est point là l’expérience, c’est une idée. (Das ist heine Erfahrung, das ist eine Idee). Je fus étonné, et presque blessé , car le point qui nous avait divisés était marqué par là de la façon la plus décidée. Grâce et Dignité se présenta de nouveau à mes souvenirs ; je senti) Le lecteur n’ignore pas sans doute que les sciences physiques n’étaient point étrangères à Schiller qui avait passé plusieurs années à l’Académie militaire grand-ducale à Stutlgard comme élève en médecine.

que dès qu’elle les touche elle n’est plus l’idée. Enfin, l’on parle du réalisme de l’art sans déterminer ce

tis se réveiller l'ancienne antipathie, mais je sus me contenir et répondis: il me serait fort agréable d'avoir des idées sans le savoir, et même de les voir avec les yeux (1) ». Eh bien ! Ces paroles de Goethe , soit dit pace tanti viri , montrent qu'il n'a entendu ni Schiller ni l’idée , et qu’il n'a pas entendu S cliiller parcequ'il n'a pas entendu l'idée. (2) Laissant de côté ce qu'il y a d'indéterminé, et même de fallacieux dans l’expression, avoir des idées, par laquelle on entend généralement avoir des pensées, des représentations subjectives, accidentelles et arbitraires , et qui rappelle ce journaliste qui se vantait d’enfanter une idée par jour, laissant de côté cet aspect de la question dont l’examen ne peut pas trouver de place ici, quel est, demanderons-nous d'abord, le sens de ces paroles de Gœthe où sa pensée est comme enveloppée dans un léger voile d' ironie et de dépit ? Le sens en est fort clair. Si dans la conception de ma théorie de la métamorphose des plantes, a voulu dire Gœthe, j’avais été guidé par l’idée, et j’avais construit la plante suivant son idée, l'idée de la plante, je le saurais, j'en aurais conscience, et, de plus, je verrais l'idée avec les yeux, c'est-à-dire

(I) Das kann mir sehr lieb sein, dass lch Ideen habe , ohne es zu wissen, and aie sogar mit Augen sehe.

(î) I! est bon de noter que le récit de cette entrevue a été écrit longtemps après Pépoque où elle eut lieu, Goethe n'avant commencé la rédaction des Annales ( Annalen oder Tag-itnd Jahrrshcfte ) qu’en 1810. Il avait donc eu tout le temps de méditer sur les paroles de Schiller et sur l'idéalisme.

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